%##1@ La reconquête de l’imaginaire, mère des batailles - 16 septembre 2009.

« La gauche est morte », écrivait déjà Michel Le Bris en... 1981, dans son livre Le paradis perdu. Il précisait que c’était là une nouvelle qui, loin de n’affecter que les militants de cette sensibilité politique, mettait en crise la société tout entière. Comment reconstruire une vision du monde dont la force d’attraction soit suffisante pour ranimer les énergies et les espoirs évanouis ? La pensée de Le Bris, mais aussi celle de deux autres auteurs, Jacques Généreux et l’Américain Stephen Duncombe, offrent pour cela des pistes intéressantes. Tous trois partagent une conviction : les progressistes resteront condamnés à l’impuissance aussi longtemps qu’ils s’obstineront à vouloir s’adresser aux citoyens non pas tels qu’ils sont - mus par des passions, des émotions, assoiffés d’idées et de fictions -, mais tels qu’ils les fantasment : parfaitement rationnels, raisonnables, motivés uniquement par des intérêts matériels - un modèle improbable auquel eux-mêmes, d’ailleurs, ne correspondent le plus souvent qu’au prix d’hypocrisies ou d’acrobaties morales inutiles.

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- 16 septembre 2009
Construire l’ennemi - 1er janvier 2009.

Qu’elle était naïve, décidément, cette idée selon laquelle, avec l’expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l’opinion internationale, aussitôt alertée, réagisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce rétrécissement spectaculaire de la planète, il suffisait d’intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements israéliens sur Gaza en offrent la démonstration la plus achevée. Vous croyez voir une population prise au piège, privée de tout par un blocus inhumain, se faire massacrer par un Etat qui, soutenu par la première puissance mondiale et assuré, quels que soient ses forfaits, de ne jamais être inquiété, occupe illégalement des territoires et opprime un peuple depuis quarante ans, en violant sans cesse ses engagements ? Abracadabra ! Mais non : vous voyez un pauvre petit Etat merveilleusement démocratique se défendre contre les méchants islamistes qui veulent sa perte.

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- 1er janvier 2009
%##1@ Struggle for time - 5 octobre 2008.

Il y a les femmes, dont leur entourage considère qu’elles doivent consacrer leur temps à leur famille, et non à elles-mêmes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activité expose à des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux catégories sociales particulièrement bien placées pour observer les difficultés que l’on éprouve à garder la haute main sur l’usage de son temps. Le temps à profusion, à discrétion, le temps pour soi, celui qui permet de respirer, de divaguer, de s’ancrer profondément dans le monde, est un trésor rare que l’on doit arracher à un quotidien minuté, saturé. Les penseurs du revenu garanti, l’auteur allemand d’un conte-roman sur les « voleurs de temps », un écrivain amoureux de l’héritage culturel méditerranéen : tous semblent penser que dans l’attention au temps peut résider la clé d’un changement de paradigme.

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- 5 octobre 2008
%##3@ Rêver contre soi-même.

Au cours de la campagne présidentielle, beaucoup, effarés de voir tant d’agneaux se préparer à voter avec enthousiasme pour le grand méchant loup, ont tenté de leur montrer qu’ils agissaient ainsi contre leurs intérêts objectifs. Cette démarche était bien sûr nécessaire, mais pas forcément suffisante : ce qui n’a pas été fait par la raison ne peut pas être défait par la raison. La droite doit aussi sa victoire à la séduction de l’imaginaire qu’elle a su imposer, en particulier à travers le thème de la success story, si présent dans la culture de masse que nos cerveaux y ont développé une accoutumance pavlovienne. Idées, rêves, représentations : l’univers mental de la gauche, quant à lui, est peut-être plus anémié et discrédité que jamais. Cela s’explique notamment par sa hantise de la dérive ou de la trahison, qui, toute compréhensible qu’elle soit, l’amène à se vivre comme un camp retranché - au risque de voir les provisions intellectuelles s’épuiser. Mais aussi par son refus de porter la moindre attention aux formes ou aux représentations, perçue comme une compromission avec les méthodes de communication de la droite ou des socialistes - alors que la vitalité des formes est indissociable de celle de la pensée.

