Périphéries

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Avril 2002

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[08/04/02] Guillemets : Elia Suleiman

« Je viens tout juste de faire exploser un tank israélien. A cause de la guerre, je n’ai pas pu le faire en Israël, mais dans un camp militaire français. Je l’ai quand même fait juste à propos. J’ai accompli ma mission durant la visite d’Ariel Sharon à l’Elysée [en juillet 2001]. Avec un mélange de 75 kilos d’explosifs et de 6 kilos de poudre. Du travail bien fait, sans aucune trace. Adieu le tank ! Si mon père était encore en vie, il serait très fier de moi, lui qui a combattu dans la résistance en 1948 et a été torturé par les soldats israéliens jusqu’à tomber dans le coma parce qu’il refusait de dénoncer al-Husseini, un leader politique palestinien de l’époque. Il y avait neuf caméras sur le plateau. Trois d’entre elles étaient à nous, et les autres, y compris une infrarouge, appartenaient à l’armée. Par chance, et à force de bonne volonté, il y a eu corrélation entre les expérimentations militaires et nos besoins. Comme on tournait dans le centre de la France, et pas dans les paysages de la Terre sainte, le Département militaire de la déception nous a aidés. C’est ce que les gens, dans le milieu du cinéma, appellent l’équipe de décoration. Il a fallu “camoufler” le paysage pour qu’il ressemble à chez moi et la route a dû être raffermie pour les rails de travelling. Notre décorateur, surnommé Picasso, a peint le tank de la couleur jaune du désert, et n’a pas oublié d’ajouter un V noir sur le côté, qui est la marque de certains tanks israéliens. Comme cela avait été convenu entre le colonel et moi, je dirigeais l’opération sur le plateau, donnais les ordres, lançais le compte à rebours avant l’explosion et disais “Action !”, ce qui, en l’occurrence, voulait dire “Feu !”.

Notre collaboration a été efficace et productive. Ou plutôt, disons qu’elle a été efficacement destructive. Nous avions plutôt sous-estimé la charge, et l’explosion ne correspondait pas exactement à ma requête. Avec arrogance, j’avais demandé que la tourelle jaillisse comme un bouchon de champagne et s’élève précisément jusqu’à un certain nombre de mètres. Non seulement la tourelle a jailli, mais l’impact fut tel qu’elle s’est répandue jusqu’à une forêt voisine. Nous trouvâmes le barillet de l’arme reposant, pathétique, sur un lit de branchages en feu. L’incendie a nécessité l’intervention des pompiers. Pendant que j’étais occupé à détruire des tanks israéliens, une manifestation avait lieu à Paris pour protester contre la visite d’Ariel Sharon. Pourquoi les manifestations pro-palestiniennes sont-elles si peu excitantes ? Pourquoi réunissent-elles si peu de monde ? Pourquoi les causes justes sont-elles toujours ringardes ? Et pourquoi les Français ont-ils pris le risque de lâcher Ariel “Terminator” dans les rues de Paris ? Dans Le Silence des agneaux, les Américains déploient un dispositif de sécurité maximal contre Hannibal. Les Français n’ont-ils donc rien appris de l’histoire, à commencer par la leur ?

De retour à Paris, je suis allé manger des sushis avec le chef-opérateur Marc-André Batigne et mon assistante Rania. Ensemble, nous avons évoqué quelques souvenirs amusants de notre victorieuse bataille. Incapable de me dominer, j’ai même laissé libre cours à la sensation euphorique et au plaisir pervers que procurent le pouvoir et la destruction. Mais le moment est mal choisi pour porter un jugement sur les passions de l’âme. On est en plein “total recall”. C’est la guerre. Je viens tout juste de régler son compte à un tank israélien. Ô mon père. Repose en paix car ils ne la connaîtront pas. Et ce n’est pas fini.

(...)

Après le restaurant, j’ai passé un coup de fil à Tel-Aviv. J’ai appelé Avi. Avi est le producteur exécutif du film, et aussi mon ami. J’ai commencé par demander des nouvelles de la situation là-bas et il m’a dressé un rapide résumé. “C’est extrêmement déprimant et je suis mort de peur. On n’est plus en sécurité nulle part et j’ai interdit à ma fille de sortir sans moi. Hier plusieurs incidents n’ont finalement pas tourné à la catastrophe bien qu’il y ait eu quelques blessés. J’ignore tout sur ton camp parce que l’armée dissimule aux Israéliens toute information concernant le nombre de victimes palestiniennes. Le gouvernement croit qu’il va ainsi se concilier l’opinion publique.” Il y a seulement une poignée de gens comme Avi, aujourd’hui, en Israël, et leur nombre va décroissant à mesure qu’ils rejoignent l’opinion majoritaire qui, plus ou moins franchement, se range aux côtés de la politique orchestrée par le gouvernement Sharon, visant à proposer une “solution globale”.

Bref, laissons toute cette merde de côté, et raconte-moi l’explosion du tank”, me demande Avi. “Sensationnel ! J’ai adoré. Le tank s’est fracassé en mille morceaux, une explosion d’enfer. Tu devrais essayer un de ces jours”, ai-je dit. “Génial, envoie-moi les rushes”, a répondu Avi.

(...)

On a rencontré une équipe allemande d’effets spéciaux. Construire la maquette d’un hélicoptère de combat israélien coûte très cher. Il nous a été suggéré de nous procurer un vrai hélicoptère, ce qui engagerait moins de frais. Après cette rencontre, j’ai appelé mon producteur, Humbert Balsam. Je l’ai attrapé au moment où il prenait le train pour aller à Aix. “Humbert, lui ai-je dit, j’ai besoin d’un vrai hélicoptère de combat pour le faire exploser dans les airs.” “Bien sûr, m’a-t-il répondu. On va t’en trouver un vrai. Je m’en occupe immédiatement.” »

Elia Suleiman, « Illusions nécessaires », Revue d’études palestiniennes numéro 82, hiver 2002

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Périphéries, 8 avril 2002
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