Périphéries

Trallalero genovese - Polyphonies génoises (8/12)

La révolte des boxers - Fuori, fuori

Olè ! (I - le matamore parade). « J’écris avec les crampes d’estomac que nous avons tous, que vous avez tous éprouvées en voyant à la télévision ce qui se passait à Gênes. Et en voyant à terre ce pauvre mort, la tête en bouillie, baignant dans une mare de sang. Nous sentons tous une douleur profonde, une angoisse glacée et effarée. Mais aussi une rage civile, une indignation sans faille contre ceux qui ont voulu, ont favorisé, ont flirté, ont déterminé cette saleté, cette horreur, ce carnage calculé, prévu, et cette mort vraiment annoncée. Ils ont tellement cherché le mort qu’à la fin, ils l’ont trouvé. Qui ? Les “Black Blocks” qui agissaient comme des groupes armés ? Mais non, regardons la réalité en face : la vérité politique, la vérité morale de cette honte. Et la vérité, c’est qu’aujourd’hui en Europe, on a élevé une pauvre génération de jeunes génétiquement modifiés, trompés et dégradés, auxquels il a été donné exactement ce que leurs pères aux manettes des gouvernements de centre-gauche européens ont perfidement enseigné ces dernières années. C’est-à-dire : que la démocratie occidentale est le mal, cause des souffrances du monde. Et que les leaders des démocraties n’ont pas de légitimité, que ceux qui utilisent et programment la violence incarnent le bien.

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« Ainsi le peuple de Seattle a obtenu son martyr », la Une du Giornale, berlusconien, au lendemain de la mort de Carlo Giuliani, le 21 juillet 2001

Il y a beaucoup de manières d’interpréter ce qui est arrivé hier et ce qui arrivera aujourd’hui et demain. La première, on vient de le dire, c’est l’aspect de politique générale, on voudrait dire globale, dont nos Démocrates de gauche [DS, ex-PCI] représentent un parfait exemple, bifide et ambigu, avec deux âmes, deux vérités, deux langues : une pour les palais, quand ils sont aux commandes des bombardiers, quand ils sont au gouvernement ; et l’autre pour la rue, avec les Black Blocks, avec les centres sociaux, avec les anarchistes allemands, anglais et grecs, quand ils sont dans l’opposition. Mais ceci ne concerne pas que nos Démocrates de gauche : nous nous trouvons en face de toute une classe dirigeante européenne bifide et ambiguë. Comme l’expliquait hier le Wall Street Journal, le Premier ministre français Lionel Jospin est entré au parti socialiste et y a fait carrière, tout en demeurant communiste trotskiste ; le ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer a commencé sa carrière politique en abattant, avec des coups de pied, son premier policier lors de troubles semblables à ceux d’hier. Joschka Fischer faisait partie des Black Blocks allemands qui s’appelaient Putzgruppen.

Donc, disons-nous la vérité : ce qui s’est passé hier dans les rues génoises est le reflet de ce qu’on trouve dans les cœurs de certains gouvernants européens. Donc arrêtons de pointer exclusivement “l’extrémisme” anarcho-insurrectionnel comme coupable de ce qui vient arriver et de ce qui peut se reproduire. Puisque tout le monde savait ce qui était en train de bouillir dans la casserole, nous devons dire aujourd’hui que chaque participant à n’importe quel titre, présent dans les manifestations de rue, a été ambigu dans le meilleur des cas, et criminel dans le pire. »
Paolo Guzzanti, éditorialiste du Giornale - titre appartenant à Paolo Berlusconi, frère de Silvio -, le 21 juillet.

