Périphéries

Carnet
Octobre 2005

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[18/10/05] La femme est une personne
A propos d’un entretien avec Patrice Maniglier paru dans Libération

Que l’antiféminisme et la misogynie les plus primaires soient désormais bombardés « nouvelle avant-garde du féminisme », tout cela au prix d’un petit badigeonnage de vernis soi-disant « iconoclaste » (ou « politiquement incorrect », ou « impertinent », ou « dérangeant »...), c’est un tour de passe-passe qui n’en finit pas de nous ébahir. Dans un récent dossier du cahier « Emploi » de Libération sur le harcèlement sexuel au travail (3 octobre 2005), la présidente de l’Association contre les violences faites aux femmes pointait à raison, parmi les obstacles rencontrés pour faire avancer la cause des victimes, « cette crainte chevillée à notre culture française : ne perdons pas notre pseudo-galanterie et notre gauloiserie dont nous sommes si fiers ». Or, ce discours, on le trouvait justement, mais reformulé en termes « philosophiques », dans l’article voisin : un entretien avec le - donc - philosophe Patrice Maniglier, coauteur avec Marcela Iacub d’un Antimanuel d’éducation sexuelle (Bréal). Pour ce monsieur, il n’y a pas lieu de faire du harcèlement sexuel un délit en tant que tel ; à ses yeux, cela « crée autour du sexe un climat d’insécurité et de soupçon, même si aujourd’hui on n’appelle plus ça le “vice”. » Il y voit une volonté de « purifier le lieu de travail de toute question libidinale ». Il faut bien admettre que : « On veut purifier le lieu de travail de toute question libidinale », ça en impose tout de même plus que le sonore et traditionnel : « Si on peut même plus déconner !... »

Maniglier épingle « une grande partie du mouvement féministe des années 80 » pour avoir « fait des rapports sexuels le lieu privilégié de la domination masculine », alors que, explique-t-il, « la domination masculine est avant tout économique et sociale », et que les femmes les plus gravement opprimées aujourd’hui sont les executive women empêchées par leur asservissement à une répugnante marmaille de devenir pédégères à la place du P.-D.G. : vivement que l’utérus artificiel soit au point ! (Je résume.) Quand on veut discréditer le féminisme, il est toujours plus facile de le caricaturer. Même en admettant que leurs aînées aient été si nombreuses que cela à le faire - ce qui se discute, il me semble -, quelle féministe, aujourd’hui, dénonce les rapports sexuels - tous les rapports sexuels - comme des lieux de domination, indépendamment de leur contexte ? Laquelle ne fait pas la différence entre un rapport sexuel qu’une femme choisit librement, et celui qui lui est imposé par diverses pressions ?

Avec un partenaire qu’elle a choisi, une femme peut être un objet sexuel et y prendre beaucoup de plaisir. Elle le savourera d’autant plus tranquillement que la domination restera ludique, et qu’elle aura l’assurance d’être également, aux yeux de son partenaire, une personne digne d’écoute et de respect. En revanche, quand un homme dont le désir n’est pas réciproque utilise comme moyen de chantage (explicite ou non) son rang hiérarchique et le pouvoir économique qu’il détient sur elle pour obtenir un rapport sexuel, sans se soucier de ses dispositions à elle, elle se retrouve niée et disqualifiée en tant que personne, pour être réduite au seul statut d’objet sexuel. On est donc bien dans une situation de domination. Car si la domination masculine est effectivement « économique et sociale », il est absurde de prétendre qu’elle ne passe pas aussi par la sexualité : la prostitution forcée (un pléonasme dans l’écrasante majorité des cas), ou encore les origines patriarcales de l’institution du mariage, en témoignent. Et affirmer cela ne revient pas à faire du harcèlement sexuel, comme le prétend Maniglier, une « question de morale » au lieu d’une « question politique », ni à prétendre que « les hommes sont méchants et machos » : la domination des femmes, y compris dans sa dimension sexuelle, est bien une question politique. Et le fait qu’elle soit structurelle, et non individuelle, ne décharge pas pour autant les individus de la responsabilité de leurs actes.

C’est le consentement mutuel - c’est-à-dire, le plus souvent, féminin, puisque c’est en général celui-là qui est bafoué - qui trace la ligne de partage entre le privé et le politique. C’est ce droit des femmes à ne pas faire avec certains hommes ce qu’elles font avec d’autres que les violeurs et les harceleurs leur dénient obstinément. Or, Maniglier évacue cette question du consentement avec une désinvolture qui laisse perplexe. Réprimer le harcèlement sexuel en tant que tel n’aboutira jamais à « purifier le lieu de travail de toute question libidinale » : on ne voit pas en quoi le fait de mettre un terme aux souffrances des femmes harcelées, qui ne présentent pas exactement tous les symptômes de l’épanouissement procuré par l’ébauche d’une liaison, et dont le non-consentement ne peut être mis en doute, empêcherait un grand nombre de salariés de continuer à avoir des aventures et à nouer des idylles sur leur lieu de travail.

