Périphéries

Avec l’APEIS et Ne Pas Plier (5/5)

« Nous ne sommes pas en trop, nous sommes en plus »

- Et maintenant, qu’est-ce que vous faites ?

Gérard Paris-Clavel : Cela me plaît l’idée que, l’automne dernier, on est allés, payés par le musée d’art contemporain, avec Philippe et Malika à Barcelone rencontrer des sans-papiers sénégalais. Tu te rends compte la construction ? Qu’est-ce qu’il vient foutre là, le musée ? Pourquoi on n’est pas payés par le fonds social européen ? Pourquoi on n’est pas payés par un parti ? Les musées s’intéressent de plus en plus à l’aspect social de l’expression artistique et ce sont des copains là-bas, de Barcelone, qui ont dû baratiner le directeur pour qu’on y aille. En plus, on a fait nos trucs hors les murs. On n’avait pas de récupération. On a tout fait sur la rue. C’était quand même balèze.

J’ai pris le directeur du musée de Barcelone pour un patron de bistrot et je l’ai presque envoyé chier... Bon passons, ça c’était maladroit. Il était très gentil, mais quand je lui ai dit : « Bon tu nous sers à bouffer et va-z-y on a faim là, tu vois ? », c’était pas terrible, mais on s’est bien marrés. Il est agréable, cet homme, et j’espère bien le revoir. Là, on va partir à Québec et à Montréal, invités par une galerie d’art, participer à une manif internationale et en même temps, rencontrer des gens des réseaux d’associations, échanger des idées avec des chômeurs québécois, avec des gens des mouvements d’éducation populaire. On pourrait se dire : Mais qu’est-ce qu’on va foutre là-bas ? On est tous les uns les autres plus ou moins dans la merde. Or, cette précarité qu’incarne l’APEIS nécessite justement ces déplacements quasi utopiques, tellement ils sont disproportionnés.

En même temps, ce n’est guère que du fric et du temps, ce n’est pas de la magie. Ce sont des éléments concrets. C’est nécessaire parce qu’en échangeant des précarités, ça renforce les déterminations de voir l’autre. Puis prendre de la distance, c’est très important pour l’APEIS comme pour Ne Pas Plier, ça permet d’échapper aux petites galères quotidiennes, de se mettre un peu au vert comme le feraient des bourgeois ou des chercheurs avec des moyens. On se donne des temps, hors des territoires, sur d’autres conflits que les nôtres. Donc on est un peu plus en vacances, malgré tout. Parce que même quand on voit les sans-papiers sénégalais à Barcelone, il fait beau, on va bouffer des tapas, ce n’est quand même pas la galère. Tandis que, quand tu fais une manif aux Assedic de Villejuif, il y a une autre ambiance, quoi. Ça me paraît important.

Je finis avec ça, mais moi, au début, j’avais été presque choqué quand j’avais appris que l’APEIS organisait des vacances pour les chômeurs. C’est culturel, ça : les chômeurs, ils partent au ski et la plupart des mecs qui bossent, ils n’ont pas les moyens d’y aller... Ça a fait jaser.

Philippe Villechalane : Ça a tellement fait jaser que ça a été remis en cause, les vacances. C’était une initiative du conseil général du Val-de-Marne, qui a contribué et qui contribue encore à beaucoup aider l’APEIS. On doit lire dans cette remise en cause des vacances des chômeurs le développement de la pauvreté de ceux qui ont un emploi, le développement de la précarité. Pendant dix ans, il y a eu des vacances organisées par l’APEIS et le conseil général qui mettaient à disposition des lieux, et au bout d’un moment, ça passait de moins en moins bien dans les têtes. L’argument pour arrêter, ça n’a pas été celui-là évidemment. L’argument, c’était le non-renouvellement des gens qui participaient, parce qu’ils avaient vu qu’untel, il y était allé trois-quatre fois. Pourtant, pour ce untel qui est au chômage depuis dix-douze ans, ce n’est pas du vol. On a rebondi avec la mise en place par Michèle Demessine des « bourses solidarité-vacances » même si ça ne nous satisfait pas complètement. On continue à faire partir des chômeurs en vacances dans des conditions acceptables pour certains. Et encore, des fois 500 balles la semaine pour certains chômeurs, c’est beaucoup trop, et donc on est obligés de trouver des sources de financement parallèles.

La gratuité, c’est à la fois un projet politique, mais ça ne suffit pas en soi. C’est comme pour le revenu. Le théâtre, c’est quelque chose, il n’y a pas qu’à Ivry, Saint-Denis et Nanterre où il y a eu un peu d’éducation populaire. Ce sont des endroits... Mais globalement, pour les enfants de la classe ouvrière, le théâtre, c’est quelque chose d’assez éloigné. Or, les enfants de la classe ouvrière constituent une bonne partie des chômeurs aujourd’hui. Il y a une histoire à tout ça, il y a la mémoire. L’accès au théâtre, ça n’a rien d’évident, même si on a la gratuité. C’est une bataille lourde : on avait obtenu des places pour aller voir Philippe Caubère à Ivry. Ceux qu’on a réussi à faire venir, ils sont sortis avec la langue pendante. Ils avaient vu un truc particulier, qui les touchait, et tout. Mais on a mené une vraie bataille pendant dix jours pour amener huit copains chaque soirs pendant quatre jours. Parce qu’on ne les trouvait pas, les copains.

G. P.-C. : Parce qu’ils en avaient rien à foutre, ou quoi ?

Ph. V. : Ce n’est pas leur monde... Une place de ciné, d’accord, encore que, s’il faut se déplacer. On est dans cette situation culturelle, il y a un vrai travail à faire.

Propos recueillis
par Thomas Lemahieu
Images, signes et photos :
L’Epicerie d’art frais/Ne Pas Plier

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Toujours dans Périphéries :
* Des images plein les mains, une visite au pays des merveilles qu’est l’Epicerie d’art frais dans l’atelier de l’association Ne Pas Plier à Ivry-sur-Seine.
* Des mots plein les yeux, petite collection portative de bribes, de broc, de trucs, de tracts, de paroles, glanés çà-et-là dans les mouvements de chômeurs et, en particulier, à l’APEIS.

Voir aussi le site de l’APEIS. On peut s’y abonner à Existence !.

Périphéries, mars 2001
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