Livres, cinéma, théâtre

%##1@ Le Chevalier au spéculum.

Ecrire un roman polyphonique jubilatoire, plein de rebondissements et d’émotion, autour du service de gynécologie d’un CHU de province ? C’est le pari que réussit Martin Winckler avec Le Chœur des femmes. Il y met en scène la rencontre de Franz Karma, directeur de l’unité 77, médecin contestataire et marginal, et de son nouveau stagiaire, Jean Atwood, brillant interne des hôpitaux, futur chirurgien, furieux de devoir, pour achever sa formation, passer six mois à « écouter des histoires de bonnes femmes ». Ces deux-là vont s’affronter, se pousser mutuellement dans leurs retranchements, avant de s’apprivoiser, puis de bouleverser la vie l’un de l’autre. Un livre formidable, mêlant le divertissement et l’empowerment, qui pose mille questions sur la culture médicale dominante, sur la relation médecin/patient, et dont on ressort avec une patate rare.

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- août 2009
%##3@ A la croisée des fleuves.

On ne peut concevoir une plus belle image de résistance à la brutalité et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, filmés par Florence Strauss dans son documentaire sur la musique arabe, Le Blues de l’Orient, qui, dans leur maison en Israël, perpétuent la tradition des « salons de musique » qu’ils tenaient en Irak. Pas parce qu’elle autorise des lamentations consensuelles sur « ces peuples qui s’entredéchirent alors qu’ils ont tant en commun », mais parce qu’elle offre un prisme pour envisager d’une manière radicalement différente le conflit israélo-palestinien. Comme l’avait montré en 1986 l’universitaire israélienne Ella Shohat dans un texte fondateur sur les juifs orientaux en Israël, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives, l’Etat hébreu s’est construit sur la négation de l’identité « métèque » qui était la cible des antisémites européens. Il s’est voulu à tout prix un Etat occidental, ce qui impliquait de rejeter tant les Palestiniens que les juifs orientaux. Chez ces derniers, l’élite ashkénaze apprécie, à la limite, la gastronomie et l’exotisme chaleureux de leur folklore ; mais elle leur dénie - comme les pays européens à leurs immigrés - toute légitimité à participer à la « production de sens ». Pour penser le monde, l’Occident n’a besoin de personne. Le film de Florence Strauss montre bien, pourtant, que la culture arabe donne accès, par des voies qui n’appartiennent qu’à elle, à un pan singulier de l’expérience humaine - à l’image de ce « quart de ton » propre à sa musique, et dont ses amoureux disent qu’il touche l’auditeur « non pas dans sa chair, mais dans la moelle de ses os ».

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- décembre 2007
%##1@ L’emploi du temps.

Quand des écrivains se plaignent de leur sort matériel, ils suscitent toujours une vive agressivité. Ce ressentiment doit plus à des images d’Epinal qu’à la réalité : comme le rappelle le sociologue Bernard Lahire dans La Condition littéraire, en dehors de l’infime minorité qui vit de ses œuvres, les auteurs n’ont pas de statut social en tant que tels. Ils ont le statut de leur second métier, de leur gagne-pain, qui peut être très divers. Et si beaucoup sont précarisés, c’est au même titre et pour les mêmes raisons que l’ensemble de la population. En revanche, ils suscitent une jalousie justifiée dans la mesure où ils ont la chance d’avoir identifié leur vocation, et d’avoir dans leur vie une activité gratuite, qu’ils exercent pour elle-même. Ils donnent ainsi une visibilité à un besoin qui existe chez tout le monde, mais qui ne trouve pas toujours à s’exprimer. L’écriture a aussi ceci de particulier qu’on y est irremplaçable : personne d’autre ne pourrait produire le même texte. Or, en lisant, dans Working, les témoignages d’Américains recueillis dans les années soixante-dix par le journaliste Studs Terkel, on s’aperçoit que c’est cela qui départage les travailleurs heureux et malheureux : la possibilité ou non de se mettre soi-même dans ce qu’on fait. Une aspiration humaine essentielle, mais compromise, dans tous les secteurs d’activité, par l’automatisation et la standardisation.

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- mars 2007
%##3@ « L’Acteur comme paradigme de la condition humaine ».

Salué lors de sa parution en anglais comme un grand livre sur l’art du comédien, Dans la peau d’un acteur, l’autobiographie de Simon Callow (le Gareth de Quatre mariages et un enterrement, pour aller vite), est bien plus que cela. Ecrit avec un abattage décoiffant, à la fois profond et hilarant, proposant une superbe galerie de portraits, il relève à la fois du roman d’apprentissage et du manifeste passionné. L’auteur y plaide pour la perpétuation de ce qui, dans le théâtre, l’a lui-même touché au cœur alors qu’il était encore enfant : plutôt qu’une belle mécanique dans laquelle le metteur en scène plaque sa vision sur le texte et le jeu des comédiens, un rituel de possession, propre à « revivifier le fond d’humanité de l’assistance » à travers la transformation quasi magique de l’acteur, amené par obligation professionnelle à « entretenir autant de dimensions de lui-même qu’il est humainement possible de le faire », et à (faire) comprendre ainsi que « je, ça n’existe pas ».

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- janvier 2007
%##1@ Une philosophie de l’Autre.

