Périphéries

Carnet
Novembre 2004

Au fil des jours,
Périphéries explore quelques pistes -
chroniques, critiques, citations, liens pointus...

[08/11/04] Un féminisme mercenaire
A propos de Pour en finir avec la femme, de Valérie Toranian, et de L’islam, la République et le monde, d’Alain Gresh
« Ce fut principalement contre les Turcs devenus mahométans
que nos moines écrivirent tant de livres,
lorsqu’on ne pouvait guère répondre autrement
aux conquérants de Constantinople.
Nos auteurs, qui sont en beaucoup plus grand nombre
que les janissaires, n’eurent pas beaucoup de peine
à mettre nos femmes dans leur parti : ils les persuadèrent
que Mahomet ne les regardait pas
comme des animaux intelligents ;
qu’elles étaient toutes esclaves par les lois d’Alcoran ;
qu’elles ne possédaient aucun bien dans ce monde,
et que dans l’autre elles n’avaient aucune part au paradis.
Tout cela était d’une fausseté évidente ;
et tout cela a été cru fermement. »
Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie (1770), cité par Alain Gresh

Directrice de la rédaction de Elle, Valérie Toranian vient de publier Pour en finir avec la femme (Grasset), alignement succinct de platitudes dans l’air du temps, que le magazine présente (dans son édition du 11 octobre) comme « le livre qui bouscule les idées reçues ». Cela donne, en 90 pages décousues, un condensé de la « pensée Elle » : de l’art de produire des raisonnements lénifiants en combinant quelques-uns des clichés et des catégories toutes faites qu’on a dans la tête, et en particulier à partir de l’image qu’on se fait de la lectrice : mère de famille, forcément (« nous sommes tous et toutes d’accord, là est l’essentiel, le sel de l’existence », écrit Toranian, tout en déplorant hypocritement qu’une femme soit toujours envisagée avant tout en tant que mère), dynamique, gavée de culture psy et de barquettes allégées, folle de H&M et de Prada, mais quand même capable de s’émouvoir du sort des femmes afghanes ou des beurettes de banlieue, parce qu’attention, les femmes ont droit à la frivolité, mais ce n’est pas pour ça qu’elles sont des têtes de linotte insensibles au malheur du monde, non plus.

Le propos essentiel de l’opuscule s’inscrit dans la droite ligne de celui d’Elisabeth Badinter dans Fausse route (Odile Jacob) : la condition de la femme dans la société française est désormais intégralement idyllique ; il ne reste plus que quelques blocages négligeables, dont la résolution ne dépend que du bon vouloir et de l’énergie de chacune. Ayant fait ce constat extatique, l’auteur s’en prend aux féministes historiques : celles-ci, obnubilées par des combats dérisoires, se complaisent à enfermer les femmes dans un statut de victimes, tandis que leurs convictions tiers-mondistes ringardes les empêchent de s’attaquer frontalement aux seules et uniques causes méritant encore qu’on mobilise l’arsenal féministe. Lesquelles ? Je vous le donne en mille : « les femmes des quartiers subissant la violence, les mariages forcés, le sort des filles voilées, la pression qui s’exerce parfois sur les plus jeunes pour porter le voile, le prosélytisme religieux de certaines qui agissent au nom de la domination masculine intégriste »... Le livre de Valérie Toranian s’inscrit ainsi dans la continuité du soutien de Elle à Ni putes ni soumises et de ses prises de positions en faveur de la loi sur le voile : en décembre 2003, le magazine a lancé un appel au président de la République intitulé « Droits des femmes et voile islamique : Elle s’engage », signé par tout le gratin du showbiz et de l’édition, et également publié dans Le Monde.

Le 9 septembre dernier, un dossier de Libération mettait en évidence le fait que, au cours de l’été, en France, 29 femmes, soit une tous les deux jours, avaient été tuées par leur conjoint. Sur les 29 meurtriers, deux seulement étaient d’origine étrangère : l’un turc, l’autre yougoslave ; ce qui nous donne donc un total de 27 crimes passionnels tragiques, contre seulement deux « crimes d’honneur » odieux. Mais prendre en compte les 27 femmes massacrées par de bons Français, c’est sans doute vouloir « les enfermer dans leur condition de victimes »... « La violence des hommes est taboue », déclarait un sociologue interrogé par le quotidien : ça dépend de la couleur de leur peau... Une enquête nationale récente estime que la proportion de femmes victimes de violences conjugales, exceptionnellement élevée en France, tourne autour de 10% ; mais, bien sûr, il ne saurait y avoir de lectrices de Elle dans le lot.