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- 28 mai 2007
%##1@ « Culte du corps », ou haine du corps ?.

La polémique médiatique déclenchée par la décision des autorités madrilènes d’exclure certaines mannequins des défilés de mode en raison de leur maigreur excessive ne devrait rien changer à l’obsession contemporaine de la minceur. L’univers de la mode, de la publicité et du showbiz reflète des éléments très ancrés de la culture occidentale : un profond mépris de la chair et un besoin impérieux de la dompter. Mais il en décuple aussi la portée, en nous bombardant sans relâche d’images insidieusement normatives. Il perpétue ainsi comme naturelle l’obligation faite aux femmes de surveiller en permanence la conformité de leur physique, tandis que la presse féminine martèle à ses lectrices que la minceur est le seul idéal qui vaille dans leur vie - cette « inégalité des rôles esthétiques » est une dimension du problème totalement évacuée du débat actuel. Enfin, il accrédite l’idée, à la fois odieuse et dérisoire, mais ravageuse, que la valeur de quelqu’un réside tout entière dans sa plastique.

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- 4 octobre 2006
%##3@ Les pièges du pragmatisme.

Face aux conditions de vie infernales imposées aux prostituées françaises par la loi sur la Sécurité intérieure, de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer la reconnaissance de la prostitution comme un métier. A priori séduisant, le discours réglementariste mérite pourtant qu’on y regarde à deux fois. En se plongeant dans la littérature sur le sujet, on s’aperçoit que, contrairement à un abolitionnisme authentique - avec lequel les lois Sarkozy ont peu à voir -, la légalisation, qui rend respectable la prostitution, et non les prostituées, est très loin d’améliorer leur sort, quand elle ne l’aggrave pas. Favorisée par la rencontre de l’idéologie libérale et de l’actuelle vague de fond antiféministe, elle comporte aussi des implications très inquiétantes pour le statut et les droits de l’ensemble des femmes. Révélatrice de l’état des rapports entre les sexes, la prostitution est un « résultat social » et non un phénomène marginal ; elle fait de ceux qui la pratiquent les boucs émissaires de problèmes qu’elle est impuissante à résoudre. Par son pragmatisme, qui est l’autre nom de la résignation, le réglementarisme n’aboutit qu’à verrouiller et à aggraver des situations qu’une société digne de ce nom ne devrait pas renoncer à penser et à changer.

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- 8 juillet 2006
%##1@ L’Occident ou la phobie de la différence ?.

« Dans les premiers temps de la civilisation musulmane, écrit Fatema Mernissi dans Le harem et l’Occident, le voyage et la découverte des cultures étrangères étaient indissociables de la découverte du sexe opposé. Prendre le risque d’aimer une étrangère est un thème qui se retrouve dans les légendes, les peintures et les récits. » Dans sa culture, dit-elle, on n’occulte rien du fossé que représente la différence - tant culturelle que sexuelle -, des conflits qu’elle engendre, ni du courage qu’il faut pour l’affronter, mais on est en même temps très conscient de ses charmes, et de la richesse qu’elle apporte à ceux qui osent relever le défi. A la lire, on s’interroge : et si l’Occident, lui, n’était capable de rencontrer l’autre que sur le mode de l’assimilation, et jamais du dialogue ? Est-ce un hasard si, aujourd’hui, en France, ceux qui posent une équivalence absolue entre différence culturelle et barbarie sont aussi, bien souvent, les partisans d’un féminisme « assimilateur », niant toute différence sérieuse entre hommes et femmes ? Dans les deux cas, il s’agit de discréditer des individus dominés qui, porteurs d’expériences et de visions du monde différentes, pourraient remettre en cause les catégories de pensée établies. Ce qui, en excluant d’office des sources potentielles de renouvellement de la société, revient à s’instituer en gardien zélé de l’ordre établi.