Dans un univers intellectuel et médiatique confiné, qui ne veut plus donner droit de cité qu’à la diabolisation de l’Autre, Mélangeons-nous apporte une bouffée d’air frais plus que bienvenue. Vincent Cespedes y rappelle cette vérité toute simple : aucun être humain, aucune culture ne peut vivre, évoluer, s’épanouir, sans l’apport constant d’autres êtres humains, d’autres cultures. Avec son style, ses références, ses images, le jeune philosophe revisite et approfondit des thèmes familiers : battant en brèche la vision rationaliste d’individus isolés, dotés d’identités fixes et monolithiques, il invite à prendre acte des mélanges qui nous constituent déjà, et qu’il nous appartient de poursuivre. Clairvoyante et salutaire, sa description de la peur de l’autre qui ravage ses contemporains, tant au niveau intime que collectif, et son invitation à la dépasser, feront sans doute grincer quelques dents. Mais il dispose d’un atout indiscutable : une vitalité contagieuse, un plaisir communicatif de penser, de découvrir, de comprendre, depuis longtemps introuvables chez ceux qui dévoient la philosophie pour en faire la couverture respectable de leurs crispations belliqueuses et mortifères.

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- avril 2006
%##3@ Le scandale du travail.

Dans une société où le manque de travail est un fléau, comment faire entendre qu’on en a un et qu’on est malheureux comme les pierres, sans être accusé d’indécence ou de douilletterie ? C’est pourtant ce que réussit Louise Desbrusses, dans un roman poignant, rempli de vitalité et d’ironie, L’argent, l’urgence : l’histoire d’une jeune travailleuse indépendante habituée à la solitude bienheureuse de son atelier, mais qui, étranglée par les dettes, accepte un emploi, et découvre avec horreur la non-vie qui, pour la majorité de ses semblables, constitue la norme de l’existence. Dans une écriture au style singulier, elle décrit la détresse déchirante qui s’empare d’elle, puis sa bataille pour récupérer la jouissance d’elle-même, en surmontant le chantage, les normes et les injonctions plus ou moins subtiles que lui opposent son entourage et la société entière.

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- janvier 2006
%##1@ Les aveuglements de la lucidité.

Croire que la science a désenchanté le monde est un malentendu dont on aurait tort de penser qu’il constitue une querelle de spécialistes : bien au contraire, il déploie ses conséquences concrètes au cœur même de la vie contemporaine, individuelle et collective. Il conduit à envisager l’univers comme un décor sans importance, un ensemble d’utilitaires inertes, régi par une humanité enivrée de sa puissance, mais irrémédiablement dépressive. On peut se demander si le désarroi actuel, et l’asphyxie tant idéologique qu’existentielle qui nous frappent, nous privant de toute énergie, ne lui seraient pas dus. Dans un superbe recueil de textes, Retrouver l’Océan, Henri Raynal s’attache à montrer qu’il n’y a « nul fondement à notre divorce d’avec le monde », et s’insurge contre l’impératif du désabusement généralisé.

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- janvier 2006
%##3@ Sortir du « harem de la taille 38 ».

En interrogeant les Européens sur la vision fantasmatique qu’ils se faisaient du harem, la Marocaine Fatema Mernissi - elle-même née dans un harem bien réel - a été intriguée de constater que les fantasmes sexuels des hommes occidentaux étaient souvent peuplés de femmes muettes, passives, et qu’ils considéraient l’échange intellectuel comme un obstacle au plaisir. Dans sa propre tradition culturelle, explique-t-elle dans Le harem et l’Occident , les femmes, au contraire, sont réprimées en connaissance de cause, parce qu’on leur reconnaît la possibilité d’être des égales, et que leur intelligence suscite à la fois crainte et attirance. Au terme d’une enquête lumineuse, elle formule cette hypothèse : les Orientales subissent un enfermement spatial, alors que les Occidentales, elles, sont enfermées dans une image à laquelle on les somme de correspondre : ce qu’elle baptise le « harem de la taille 38 ». Un carcan immatériel qui, en ces temps d’uniformisation galopante, se répand cependant sur toute la planète. L’énergie que consacrent les femmes à « réparer un corps qui n’a jamais été cassé » pour le faire correspondre aux canons de la beauté, c’est aussi le sujet de The Good Body , la pièce de la New-Yorkaise Eve Ensler, qui fait écho, avec la même vitalité, le même humour et la même perspicacité, au propos de Fatema Mernissi.

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- octobre 2005
Rien de ce qui se passe dans le ciel ne nous est étranger.

Une nouvelle inspirée par un voyage dans les territoires occupés palestiniens.

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- septembre 2005
%##3@ Eloge du relativisme historique.

Il est devenu aujourd’hui banal de constater la prise de pouvoir de l’économique sur le social, en général pour la déplorer. Mais, en posant le problème en termes moraux, on le prive trop souvent de son historicité : on oublie que la grande force du système, celle qui explique sa longévité, est de parvenir à donner l’illusion de sa « naturalité », en se présentant comme la grève sur laquelle toute société humaine est destinée à échouer tôt ou tard. Dans Chine trois fois muette (2000), Jean-François Billeter retrace le long processus au fil duquel, à partir de la Renaissance, en Europe, la façon qu’avaient les marchands de voir le monde est devenue la vision universellement partagée, aboutissant à « soumettre l’infinie profondeur et variété du social aux abstractions de la raison marchande ». Cette confusion entre raison instrumentale et raison tout court nous prive du moyen d’agir sur le développement autonome du capitalisme, car elle reste largement inconsciente. Or, en lisant Révolte et mélancolie - Le romantisme à contre-courant de la modernité , de Michaël Löwy et Robert Sayre (1992), on s’aperçoit que les romantiques, eux, l’ont identifiée très tôt. Sayre et Löwy considèrent même le romantisme comme étant « par essence une réaction contre le mode de vie en société capitaliste ». Leur thèse est que, le capitalisme n’ayant pas disparu, le romantisme, qui lui est « coextensif », perdure lui aussi, comme un courant clandestin de notre vie culturelle ; un courant qu’il pourrait être plus utile que jamais d’identifier, à une époque où l’on voit s’amorcer la mise à nu du capitalisme comme idéologie parmi d’autres. Partant d’objets d’étude très différents, ces deux livres invitent à prendre conscience des relais que trouve le système dans les dispositions mentales dont nous avons hérité, afin de pouvoir enfin s’en déprendre, le démystifier, et recommencer à exercer notre « liberté d’instituer ».