Autre indice de relations entre les sexes moins pacifiées que ne veut le croire Valérie Toranian : une employée du Jardin d’Acclimatation, propriété du groupe de luxe LVMH, là même où les lectrices parisiennes de Elle emmènent leur progéniture folâtrer le dimanche, poursuit en justice le directeur du parc pour harcèlement sexuel et moral (Libération, 11 octobre). Echantillon des propos tenus par l’aimable personnage : « Comment vous sucez, Valérie ? » ; « Je vais vous prendre sur mon bureau, Valérie »... « Il passait derrière moi quand j’étais assise et il me plaquait son sexe contre la nuque, a témoigné la jeune femme au procès. A la fin, il mettait carrément sa main entre mes jambes. » Volant au secours de son collègue, le directeur artistique du Jardin a assuré, dans une lettre produite par la défense de l’accusé, que Valérie n’avait « aucun attribut qui puisse provoquer ou déclencher le désir ». Toujours dans Libération (20 septembre 2004), Laetitia, 24 ans, journaliste, racontait la façon dont on traitait les femmes dans la rédaction d’un magazine « masculin » où elle avait travaillé (« un magazine d’information et de divertissement, pas une boîte porno », précisait-elle) : « Quelques heures après mon arrivée, le directeur de la rédaction sort de son bureau et vient voir les journalistes. J’étais penchée au-dessus d’un bureau en train de discuter. Il lance à la cantonade : “Alors, les gars, ce sera qui le premier avec la nouvelle ? Elle vous attend !” » Une semaine plus tard, le maquettiste, à qui elle demande le plan d’une page, lui répond : « Si tu veux ta page plus vite, t’as qu’à passer sous la table et me faire une petite turlutte. »

Une violence faite aux femmes
qui ne permet pas
de dire du mal de l’islam
n’a aucun intérêt

Qu’est-ce qui différencie l’attitude envers les femmes décrite dans les exemples précités de celle de certains ados de banlieue ? Rien. Absolument rien. Alors, pourquoi cette misogynie-là intéresse-t-elle si peu Valérie Toranian et la rédaction de Elle ? Serait-ce parce que, à son propos, il est plus difficile d’invoquer l’influence néfaste de l’islam ? Serait-ce parce qu’une violence faite aux femmes qui ne permet pas de dire du mal de l’islam n’a aucun intérêt ?... Bornons-nous à remarquer que, depuis sa publication, il y a quinze ans, des bonnes feuilles du très caricatural et très idéologique récit de Betty Mahmoody Jamais sans ma fille, le magazine a toujours été friand des dénonciations de la barbarie musulmane. A la parution en français du pamphlet islamophobe nauséabond d’Oriana Fallaci, La rage et l’orgueil, Elle estimait d’ailleurs (on l’avait déjà relevé ici) que, même si Fallaci « dérapait aussi dans des formules détestables », elle « alignait des vérités qui dérangent » (3 juin 2002) : « Qu’elle s’indigne de la condition faite aux femmes musulmanes un peu partout, qu’elle traite ses consœurs d’imbéciles pour cause de passivité, c’est salutaire et l’on gagnerait beaucoup à appuyer son propos. » L’auteur de l’article, Philippe Trétiack, jugeait que Fallaci donnait à ressentir « de l’indignation, mais de la grandeur, aussi », et osait regretter que ce livre « à l’écriture exceptionnelle » n’ait pas été signé « par un musulman, une musulmane, un démocrate en révolte contre une oppression quotidienne ».

Ce vœu de ventriloque « démocrate » devait être exaucé, l’année dernière, par Chahdortt Djavann, auteure de Bas les voiles ! (Gallimard), plébiscitée par Elle comme par l’ensemble des médias. Alain Gresh, dans L’islam, la République et le monde (Fayard), attire pourtant l’attention sur les diatribes plus que douteuses de cette Fallaci light : « Chez les musulmans, une fille, dès sa naissance, est une honte à dissimuler. (...) Elle est l’objet potentiel du viol, du péché, de l’inceste. (...) Elle est l’objet potentiel du crime, égorgée par le père ou les frères pour laver l’honneur taché. (...) Car l’honneur des femmes musulmanes se lave avec le sang des filles ! » Ou encore : « La pédophilie est très répandue [dans les pays musulmans]. (...) Il y a suffisamment d’enfants abandonnés à eux-mêmes, dans ces pays, pour faire les frais des besoins sexuels urgents des hommes ». Il épingle au passage les propos enflammés du premier journaliste à avoir interviewé Chahdortt Djavann, Jean-Pierre Elkabbach : « Je veux dire que vous êtes courageuse, j’ai dit que je vous découvrais, vous êtes passionnée, vous êtes belle... » Gresh commente : « Et si elle avait été laide ? La sympathie du journaliste mâle pour les femmes a quand même des limites... »

