Périphéries

Carnet
Octobre 2000

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[01/10/00] Guerre des pierres, guerre des mots
Palestine mon pays, l’affaire du poème, de Mahmoud Darwich

Par la provocation criminelle que représentait sa visite à l’esplanade des Mosquées, Ariel Sharon vient de rallumer les hostilités dans tous les territoires palestiniens. « Que nous le voulions ou non, la paix s’établira entre Israël et la Palestine. Alors, qui va porter la responsabilité du sang du dernier enfant palestinien tué une minute avant l’armistice ? » Ces mots de l’écrivain israélien Amos Kenan ont au moins douze ans, mais ils restent désespérément d’actualité. Pourquoi rien n’a-t-il changé, pourquoi la situation a-t-elle même empiré, depuis sept ans, derrière l’écran de fumée du « processus de paix » ? « L’affaire du poème », que relate ce document collectif, apporte un élément de réponse. Elle reste, par les passions qu’elle a cristallisées, un instantané exemplaire des blocages tenaces de la société israélienne, et de l’injonction à la disparition, à l’oubli, qu’elle ne cesse d’adresser aux Palestiniens.

C’était au printemps 1988, l’Intifada venait d’éclater. Dans son « atroce simplicité », selon les mots de la réalisatrice israélienne Simone Bitton, la « guerre des pierres » remettait brusquement en question des années de tranquilles certitudes dans l’opinion publique mondiale : « Il semblait que le monde entier, et même beaucoup d’Israéliens, allaient enfin comprendre ce qui se cachait sous les expressions trompeuses qui avaient contribué à rendre ce conflit si hermétique : l’“exemplarité de la démocratie israélienne” opposée au “terrorisme aveugle palestinien” ; la “crise des intellectuels arabes” érigée en faire-valoir de “la liberté d’expression de la presse israélienne” ; le “double langage des dirigeants palestiniens” face à “la courageuse franchise de Shimon Peres”... » Les images insoutenables de soldats israéliens, filmés de loin dans un champ, à l’écart, en train de briser consciencieusement, à l’aide de grosses pierres, les bras de manifestants hurlant de douleur, ou d’ensevelir des Arabes vivants, faisaient le tour du monde. L’unité de la société israélienne se fissurait : « Le refus de la répression et l’exigence de la fin de l’occupation s’exprimaient par une suite ininterrompue d’initiatives, écrit encore Simone Bitton : objecteurs de conscience, délégations de solidarité dans les camps de réfugiés, pétitions d’intellectuels, d’officiers, de femmes, de psychiatres, etc. »

C’est dans ce contexte qu’éclate opportunément « l’affaire du poème », qui va fournir l’occasion d’une formidable diversion. Le 28 avril, la classe politique israélienne se penche sur la dernière œuvre de Mahmoud Darwich : Passants parmi les paroles passagères. « L’expression exacte des objectifs recherchés par les bandes d’assassins organisées sous le paravent de l’OLP vient d’être donnée par l’un de leurs poètes, Mahmoud Darwich, soi-disant ministre de la Culture de l’OLP et dont on se demande à quel titre il s’est fait une réputation de modéré », assène le Premier ministre Ytzhak Shamir, qui ajoute : « J’aurais pu lire ce poème devant le Parlement, mais je ne veux pas lui faire l’honneur de figurer dans les archives de la Knesset. » Alors que la répression endeuille les territoires, le poète, porte-parole de son peuple - il a toujours été considéré comme « le baromètre de la température palestinienne » -, ne fait pourtant rien d’autre que clamer avec force que la Palestine est son pays, et exiger en termes vigoureux la fin de l’occupation. Mais, entre mauvaise foi et réel traumatisme, les Israéliens s’en émeuvent : ils ont cru déceler, dans une traduction incertaine, un appel à les rejeter à la mer. « Le poème a ravivé cette peur que seul le temps parviendra peut-être à faire disparaître, mais pas la suprématie militaire, ni le soutien de deux superpuissances, ni rien qui soit de l’ordre du politique ou du rationnel, analyse Simone Bitton. Peur née d’un sentiment de culpabilité qui, pour ne pas être consciemment assumé, n’en est que plus ravageur. »