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- 23 octobre 2005
%##3@ Fausse route II.

« Les filles des banlieues se sentent autant concernées par la parité que par les soldes chez Hermès », déclarait Fadela Amara à l’époque de l’apparition de Ni putes ni soumises sur la scène publique. Le côté caricatural des Chiennes de garde et la mauvaise conscience de s’être si longtemps désintéressé du sort des femmes des quartiers aidant, la formule a fait sensation. C’était oublier un peu vite que l’accusation de « bourgeoisie » est un grand classique de l’arsenal antiféministe : on l’opposa aussi, en son temps, à la revendication du droit de vote. Deux ans plus tard, les implications de cette distinction entre un féminisme « d’urgence », destiné aux femmes encore aux prises avec la tradition, et un autre qui serait ringard, dérisoire, apparaissent clairement : elle aboutit à la fois à frapper d’invisibilité les violences encore subies par les femmes occidentales - le flicage vestimentaire, par exemple, se passe très bien de tout prétexte religieux : de nombreuses victimes de violences conjugales disent devoir se soumettre chaque matin à un examen minutieux de leur tenue - et à propager la thèse d’un machisme qui serait d’origine « culturelle », inscrit dans les gènes ou peu s’en faut. Cette démarche, qui semble davantage guidée, en réalité, par le souci de discréditer le féminisme et de nourrir les fantasmes de choc des civilisations que de faire progresser la condition féminine dans les sociétés concernées, s’avère foncièrement nuisible à la cause des femmes dans leur ensemble.

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- 20 juillet 2005
Aïcha et les « gros tas ».

Comme à peu près tout ce qui nous arrive, c’était déjà dans Plateforme. En tant qu’écrivain, Michel Houellebecq stupéfie par son indigence, mais en tant que baromètre des obsessions majoritaires, il se défend. On le sait, il voue aux gémonies les musulmans ; il invective aussi les femmes voilées (des « gros tas », estime-t-il, avec cette subtilité de langage qui le caractérise). La seule par qui son héros se laisse attendrir, c’est Aïcha, la beurette en lutte contre son père et ses frères, des bouseux obscurantistes. Or, récemment, ces deux catégories de femmes ont suscité autant d’émotion les unes que les autres : ce sont respectivement les filles voilées, ces ingrates, et les Ni putes ni soumises, unanimement célébrées. Ces dernières défendent une cause juste et urgente ; mais elles n’ont peut-être pas assez pris garde aux risques d’une récupération qui, en attribuant la violence sexiste à une culture et en confortant les stéréotypes racistes, desservirait, à terme, jusqu’à leur propre combat. Quant au débat sur le voile, habilement relancé en avril par Nicolas Sarkozy, il a d’ores et déjà, en libérant tous les démons, causé des dégâts épouvantables. Ce climat d’hostilité envers la culture arabo-musulmane ne peut que priver les descendants d’immigrés de la latitude dont ils auraient besoin pour exercer tranquillement leur droit d’inventaire vis-à-vis de leur héritage : il les pousse à en adopter, par réaction, les attributs les plus caricaturaux. Ou comment les laïcards enragés (même si parler de laïcité dans cette histoire est une vaste blague) provoquent eux-mêmes ce qu’ils prétendent prévenir.

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- 30 octobre 2003
%##3@ J’en chie, donc je suis.

Ce qui caractérise le contempteur de la grève, au-delà du secteur d’activité, de l’âge, du rang social, c’est une attitude existentielle. Le désir de bien-être, le refus du sacrifice contenus dans les revendications des grévistes l’insupportent. Il postule une pénurie originelle, une nécessité absolue de mortification. Son unique satisfaction réside dans la surenchère qui consiste à clouer le bec à son interlocuteur en se posant là comme celui qui en chie le plus - un réflexe de nivellement par le bas qui se retrouve pourtant aussi parfois chez les militants de gauche. Adorateur fanatique du travail, incarnation de la servitude volontaire, il ne vit pas dans le monde, mais dans le décor en carton-pâte que les pouvoirs de tous ordres lui désignent comme le monde. A aucun moment il ne lui vient l’envie de jeter un œil à l’envers de ce décor, de s’interroger sur sa fabrication, sur les modifications qu’on pourrait lui apporter, ou simplement de regarder au-delà. Il se rengorge quand les médias et le gouvernement rendent hommage à son audace réformatrice et à son souci de l’intérêt général, lui que la moindre variation dans son quotidien rend malade, et qui ne rêve que de se laver les mains du sort de ses semblables haïs pour pouvoir, enfin, se croire seul au monde.