« Il n’y avait plus uniquement
Kaboul ou Islamabad,
le Kosovo ou le Rwanda
pris dans la folie exterminatrice
 » :
il y avait aussi les banlieues françaises...!

Puisque le féminisme n’est plus le véritable propos du féminisme, on ne s’étonnera pas de ce que la seule association féministe à laquelle Valérie Toranian concède une légitimité soit Ni putes ni soumises, mouvement tombé à pic pour permettre la légitimation d’un « racisme vertueux » - pour reprendre l’expression de la sociologue Nacira Guénif-Souilamas. « Elles nous ont réappris le féminisme », assure Toranian avec emphase. Du moment où on les a découvertes, « il n’y avait plus uniquement Kaboul ou Islamabad, (...) le Kosovo ou le Rwanda pris dans la folie exterminatrice » : il y avait aussi les banlieues françaises...! Bref, le féminisme n’a plus de raison d’être, sauf à Kaboul et à Trappes. Elle ne tarit pas d’éloges sur le mouvement de Fadela Amara, dont les détracteurs, soupçonne-t-elle sans rire, lui reprochent certainement de « préserver trop radicalement son indépendance » : là, on s’étrangle... Parler d’« indépendance » à propos de NPNS, à la fois descendant et satellite de SOS Racisme, lui-même officine du Parti socialiste, et dont la présidente est élue municipale PS dans le Puy-de-Dôme...?! A moins, au vu des amitiés innombrables qu’entretient par ailleurs Fadela Amara au sein de la droite, que Valérie Toranian n’appelle « indépendance » l’inféodation multiple que le mouvement peut se targuer d’avoir inventée.

A ses yeux, les choses sont simples : en débarquant en France, les sauvages musulmans ont apporté dans leurs bagages leurs coutumes moyenâgeuses, « les pratiques discriminantes, les mutilations sexuelles, la polygamie ». Il faut donc les éduquer, afin de permettre à leurs femmes (qui seraient donc, par nature, plus éclairées qu’eux ? C’est bizarre : ailleurs, elle explique qu’il faut arrêter de croire que les femmes seraient naturellement plus portées sur le bien que les hommes, et se livre même à un éloge ambigu de la soldate tortionnaire Lynndie England...) de jouir des mêmes libertés que les Françaises. Les féministes opposées à la loi sur l’interdiction du voile à l’école feraient donc du « relativisme culturel » : elles veulent, affirme Toranian, abandonner les femmes d’origine maghrébine à leur triste sort, sous prétexte qu’il faudrait « laisser les peuples vivre leur culture, leur différence, leur particularisme ». Désespérante caricature : les cultures étrangères se résumeraient à des pratiques misogynes et barbares - ce qui permet d’exprimer en toute bonne conscience un désir d’abraser toute différence culturelle, d’imposer un seul modèle (culture psy et barquettes allégées pour tout le monde !)...

« Le nombre de cas de voiles est
plus faible qu’il ne l’a jamais été.
 »
Le directeur des Renseignements généraux
devant la commission Debré, juillet 2003

Mais, de toute façon, cet argument du respect des différences n’a pas été si présent que cela durant les débats des derniers mois. Les opposants à la loi sur le voile s’inquiétaient plutôt de la crispation supplémentaire que celle-ci risquait d’apporter, et de ses effets contre-productifs. Parmi eux figurait d’ailleurs la grande amie de Valérie Toranian, Fadela Amara, qui, devant la commission Stasi, avait fortement désapprouvé l’idée d’une loi : « Les réactions des jeunes risquent d’être terribles. (...) Ils percevront [la loi] comme une preuve supplémentaire que la société française ne veut pas de ces citoyens-là. Il est alors probable que ce ne sont plus les voiles qu’on imposera à certaines femmes, mais les burqas. On verra les barbes fleurir comme autant de signes d’appartenance à une religion vécue comme menacée. » Puis, cédant sans doute à la pression, elle avait viré opportunément de bord, et milité avec acharnement en faveur de la loi... Dans son livre, Toranian écrit pudiquement que NPNS a soutenu la loi « après mûre réflexion » !