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- mai 2005
%##1@ Le « sentiment océanique » à l’assaut du rationalisme.

Un livre qui se propose de nous délivrer de l’asservissement aux doctrines religieuses, avec ce qu’elles supposent de soumission à des dogmes figés, de haine de la pensée, de la liberté et de la vie sensuelle, ça ne peut être que bienvenu - même si on s’agace de retrouver dans le Traité d’athéologie de Michel Onfray, énorme succès de librairie de ces dernières semaines, tous les préjugés bellicistes sur l’islam qui flottent dans l’air du temps : on aurait attendu autre chose d’un philosophe prônant le refus des vérités toutes faites. Le livre déçoit aussi par la faiblesse de l’alternative qu’il propose : aux religions, Onfray n’a à opposer que la « tradition rationaliste occidentale », qui, sous sa plume, ne semble souffrir aucune critique. Or on voit mal comment celle-ci pourrait, ainsi qu’il le prétend, venir à bout du nihilisme qui caractérise notre époque. Les affinités profondes de l’ultrarationalisme et du nihilisme, c’est justement ce que démontre Michel Hulin dans La mystique sauvage (1993). Cet autre philosophe, spécialiste de l’Inde à la Sorbonne, y traite de ce qu’il appelle les « extases laïques » : ce sentiment de l’infini qui saisit parfois les sujets les moins portés sur le fait religieux. C’est ce que l’écrivain Romain Rolland, dans sa correspondance avec Freud, appelait le « sentiment océanique » : un phénomène qui embarrassait considérablement le maître de la psychanalyse. Et si l’expérience des « mystiques sauvages » permettait d’échapper à la fois au rationalisme désenchanté et à la religiosité destructrice ?

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- mars 2005
%##3@ A malins, maligne et demie.

Star de la fiction, Nancy Huston est, parallèlement, une essayiste « périphérique », au sens qui nous intéresse : celui d’une charge contestataire qui interpelle le « centre » et l’invite à une remise en question. Dans Professeurs de désespoir, elle interroge le succès persistant, en littérature, du nihilisme, systématiquement perçu comme une marque de génie. Elle met en évidence la vision du monde simpliste et haineuse de ceux qui y souscrivent : dégoût du corps, misogynie, refus de voir les liens qui permettent aux êtres de se constituer... Alors que le prestige de ces auteurs tient pour une bonne part à l’illusion qu’ils sortent de l’ordinaire, qu’ils sont plus courageux que la moyenne, elle fait apparaître la grande banalité de leurs thèses, ainsi que le confort intellectuel qu’implique désormais la revendication nihiliste. Et défend une approche plus mûre, plus nuancée et plus féconde, quoique moins sensationnaliste, de la vie humaine.

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- septembre 2004
%##1@ « Une femme en lever d’interdit ».

La petite ville du Cap-Haïtien, au début des années soixante. A vingt-six ans, Thérèse Décatrel, fille de la moyenne bourgeoisie élevée dans le strict respect des convenances, est un jour assaillie par son double : une autre Thérèse, aussi audacieuse qu’elle est peureuse, aussi jouisseuse qu’elle est claquemurée, aussi joyeuse qu’elle est effacée, aussi revendicatrice qu’elle est soumise. Pour tenter d’exister enfin pour de vrai, de comprendre qui elle est, de rassembler ses « mille morceaux », Thérèse se met alors à écrire : « Ces notes sont à la fois mon repli et mon déploiement, mon ratage et ma mise à jour. A défaut d’une parole droite, j’écris pour rassembler mes voix. » Ce sont ces pages qui composent Thérèse en mille morceaux. A cette jeune femme modeste et déterminée, dont le combat, entre doute et exaltation, tient en haleine du premier au dernier mot, l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot prête sa langue d’une rare puissance poétique.

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- septembre 2004
%##3@ « Quitter la terre ferme des certitudes ».

En Europe, certains connaissent Starhawk, la sorcière néopaïenne de San Francisco, pour l’avoir croisée à Seattle, à Gênes ou à Québec. Son premier livre traduit en français, Femmes, magie et politique, s’inscrit dans une sensibilité altermondialiste qui affirme la nécessité de dépasser la critique économique et même de s’aventurer au-delà du domaine de la rationalité. Pour Starhawk, nous vivons le prolongement d’un coup de force initié à l’époque de l’Inquisition : la chasse aux sorcières coïncide avec la clôture des terres, l’avènement de la loi du profit et la destruction des communautés villageoises ; la vision mécaniste de la nature, qui la considère comme une chose morte à stricte valeur d’échange, éradique alors l’immanence, pour laquelle le sacré réside au contraire dans chaque élément du monde et nulle part ailleurs : il n’y est pas rapporté par un Dieu extérieur. L’immanence implique un lien profond - corroboré par la physique contemporaine - de chacun à la fois avec les autres et avec la nature. Starhawk et ses amis s’attachent ainsi à réinventer des rituels, à construire des communautés qui permettent à la fois l’épanouissement individuel et l’action collective. Aussi dérangeant que libérateur, le livre invite à renoncer aux dogmes garantis tous risques pour explorer des régions plus incertaines - un « saut dans le vide » peut-être seul à même de garantir les luttes contre une stérilité éternelle.

