Périphéries

Autour des « recalculés » (3/6)

En détails

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Le peuple en pyjama. « Quand on a vu la mobilisation, et que des gens qui ne se lèvent pas pour aller bosser se sont levés pour aller voter, on a vite compris que ça allait être dur pour nous. » « J’ai dit ce que j’ai vécu. J’étais dans le bureau de vote et j’ai vu une très forte mobilisation de gens de tous bords, qui venaient voter en survêtement ou en pyjama. Ces électeurs ont voté contre le gouvernement parce qu’il veut valoriser l’effort et le travail. »
Propos de Jacques Domergue, député UMP, mars 2004, après le premier tour des élections régionales en France.

Mon histoire et la nôtre.
Yves. Je vais te raconter mon histoire. Cela fait onze ans maintenant que je suis au revenu minimum d’insertion (RMI). Avant, j’avais un petit resto. En 1993, le peu que j’ai retiré du commerce m’a tout juste permis de prendre un appart’. Puis ça s’est enchaîné : le RMI et quelques missions d’intérim de ci, de là. En 2000, alors que je demandais une aide ponctuelle pour payer une facture, on m’a expédié : “Ah, mais vous, vous n’êtes pas à la commission locale d’insertion, la CLI !” La CLI !? C’est une merveille de notre système social. Et moi qui ne connaissais pas son existence... Personne ne m’en avait jamais parlé. Pendant sept ans, je m’étais bousillé la santé à faire des boulots de merde. Depuis 2000, tout a changé : la commission locale d’insertion me fait tourner en rond. Entre-temps, je suis tombé malade et je suis reconnu comme travailleur handicapé par la COTOREP (Commission technique d’orientation et de reclassement professionnel). Et même en “étant COTOREP”, ils me font tourner en rond, les mecs de la CLI. Cela “m’active” ; en fait, c’est du vent. La commission locale d’insertion, ce n’est rien d’autre qu’une contrainte supplémentaire ajoutée au RMI.

Fatima. Avant, il suffisait de signer une fois par an et maintenant, avec la CLI, c’est tous les trois mois qu’il faut assister à une réunion. Cette réunion n’aboutit à rien, mais quelle importance : ils ne trouvent rien, mais ils ont l’impression de faire leur boulot. Nous, on est obligés d’y assister, sinon on va nous supprimer notre maigre revenu. Alors, on vit avec cette contrainte au-dessus de la tête. On dort avec, on se lève avec, elle ne nous laisse jamais en paix...

Y. Il faut dire que cette CLI, c’est un contrat. Un contrat, c’est bilatéral. Le érémiste a des contraintes : il doit rendre des comptes sans arrêt ; c’est une merde. De l’autre côté, je ne vois pas les contraintes pour l’administration ; en fait, ils n’ont aucune obligation de résultat. Je considère que ce n’est pas un contrat et j’aurais bien envie de faire quelque chose du style ce qui se fait maintenant avec les Assedic. Parce que ça aussi, c’est un contrat qui n’est pas respecté.

F. Et comment tu t’es retrouvé là ? C’est que tu as reçu le courrier du président de la CLI...

Y. Ah oui, le président ! J’ai eu une convocation du président de la CLI qui est connu pour être un dur, tu vois ? Le mec, il a regardé mon dossier. Il m’a dit : “Bon, Monsieur Machin, vous vous laissez vivre, ça ne va pas du tout !” Ah, ce “Vous vous laissez vivre” ! Putain, il a osé le dire. “Je m’en vais vous coller au revenu minimum d’activité, je vous colle au RMA, ça va pas tarder !” Tout ça, sans avoir écouté les réponses que je lui faisais. Je l’ai très très mal pris. C’était fin août début septembre. A la suite de cette entrevue houleuse avec le président de la CLI, je me suis dit qu’il fallait se défendre. J’ai demandé à un jeune de me sortir sur Internet la liste des associations de chômeurs ou pour l’emploi. Je suis tombé sur l’APEIS. J’ai eu Paris d’abord, et puis ils m’ont donné le numéro de Bègles. J’ai appelé. Cela me semblait des gens sérieux. On est arrivés et on a été vraiment reçus. Tu sais comment on est reçus ici... Vraiment ça fait du bien, vraiment du bien. Même le toubib s’en est aperçu : ça allait mieux, il l’avait diagnostiqué. C’est dingue. Tu sais, j’ai même fait une dépression...

