Périphéries

Trallalero genovese - Polyphonies génoises (12/12)

En trompe-l’œil, en pleurs

Serigne. Géomètre, diplomé d’une des écoles les plus élitistes du Sénégal, Serigne Sylla est arrivé à Gênes « par erreur » il y a une dizaine d’années. Jeudi 19 juillet, il est dans la rue « par nécessité » avec ses copains italiens et sans-papiers de l’association génoise Città aperta [Ville ouverte] et, quelques minutes plus tard, il ouvrira le premier cortège du Genoa Social Forum, avec, derrière lui et les autres, 50.000 manifestants. « Je connais toutes les routes sénégalaises, c’est moi qui les ai faites. Je peux dire, par exemple, que la distance exacte entre Dakar et Touba est de 193 kilomètres. A l’époque, je travaillais pour l’administration publique, mais le Fond monétaire a conseillé au Sénégal de rétrécir un peu l’appareil d’Etat et donc de licencier. Personne n’a voulu me licencier, mais moi, j’avais eu une opportunité, en fait une proposition intéressante, de partir bosser en France. Je démissionne et demande le visa pour partir en France. Les mois passent et, enfin, j’obtiens mon visa. Je pars, mais quand j’arrive en France, l’opportunité s’est envolée et, avec elle, mon permis de séjour. Et c’est ainsi que je me suis retrouvé marchand ambulant sur les plages italiennes. J’ai fait ça pendant trois ans et je suis arrivé à Gênes. »

En 1992, la mairie de la ville décide de faire évacuer des logements où il y avait plein d’immigrés. « On ne savait pas où aller, quoi faire, et on a fini devant la mairie pour protester contre les évacuations. Des militants italiens nous ont rejoints et c’est ainsi qu’est né Città aperta. On s’est opposés aux “chasses au Noir” qu’organisaient des jeunes Génois du centre historique pour tuer leur ennui. On a lutté pour obtenir des logements décents. Et aujourd’hui, on manifeste à l’air libre, dans cette ville libérée. On va dire que nous sommes le monde, que les clandestins, ce sont les autres, enfermés dans leur ghetto blindé. »

Clonage humain. Trop moches, les façades devant le Palazzo Ducale qui accueille les maîtres du monde. Silvio Berlusconi a fait tendre dessus une toile reproduisant la façade du Palazzo Ducale. Un miroir, en miroir. Si toutes les constructions pouvaient être aussi belles que le Palazzo Ducale, si toutes les villes pouvaient être Gênes, si tout le monde pouvait être riche comme Berlusconi et malin comme Bush, ou vice-versa. Miroir, mon beau miroir, dis-nous que nous sommes les plus beaux.

La cabine du journaliste.
Pas de hublot,
de l’air conditionné,
un trompe-l’œil (ici aussi)
avec une caravelle qui mouille
dans une baie de rêve,
un téléphone qui ne marche pas,
pas de télévision,
une radio qui ne passe
que les Trois Ténors ou Pavarotti seul,
deux lits étroits bien faits
et, pour les couples venus avec la marmaille,
deux autres en hauteur qu’on peut déplier au besoin,
un demi-litre d’eau gazeuse,
un demi-litre d’eau plate,
un litre en tout,
des verres pour ne pas boire à la bouteille,
un petit mot de l’association
de la presse élyséenne qui enjoint au locataire
de bien vérifier qu’il a payé
ses consommations avant de mettre les voiles,
une prise électrique pour les rasoirs,
quelques néons.
Vacances,
à l’écart de tout,
hors du monde,
loin de la foule et du bruit,
dans une zone rouge de joie.
Et la piscine, elle est sur quel pont déjà ?

En pleurs. Une femme parmi tant d’autres, une femme parmi tant d’hommes, dans la touffeur, au fin fond du chapiteau, pendant l’assemblée générale du Genoa Social Forum, le dimanche 22. Trente, trente-cinq ans, par-là. Elle est grande, elle a des cheveux châtains. Un casque de traduction dans les oreilles. Elle réagit toujours avec cette seconde de retard. En fait, non : elle réagit peu. Elle n’applaudit pas, elle ne lève pas, à l’unisson, la paume serrée dans la forêt de poings fermés, elle ne crie pas « Berlusconi, assassin ». Elle sanglote doucement, renifle en silence. Parfois, un hoquet la traverse, la transperce, la foudroie et elle serre les dents, elle ouvre grand la bouche, son nez se crispe. Et les pleurs l’assaillent de plus belle. Son copain écoute, lui aussi, et de temps en temps, de tout le temps en tout le temps, il la surveille du coin de l’œil, parfois il lui montre, d’autre fois il s’en cache. Elle sanglote. Qu’a-t-elle vu ? Elle sanglote. Quelque chose de mort en elle, une foi dans l’homme pas loup pour l’homme, quelque chose comme la démocratie, quelque chose d’incertain, de précaire, un remugle de sang dans les narines, cette odeur de merde. Elle partira demain ou plus tard encore. Elle a perdu sa langue. Tout ça pour ça. Elle sanglote.

Trallalà, trallalà,
texte, photos,
pièces rapportées et traduites
par Thomas Lemahieu

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* Le collectif unitaire contre la répression policière à Gênes recueille, en France, les témoignages afin d’entamer des actions en justice contre les violences génoises. Il est joignable via les sites Indymedia et Samizdat. Par ailleurs, Samizdat traduit de temps en temps et met à disposition des francophones certains textes italiens.
* Ceux qui parlent italien mesureront leur chance en lisant -et en s’abonnant- directement à Giap, ces géniaux « bulletins d’information » des Wu Ming ainsi que l’hebdomadaire Carta, passionnant comme journal et comme expérience d’un « moyen de communication sociale ». On peut, bien entendu et dans l’ordre, lire il manifesto, Liberazione, L’Unità, La Repubblica et Il Corriere della Sera.
* Et pour ceux qui, comme nous, aiment la famille Fo, un petit tour chez Franca Rame s’impose. En outre, on trouve, encore dans Périphéries, une feuille de route sur Le Zen et l’art de baiser, de Jacopo Fo, ainsi qu’un papier du Monde, publié avec leur autorisation, sur « l’opération militaire bien réussie » dont a été victime Franca Rame.

Périphéries, août 2001
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