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- juillet 2003
%##1@ Une boussole dans la tempête.

Fils du grand rabbin de Strasbourg, parti poursuivre des études talmudiques à Jérusalem, Michel Warschawski rejoint en 1968 le groupuscule d’extrême gauche Matzpen, qui développe une critique radicale du sionisme et noue les premiers contacts avec des militants de la paix palestiniens. Fondateur du Centre d’information alternative, destiné à informer les Israéliens sur la société palestinienne et inversement, il est arrêté en 1985 et jugé pour « liens et services rendus à une organisation terroriste ». Dans Sur la frontière, il raconte un engagement qui, motivé par un sentiment de responsabilité envers sa propre communauté, n’en exige pas moins de se tenir en retrait, afin d’échapper à un « tribalisme » étouffant. Son décalage, il le doit à son attachement aux valeurs de la diaspora, avec lesquelles il estime qu’Israël doit renouer : « Ce n’est qu’en retrouvant ses racines juives et en s’ouvrant à la dimension arabe de son identité et de son environnement que la société israélienne pourra enfin construire sa vie dans la normalité. »

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- juillet 2002
%##3@ « Une boussole pour des combats dépareillés ».

On se frotte les yeux en regardant la date de publication de son livre. Mais non, on a bien lu : avril 1995. Et pourtant, on n’a pas assez de doigts pour compter les idées, les valeurs, les combats aujourd’hui portés par les mouvements sociaux, et que Jean-Louis Sagot-Duvauroux avait cernés ou pressentis longtemps avant qu’ils n’émergent. Du coup, Pour la gratuité se retrouve pile synchrone, et offre une grille de lecture idéale pour comprendre et renforcer la cohérence de luttes dont on souligne assez - lors des manifestations altermondialistes, notamment - l’apparente disparité. La gratuité, dit lui-même Sagot-Duvauroux, le combat pour « améliorer ou étendre la part gratuite de la vie », peut servir de « boussole pour des combats apparemment dépareillés ».

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- mars 2002
%##1@ La subversion par les plantes.

Dans Ruines-de-Rome, de Pierre Senges, un placide employé du cadastre entreprend de semer dans les moindres failles de la civilisation urbaine les graines qui saperont ses bases et l’enseveliront sous un exubérant chaos végétal. Décrivant avec volupté les divers aspects et implications de cette entreprise, il cultive dans l’imagination du lecteur une langue aussi surprenante et diversifiée que les plantes dont il a fait ses alliées, et qu’il convoque tour à tour en tête de chaque micro-chapitre : « pomme-reinette-clochard », « herbe-aux-teigneux », « haricot candide », « crachat-de-lune », « désespoir du peintre »... Envoûté, on oublie vite que c’est de préparer notre perte qu’il s’agit. On se laisse séduire par une forme de révolte inédite : solitaire, souterraine, « germinative », aussi efficace que paresseuse... et fataliste : « Pour se croire maître des événements il faut sans doute frustrer sa curiosité. » Le héros de Senges invente la subversion en forme de bouteille à la mer - qu’il s’agisse de semer des graines ou des idées.

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- mars 2002
%##3@ « Je suis, donc je pense » : la révolution copernicienne de Nancy Huston.

Longtemps, persuadée qu’il fallait choisir entre le statut d’intellectuelle sans attaches et celui de mère astreinte à l’entretien matériel d’une famille, Nancy Huston s’est dit qu’elle n’aurait pas d’enfants. Jusqu’au jour où elle a révisé son jugement et décidé qu’elle voulait tout : une œuvre accomplie et une vie pleine. Dans Journal de la création, rédigé tout au long de sa deuxième grossesse, elle réfléchit aux liens « possibles ou impossibles » entre création et procréation - un thème qu’elle ne cesse de creuser à travers tous ses essais. Elle interroge l’archétype de l’homme de lettres moderne, travaillant à se rendre immortel, forgeant son destin à la force du poignet, pendant que la femme, dans l’ombre, assume pour lui tout ce qui lui fait horreur : la charge de l’existence physique, le prosaïsme des tâches quotidiennes, et avec elles la précarité des choses de la vie, l’appartenance à la nature, la mortalité, la faiblesse, l’absence de maîtrise. Elle s’oppose ainsi à toute une conception de la culture pour laquelle il est noble de nier l’évidence des sens et de faire jaillir le monde de la pensée humaine - au lieu de l’inverse.

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- décembre 2001
%##1@ Le cercle enchanté.