F. Oui, une fois...

Y. Mais alors concentrée comme dépression, un truc de quinze jours, pas une dépression qui dure des années. Pour Fatima, ça a été dur. Mais je m’en suis sorti. C’était comme une grosse colère.

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F. Pour vivre avec mon époux, j’ai quitté le Maroc il y a cinq ans. Là-bas, j’avais une situation, un travail. Ici, je ne m’attendais pas à rester si longtemps sans emploi ; je ne pensais pas que mon mari ne trouverait pas de travail. La France, c’est quand même une puissance, un pays riche, industriel. Et en fait, non, ce n’est pas comme ça. Je n’ai jamais rêvé de venir en France ; j’aurais aimé, moi, qu’on reste là-bas. Mais ce n’était pas possible de rester parce qu’Yves est ouvrier et qu’au Maroc, pour les ouvriers, ce n’est pas facile. Quand on arrive comme investisseur étranger, on trouve du travail, mais pas quand on est ouvrier. Je l’ai rejoint en France. Je n’ai jamais rechigné au travail, mais je ne veux pas faire les ménages. Ce n’est pas parce que j’ai des cheveux noirs que je vais en faire. Au Maroc, j’étais secrétaire dans un bureau de traduction et je travaillais de sept heures du matin à neuf heures du soir. Parfois il nous arrivait de travailler toute la nuit, je t’assure, crois-moi si je te le dis : il y avait des textes qui arrivaient des tribunaux le soir et pour le lendemain matin, il fallait avoir rendu la traduction. Et voilà ! On arrive en France, y a pas de travail, on nous envoie à la tête : “Mais vous vous laissez vivre !

Je déconseille aux jeunes de mon pays de venir en France : “Si vous ne partez pas pour des études ou quelque chose de sûr, ne mettez pas les pieds en France, vous êtes mille fois mieux au Maroc.” Il y en a qui ne vont pas être contents que je dise ça, tous les patriotes. Ils veulent pas que je dise du mal de leur pays. Moi, quand on me dit “Le Maroc, c’est une dictature”, je le reconnais, je l’admets. Mais ce qui m’intéresse, ce sont les personnes. Pour moi, ce n’est pas la terre qui compte ; ce sont les personnes qui font les pays, ce ne sont pas les monuments. Regarde ces gens autour de nous ! Mais ces gens, pour moi, ils valent plus que tout : si on me proposait de me mettre maintenant à Paris devant la Tour Eiffel, je préférerais rester ici avec eux !

Je ne suis pas matérialiste, je n’ai jamais manqué de quoi que ce soit dans ma vie. Le problème pour moi, ce n’est pas l’argent en tant que tel, c’est le fait de se sentir vivre sous la contrainte en permanence. Tu as toujours cette pression sur toi : “Si tu ne fais pas ça, on te coupe les vivres !” Lorsque j’étais dans un pays opprimé, j’étais peut-être mieux parce que je n’avais pas quelqu’un sur la tête, dans le dos qui me dise toujours ce qu’il faut faire. Le courrier qu’on reçoit, c’est “Vous faites ça, sinon on vous sucre le RMI”, “Si vous ratez ce rendez-vous, ça va barder”. Cette pression constante... Parfois la nuit je dors, et je pense à ça. Alors là, c’est vraiment dur. L’argent, tu peux t’en procurer, tu peux en emprunter. Mais comment dirai-je ? On détruit quelque chose en toi. Heureusement, on arrive encore à faire la part des choses, on ne devient pas méchant. Je n’ai pas la haine, je n’ai jamais été haineuse. Je ne veux pas garder de la rancune. Malgré tout, je respecte tout le monde. Mais je me sens opprimée dans un pays démocratique. Le RMI, ça ne résout rien du tout. Pire : par ce biais, on cherche à maintenir les gens dans une situation d’indignité.

