Périphéries

Carnet
Juillet 2001

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[06/07/01] Camp David, un an après

« Barak a fait d’énormes concessions, et Arafat lui a craché au visage. » Ce constat désabusé, c’est une militante du mouvement pacifiste israélien La Paix maintenant qui l’énonçait dans la série d’émissions consacrées par Daniel Mermet au conflit israélo-palestinien dans Là-bas si j’y suis, sur France-Inter. Il résume une opinion largement répandue sur les racines du conflit actuel : le refus d’Arafat d’accepter les termes de l’accord négocié à Camp David en juillet 2000, ce qui serait la preuve irréfutable de son double jeu, de sa détermination à mener une guerre totale à l’Etat d’Israël, et non à parvenir à un accord de coexistence pacifique. C’est oublier un peu vite que les concessions, comme le rappelait encore tout à l’heure sur France-Inter Leïla Shahid, déléguée générale de Palestine en France, les Palestiniens les ont faites il y a longtemps déjà, quand ils ont accepté de fonder leur futur Etat sur 22% seulement de la Palestine historique.

C’était là l’un des dangers des accords d’Oslo, dénoncés en leur temps par Edward W. Saïd : Oslo remettait artificiellement « les compteurs à zéro ». Il faisait oublier qui était l’oppresseur et qui était la victime, en tirant un trait sur de longues années d’occupation, de spoliation, de répression et d’humiliations. Il rendait ces faits inopérants dans l’opinion mondiale, inaptes désormais à pénétrer les consciences. Par le passé, on a beaucoup reproché à Arafat de négocier de façon calamiteuse. Faut-il lui reprocher, cette fois, d’avoir tenu bon ? Il n’avait pas le choix, affirme l’un des négociateurs palestiniens, Akram Haniyyé, dans son témoignage que publie la Revue d’études palestiniennes (Ce qui s’est réellement passé à Camp David, collection Documents) : il savait que de nouvelles concessions seraient inacceptables pour les Palestiniens. Il a à plusieurs reprises mis en garde les Américains, avant ce sommet - qu’il jugeait prématuré et auquel il s’est rendu à reculons -, contre les conséquences désastreuses d’un possible échec. Mais Haniyyé montre un Bill Clinton obsédé par le désir de rester dans l’Histoire comme le président qui aurait mis un terme au long conflit israélo-palestinien, et donc d’amener Barak et Arafat à s’entendre avant la fin de son mandat. Le choix symbolique de Camp David, qui avait vu aboutir en 1978 les négociations de paix entre Sadate et Begin sous l’égide de Jimmy Carter, trahissait à lui seul cette ambition. Il fallait parvenir à un accord à tout prix. L’administration américaine comptait y réussir par un rythme de négociations intensif ainsi qu’en instaurant, dans la forêt et les petits chalets de Camp David, une ambiance digne du Club Méditerranée : « C’est ainsi que Madeleine Albright invita un jour les membres des deux délégations à une projection de film dans la petite salle de cinéma de Camp David ou que les deux délégations furent expressément invitées à disputer un match de basket. Les Palestiniens ayant décliné cette dernière invitation, les Israéliens jouèrent contre une équipe de marines américains... » Au cours des derniers jours, dans l’affolement suscité par la perspective d’un échec, les Américains firent même aux Palestiniens une proposition qui stipulait, à propos des réfugiés : « Une solution satisfaisante sera trouvée à leur problème » !

Selon Haniyyé, le président américain n’était pas forcément sourd au point de vue palestinien, mais il avait les mains liées par une armada de conseillers impeccablement alignés sur les positions israéliennes. Il cite Arafat répliquant à Clinton, pour justifier son refus de l’accord : « Vous dites que les Israéliens ont fait plusieurs pas, alors qu’ils sont les occupants. Ils n’ont rien donné qui leur appartienne. » Et il conclut, sans regret aucun : « Ce n’était pas un refus creux ou gesticulatoire, mais un “non” constructif, sincère, historique, indispensable pour remettre le processus de paix sur les bons rails. » L’opinion israélienne et internationale ne le comprendra cependant pas ainsi. Car comme le dit encore Edward W. Saïd : « Il y a de bons Arabes (ceux qui font ce qu’on leur dit) et de mauvais Arabes (qui ne le font pas, et sont donc des terroristes). »