Peintre, écrivain, auteur de chansons (dont la plus célèbre est Le Tourbillon, chanté par Jeanne Moreau dans Jules et Jim), Serge Rezvani habite depuis quarante ans avec sa femme Danièle, dite Lula, une petite maison perdue dans la forêt des Maures, dans le Midi de la France. Cette maison, « un peu plus qu’un cabanon, un peu moins qu’une villa », entourée d’une végétation fabuleuse, a abrité des décennies d’amour fou et d’intense bonheur. Les familiers de l’œuvre autobiographique de Rezvani la connaissent bien. Aujourd’hui, il lui consacre un sublime album de textes, de dessins et de photos : Le roman d’une maison. Il y raconte comment lui et Lula ont façonné ce lieu magique, et ont été façonnés par lui. La permanence de leur cadre de vie, comme la permanence de leur amour, ils ne l’ont pas particulièrement recherchée : ils se sont laissés guider par le plaisir et le hasard. Un livre surprenant, fait avec ce qui, d’ordinaire, n’est pas censé pouvoir faire un livre : on y découvre le nombre infini de choses qu’il y a à dire sur le bonheur, ainsi que le secret qui réside dans la répétition, loin des clichés sur la « routine » et ses dangers.

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- août 2001
%##3@ La confiscation de l’universel.

Dans L’Occident et les autres, un essai ambitieux qui évite tout manichéisme, l’historienne Sophie Bessis montre la persistance, au nord du monde, de ce qu’elle appelle la « culture de la suprématie ». Ou comment l’Occident a toujours été persuadé d’être le flambeau de l’humanité, désigné comme tel par la religion, par la théorie scientifique de la hiérarchie des races... ou par l’humanisme : l’Europe des Lumières n’a défini l’universel que pour aussitôt le confisquer, en en fixant les limites (l’homme universel, c’est le mâle blanc) et en en faisant un outil destiné à légitimer la défense de ses intérêts. Aujourd’hui encore, c’est l’Occident qui délivre des brevets d’humanité et de civilisation au reste du monde, selon un critère simple : l’humain, c’est celui qui lui ressemble, ou qui lui renvoie une image conforme à ses idées préconçues. Mais ce « monopole sur la production de sens » est menacé : de plus en plus de penseurs « barbares » « rapatrient le débat sur l’universel », si bien que « la langue de l’Occident n’est plus seule à produire de la modernité ». Une relecture de l’Histoire qui ouvre sur l’avenir.

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- août 2001
%##1@ Penser par monts et par vaux.

Parfois, une recherche universitaire en apprend cent fois plus qu’un pamphlet militant sur la manière dont on pourrait changer le monde. C’est le cas de l’œuvre d’Augustin Berque, géographe et orientaliste, qui partage sa vie et sa carrière entre la France et le Japon. Depuis des décennies, il réfléchit au lien qu’entretiennent les sociétés humaines avec leur milieu, et sur la façon qu’a toujours eue l’homme occidental de se détourner de la nature, de s’en méfier, pour chercher la vérité au fond de lui-même. De cette dualité sujet/objet, que Descartes a théorisée, de cette réalité artificiellement sérialisée qui est au centre du capitalisme, naissent toutes sortes de désordres : dévastation de l’environnement, aberrations architecturales et urbanistiques, fétichisation des objets... La philosophie étudie l’être, la géographie les lieux : et s’il fallait plutôt réfléchir en termes de relation entre les deux ? Le travail de Berque est l’invention de cette science qui manque, sur un mode qui mêle érudition et sensualité, rigueur et cordialité. « C’est par les sens que nous avons du sens », écrit-il dans Ecoumène.

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- juin 2001
%##3@ La vérité crue.

Trois femmes, au cours de ces derniers mois, ont publié le récit de leur vie sexuelle et amoureuse : Annie Ernaux avec Se perdre (Gallimard), Alina Reyes avec Ma vie douce (Zulma), et Catherine Millet avec La vie sexuelle de Catherine M. (Seuil). « J’écris pour sauver chaque jour », dit Annie Ernaux. Et on la comprend. Qui, touché par l’amour, confronté au passage du temps, ne souhaiterait pas témoigner de ce qu’il a vécu, le porter à la connaissance du monde entier, le préserver de l’oubli ? Or, si rien n’est plus fort que ces expériences pour celui qui les vit, rien n’est plus banal pour les autres. Rien n’est donc plus difficile que de les représenter, de les partager, de donner à voir à la fois l’irréductible singularité et l’universalité de ce vécu. Faute de ce travail, faute d’être conscient de sa nécessité, on s’expose à ressembler à ces amoureux dont le bavardage extasié, forcément autiste, a raison de la patience de tout leur entourage.

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- avril 2001
%##1@ Une marelle qui mène au ciel.

La littérature est « le vecteur de la résistance la plus concrète aux idéologies dominantes, en ce qu’elle est le lieu d’un échange irréductible aux normes de la communication » : depuis L’industrie de la consolation, son essai - sous-titré La littérature face au cerveau global - sur l’idéologie qui accompagnait l’essor d’Internet, publié en 1998, Bertrand Leclair, romancier et critique à la Quinzaine littéraire, n’a pas varié dans ses convictions. Aucune redite, pourtant, dans cette fabuleuse Théorie de la déroute, portée par le même souffle, par ce même désir de faire partager le trésor que l’on a découvert en « tombant en littérature », et qui laisse encore incrédule tant sa richesse inépuisable continue de chatoyer dans les mains.

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- mars 2001
%##3@ Ecologie de l’imaginaire.

L’information « en temps réel », la connexion permanente présentée comme un idéal à atteindre, le dévoiement de la langue, la neutralisation de toute forme de noirceur ou de révolte, la poésie dans le métro, les parcs d’attraction, la chirurgie esthétique : tout cela a en commun, dit Annie Le Brun dans Du trop de réalité, de « prévenir tout élan de l’imaginaire » et de propager une réalité débordante, qui « revient nous assiéger au plus profond de nous-mêmes ». A l’anéantissement des forêts de la planète, elle fait correspondre le « ratissage de la forêt mentale » ; à la disparition de la couche d’ozone, la « prolifération de l’insignifiance ». Or, écrit-elle, « l’aurions-nous oublié, les objets imaginaires sont aussi nécessaires à notre survie ». Derrière l’apparent fourre-tout énervé, une intuition rare de l’essence des choses, et du lien obscur et subtil qui unit l’être humain et le monde.

