Périphéries

Trallalero genovese - Polyphonies génoises (10/12)

« Il faut peut-être refaire du porte à porte »


Sur la Piazza delle Vigne, photos de Thomas Lemahieu

Teresa. C’est un petit bout de femme recroquevillée derrière une table où il n’y a que des hommes, ou presque, lors de l’assemblée populaire du Genoa Social Forum le 22 juillet. Tous, ou presque, ont parlé. Deux heures qu’ils discourent mâlement, qu’ils dénoncent les manipulations policières, qu’ils analysent l’émergence médiatique des Black Blocks, qu’ils tonnent, qu’ils traquent les mensonges du pouvoir, et maintenant c’est à elle. Teresa Mattei, résistante, communiste, seule femme députée lors de la Constituante après la guerre, prend la parole. Elle dit que, pendant la guerre, elle a été arrêtée, torturée, martyrisée, qu’elle n’aurait jamais cru revivre un tel climat de terreur. « Il faut que les gens sachent ce qui s’est passé pendant ces journées, dit-elle, d’une voix blanche. Je propose que tous ceux qui retournent chez eux maintenant le racontent autour d’eux. On peut battre les télévisions de Berlusconi en allant dans le voisinage expliquer ce qu’on a vu et subi ici. Il faut peut-être refaire du porte à porte. Cela peut devenir beaucoup plus important que les récits médiatiques ; ensemble, on est plus forts que n’importe quelle télé. »



Guide pour la presse, présidence italienne du G8

Allô, allô, en zone rouge.
Pour les gendarmes, faites le 112.
Pour la police d’Etat, composez le 113.
En cas d’urgence sanitaire, le 118.
Pour les apprentis sorciers,
ex-escrimeurs du réseau Gladio,
artificiers du dimanche, terroristes d’Etat,
services secrets siciliens,
police politique, escadrons de la mort,
tapez trois fois sur la touche « 6 ».


Des périphéries de l’empire. « Des sources journalistiques italiennes, nous apprenons que les gouvernements italien et américain ont décidé, lors d’une réunion qui s’est déroulée au Viminal à Rome, le 24 mai, de déclarer formellement la guerre aux multitudes de frères et sœurs qui afflueront à Gênes durant le sommet du G8 programmé en juillet. Le choix d’utiliser les forces armées et les corps spéciaux contre l’humanité vous rapproche de vos alliés qui, tous les jours, dans le Sud du monde, tuent, affament, persécutent ceux qui refusent l’exploitation néo-libérale. De tous les côtés de la planète, vos militaires interviennent avec leurs fusils contre les idées et contre les rêves d’un monde différent, un monde qui contienne beaucoup de mondes. Le monde que vous voulez imposer, et ce notamment lors de votre réunion de Gênes, est un monde unique où n’existe qu’une pensée unique, où l’unique idéologie est celle de l’argent, des profits, du marché, des produits et des corps.
Votre monde est un empire ; vous êtes des empereurs, et les milliards d’êtres vivants, vos simples sujets. Des périphéries de cet empire, des nombreux mondes qui résistent et grandissent avec le rêve d’une existence meilleure pour tous, aujourd’hui, nous, petits esclaves rebelles, vous déclarons formellement la guerre. C’est un choix que vous ne nous laissez pas. Nous, nous préférons la paix. Mais nous sommes obligés de défier votre arrogance et votre force. Nous sommes obligés de tenter de vous arrêter pour que l’injustice cesse. Nous sommes obligés de donner la parole aux frères et sœurs qui, sur la planète, souffrent à cause de vous. Nous sommes obligés de ne pas céder à la peur de vos armées et de relever la tête. Nous sommes obligés, mais c’est seulement parce que nous y sommes contraints que nous vous déclarons la guerre. Mais si nous devons choisir entre l’affrontement avec vos troupes d’occupation et la résignation, nous n’avons pas d’hésitation : nous vous affronterons. Nous vous annonçons formellement que nous aussi, nous sommes sur le pied de guerre. Nous serons à Gênes et notre armée de rêveurs, de pauvres et d’enfants, d’Indiens du monde entier, de femmes et d’hommes, de gays, de lesbiennes, d’artistes et d’ouvriers, de jeunes et de vieux, de blancs, de noirs, de jaunes et de rouges désobéira à vos ordres. Nous sommes une armée née pour disparaître, mais seulement après vous avoir battu. Maintenant, nous disons : “YA BASTA !” »
Déclaration de guerre aux puissants de l’injustice et de la misère, rédigée par les Tute Bianche le 26 mai et adressée à la société civile globale, au comité de Défense italien, au gouvernement italien, à la présidence du Conseil et à la présidence de la République, au président des Etats-Unis, à la direction de la CIA et des services secrets italiens.