Darwich, sans renier une ligne de ce qu’il a écrit, a beau multiplier les déclarations rassurantes, au cours d’entretiens-explications de texte surréalistes avec des journaliste israéliens angoissés, rien n’y fait : c’est la curée. « Si le poète avait illustré ses vers d’une carte ou d’un rappel des résolutions des Nations unies, le lecteur aurait certainement été rassuré ! » écrit Mati Peled, général de réserve de l’armée israélienne devenu professeur de littérature arabe.

Bilingue, Darwich était jusqu’alors l’interlocuteur privilégié des intellectuels israéliens pacifistes, dont il publiait les œuvres en arabe dans sa revue al-Karmel. Les uns après les autres, tous retournent leur veste et mettent un point d’honneur à lui cracher au visage. Pourtant considéré comme l’un de ses amis, Amos Kenan lui adresse une lettre ouverte qui débute en ces termes : « Tout d’abord, comme ça, entre collègues : c’est un poème plutôt merdique. » Plus loin, persévérant dans l’insulte, il ajoute : « Lorsque la paix viendra, nous t’enseignerons à toi aussi, comme nous l’avons enseigné au monde entier, comment on fait pousser plus de blé, sur moins de terre, avec moins d’eau, et du blé meilleur que les autres blés. »

Stoïque, Darwich, lui, écrit : « Les Israéliens ont été surpris de découvrir que le peuple palestinien n’aime ni l’occupation ni les occupants. Ce fut une surprise telle que Yediot Aharonot a pu titrer : “Unité retrouvée à la Knesset” après que le Premier ministre eut présenté mon poème comme la meilleure preuve qu’il fallait poursuivre l’occupation. Quant aux écrivains libéraux, si épris de paix, ils ont versé des larmes de crocodile lorsqu’ils ont découvert à cette occasion que les Palestiniens persistaient à croire que la Palestine était leur patrie. (...) Le Palestinien n’aurait-il pas le droit de chanter sa patrie comme l’Israélien son expansionnisme ? Non. L’Arabe n’a pas le droit de forger son langage en dehors de limites que l’Israélien lui a fixées. Ce qui déborde de ces limites est décrété hors de l’humain. L’humain, en nous, doit quitter son espace propre pour se confiner dans le “ghetto” de l’autre. Il doit se faire le gardien de sa propre absence, au profit de la présence de l’autre. »

Il met le doigt sur cette instrumentalisation des Palestiniens qui fonde l’identité des Israéliens et la cohésion de leur société, mais qui constitue en même temps le principal obstacle à la reconnaissance de l’autre, c’est-à-dire le principal obstacle à une paix véritable, loin de la désastreuse fuite en avant des accords d’Oslo :

« Ils disent ne pas pouvoir cohabiter avec nous. Mais leur dilemme, c’est qu’ils ne peuvent pas vivre sans nous. Il ne nous appartient pas de régler ce paradoxe, lequel engendre la cruauté d’une jungle où le mythe s’allie au fait accompli, et la fragilité de l’homme à la dureté de l’acier. Nous ne pouvons pas répondre à leur besoin permanent de fabriquer leur ennemi, l’ennemi dont ils veulent dicter la conduite, le langage, les réactions et même la forme des rêves. Un ennemi sur mesure répondant à toutes leurs injonctions... Le poème n’est qu’un prétexte. Mais jusqu’à quand... Jusqu’à quand ? »

Mahmoud Darwich, Simone Bitton, Matitiahu Peled et Ouri Avnéri, Palestine, mon pays - L’affaire du poème, éditions de Minuit, 1998 [1988].

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Périphéries, 1er octobre 2000
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