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- janvier 2001
Papa Mambo.

Le conte de Noël de Périphéries.

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- décembre 2000
%##3@ Catherine Breillat cherche les problèmes.

Les images de cinéma d’auteur ont du sens, mais, en général, elles ne sont pas obscènes. Les images obscènes des films X, elles, n’ont pas de sens : elles épousent la logique de standardisation, de désincarnation, qui prévaut dans l’univers médiatique et publicitaire. Une vraie jeune fille, premier film de Catherine Breillat, réalisé en 1975 et qui ne sort qu’aujourd’hui, réunit les caractéristiques des deux genres. D’où le vertige dense qu’il procure. La manière de filmer de Breillat fait l’effet d’un corset qui se défait brusquement, laissant la chair respirer, s’exprimer. On se rend compte alors que le corset dans lequel la mode comprimait les femmes autrefois est devenu mental, qu’il a été intériorisé, ce qui lui garantit une efficacité au moins aussi grande. Et on a le sentiment de progresser d’un grand bond de Chat Botté, de voir surgir des replis de la chair étalée sur l’écran un savoir qui y demeurait caché, et qui n’a rien de négligeable. Un savoir que la cinéaste paie au prix fort.

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- juin 2000
%##1@ Une réparation symbolique.

C’est du théâtre vieux comme le monde. Vieux comme le soldat grec parti de Marathon pour aller annoncer aux Athéniens la victoire sur les Perses, au Ve siècle avant Jésus-Christ. Sauf que la femme qui se présente ici sur la scène raconte une défaite, celle de toute l’humanité. Elle raconte ce qu’elle a vécu en 1994 au Rwanda. Et à l’écouter, vous avez une compréhension du génocide très différente de celle que pouvaient vous donner les images de charniers à la télévision. Après avoir montré une première version de leur travail au Festival d’Avignon 1999, les Belges du Groupov jouent à Liège et à Bruxelles Rwanda 1994. Rencontre avec Jacques Delcuvellerie, metteur en scène.

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- mai 2000
%##3@ « Le nouveau prolétariat, ce sont les précaires ».

Il y a l’aspirant acteur qui se fait tâter l’entrejambe par les mômes dans son costume de Pluto, à Marne-la-Vallée. Il y a les gratteurs de guitare auditionnés par le jury spécial de la RATP avant d’être autorisés à se produire dans le métro. L’enquêtrice qui remplit tous ses questionnaires sur le zinc d’un café, en mettant à contribution les copains... Petites natures mortes au travail n’est ni un état des lieux de la précarité aujourd’hui, ni un recueil de fictions psychologiques ou surréalistes : il est tout ça à la fois. A 37 ans, son auteur, Yves Pagès, a été tour à tour pion, veilleur de nuit, vendeur de glaces, animateur en banlieue rouge, auteur pour une compagnie de théâtre, comédien, magasinier, écrivain en résidence à la Villa Médicis à Rome, éditeur. Dans ces vingt-trois courts récits, les personnages sont pris dans leur rôle social, dans leur rapport à « l’oxygène en liquide » que constitue leur revenu, mais sans jamais se réduire à des stéréotypes. Entretien.

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- avril 2000
« Comment faire avec cet aujourd’hui qui nous est donné ? ».

« Comment se mettre à distance des discours qui nous conditionnent, sans recourir à la posture classique de l’auteur qui se retire sur son île déserte et se construit un espace poétique refoulant toute apparition du monde qui l’emmerde ? » A cette question, Jean-Charles Masséra répond par des collages littéraires mêlant de façon très concluante tous les niveaux de discours que nous rencontrons au quotidien : l’économique, l’amoureux, le juridique, le médiatique, le trivial... Après France guide de l’utilisateur, il publie Amour, Gloire et CAC 40, un essai consacré à l’art contemporain, devenu « une forme de lecture et de questionnement du monde, comme le roman a pu l’être au siècle précédent, ou le cinéma au vingtième siècle ».

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- mars 2000
%##3@ Le miel d’une vie.

Depuis vingt ans, Elzbieta écrit et dessine des livres pour enfants. L’Enfance de l’Art, destiné aux adultes, est son autobiographie de créatrice ; un gros album foisonnant d’illustrations aux styles très divers, tirées de ses propres œuvres ou vestiges du passé, vieilles photos, emballages rétro, cartes postales anciennes, planches arrachées à des livres. On y suit l’itinéraire de la petite Polonaise condamnée à l’errance par la guerre, qui à l’âge de neuf ans a déjà dû apprendre cinq langues, et dont le seul univers stable, le seul où elle peut s’enraciner durablement, devient très vite celui des contes, de la fiction, de l’imaginaire. Sous les yeux du lecteur captivé, elle déballe ici ce qu’elle nomme son « bagage composite et bigarré ». L’Enfance de l’Art est un inventaire intime passionnant, un grand livre sur la transmission, qui donne confiance dans la permanence de l’esprit humain et les ressources de l’imagination.

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- décembre 1999
%##1@ Le sixième continent.

