Périphéries

Lieve Joris, écrivaine belge

Une femme du monde

Une plongée dans la vie quotidienne en Syrie après la première guerre du Golfe, plus riche en enseignements sur le monde arabe que tous les traités de géopolitique (Les Portes de Damas) ; un portrait du chanteur malien Boubacar Traoré, qui est en même temps un périple à travers le Sénégal, la Mauritanie et le Mali (Mali Blues - Je chanterai pour toi) ; une exploration du Zaïre de Mobutu, sur les traces de son oncle, qui fut missionnaire au Congo belge (Mon Oncle du Congo) ; puis le retour, des années plus tard, pour rendre compte de la situation chaotique du pays au moment de la chute du dictateur et de l’accession au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila (Danse du léopard). Et les petits bijoux chatoyants rassemblés dans La Chanteuse de Zanzibar : un portrait à la fois affectueux et cruel de V.S. Naipaul, l’un de ses grands modèles, rencontré dans sa famille, sur son île natale de Trinidad, longtemps avant le prix Nobel de littérature ; un autre de Naguib Mahfouz - juste après le Nobel, cette fois -, doublé d’une splendide évocation du Caire à travers la petite société que forment, depuis des décennies, l’écrivain et ses amis ; un autre portrait, encore, tout empreint de la mélancolie de l’exil, du grand journaliste libanais Joseph Samaha - récemment disparu -, avec qui elle déambule dans Paris au début des années 90...

On a du mal à croire qu’une même personne soit capable, en une seule vie, de s’immerger avec une telle intensité dans des réalités aussi différentes, de s’atteler avec autant d’ardeur à les saisir et à les partager - et encore : on n’a pas parlé de ses livres sur les pays du Golfe et l’Europe de l’Est, non traduits en français. Les textes de Lieve Joris, grande femme brune de 53 ans débordante d’énergie et de spontanéité, sont autant de morceaux palpitants arrachés à la chair du monde. Son écriture économe, concrète, sait épingler le petit détail qui dira tout. Elle est surprise quand on émet l’hypothèse que, pour écrire ainsi, elle a dû prendre ses distances avec le journalisme - son premier métier : « En tant que journaliste, je n’ai jamais écrit autrement. Je sais que cela paraît étrange aux Français, qui tiennent beaucoup au clivage entre littérature et journalisme, fiction et véracité. Quand j’avais été invitée au festival “Etonnants voyageurs” pour Les Portes de Damas, un Français s’était levé dans la salle pour dénoncer ma présence à la tribune, en affirmant que j’étais journaliste, pas écrivain ! Ça m’avait fait beaucoup rire. En Hollande, on est plus familier de ce que les Anglo-saxons ont appelé le “new journalism”. A l’époque où j’étudiais à l’école de journalisme d’Utrecht, on ne parlait que de ça : de Norman Mailer, de Truman Capote ; des écrivains qui s’emparaient d’un sujet, qui l’exploraient de fond en comble, et qui le restituaient dans une écriture littéraire. »

« En tant que journaliste,
je n’ai jamais écrit autrement.
Je sais que cela paraît étrange aux Français,
qui tiennent au clivage
entre littérature et journalisme,
fiction et véracité »