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- 24 juin 2003
Démêler l’écheveau.

On ne peut qu’être atterré par les manifestations d’antisémitisme relevant de militants pro-palestiniens au cours des dernières semaines. Il faut rappeler que défendre les droits des Palestiniens, c’est refuser la diabolisation d’un peuple, s’opposer au déni d’une histoire et d’une souffrance. Seuls des abrutis nuisibles peuvent s’imaginer qu’on lutte contre une injustice par une autre injustice : la diabolisation symétrique du peuple juif et le déni de son histoire, de ses souffrances. Il n’y a pas une ligne qui sépare les juifs des Arabes ou des musulmans : il y a d’un côté les partisans - juifs ou arabes - du droit, le droit pour tout le monde, et de l’autre les partisans - juifs ou arabes - de la tribu. Ces derniers doivent absolument être dénoncés, et les premiers ont le devoir moral de se démarquer clairement d’eux. On est par ailleurs désespéré de s’apercevoir que ces actes ont aussitôt été récupérés pour faire taire toute critique de la politique israélienne : des associations juives ont ainsi obtenu la déprogrammation du film Jénine, Jénine qui devait passer sur Arte le 1er avril. S’engager sur une telle voie est une folie. On aurait beau en censurer la critique, l’injustice faite aux Palestiniens ne cesserait pas pour autant. Interdire d’en parler, créer la confusion en déployant un rideau de fumée idéologique, ne peut qu’envenimer gravement la situation et perpétuer indéfiniment la souffrance de toutes les communautés, en France comme au Proche-Orient.

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- 10 avril 2003
%##3@ Ota Benga le Palestinien.

Jacques Tarnero et Philippe Bensoussan poursuivent sur grand écran la bataille d’opinion engagée en France, à grands renforts de tribunes dans la presse, depuis la reprise du conflit israélo-palestinien. Censé proposer une « analyse des représentations » du conflit, le film jette l’anathème sur les médias français, jugés trop sévères envers Israël et, pour tout dire, vendus aux Arabes ; mais il donne surtout l’impression de s’en prendre aux représentations pour éviter d’affronter les faits. Les auteurs proposent une version de toute l’histoire de ces dernières années qui « blanchit » entièrement Israël, et dénoncent une violence qui serait uniquement palestinienne. Comme il n’y a, selon eux, ni occupation, ni préjudice causé par les Israéliens, la détestation de ces derniers apparaît comme atavique, due à l’antisémitisme viscéral et au naturel barbare des Arabes. En refusant de voir en face le contexte colonial, en « essentialisant » le conflit, ils contribuent à renforcer la confusion, la peur et la haine. Leur film conforte aussi une frange de la communauté juive de France dans son inquiétante radicalisation, et relaie l’offensive de certains responsables communautaires pour prendre en otage la République en diabolisant les jeunes d’origine maghrébine. Une logique stérile et stigmatisante, qui ne peut mener qu’à la guerre civile - mais dont le danger reste dans l’angle mort.

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- 3 février 2003
%##1@ Les apprentis sorciers du communautarisme.