Secrétaire général du Parlement international des écrivains, dont le premier président fut Salman Rushdie, Christian Salmon publie Tombeau de la fiction, un essai qui s’attache à cerner ce qui, dans la nature profonde du roman, « menace le monde », et comment le monde « s’efforce de la conjurer », que ce soit par des fatwas ou par des formes de censure plus subtiles. Il rappelle que le roman, « cette scène de théâtre à l’échelle d’un cerveau », est un genre jeune, dont le jeu constant avec la frontière entre rêve et réalité fait à la fois la force et la fragilité. Un jeu aussi dangereux que fascinant, au point que les grands auteurs de ce siècle ont toujours été tentés de renier leur œuvre, de renoncer, de rebrousser chemin. Et pourtant, comment vivre sans ces « ébauches d’autres mondes, d’autres formes de vie, d’autres types de relation entre les hommes » ? Car la fiction abrite rien moins que « le mystère de la connaissance » - et les romanciers sont « les gardiens du mystère ».

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- décembre 1999
« La mondialisation racontée à ceux qui la subissent ».

Une sorte de Monde diplo expliqué aux (grands) enfants, par Hervé-René Martin. Une revue des dangers qui nous menacent, particulièrement utile à la veille des négociations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

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- septembre 1999
%##1@ Oublier la danse du carnassier.

Contempteur de la société marchande, et parmi les plus radicaux, Raoul Vaneigem n’en est pas pour autant un preneur de tête de l’apocalypse. « L’appropriation des êtres et des choses ne me répugne pas en tant qu’injustice. Il me suffit qu’elle borne mes désirs, les emprisonne, les terrorise, les change en avoir », écrit-il dans le Livre des Plaisirs. Ni pessimiste, ni désabusée, la critique marche ici main dans la main avec le bonheur. Dans une langue élégante et lumineuse, subtile, qui fait mouche à chaque détour de phrase, Vaneigem explore les impasses où l’on se fourvoie, fait toucher du doigt les frustrations communes, et laisse pressentir ce que serait une existence délivrée de « l’ancrage de l’économie dans l’individu ».

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- juin 1999
%##3@ Entre introspection et subversion.

La littérature suisse commence à échapper au soupçon du folklore, mais elle reste connue surtout pour ses écrivains-voyageurs (Nicolas Bouvier, Ella Maillart). Que peuvent bien produire des auteurs vivant dans un petit pays sans histoires, protégé de tout, riche à crever ? Réponse : une littérature de révolte virulente et exemplaire contre l’ordre bourgeois. Mais aussi une littérature en apparence plus sereine, qui profite de cette tranquillité parfaite et un peu sauvage pour explorer l’âme humaine, réfléchir sans entrave au sens de l’existence et jouir de la beauté du monde. Panorama subjectif de la littérature suisse à travers quatre auteurs : Fritz Zorn, le gosse de riches « éduqué à mort » ; Grisélidis Réal, la prostituée révolutionnaire ; Alice Rivaz, l’orfèvre des vies minuscules ; et Robert Walser, le vagabond rêveur, subversif par fidélité à lui-même.
Paris comme capitale linguistique, Berne comme capitale politique. Comment se débrouiller avec ce strabisme divergent ? Que faire de ces différences d’autant plus embarrassantes qu’elles sont infimes ? Comment articuler le général et le particulier ? Schizophrénie, complexes, interrogations, paradoxes, doutes : récit des tâtonnements de l’identité culturelle suisse romande.

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- mars 1999
%##1@ Refuser la fuite en avant.

Dans L’industrie de la consolation, Bertrand Leclair analyse l’idéologie qui accompagne le développement d’Internet. Communiquer tous azimuts, se « connecter », se fondre dans un tout, c’est aussi ce à quoi nous pousse la culture d’entreprise ou le new age. A trop fuir le face-à-face avec soi-même, on renonce à la maîtrise de son destin, avertit Leclair. Critique littéraire aux Inrockuptibles et à la Quinzaine littéraire, il considère la littérature comme le lieu par excellence où se définissent et se construisent « l’humanité et chacun d’entre les hommes ». Sa thèse séduit par son acuité passionnée. Et on en sort avec une envie urgente de lire les auteurs qu’il défend et qu’il cite pour étayer son propos. Quant aux quelques points qui nous faisaient bondir, nous en avons discuté avec lui.

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- décembre 1998
%##3@ Aux prises avec la vie courante .

« 91% des ménages aimeraient que Bertrand se taise un peu pour qu’on puisse entendre les informations. En fait, on ne cherche plus à savoir comment s’est passée ta journée, on n’aspire plus à en reprendre s’il en reste. Ou plutôt, on sait que c’est juste après la météo. » C’est du quotidien le plus terre-à-terre - précarité, marketing, technologie - que parle Jean-Charles Masséra dans France guide de l’utilisateur, ce qui l’inscrit un peu dans le courant littéraire dont Michel Houellebecq est le chef de file. Sauf que lui, il invente la forme qui va avec : envahie et déstructurée par l’omniprésence des discours économique, médiatique, administratif. Comme le sont nos cerveaux.

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- novembre 1998
%##1@ L’art d’être au monde.

A l’artillerie lourde de l’industrialisation dans laquelle son pays, en 1906, se jette à corps perdu, le lettré japonais Okakura Kakuzô oppose les feuilles légères d’un arbuste. Dans un anglais élégant et vif, s’adressant au public occidental, il écrit Le Livre du thé. Le ton iconoclaste de ce concentré de sagesse asiatique casse la gangue de folklore pour mettre à nu l’universalité de la cérémonie du thé. Dans le cha-no-yu s’affirment la valeur de l’humain et de l’individu, le droit de chacun au respect et à la sérénité. Et Okakura s’alarme : « Partout dans le monde, l’industrialisme rend le véritable raffinement toujours plus inaccessible. »

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- mai 1998
La terre est une orange.