« Pouvez-vous nous garantir que Yasser Arafat fait tout pour arrêter les terroristes ? » demandaient encore sévèrement, aujourd’hui, les journalistes de France-Inter à Leïla Shahid, laquelle répétait que ce terrorisme ne tombait pas de nulle part, qu’il avait des causes, et qu’on ne l’éradiquerait qu’en éradiquant ses causes. A défaut d’être justifiable, le terrorisme est en effet explicable ; mais les journalistes ne voulaient visiblement pas entendre parler de causes - trop compliqué ! Ils avaient bien retenu leur leçon : « Ah ! On sait quelque chose sur vous, les Arabes, c’est que vous êtes des terroristes ! Vous couvrez des terroristes ! Terrorisme, ça pas bien ! » De la lapalissade comme arme de chantage intellectuel... Mais on peut se demander si leur définition du terrorisme n’est pas un peu restrictive, quand on sait qu’au 5 juillet, le bilan de l’Intifada était de 638 tués : 500 Palestiniens, 119 Israéliens, 13 Arabes israéliens et 6 étrangers. Cette disproportion devrait nous interroger. Tous ces morts palestiniens semblent tomber hors de la conscience : ils n’ont presque jamais de nom ou de visage. Pour être tués un peu plus proprement (et encore, à peine...), seraient-ils un peu moins morts que les autres ? Ne sont-ils pas eux aussi des civils, souvent des jeunes gens, parfois des gamins ? Mais sans doute l’opinion occidentale a-t-elle plus de facilité à s’identifier à la douleur de parents dont les enfants meurent alors qu’ils sortaient simplement en boîte s’amuser, qu’à la douleur de vieux parents musulmans qui parlent de martyre, et dont les enfants, après tout, l’ont bien cherché, puisqu’ils jetaient des cailloux... Et puis, ces morts palestiniens ne sont pas une grande perte, puisqu’ils auraient pu clamer, comme les jeunes manifestants kabyles en Algérie : « Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ! » Des morts pas dommage, en somme... « Et les assassinats ciblés, sans autre forme de procès, d’activistes palestiniens par les Israéliens, n’est-ce pas du terrorisme ? » demandait Leïla Shahid à ses intervieweurs, à midi. « Les Israéliens parlent d’autodéfense », lui fut-il répondu.

L’autodéfense justifie tout. La « sécurité d’Israël » est la cause sacrée qui permet toutes les exactions, les meurtres, les annexions de territoire, les maisons et les champs d’oliviers rasés, les bouclages - les Palestiniens ne sont qu’une chienlit qu’il faut contenir, et non des êtres humains qui pourraient prétendre eux aussi à la « sécurité ». On se trouve donc dans cette situation délirante où une puissance occupante, disposant d’une armée (même si les Palestiniens sont mieux équipés qu’au temps de la première Intifada, le rapport de forces reste totalement disproportionné), semant la terreur, continue à se percevoir comme faible, comme victime, et se voit rayée de la carte dès qu’on lui parle de faire la plus petite concession. Cette manière de se percevoir ou de se présenter comme la victime apparaît tantôt comme une attitude de chantage cynique autorisant l’impunité, tantôt comme un fantasme sincère et poignant. Dans les deux cas, on se dit que le rôle de la communauté internationale n’est pas de conforter ces fantasmes - manière commode de se dédouaner d’un vieux sentiment de culpabilité à l’égard du peuple juif -, mais de ramener Israël à la raison. L’insécurité du pays ne vient de rien d’autre que de l’injustice qu’il fait subir à une population occupée et méprisée. Prétendre le contraire, présenter les Arabes comme des monstres belliqueux et fanatiques désirant la disparition de l’Etat israélien quand bien même on leur aurait rendu justice, c’est accréditer les pires clichés racistes.

On aurait tort de sous-estimer la part de racisme anti-arabe latent qui sous-tend la sympathie spontanée pour Israël en Occident. Quand une auditrice dit, sur le répondeur de Daniel Mermet, qu’elle défend les Israéliens parce qu’elle « admire ce qu’ils ont fait de ce pays », on retrouve le mythe des glorieux pionniers qui auraient fait fleurir le désert, le mythe de la « terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Comme si, avant la création de l’Etat d’Israël, il n’y avait eu à cet endroit que quelques tribus pittoresques et un peu feignantes qui avaient bien besoin qu’on les prenne en main. Israël a pour lui la légitimité et la respectabilité, parce qu’il est une démocratie, une société moderne, avec des start-up et des trottinettes - et peu importe ce qu’il y a derrière cette façade : puisque les aspects moins reluisants ne concernent que des Arabes, ce n’est pas très grave... Un Etat palestinien, en revanche, on devine bien le genre de régime autocratique et répressif que ce serait. Et peut-être qu’on devine bien, d’ailleurs : le pouvoir d’Arafat n’en donne pas un avant-goût très encourageant. Pour autant, cet Etat doit-il ne pas voir le jour ? « Vous voyez où ils en sont là-bas depuis qu’on est partis », disent les nostalgiques de l’Algérie française... C’est oublier que les sociétés arabes ont été profondément traumatisées par la colonisation. Et qu’elles ont le droit de faire leur propre chemin.

Akram Haniyyé, Ce qui s’est réellement passé à Camp David, Revue d’études palestiniennes, collection Documents, 59 francs. Dans la même collection : Le général Sharon, éléments pour une biographie.

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Périphéries, 6 juillet 2001
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