La controverse fait rage dans la presse française autour de l’existence, ou non, d’une « nouvelle judéophobie » datant de la reprise du conflit au Proche-Orient. Plusieurs personnalités viennent de signer une pétition pour dire leur « inquiétude ». Mais si cette inquiétude s’inspire de faits réels, elle fait l’objet d’une instrumentalisation révoltante. Le gouvernement Sharon vient d’annoncer l’octroi d’une aide exceptionnelle aux juifs de France souhaitant émigrer en Israël. Les incidents antijuifs sont aussi montés en épingle par certains pour intimider dirigeants et médias français, jugés trop sensibles au sort des Palestiniens. Ceux qui dénoncent un regain d’antisémitisme disent refuser l’importation du conflit israélo-palestinien ; or en ne se faisant l’écho que des préjudices subis par des juifs, alors que les Arabes eux aussi, à cause de cette guerre, souffrent d’être ce qu’ils sont, ce sont eux qui communautarisent le débat et instaurent une absurde compétition dans la victimisation. La dénonciation d’une « judéophobie d’origine musulmane » ne leur sert qu’à lui opposer un discours islamophobe, dans la droite ligne de la stigmatisation chevènementiste du « sauvageon » assimilé à un « fanatique islamique ». Loin de ces manœuvres que plusieurs personnalités juives dénoncent avec force comme « hasardeuses », des voix s’élèvent pour refuser la logique identitaire et affirmer une exigence universaliste : celle de l’historienne Esther Benbassa, mais aussi celle d’Alain Gresh dans son livre Israël, Palestine, vérités sur un conflit.

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- 21 janvier 2002
%##3@ France-Algérie : à mort l’arbitre !.

Au lendemain du match France-Algérie au Stade de France, où la Marseillaise a été sifflée, les commentateurs se sont déchaînés : attention, la menace est aussi à l’intérieur ! Regardez, ils nous détestent, cette fois ils l’ont prouvé ! Ils haïssent cette République qui ne leur veut pourtant que du bien, qui leur a tout donné... Cette diabolisation est à la mesure de la condescendance de l’après-Coupe du monde, en 1998 : dans les deux cas, on plaque sur un événement un sens qu’il n’a pas. Depuis les attentats du 11 septembre, les stéréotypes ont repris de la vigueur, et certains jeunes issus de l’immigration maghrébine entretiennent avec eux une relation perverse : ils préfèrent s’y conformer, comme si toute tentative de les démentir leur semblait dérisoire. Davantage que la réalité, le discours médiatique - mais c’est aussi le cas d’autres discours, comme celui de la statistique - reflète les fantasmes de ceux qui le produisent ; intoxiquée par cette représentation souvent biaisée, la réalité s’applique alors à lui ressembler. Plus que jamais, en temps de guerre, apparaît la nocivité de ce système qui exacerbe les malentendus et enferme chacun dans une identité réductrice. Seul un changement de l’esprit dans lequel on raconte le monde aujourd’hui pourrait y faire resurgir du réel, et réactiver les échanges sociaux grippés par les clichés.

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- 18 novembre 2001
%##1@ « Eux » et « nous » : une fiction au service du meurtre.

« L’Orient n’est pas un fait de nature inerte. Il n’est pas simplement là, comme l’Occident n’est pas non plus simplement là. » Aujourd’hui plus que jamais, il faut lire l’œuvre d’Edward W. Saïd, qui montre à quel point ce qu’on prend pour une situation donnée est en fait une création active de notre part : c’est le sens dont on charge la division géographique qui détermine le visage du monde. « La culture européenne, écrit Saïd, s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée. » L’analyse a des résonances intéressantes au moment où le Frankenstein américain désigne et s’apprête à affronter un Mal absolu qu’il a créé de toute pièce. Raisonner en termes de « nous » et « eux » aboutit à polariser la distinction, et à creuser le fossé entre les hommes. Cette manière de voir, qui implique le refus de jeter le moindre coup d’œil de l’autre côté de la frontière pour voir comment on y vit, conduit par exemple l’Occident à aborder le terrorisme comme une génération spontanée, comme un problème à traiter en lui-même. Or, depuis le 11 septembre, cette conception des choses n’est plus seulement meurtrière : elle est aussi suicidaire.

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- 20 septembre 2001
%##3@ Houellebecq, l’as du patin à glace.