Dans la navette militaire pour les journalistes, photos de Thomas Lemahieu

Dans la cafétéria du paquebot « Splendid ». Deux journalistes français mangent des œufs brouillés, dimanche 22 juillet, le matin très tôt.
- Moi, franchement, comme grande puissance, je préfère les Etats-Unis.
- Oui, tu as raison. C’est beaucoup mieux que la Russie.

« Fermé pour cause de G8 ». Voici quelques indications sur ce qui ne se visite pas pendant cette période.
- La Cathédrale San Lorenzo : le « temple majeur », résultat d’une série continue d’interventions du XIIe siècle à aujourd’hui et où se reflètent toutes les vicissitudes de la cité. Tout aussi invisible le splendide Musée du Trésor, avec la mystérieuse cuvette sacrée, un des nombreux Graal de la tradition chevaleresque. Tout aussi inaccessible le beau cloître des chanoines avec le nouveau musée diocésain.
- Le Palais Ducal : pendant des siècles et jusqu’en 1797, il a été le siège du gouvernement de la Sérénissime République de Gênes. Pour quelques jours, en 2001, siège du G8. Avec, à l’intérieur, une profusion d’encombrantes fausses statues et autres décorations berlusconiennes qui en font un plateau télévisé parfait, malheureusement de nature à nous ridiculiser face à cette partie du monde qui a encore bon goût. Hyper hyper hyper interdit, naturellement. Réservée à Bush, Berlusconi et les autres, la belle et immense exposition « Voyage en Italie » se déroule dans les souterrains jusqu’au 29 juillet.
- La Chiesa del Gesù : La magnificence de l’intérieur est, pour l’heure, inaccessible, avec ses incrustations de marbres polychromes, avec ses revêtements de fresques et de stucs dorés, avec ses précieux chefs-d’œuvre. Elle exprime le mieux ledit « Siècle des Génois », quand, entre le XVI et le XVIIe siècle, une classe d’usuriers sans scrupules contrôlait les finances de la moitié du monde et investissait toute leur richesse dans les églises et dans les palais agréables. Et avec la menue monnaie, ils se payaient des tableaux et des artistes comme Guido Reni et Pierre-Paul Rubens, qui, justement dans l’église du Gesù, avec la grande Circoncision sur l’autel principal, donna le signal de départ, en 1605, à la peinture baroque en Europe.
- La Piazza De Ferrari : cœur de la ville moderne, résultat d’un siècle d’agrandissements progressifs de la petite placette San Domenico, transformée à partir de 1820 avec la construction du théâtre Carlo Felice et de l’Académie ligure des Beaux-Arts. Elle a vu des événements de tout genre : des luttes politiques aux fêtes, des concerts aux manifestations de bonheur pour les victoires sportives. La classe au pouvoir actuellement s’est autorisé le luxe d’investir des financements publics considérables pour la restructuration radicale et à la va-vite, à peine achevée : cette intervention très discutable, tombée du ciel sans consultation, est critiquée. On a détruit les petits escaliers, les rampes, les murets et la fontaine monumentale de 1936.
La non-visite pourrait continuer longtemps : devant les trésors bien gardés dans les musées barricadés, ou le long de la Via XX Settembre, la principale artère de la ville construite dans les décennies autour 1900 ; ou dans les domaines élégants du XIXe siècle de la Via Roma, Galleria Mazzini et piazza Corvetto, où on trouve le palais Doria Spinola du XVIe siècle, aujourd’hui le siège de la Préfecture, à la belle architecture rafraîchie à l’intérieur comme à l’extérieur, objet d’une restauration attentive et discrète, peu appréciée - dit-on - par l’actuel président du Conseil. Et encore ceci, et encore cela. Bon séjour.

Miniguide rapide de la Ville Interdite (fin), édité par le Forum permanent des associations et des citoyens du « Centre historique » de Gênes, reçu le 14 juillet, sur le Campetto.

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Périphéries, août 2001
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