Y. Nous, on se tient tous les deux.

F. Ben oui, c’est ce que je dis souvent à mon mari : l’essentiel, c’est que cette situation ne démolisse pas ce qu’il y a entre nous. Pour moi, c’est...

Y. Le CI-MENT...

F. Non, ça n’est pas le ciment, c’est le bien le plus cher. Parfois les problèmes, ça détruit tout.

Y. Cela dit, nous nous tenons tous les deux. Parce que, parfois, la misère, c’est la solitude. C’est aussi les gens qui se détruisent avec l’alcool, avec un peu de came. Le RMI, la précarité provoquent cette destruction massive.

F. Il y a un des compagnons du prophète qui dit : “Si la pauvreté était un homme, je le tuerais.” Moi, je ne retiens pas le côté religieux, mais ça parle quand même bien de la destruction qu’opère la pauvreté.

Y. Se référer à L’Assommoir de Zola. Ça décrit parfaitement le phénomène. Le mec se retrouve au chômage et il se bourre la gueule. Il descend, c’est la chute, la déchéance.

F. Je viens de le lire. L’horreur.

Y. Ce n’est pas parce qu’on a encore de quoi s’habiller, qu’on a la télé, qu’on est encore en vie...

F. Pour eux, pour les “insérés”, les érémistes, ce sont des gens marginaux, qui boivent, qui fument, qui sont crados. Disons, on n’est pas des lumières, mais bon, on essaie de se maintenir propres. Je le vois dans les yeux de mon médecin. Lorsque j’arrive, il ne comprend pas. “Mais vous êtes les premiers que je vois comme ça ! Qui ont envie de chercher quelque chose, de vous en sortir et tout !” Ce matin, l’assistante sociale a cru me faire un compliment : “Oh, qu’est-ce que vous parlez bien le français !” C’est fou, ces clichés, ces images.

Y. Justement, toutes ces “qualités” qu’on nous prête, elles ne servent à rien et ça, ça fout la rage ! Tu sais que tu as des possibilités, des capacités, et on t’enkyste au chômage.

F. Au Maroc, dans mon travail, j’accueillais toute la journée des clients de toutes les catégories. Une fois j’ai même reçu un émir. Je m’en sens incapable aujourd’hui, je suis comme boiteuse. Parfois je n’arrive même plus à parler. Avec toi, j’y parviens, mais souvent, je reste silencieuse. Comme si je n’avais jamais parlé, comme si je n’avais pas fait ce travail-là, un avec la parole, avec les mots, un boulot de communication... J’ai parlé pendant dix années ; aujourd’hui, je n’y arrive plus toujours.

Cela dit, j’essaie de faire la part des choses. Je ne vois pas tout en noir et blanc. En ce moment, je range dans un classeur tous les documents, tous les tracts de nos luttes. Quand je retournerai au Maroc, je les montrerai aux militants là-bas. Il y a des bonnes idées à prendre dedans : au fond, ce sont les mêmes problèmes, le chômage, la précarité. Même si la misère n’est pas tout à fait la même.

Y. Ce qu’on appelle la misère, c’est quand le gars est au fond de la gamelle et qu’il n’en sort pas. Qu’il n’a pas de quoi manger. Ici, on trouve toujours de quoi manger, de quoi s’habiller, on a même de quoi se saouler la gueule et se défoncer... Mais au fond, la misère est comparable. Elle est peut-être pire en France parce qu’elle se love dans les têtes. Tu n’as plus le combat, tu ne peux plus t’en sortir.

F. Le point commun entre ici et là-bas, c’est que les gens cherchent, veulent une vie décente. On ne veut pas le salaire du président du MEDEF. On demande une vie décente, pas la Lune. Qu’on ait un travail, qu’on soit reconnus comme des humains. Je n’ai pas envie d’être riche. C’est le travail qui te donne le droit à une vie décente.