Le triomphe de Michel Houellebecq, nous dit-on en substance, c’est la revanche de « l’homme moyen », de la majorité silencieuse, sur les petits salauds d’intellos de gauche élitistes qui ont trop longtemps dominé le paysage culturel. Il y a plus d’un siècle, dans « Les porteurs de lanternes », Robert Louis Stevenson administrait à Zola et à tous les romanciers réalistes une leçon de littérature qui semble taillée sur mesure pour notre nouvelle star des Lettres : « Cette insistance sur les aspects ternes de la vie et la mesquinerie de l’homme, écrivait-il, est dans le fond une bruyante déclaration d’incompétence. Prétendre "observer" l’homme, c’est aller au-devant de bien des déconvenues. Car aucun homme ne vit dans la réalité extérieure, parmi les sels et les acides. » Il y a quelques jours, on citait René Riesel (voir ci-dessous) qui assimilait la propagation d’OGM dans la nature à l’acte de « refermer sur l’humanité sa prison technologique et d’en jeter la clé ». L’acquiescement par la critique à cette défaite de la littérature qu’incarne Houellebecq revient aussi à « jeter la clé » de l’acte littéraire. A refermer sur l’humanité sa prison de stéréotypes et de représentations figées. A renoncer à ce qu’Annie Le Brun appelle « l’énormité poétique », et à son « incontrôlable pouvoir de rupture, celui de déchirer le maillage de nos façons de voir comme celui de couper les amarres avec les piètres images de nous-mêmes dont nous avons la faiblesse de nous contenter ».

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- 8 septembre 2001
%##1@ « Obscurantisme ».

Obligés de composer avec l’hostilité suscitée par les OGM dans l’opinion, les pouvoirs publics mettent cependant leurs concitoyens devant le fait accompli en autorisant les essais en plein champ. Et passent à l’offensive : ceux qui arrachent les plants sont traités d’« obscurantistes », accusés d’entraver la marche glorieuse de la science vers l’horizon radieux du progrès. Décryptage d’un discours manipulatoire, avec pour antidote un livre de René Riesel, ex-membre de la Confédération paysanne, jugé en février pour avoir arraché des plants de riz transgénique. « C’est à l’ensemble des prémisses de la recherche scientifique moderne, privée comme publique, que j’ai l’impudence de m’opposer », écrit-il. Car les OGM ne sont que la dernière manifestation en date d’une vision du monde selon laquelle l’être humain a vocation, non à pratiquer une « appropriation raisonnable » de la nature, mais à s’y substituer. Cela, au nom de la raison ; et pourtant, comme le souligne Riesel, « une raison qui veut ignorer - et ici supprimer pratiquement - ce qui n’est pas elle, c’est la définition minimum du délire ».

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- septembre 2001
%##3@ Le Paradis, c’est par où ?.

Des enluminures des siècles passés aux pages glacées des magazines de voyage et de décoration, des théories collectivistes arides aux leurres publicitaires, la vitalité du désir de Paradis n’a jamais faibli dans l’histoire de l’humanité. Les Anciens se le représentaient comme une île merveilleuse, un jardin foisonnant, une demeure dorée d’où coulaient les quatre fleuves évoqués par la Bible, irriguant toute la Terre... Ils armaient des navires, partaient à sa recherche. Plus tard, avec Thomas More et son Utopia, ils se sont mis en tête que le Paradis n’était pas un Age d’Or perdu, ni un territoire à conquérir, mais un modèle d’organisation sociale à définir. Les faillites et les désastres provoqués par la mise en œuvre de l’utopie communiste au XXe siècle ont persuadé les hommes, aujourd’hui, que le salut ne peut être qu’individuel, que l’Autre est toujours un boulet dans la quête du bonheur. En même temps, chacun voit bien s’étendre autour de lui les ravages d’une idéologie marchande qui exile l’être humain du monde, de la compagnie réconfortante des autres, de lui-même. Les chemins du rêve sont devenus plus escarpés, mais ils restent praticables : à nous d’en rectifier patiemment le tracé.