Mais surtout, elle ne prend aucunement en compte l’argument selon lequel cautionner leur exclusion du système scolaire est un drôle de moyen de défendre les droits des femmes. Elle écrit pourtant elle-même que les jeunes filles qui choisissent de se voiler pourront sans doute évoluer : « S’il y a un esprit du féminisme à l’œuvre, c’est bien chez elles. (...) Il faut croire en leur capacité de créer des moments de rupture avec leur milieu d’origine. » Leur conserver leur place à l’école ne serait-il pas le meilleur moyen de s’en assurer, au lieu de ne faire qu’y « croire » ? Mais non : invitée du journal de France Inter le jour même où les premières exclusions d’élèves voilées étaient prononcées, Valérie Toranian les approuvait sans états d’âme. Les fantasmes d’invasion avaient été les plus forts - elle parle, dans son livre, de « prolifération » du voile, oubliant que, du moins avant que Nicolas Sarkozy ne lance cette polémique démente, les cas de voiles dans les écoles étaient en nette diminution (pour ce qui est de « bousculer les idées reçues », c’est réussi). Alain Gresh rappelle dans son livre qu’en juillet 2003, devant la commission Debré, le directeur des Renseignements généraux (un dangereux islamo-gauchiste, sans aucun doute) jugeait leur nombre « plus faible qu’il ne l’avait jamais été » !

« A ce rythme-là,
l’Europe sera islamisée
dans les siècles prochains
 »,
nous dit Chahdortt Djavann,
qui le tient de son petit doigt

Quelle naïveté, ce directeur des RG ! Il devait être mal informé... Le péril islamiste est à nos portes, tout le monde sait ça ! L’identité de la France est menacée ! « Ils » nous ont déclaré la guerre !... C’est sûr qu’à force d’insulter copieusement des gens dont on est persuadé qu’ils nous veulent tant de mal, on va finir par l’avoir, notre guerre des civilisations... « A ce rythme-là, l’Europe sera islamisée dans les siècles prochains », clame dans Elle (20 septembre 2004) la pythie Chahdortt Djavann, qui le tient de son petit doigt - elle a publié un nouveau livre, Que pense Allah de l’Europe ? (Gallimard), et les médias continuent de boire ses paroles, nullement gênés par sa totale absence de qualification sur les sujets dont elle parle et par sa surenchère dans les délires complotistes. Dès lors, la priorité n’est plus l’amélioration du sort des habitants des banlieues, la résolution des discriminations qu’ils subissent, mais la lutte contre la menace potentielle qu’ils représentent. Les considérations sociales et politiques apparaissent à Valérie Toranian comme un prétexte, un refrain fatigant de gauchistes dépassés, une tentative d’éluder le débat, un refus de voir la vérité en face, et non comme une désignation des vraies questions. Elle les évacue en deux lignes : « Evidemment qu’il faut combattre l’exclusion et la précarité. C’est même une mission nationale prioritaire. » Nous voilà totalement rassurés. Ce soutien objectif aux politiques destructrices de la droite arrange aussi, sans aucun doute, ses affaires de femme de presse. Alain Gresh rappelle ce constat du Canard Enchaîné au printemps 2003 : « Les mouvements sociaux font bâiller les journaux ». La menace islamiste, en une, ça a tout de même plus de gueule...

Les principes du féminisme doivent primer toute autre considération, affirme Toranian pour défendre la loi sur le voile. Dans son livre, elle s’alarme : « Les droits des femmes sont pris en otages par les idéologies. » Ça ne l’empêche pas, dans Paris-Match (4 novembre), de clamer son admiration pour Christine Boutin, pourtant représentante d’une idéologie d’inspiration traditionaliste et religieuse qui prend franchement en otages les droits des femmes. « Quelles que soient leurs idées et leurs convictions, les femmes doivent entrer dans l’arène politique. C’est ça, être féministe : investir les lieux du pouvoir et pas les lieux des femmes. » Alors pourquoi dénie-t-elle ce droit aux cadres voilées de l’islam politique ? A croire que la primauté du féminisme est à géométrie variable...