Les images sexuelles sur le lieu de travail, interroge Maniglier, « sont-elles plus infamantes pour les femmes que la photo de l’épouse du patron en tablier, accompagnée de ses quatorze enfants, accrochée dans l’entreprise ? Cette image de mère renvoyée aux femmes leur fait sans doute beaucoup plus de mal que d’être un objet de désir ». (Notre philosophe ne semble décidément pas envisager qu’une femme puisse considérer le statut de mère autrement que comme la pire des déchéances.) Bientôt, il va falloir dire merci aux types qui vous pelotent dans le métro, parce qu’ils ont la bonté de vous considérer comme un objet de désir ! La différence entre la photo de bobonne sur le bureau du patron et l’écran de veille porno, c’est peut-être que, aux yeux du patron qui exhibe la première - accordons-lui le bénéfice du doute -, madame son épouse est une personne ; en revanche, un salarié qui étale des images pornographiques signifie assez clairement que, pour lui, les femmes se réduisent à un assemblage de trous, une sorte d’Emmental qui parle (euh, non : qui ne parle même pas, d’ailleurs). Et ses collègues sont en droit d’y voir l’indice d’une beaufitude agressive, plutôt qu’une célébration décomplexée des plaisirs de la chair.

« En réalité, assure Maniglier, ces affaires d’images pornos et de blagues salaces au bureau sont un prétexte : on n’est tout simplement pas à l’aise, aujourd’hui comme il y a très longtemps, avec la chose sexuelle. » Ce qui, passé à la moulinette du traducteur philosophe/français, revient purement et simplement à dire aux femmes harcelées que, si elles souffrent du traitement qu’elles subissent, c’est qu’elles sont coincées. Aurait-on l’idée de répondre à des jeunes filles de banlieue qui se plaignent des apostrophes graveleuses des machos de leur quartier que, si elles les prennent mal, c’est parce qu’elles ne sont « pas à l’aise avec la chose sexuelle » ? Cela aboutit à une autre forme de chantage qui, en poussant les victimes à vouloir démentir cette accusation, les piège : l’article qui voisinait avec cet entretien rapportait le cas d’une prothésiste dentaire à qui son patron avait fait cadeau d’un godemiché en résine rose - la matière dont on fait les appareils dentaires - en précisant l’avoir « moulé sur son sexe » (« tu vois, il y a un anneau métallique à l’intérieur. Tu pourras l’attacher sur ta chaise grâce à une sangle. Tu l’auras toujours à disposition »). Ayant décidé de faire front courageusement, elle avait répliqué : « Moulé sur votre sexe ? Et si petit ? » Cette réplique lui a valu de perdre le procès en harcèlement sexuel qu’elle a intenté plus tard, car, ont estimé les juges, elle avait pu laisser entendre qu’elle « s’amusait » des « plaisanteries » de son patron.

Par ailleurs, au nom de quoi un salarié devrait-il forcément être « à l’aise avec la chose sexuelle » ? En quoi sa façon de vivre sa sexualité regarde-t-elle ses collègues et supérieurs ? Quel est le rapport avec ses compétences professionnelles ? Faudrait-il introduire l’inscription du coefficient d’épanouissement sexuel sur les CV ? La société de transparence totale qui s’esquisse dans ces raisonnements fait froid dans le dos. Maniglier préconise de sanctionner le harcèlement sexuel en tant qu’abus de pouvoir, comme dans le cas où un patron oblige ses employés « à l’accompagner prendre un café et à supporter sa conversation ». Mais la différence, c’est que, dans le cas du harcèlement sexuel, il y a effraction dans leur intimité. Or, c’est là un domaine qui devrait pouvoir rester soustrait à la sphère professionnelle.

Certes, comme l’écrit la journaliste de Libération, Sonya Faure, en conclusion de son article, « le travail n’est pas que du travail, c’est aussi des gens qui vivent ». Mais, à la fois pour rendre la coexistence supportable et respecter le droit à la vie privée, chacun sait bien que, selon le contexte dans lequel il évolue, il y a des aspects de lui-même qu’il met en évidence, et d’autres qui passent au second plan. Chacun, au cours d’une même journée, est tour à tour salarié, patron, amant ou amante, mari ou femme, fils, fille, père, mère, ami, frère, soeur... (C’est d’ailleurs l’argument de ceux qui défendent le droit à utiliser des pseudonymes sur Internet : vous avez le droit de passer une annonce sur un site de rencontres sadomaso sans que votre employeur et la terre entière en soient informés par Google, par exemple.) La plupart des gens respectent spontanément le cloisonnement, au moins relatif, qui existe entre ces différentes identités. Mais quand un individu n’a pas la délicatesse de s’y conformer de lui-même, et que son comportement cause un préjudice à des membres de son entourage (quand il ne leur bousille pas carrément l’existence), si la loi est le seul recours de ses victimes pour faire cesser cette situation, on voit mal pourquoi il faudrait les en priver.

Mona Chollet

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Périphéries, 18 octobre 2005
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