Hindouisme. « Vendredi, alors que le cortège des Tute Bianche remontait vers son campement, j’ai vu deux très jeunes filles, très calmes, qui marchaient lentement et qui parlaient de l’hindouisme, raconte Dario Rossi, médecin volontaire sur le Genoa Social Forum, en marge d’une assemblée générale, le 23 juillet. De l’hindouisme, pensez bien au danger que cela représente pour le G8 ! A l’improviste, les policiers sont arrivés. Une des deux filles s’est échappée. L’autre n’a pas réussi à s’enfuir. Les policiers l’ont matraquée, lui ont donné des coups de pieds dans le ventre. Elle s’est relevée et a fui, mais elle a été rattrapée et jetée par terre. Et là, les policiers l’ont frappée de nouveau à la tête, au visage, aux bras, au ventre et aux côtes. Elle a filé et nous l’avons rejointe pour la soigner. Elle était prise de panique et elle refusait que qui que ce soit la touche, elle pleurait. Nous lui avons fait quatorze points de suture. Sur son crâne ensanglanté, on voyait l’os. Samedi après-midi, trois filles s’étaient assises sur un petit mur pour discuter. La police est arrivée et a, sans prévenir, fait tomber les personnes dans une cour intérieure, trois mètres plus bas. Elles souffrent de fractures multiples aux bras et aux jambes. Vous en voulez encore ? Deux médecins et deux infirmières, tout à fait identifiables comme tels, ont été assaillis de coups de pied, alors qu’ils soignaient un blessé sur le bord de la route. La police a démoli la vitre d’une de nos camionnettes blanches avec une croix rouge, avant de tirer à l’intérieur des lacrymogènes. »

Don Gallo. Il cite volontiers les discours d’un des commandants sandinistes - Tomás Borge Martinez -, fume, dans les églises, des toscani, ces bâtons - un brin tordus - de chaises de bébé qui puent la rage, prend la parole pendant les concerts de Manu Chao, et il serait religieux ? Sans blague ? Non : à Gênes, un autre curé est possible. Don Andrea Gallo, fondateur d’une communauté d’accueil pour gamins fracassés par la drogue, ne s’en tient pas là.

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Dans l’église de la Santissima Trinità, chez Don Gallo, prière de la Coordination des communautés d’accueil, photo de Thomas Lemahieu

« Moi, je lis les journaux, explique-t-il devant les 300 fidèles rassemblés vendredi 13 juillet dans l’église de la Santissima Trinità à l’initiative de la Coordination italienne des communautés chrétiennes d’accueil. Et je vois que les maîtres du monde qui vont se rencontrer dans notre ville, ce ne sont pas des saints. Chirac a quelques soucis avec la justice. Poutine, aussi. Silvio Berlusconi, n’en parlons même pas ! Ils me font penser à des voleurs de poules qui, non contents de piquer notre nourriture, nous prennent la clé du poulailler et se cadenassent à l’intérieur. Pour nous, la vie du dernier des clochards vaut au moins autant que celle de George W. Bush. Celui qui s’aventure à dire le contraire, dit le contraire de la Bible. Nous voulons la justice tout de suite, et pas dans l’au-delà. Je ne vois pas de quel droit on nous empêcherait de protester, nous qui représentons les damnés de la terre, les plus vulnérables d’entre tous. »

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La révolte des boxers, une publicité dans Liberazione

La révolte des boxers. Le linge sale, c’est celui du G8. Le nôtre est propre et il se sèche au soleil. Berlusconi ordonne aux Génois de ne pas pendre leurs culottes à l’extérieur, cela dérange les huit Grands réunis pour le G8. Nous invitons la population de Gênes à la journée de désobéissance civile : transformez vos fenêtres en blanchisserie !

Dehors les caleçons, dehors les provocateurs. En deux jours, le sens du mot fuori -dehors- a basculé du bonheur à la tension. Jeudi 19, les manifestants chantaient fuori, fuori, fuori le mutande - « sortez les caleçons » - à l’intention des habitants de la ville. Samedi 21, le cri fuori éclate au sein des cortèges pour en expulser les provocateurs, les casseurs, tous les petits soldats. Fuori, fuori.

Olè ! (II - le matamore tue). « Regardez-moi ce désastre ! Tous ces manifestants sont dangereux. Ils sont drogués et ils détruisent tout. Il faudrait les mettre tous au trou. » Fuori, fuori...
Emilio Fede, présentateur du TG4 sur Retequattro (groupe Mediaset, propriété de Silvio Berlusconi), le 20 juillet.

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Périphéries, août 2001
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