Un « racisme vertueux » reste un racisme ;
il n’est même rien d’autre que cela

Pour elle, celles qui refusent de cautionner la stigmatisation des hommes arabes encouragée, sciemment ou non, par NPNS, seraient les héritières des féministes des années soixante-dix pour qui, du fait qu’il était un opprimé, « le violeur prolétaire ne devait pas subir la même peine que le violeur bourgeois » (interview au Monde 2, 9 octobre). A leurs yeux, explique-t-elle, « tout Français issu de l’immigration, surtout s’il est originaire des anciennes colonies françaises, est un opprimé, donc un innocent ». Personnellement, je n’ai jamais entendu une féministe réclamer l’impunité ou même la clémence pour quelque violeur que ce soit. En revanche, on peut légitimement trouver suspect le ralliement enthousiaste au féminisme de personnages qui ne s’étaient jamais distingués, jusque-là, par leur empressement à défendre les droits des femmes - et, par exemple, d’hommes politiques de droite qui, comme le fait encore remarquer Alain Gresh, pouvaient au même moment clamer leur soutien à NPNS et voter l’amendement Garraud remettant en cause le droit à l’avortement... Et on peut refuser de soutenir un mouvement qui suscite une adhésion aussi ambiguë, tout simplement parce que le refus du racisme n’est pas négociable, et parce qu’on ne croit pas que la diabolisation accrue de leurs pères, frères et compagnons soit à même d’améliorer en quoi que ce soit le sort des femmes des banlieues - il ne peut même aboutir qu’à l’empirer. Que vaut un féminisme qui n’a droit de cité que s’il peut servir à diaboliser les Arabes ? Rien. Il ne vaut rien. Un « racisme vertueux » reste un racisme ; il n’est même rien d’autre que cela.

Par ses mises en perspective, ses clarifications et ses réfutations érudites, pertinentes et sereines, le livre d’Alain Gresh est l’antidote idéal aux dérives qu’illustre si bien la laborieuse rédaction de Valérie Toranian. Alors que cette dernière ricane, par exemple, des invocations, par les opposants à la loi sur le voile, du passé colonial, Gresh montre au contraire, documents à l’appui, à quel point les réflexes et les arguments d’aujourd’hui ne sont pas neufs, et s’inscrivent dans une continuité. Il montre qu’on ne peut faire l’économie d’un retour sur ce passé. Il cite par exemple Frantz Fanon, qui raconte dans Les Damnés de la terre que, en réaction aux dévoilements forcés, auxquels les colons procèdent aux cris de « Vive l’Algérie française », « spontanément et sans mot d’ordre, les femmes algériennes depuis longtemps dévoilées reprennent le haïk, affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du général de Gaulle ». Mais, bien sûr, tout ça n’a aucun rapport avec les événements actuels... On aimerait bien que ceux qui nient la pertinence d’un éclairage par l’histoire coloniale précisent leur pensée : d’accord, les références à la colonisation sont passées de mode ; mais...? A part ça ?... Cela signifie-t-il que la colonisation n’a pas existé ? Qu’elle n’a laissé aucune trace ? Qu’au fond, elle n’était pas si néfaste que cela ?...

« Si l’égalité des sexes
a remporté des victoires,
c’est plus aux combats, souvent décriés,
des féministes
qu’à la laïcité qu’on le doit.
 »
Alain Gresh

Valérie Toranian ne manque pas non plus de faire honte aux opposants à la loi sur le voile en leur reprochant de trahir les intellectuels et militants algériens ou iraniens réfugiés en France, et qui comptent sur la République pour les protéger du péril islamiste qu’ils ont fui dans leur pays. Ceux-ci remportent en effet un vif succès auprès des médias : il suffit d’être basané et de clamer son amour de la France (« la langue française est désormais, dit-elle, sa patrie », s’extasie Elle à propos de Chahdortt Djavann) pour être promu au rang d’expert à la crédibilité indiscutable. C’est ainsi que Djavann a pu être auditionnée par la commission Stasi, par exemple. Sa qualification pour cela ? Iranienne... Mais personne ne semble gêné par le simplisme paternaliste de cette logique. Pourtant, Alain Gresh nous rappelle que cette adhésion aux « valeurs républicaines » peut avoir des motivations et des ressorts plus complexes. En Algérie, certains opposants au FIS ont apporté un soutien inconditionnel à un pouvoir militaire coupable d’innombrables violations des droits de l’homme, et dont les méthodes employées au cours de la « sale guerre » n’ont rien à envier à celles des islamistes armés. « Ce que les militaires ont défendu avant tout durant cette “seconde guerre d’Algérie”, écrit Gresh, c’est leur pouvoir - et la possibilité pour eux de poursuivre le pillage des ressources du pays -, non pas la “laïcité”, contrairement à la propagande qu’ils ont développée en direction de l’Hexagone et de l’Europe. » Et c’est bien ce pouvoir militaire qui a instauré en 1984 le Code de la famille maintenant les femmes algériennes en situation d’infériorité, souvent brandi (notamment par Valérie Toranian) comme un exemple de l’oppression islamiste.