Du Japon, Roland Barthes a rapporté en 1970 L’Empire des signes. Un livre sur le Japon ? Pas du tout : presque un livre du Japon sur Roland Barthes, puisque ce pays, explique-t-il, l’a inspiré, ébranlé, l’a « mis en situation d’écriture ». Il en a rapporté une série de traits, pris dans la rue, dans la nourriture, l’écriture, la langue, le théâtre, les passe-temps. Ce qui l’a fasciné, dans le sens qu’il a pu en extraire, c’est la possibilité d’« un système symbolique inouï, entièrement dépris du nôtre ». Le dépaysement que procure L’Empire des signes est total.

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- mai 1998
Bruits de bottes et battements d’ailes.

Dans une ville où règne l’ordre d’un parti fasciste, les destins d’un écrivain, d’une peintre, d’un lutteur de cirque, d’une altiste surdouée, d’un clown, d’un combattant blessé, vont se croiser le temps d’un soir, autour d’un concert de musique classique. Les compositeurs au programme déplaisent au régime, qui va faire de la manifestation l’enjeu d’un affrontement meurtrier. Les masques tombent... Alto Solo, roman poétique et limpide d’Antoine Volodine, est un antidote radical au poujadisme.

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- mars 1998
Hollywood détourné.

Dans les petites cases du cinéma, il y a les films d’amour, ceux qui font rêver, et les films de veine « sociale », ceux qui font éprouver au spectateur la dureté de réalités généralement plus crues que celle dans laquelle il vit. Or Les Virtuoses, qui raconte la fermeture d’une mine dans le nord de l’Angleterre, casse ces catégories. Energique et désopilant autant que dramatique, le film de Mark Herman montre l’injustice, mais aussi la révolte, la dignité, les moyens de sauver des lambeaux de bonheur. Il reproduit avec justesse l’imbrication de l’euphorie et du désespoir, l’oscillation perpétuelle entre les deux qui fait la vie.

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- janvier 1998
L’homme piégé de Michel Houellebecq.

C’est sans doute en lisant Michel Houellebecq que l’on mesure le mieux à quel point Jacopo Fo fait œuvre utile. Dans Extension du domaine de la lutte, récit d’un informaticien désabusé et dépressif, l’écrivain montre les ravages causés par la contamination de la sphère intime par les valeurs de la société marchande.

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- janvier 1998
%##3@ « Mange ta soupe, sinon j’appelle l’ORGASME ! ».

Jacopo Fo, fils de Dario Fo, le Prix Nobel de littérature italien 1997, est l’auteur d’un livre intitulé Lo Zen e l’arte di scopare  : Le Zen et l’art de baiser. Bien que passionné par son sujet et très documenté (il a un temps « enseigné le sexe aux communistes » dans les pages de leur quotidien L’Unità), Jacopo a le bon goût de ne jamais se prendre au sérieux. « Tout le monde a des problèmes avec le sexe », clame-t-il, multipliant d’ailleurs sans complexes les références à sa propre expérience. Il tient sur le sexe un discours comme vous n’en avez jamais entendu, ni médical et froid, ni racoleur et vulgaire, mais joyeux, généreux, intelligent, d’un humour débridé qui met définitivement à l’aise. Au point que sa mère, l’actrice Franca Rame, a tiré de son manuel un spectacle, sorte de cours d’éducation sexuelle itinérant, que Dario Fo a mis en scène.

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- janvier 1998
Quand Edward Bond le visionnaire vous prête ses yeux.

Check-up est un spectacle qui provoque une hémorragie de spectateurs à chaque représentation ou presque. C’est que les textes de la star du théâtre britannique contemporain Edward Bond, dont s’est emparé l’impressionnant comédien Carlo Brandt, n’ont rien de confortable. On a perdu l’habitude que le théâtre nous parle si directement de nous, de la société que nous formons. Ce qui rend l’expérience aussi jubilatoire que troublante. « Ce que nous appelons liberté n’est que la faculté à dépenser de l’argent et à vivre dans la violence », dit Bond. Les provocations de cet homme pour qui l’humanité reste à inventer ne sont jamais gratuites. Sa vision radicale, l’acuité de son regard valent le détour. Check-up est un montage de ses textes associé à la projection de magnifiques photos de Jean Mohr.

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- janvier 1998
%##3@ Le sens du combat.

Peu commode, Pier Paolo Pasolini l’a été assurément. Homme de colères et d’emportements, parce qu’électron libre, à l’écran comme à l’écrit, Pasolini en aura scandalisé beaucoup. C’est ainsi. Sa mort mystérieuse, sa vie, ses frasques et tout le décorum n’occulteront jamais les fulgurances de son cinéma, la finesse de sa poésie, l’évidence de ses romans et, plus méconnu, l’implacable de ses papiers journalistiques. Plus de vingt ans après la disparition du poète, ses articles, compilés dans les Écrits corsaires, méritent encore le détour. Face à une société tourneboulée, où les classes perdent, chaque jour un peu plus, leur identité propre, où la culture se noie dans l’insignifiant, le spectaculaire et le vulgaire, Pasolini a vu juste. Et l’a dit sans ménagement.

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- janvier 1998
Périphéries, août 2009
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