Ce matin, je me suis effondrée devant l’assistante sociale. Je lui ai dit : “J’étais comme vous, j’avais un bureau, moi aussi. Désolée, il faut me comprendre : je recevais des dizaines de gens par jour. On apporte un café, on rigole et toute la journée comme ça !” Pour eux, toutes les personnes qui arrivent de l’étranger viennent en France pour le pain. Ben non ! Ce n’est pas ça. Moi je suis venue pour mon mari. Je savais qu’il était au chômage, mais je répète, je ne m’attendais pas à ce qu’il y reste si longtemps. C’est le système, mais les gens, ils sont bien.

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Y. Fatima est arrivée et elle est devenue chômeuse. Puis, moi, de mon côté, avouer une décennie de RMI... Tu imagines ? Ça craint. Les mecs, ils t’oublient pendant des années et des années, puis quand ils te repêchent au fond du trou, ils te disent : “Ah, vous vous laissez vivre.

F. Depuis que mon mari a eu ce problème avec le président de la CLI, ils ont commencé à demander : “Et votre épouse, qu’est-ce qu’elle fait ?” Moi, ça ne me gêne pas. J’irai aux réunions obligatoires. Mais je préfèrerais trouver par moi-même, par le bouche-à-oreille. Garder des enfants, par exemple. Mais je n’ai jamais vécu avec quelqu’un dans mon dos, au-dessus de ma tête pour regarder ce que je fais. À mon âge, quand même !

Y. On est bien dans la quarantaine tous les deux...

F. Ce matin, l’assistante me lance : “A votre âge, ce n’est pas facile de trouver du travail.” C’est l’épouse qui doit se bouger désormais pour gagner les 5.000 francs. Mon Dieu, si je pouvais trouver un travail, ils les garderaient leurs 5.000 francs et on me laisserait tranquille. On peut s’en sortir avec si peu, mais c’est surtout cette pression qui nous brûle. Vraiment c’est une pression qui démolit. Il y a le courrier aussi. Parfois, je vais à la boîte aux lettres. Qu’est-ce que ça va être ? Qu’est-ce qu’ils m’envoient encore ? “On est des fainéants”, qu’ils disent.

Y. Non, ils disent :

Chômeur = fainéant

Et

érémiste = parasite

Ce n’est pas pareil.

F. Comme si on avait une maladie contagieuse... La peste ou je ne sais quoi. Comme les personnes qui, au début, étaient atteintes du sida : on n’osait pas le dire, même au Maroc. C’est un tabou. Tu n’oses pas le dire. Je ne dis pas que je suis au RMI. Je t’assure. Ça y est, ça fait du bien quand même d’extérioriser. Mais pour moi, il y a toujours de l’espoir. Même dans le noir, il y a un trou blanc. Je pleure, puis je rigole. Il ne faut pas désespérer.

Y. C’est une belle image : tu es dans la chambre noire et tu vois un mince filet de lumière par le trou de la serrure.

F. Au lieu d’aller chez un psy - au Maroc, il n’y en a pas -, on s’en charge nous-mêmes. Ils veulent nous maintenir dans le désespoir. Mais il ne faut pas tomber dans ce piège.

Y. A l’APEIS, on a trouvé quelque chose qui ressemble à ce que les femmes organisent entre elles au Maroc. Des après-midi où elles sont douze autour d’un salon et ça papote... C’est de la thérapie de groupe.

F. Je t’assure, ça me rappelle ces après-midi chez nous.

Y. En plus, il y a l’action. C’est un mouvement vraiment actif... Simplement aller aux manifs, accompagner les gens, etc., Moi j’ai écrit un tract, ça fait vachement de bien.

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F. Tu ne te sens pas seul. Le fait de ne pas dire nos noms, ce n’est pas que j’ai honte, mais ce n’est pas facile : je n’ai pas envie que d’autres connaissent ma vie. En fait, il faudrait avoir le courage de mettre la photo et tout. J’aimerais bien, mais... C’est la première fois depuis cinq ans que je parle. Ma famille, je ne leur dis rien, je ne veux pas qu’ils soient malheureux. Ils comprennent pour mon mari, mais je ne leur raconte pas trop les détails.

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A suivre :
Au nom du Pèze,
du Fric
et du Saint-Bénéfice (4/6)
Périphéries, septembre 2004
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