Alain Gresh souligne aussi la fausseté des discours actuels qui pourraient faire croire que la laïcité et la défense des droits de la femme sont intrinsèquement liés : « Que penser de cette idée que la laïcité française “défend la femme contre le père oppresseur” ? Au contraire, elle s’est pendant des décennies accommodée des inégalités politiques (refus du droit de vote aux femmes) et juridiques (jusqu’en 1965, la femme devait avoir l’autorisation de son mari pour travailler ou ouvrir un compte en banque). Si l’égalité des sexes a remporté des victoires, c’est plus aux combats, souvent décriés, des féministes qu’à la laïcité qu’on le doit. » Ces féministes à qui Valérie Toranian, directrice de la rédaction d’un des principaux magazines féminins français, réserve aujourd’hui un enterrement de première classe.

Une enseignante parisienne
à propos de la victoire américaine
en Afghanistan :
« Cet écrasement par la force
a redonné du lustre à l’Occident
 »

Oui, le livre d’Alain Gresh est bien un îlot de santé mentale dans un océan de connerie déchaîné. Il réconforte, mais désespère, aussi, par son état des lieux impitoyable, par exemple quand il cite l’une des enseignants témoignant dans Les territoires perdus de la République, le best-seller d’Emmanuel Brenner (Mille et une nuits), qui a contribué, comme il le dit, à « fixer la vision du monde de beaucoup d’enseignants et de bien des politiques », dont Jean-Pierre Raffarin et Jacques Chirac. Une enseignante d’un établissement du nord de Paris affirme qu’après la victoire américaine en Afghanistan, ses élèves, naguère rebelles, sont devenus des républicains convaincus. Et conclut : « Il faut donc admettre que, contrairement à ce qu’on lit dans les médias, cet écrasement par la force a redonné du lustre à l’Occident, et comment, en tout cas, ce sont les Etats-Unis qui ont pu dans les classes rendre la dignité aux professeurs abandonnés par l’Etat français. » Et vive l’« écrasement par la force »... Comment ces gens peuvent-ils ne pas s’entendre parler ?

Pourtant, le propos de Gresh ne dissipe pas la perplexité qu’on peut éprouver devant certaines de ses conclusions. Bien sûr qu’il a raison quand il écrit que « la religion ne constitue pas un obstacle à des engagements communs », et que les militants musulmans ne lui semblent « ni plus ni moins qualifiés que d’autres, catholiques, juifs ou athées, pour participer à des luttes d’émancipation ». Mais le problème, c’est qu’on a le sentiment que les musulmans sont les seuls, au sein du mouvement altermondialiste, à figurer en tant que musulmans. Pourquoi cela, alors que Gresh écrit lui-même qu’« on ne doit pas céder à la tentation de faire des musulmans un groupe à part » ? Même si on juge grotesque la diabolisation dont fait l’objet un Tariq Ramadan, on ne comprend toujours pas en quoi cet homme qui se borne à faire la promotion d’une religion est altermondialiste. Gresh est loin de nous convaincre quand il affirme que Ramadan est « davantage préoccupé par les questions sociales que par les questions religieuses ».

Répliquer à ceux qui mettent l’accent
sur l’identité « musulmane » des descendants
d’immigrés du Maghreb
en insistant sur cette identité,
serait-ce pour la revaloriser,
est-ce une bonne idée ?

