Périphéries

Trallalero genovese - Polyphonies génoises (7/12)

« Nous vivons pour écraser les rois »

Plus de soirées-télé pour le président de la République italienne. « Ce sont deux grands-parents comme plein d’autres, qui passent leur soirées devant la télé. Carlo Azeglio [le président italien] et Franca Ciampi ont suivi ces dernières semaines les émissions diffusées sur toutes les chaînes à propos du cas “Gênes”. Et c’est elle qui, à la vue des reportages les plus poignants et explicites, a vraiment expliqué à son mari qu’il serait nécessaire de faire une paire de sorties publiques sur la question. La first lady a par exemple été très remuée par les paroles apaisantes prononcées par Giuliano Giuliani, le père du jeune homme tombé sous les projectiles d’un carabinier. Et elle a été perturbée par les témoignages des rescapés de l’assaut à l’école Diaz et des tortures de la caserne de Bolzaneto. Somme toute, ces images télévisées et les commentaires de Dame Franca sur ceux qui ont vraiment été “victimes” des violents à Gênes, ont bien plus compté, aux yeux du Président de la République, que la pression des politiques. » Brève publiée dans Il Corriere della Sera le 10 août

Plus de Shakespeare pour les flics. Cinq gamins, militants d’un centre social occupé de Turin, descendent en voiture sur Gênes, à quelques jours de l’ouverture du G8. Dans leur coffre, des bricoles et une énorme banderole sur laquelle les flics qui viennent de les arrêter lisent : « Nous vivons pour écraser les rois ». C’est du joli. Un vers librement traité d’Henri IV de Shakespeare, expliquent-ils. Les cinq petits malins sont arrêtés, mis à l’ombre quelques heures, interdits de séjour à Gênes pendant le G8. Et condamnés à regarder, samedi 21 juillet, à 06h45 La maison des garde-forestiers (téléfilm) sur Rai Uno, à 07h30 Stéphanie (téléfilm) sur Rete Quattro, à 08h25 Papyrus et les mystères du Nil (dessins animés) sur Italia Uno, à 09h30 Commissaire Cordier (téléfilm) sur Rete Quattro, à 10h10 Détective Extralarge (film TV) sur Italia Uno, à 12h15 Attention à ces trois-là (téléfilm) sur Rai Due, à 13h40 Enfin seuls (téléfilm) sur Canale Cinque, à 14h10 Cette maison n’est pas un hôtel (téléfilm) toujours sur Canale Cinque, à 16h00 Bim Boum Bam (émission pour les enfants) sur Italia Uno, à 17h00 Y a un truc (variétés) sur Rete Quattro, à 18h20 le championnat du monde de motocyclisme sur Rai Tre, à 19h35 Hunter (téléfilm) sur Rete Quattro, à 20h15 Happy Days (téléfilm) sur Italia Uno, à 20h40 Recommande-toi (variétés) sur Rai Uno, à 23h25 Le charme discret de la bourgeoisie (un vieux film où il n’y a même pas d’effets spéciaux) sur Rai Uno. Les rois vivent pour nous écraser.

Au théâtre ce soir. Certains font feu de tout bois, ramassent des bouteilles de plastique vides, des restes de mousse, des morceaux de carton et se les enfilent sous les vêtements, d’autres portent des objets trois fois plus gros qu’eux. Tout en haut des gradins du stade Carlini où sont rassemblés les désobéissants, on ne voit que des fourmis bariolées. Rouges, jaunes, noires, blanches, de bric et de broc, mi-homme, mi-femme, mi-insecte, mi-robocop de pacotille. L’« étrange caravane rebelle », comme dit Luca Casarini, porte-parole des Tute Bianche qui abandonnent, pour l’occasion, leurs combinaisons blanches, commence à s’ébrouer dans le désordre. « Nous sommes imprévisibles parce qu’ils ne nous comprennent pas, énonce un militant zapatiste dans le mégaphone. Avec nos boucliers en plexiglas, nous menons une action collective. Nous ne sommes pas des individus isolés, nous sommes une multitude en marche et nos actions sont le fruit de nos richesses individuelles mises en commun. » Tout est dans tout et nous sommes tous des ........... [compléter selon la circonstance].
Sur son casque, un activiste a collé un slogan détournant un vieil adage guévariste : « Marcos somos todos ». Une poignée de blouses blanches, des vraies qui travaillent dans un hôpital, observent les Tute Bianche descendant le long de la voie ferrée vers les abords de la gare de Brignole. A l’assaut de la zone rouge, sans armes, avec des protections et rien d’autre, dans un geste théâtral. Plus bas, une voiture brûle et les photographes se précipitent pour immortaliser l’événement. Plus bas encore, quelques centaines de « noirs » - en fait, tout sauf « noirs », mais bien affublés de tee-shirts multicolores et cagoulés - patientent en attendant l’arrivée des désobéissants. Encore et encore plus bas, des bataillons entiers de gendarmes patientent en attendant l’arrivée des désobéissants. Entre les « noirs » et les gendarmes, rien qu’une centaine de mètres, mais rien ne se passe. Arrivent les désobéissants. Un Vénitien costaud, militant des Tute Bianche, attrape un type muni d’un bâton. Il s’en empare et le jette violemment à terre. L’autre n’aime pas et le saisit au col. Le Vénitien le bouscule. L’autre lui envoie son poing dans la figure. Dans la confusion, les gendarmes chargent et tirent des grenades lacrymogènes à hauteur d’homme. Cinq minutes plus tard, dans la rue désertée, les boucliers collectifs des Tute Bianche taillent petit à petit des angles dans le brouillard étouffant. Il n’y a plus personne derrière. Dans la scénographie des Tute Bianche, les forces armées italiennes ont refusé de dire leur texte ; elles n’aiment pas le théâtre, elles ne veulent que du sang et des tripes.

Sans cœur. Plantés en vitesse sur les ordres de Silvio Berlusconi le long du port de Gênes, les palmiers égyptiens ont les palmes encore nouées, tournées vers le ciel, ligotées, l’air très con. Tu libères les palmes, elles tombent ; tu les laisses attachées, tu fais nouveau riche qui vient de se payer une palmeraie en kit sur catalogue. Le président du Conseil italien aurait dû demander conseil aux jardiniers de ses villas et de ses châteaux. Ils savent, eux.

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Périphéries, août 2001
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