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- novembre 2000
L’année du blaireau.

L’ineptie des concepts développés par les start-up vous fait rire ? Vous avez tort. Il y a plein de gens que ça ne fait pas rire, et que ça ne fera pas rire de si tôt. La nouvelle économie, c’est sérieux. C’est de là que viendra le salut de la société occidentale tout entière, et donc aussi le vôtre. Quitte à élever au rang de valeurs cardinales la bêtise, l’ignorance, l’imposture et le mépris. Ravalez votre mauvais esprit, et ralliez-vous plutôt à l’euphorie générale. Car le grand avantage de l’euphorie, c’est qu’elle permet d’éviter de réfléchir et de se poser quelques questions essentielles. Tant qu’on est euphorique, on n’embête pas les gouvernants avec des questions de fond : questions de projet de société, de civilisation... Oubliez le sens, la culture, l’éducation, la solidarité. Il est temps de redécouvrir sans inhibition cette vérité première que les années 80 ont tant chérie : le pognon, il n’y a que ça de vrai. Chacun pour soi, et les stock-options pour tous !

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- avril 2000
%##3@ Marketing Zen.

Fondé sur le principe des articles sans marque, Muji est devenu une marque-culte. En France, le designer-star des années fric, Philippe Starck, s’engouffre dans la brèche de la consommation soi-disant bridée, minimaliste, civique et écologique, avec un catalogue d’« objets honnêtes » édité à la Redoute. Si les produits sélectionnés dans ce catalogue, présentés par leur concepteur comme des « non-produits pour des non-consommateurs » (jamais, sans doute, on n’aura poussé si loin l’art du foutage de gueule éhonté), se voulaient discrets - « humbles », dit carrément Starck -, c’est assez raté. On les a vus en vedette dans les pages « consommation », « tendances » et « cadeaux » de tous les journaux, et Starck a écumé les plateaux de télé et les studios de radio...

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- février 1999
%##1@ La déforestation du langage.

Armand Gatti, Howard Barker : deux auteurs de théâtre contemporains, l’un français, l’autre britannique, auxquels la critique a reproché leur « obscurité ». En oubliant un peu vite qu’un artiste n’est pas tenu à la clarté, mais peut - doit - développer un univers propre, doté d’une cohérence interne. La difficulté des œuvres de Gatti et de Barker n’a rien de gratuit. Y entrer ou non est une question d’envie, de volonté, et non de capacité. En échappant à une lecture immédiate, réductible, elles assurent notre salut dans une société où la loi du plus petit dénominateur commun fait des ravages, détruisant ce refuge essentiel de l’humain que représente une langue riche, touffue, dense - comme un maquis de mots.

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- décembre 1998
Le fil à couper le réel.

L’Orient, le théâtre : deux passions qui transparaissent dans les pages de ce site, et qui sont apparemment sans rapport. Or certains théoriciens du théâtre et metteurs en scène se réfèrent fréquemment à une certaine idée de l’Orient. « Le théâtre est oriental », disait même Antonin Artaud. L’Orient apporterait au théâtre la conception du monde unitaire et harmonieuse dont il a besoin pour rester vivant, alors que l’Occident resterait enfermé dans sa manie des oppositions binaires et dans son obstination à compartimenter sévèrement la réalité.

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- mars 1998
Du mou dans la corde.

Je me demande parfois si des études ont déjà été réalisées pour déterminer l’effet que produit sur l’auditeur ou le téléspectateur le ressassement indéfini, pendant une période donnée, des mêmes sujets, traités en outre de façon beaucoup plus sommaire que dans la presse écrite ; les effets de la durée, de la répétition. Allumées d’un geste machinal, la radio et la télévision, qui impliquent ou permettent une certaine passivité - on peut s’informer en faisant sa vaisselle, en se brossant les dents - nous font subir un traitement que nous ne maîtrisons pas. La forme prend facilement le pas sur le fond. On apprend donc assez peu, mais on subit beaucoup...

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- janvier 1998
Périphéries, 16 septembre 2009
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