Un militant de gauche m’expliquait récemment que, pour les musulmans, la religion n’était pas une affaire privée, mais régissait l’ensemble de la vie des citoyens, et que cela, si j’étais réellement ouverte à la différence, je devais l’accepter. Or, cette idée, Gresh lui fait un sort dans son livre, en la dénonçant comme un lieu commun qui « a pris force d’évidence pour tous les journalistes pressés » et sert à « expliquer la difficulté de l’islam à s’adapter à la dissociation du religieux et du politique » (Mahomet, contrairement à Jésus, était un chef politique et militaire, et tout le mal viendrait de là). Il commente : « On pourrait rétorquer que l’Eglise catholique a mis quelques siècles à accepter la séparation d’avec l’Etat, malgré le caractère “non politique” du message de Jésus. » Mais, de toute façon, fait-il valoir, les pouvoirs politique et religieux n’ont jamais été réellement confondus dans les pays musulmans. Il cite Olivier Roy : « Dès la fin du premier siècle de l’hégire, une séparation de facto entre pouvoir politique (sultans, émirs) et pouvoir religieux (le calife) s’est constituée et institutionnalisée », même si le partage de cette différence était autre qu’en Occident. Aujourd’hui, la différence existe toujours bel et bien, même si l’imprégnation religieuse de la société reste forte dans les pays musulmans (mais, après tout, c’est la même chose aux Etats-Unis, par exemple). Pourquoi, alors, faudrait-il réserver aux musulmans une place à part au sein du mouvement altermondialiste ? Tout se passe comme si le mouvement, désireux de contrer les attaques dont font l’objet les musulmans dans le monde, ce qui est louable, se retrouvait, emporté par son élan, à faire la promotion de l’islam. Pourquoi, alors qu’il ne fait la promotion d’aucune autre religion ?

Dans son livre, Alain Gresh dresse un tableau nuancé et convaincant de la condition de la femme dans le monde musulman, montrant que, contrairement aux représentations grossières en circulation, les femmes réussissent à s’émanciper, même sous le foulard. « Le régime des talibans fut une brève et sanglante parenthèse, rendue possible par la longue guerre civile afghane, écrit-il. Les plus puissantes organisations islamistes ne peuvent faire abstraction du monde réel et du rôle croissant qu’y jouent les femmes. » En Iran, par exemple, le taux de scolarisation des filles entre 6 et 14 ans est passé de 54% en 1976 à 89% en 1996, et les étudiantes constituent désormais la moitié de la population universitaire. Gresh fait remarquer que les multiples interprétations possibles des textes religieux permettent de justifier les lois les plus conservatrices comme les plus progressistes : le roi Mohammed VI vient d’octroyer l’égalité aux femmes marocaines au nom de l’islam et avec l’appui des islamistes du pays ; l’ayatollah Khomeiny avait fondé la suppression de la planification familiale, puis son rétablissement, sur des arguments religieux... Gresh cite cette belle phrase de Goethe : « Grise est la théorie, et vert est l’arbre d’or de la vie. » Mais montrer que les femmes peuvent s’affranchir malgré la pression religieuse, ou éventuellement même en se bricolant un féminisme musulman, est-ce la même chose que de faire la promotion de l’islam comme moyen d’émancipation des femmes ?

Surtout qu’il y a une question qu’Alain Gresh pose sans y répondre : il souligne à plusieurs reprises le fait qu’en France, de plus en plus de jeunes « se définissent comme musulmans » parce qu’ils se sentent « stigmatisés et rejetés par la société ». Comme, après le 11 septembre 2001, on les sommait « de répondre de tout ce qui se passait dans le monde musulman », ils ont « décidé de reprendre à leur compte cette identité ». Dès lors, plutôt que de les encourager aveuglément à rester prisonniers de l’image qu’on leur projette, du carcan identitaire qu’on leur impose, le rôle du mouvement altermondialiste ne pourrait-il pas être d’interroger ces conditions un peu particulières d’adhésion à une religion ? Pourquoi a-t-on l’impression que, dans sa volonté de s’insurger contre le rejet des différences, il est en train de travailler à les exacerber inutilement ? Répliquer à ceux qui mettent l’accent sur l’identité « musulmane » des descendants d’immigrés du Maghreb en insistant sur cette identité, serait-ce pour la revaloriser, est-ce une bonne idée, quand on sait que le déplacement des débats sur le terrain religieux et culturel a pour seul but d’éluder les questions sociales et politiques ? Gresh est le premier à diagnostiquer ce qu’il appelle une « ethnicisation des problèmes sociaux » : « Ce qui fait la particularité des immigrés, constate-t-il, ce n’est plus la précarité de leur travail, les bas salaires ou les conditions de logement, c’est leur origine. » Il conclut d’ailleurs son livre en plaidant pour la reconstruction d’un « projet commun » seul à même de nous détourner de ces conflits identitaires aussi vains et empoisonnés qu’hypnotiques. Pour le moment, cependant, une partie du mouvement altermondialiste semble surtout préoccupée de répondre « l’islam, c’est formidable » à la face d’un monde occidental enragé qui clame le contraire. Certes, la virulence des discours racistes peut expliquer cette radicalisation ; mais celle-ci, nous semble-t-il, n’en reste pas moins un piège.

Mona Chollet

Voir aussi, sur Islam et Laïcité : « Les faux-semblants de la commission Stasi », par Alain Gresh. Sur Les mots sont importants : « La pensée politique de Tariq Ramadan », par Sadri Khiari ; « Quelques remarques sur Tirs croisés de Caroline Fourest et Fiammetta Venner », par Sadri Khiari ; « Le cas ProChoix »...

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Femmes
* « Des paradis vraiment bizarres » - « Reflets dans un œil d’homme », un essai de Nancy Huston - 1er mai 2012
* Prospérité de la potiche - « Beauté fatale », un essai de Mona Chollet - 16 février 2012
* « 17 filles » et pas mal d’objections - Derrière la fascination pour les grossesses adolescentes - 1er janvier 2012
* Polanski, Mitterrand : le soliloque du dominant - 10 octobre 2009
* Le Chevalier au spéculum - Le Chœur des femmes, un roman de Martin Winckler - août 2009
* « Marianne, ta tenue n’est pas laïque ! » - Les filles voilées parlent, d’Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian - avril 2008
* « La vie est un manège » - Etre femme sans être mère - Le choix de ne pas avoir d’enfant, d’Emilie Devienne - 3 février 2007
* Sexes - janvier 2007
* « Culte du corps », ou haine du corps ? - Normes de beauté - 4 octobre 2006
* Les pièges du pragmatisme - Prostitution - 8 juillet 2006
* L’Occident ou la phobie de la différence ? - La femme, l’étranger - 23 octobre 2005
* La femme est une personne - A propos d’un entretien avec Patrice Maniglier paru dans Libération - 18 octobre 2005
* Sortir du « harem de la taille 38 » - Le harem et l’Occident, de Fatema Mernissi
The Good Body, d’Eve Ensler - octobre 2005
* Une femme de ressources - Séverine Auffret, philosophe et essayiste - septembre 2005
* Fausse route II - Le féminisme ne se divise pas - 20 juillet 2005
* « Une femme en lever d’interdit » - Thérèse en mille morceaux, de Lyonel Trouillot - septembre 2004
* La pyramide posée sur sa pointe - Après le Forum social européen de Saint-Denis - 21 novembre 2003
* Aïcha et les « gros tas » - Fortune médiatique des Ni putes ni soumises
et des filles voilées - 30 octobre 2003
* Penser sans entraves - Annie Leclerc, philosophe - octobre 2003
* Demain, Frankenstein enlève le bas - Comment Elle vend la chirurgie esthétique à ses lectrices - 30 juillet 2003
* « Je suis, donc je pense » : la révolution copernicienne de Nancy Huston - Journal de la création et autres essais - décembre 2001
* Femmes « encarcannées » - La femme gelée, d’Annie Ernaux - 14 juillet 2000
* Catherine Breillat cherche les problèmes - Une vraie jeune fille - juin 2000
Racisme
* « Oui mais quand même, la religion, c’est mal » - Montée de l’islamophobie et banalisation du fémonationalisme - 11 août 2013
* Amis, dessous la cendre - 1er mai 2007
* L’obscurantisme beauf - Le tête-à-queue idéologique de Charlie Hebdo - 4 mars 2006
* Quand l’ignorance part en guerre au nom du savoir - Les néoréactionnaires et la banlieue - 4 décembre 2005
* Aïcha et les « gros tas » - Fortune médiatique des Ni putes ni soumises
et des filles voilées - 30 octobre 2003
* J’ai rêvé d’une grande étendue d’eau sur Arte - Un documentaire sur la consultation de psychiatrie transculturelle à l’hôpital Avicenne de Bobigny - 14 octobre 2003
* Islam et altermondialisation, la fausse bonne idée - 12 octobre 2003
* L’éclaireur - Roland Huguenin, délégué du CICR, conférencier, essayiste - avril 2003
* Dernières nouvelles du front de la haine - La rage et l’orgueil, d’Oriana Fallaci - 11 juin 2002
* Une « explosion de l’antisémitisme » ? - 9 décembre 2001
* « Un musulman de moins » - 4 septembre 2001
* L’outsider - Edward W. Saïd, intellectuel palestinien - mai 1998
Périphéries, 8 novembre 2004
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