En sortant de l’école, elle a travaillé treize ans dans un hebdomadaire d’Amsterdam, où elle faisait presque exclusivement du grand reportage : « Par exemple, j’avais passé plusieurs semaines dans un hôpital psychiatrique ouvert : les patients étaient installés chez des paysans et participaient aux travaux de la ferme. Je logeais dans une fermette qui accueillait deux d’entre eux, je les accompagnais quand ils emmenaient paître le troupeau. Il y avait aussi, à Amsterdam, une école de jeunes filles qui avait une pelouse sous ses fenêtres ; des garçons turcs avaient élu domicile sur cette pelouse pour regarder les filles. Peu à peu, les élèves ont commencé à descendre les rejoindre. Je me suis mêlée à leur groupe. C’était très animé : j’étais entourée de jeunes filles hollandaises blondes qui m’expliquaient que les garçons hollandais étaient trop mous, et qu’elles préféraient les Turcs ; l’une d’elles, qui était enceinte, houspillait son copain parce qu’il restait là à jouer aux cartes, alors qu’il aurait mieux fait de se préparer à son rôle de père, et est-ce qu’il se rendait compte qu’à ce stade, le bébé avait déjà des doigts ? Le père d’un des garçons rappliquait pour l’emmener de force parce qu’il ne voulait pas le voir traîner là, ce qui créait un grand émoi ; les gens du voisinage se plaignaient... Parfois, on partait se baigner, ou on passait la soirée ensemble ; mais ça commençait toujours sur la pelouse. Ils finissaient par s’habituer à ma présence, par oublier que je ne faisais pas partie du groupe. J’y suis restée deux mois - l’écriture incluse. Mes collègues me laissaient tranquille, parce qu’ils savaient qu’il en sortirait quelque chose. Sur le même modèle, on avait déjà fait un article racontant la vie des passagers qui, le matin, empruntaient le bac gratuit reliant le nord d’Amsterdam à la ville : à partir de ce point fixe, on obtenait une sorte de tableau de la société hollandaise contemporaine... Et puis, je suis aussi partie quatre mois dans les pays du Golfe, neuf mois en Hongrie... » A l’époque, elle travaille à mi-temps, et prend parfois une année de congé pour écrire un livre : « J’ai toujours été lente ; j’ai besoin de temps pour m’approprier un sujet comme je le désire. Mais, finalement, je me suis absentée si souvent, que mon rédacteur en chef m’a posé un ultimatum : soit je passais plus de temps à la rédaction, et j’assumais les mêmes tâches que les autres, soit je partais. Alors j’ai enfourché mon vélo, et je suis partie. »

Aujourd’hui, elle publie L’Heure des rebelles, son troisième livre sur le Congo : l’histoire d’Assani, un militaire « munyamulenge », c’est-à-dire originaire des hauts plateaux de l’est du pays, où se sont établis ses ancêtres, des Tutsis venus du Rwanda. Brutalement renvoyé à son étrangeté par les regards de défiance de ses compatriotes dès qu’il quitte son village, Assani se retrouve en danger, comme tous les siens, lorsque survient le génocide, en 1994, et que le vent de haine anti-Tutsis traverse la frontière. Acculé à devenir soldat, il participe à la rébellion qui, avec l’aide du nouveau régime rwandais, renverse Mobutu. Mais, en 1998, les relations entre Kabila et les Rwandais qui l’ont aidé à prendre le pouvoir se détériorent : une nouvelle guerre éclate, et les Tutsis congolais sont à nouveau assimilés à l’ennemi. Le conflit, qui dure cinq ans et fait des millions de victimes, implique tous les pays limitrophes, si bien que l’on parle de « première guerre mondiale africaine ». C’est à ce pan immense de l’histoire contemporaine, largement ignoré en Occident, où on s’est le plus souvent arrêté au génocide rwandais, que Lieve Joris donne vie.

« Dans le cas d’Assani,
je ne pouvais pas m’approcher
trop de mon sujet,
parce que, plus je m’approchais,
plus le risque était grand de prendre une balle !
J’ai dû, beaucoup plus que d’habitude,
remplir les blancs, contourner, deviner »

Elle a retrouvé dans cette histoire un questionnement qui vaut tout aussi bien, dit-elle, pour les descendants d’immigrés turcs et marocains en Hollande que pour les Tutsis du Congo : « Jusqu’à quand vont-ils continuer à n’être “pas d’ici” ? » Ce livre est le premier dont elle est absente - dans les autres, tous écrits à la première personne, elle sert au lecteur de guide, de fil rouge -, ce qui fait qu’il se lit comme un roman. Mais, à ses yeux, il ne diffère pas fondamentalement des précédents : « Pour moi, il se rapproche des Portes de Damas et de Mali Blues, en ce qu’il consiste à suivre le parcours d’une seule personne : Hala dans Les Portes de Damas, Boubacar Traoré dans Mali Blues, et Assani dans celui-ci. C’est la même démarche, j’ai travaillé de la même manière, sauf que, dans le cas d’Assani, ou plutôt de celui qui a inspiré son personnage, je ne pouvais pas m’approcher trop, parce que, plus je m’approchais, plus le risque était grand de prendre une balle ! C’est le sujet qui a imposé cette forme différente. J’ai dû, beaucoup plus que d’habitude, remplir les blancs, contourner, deviner. Ce n’est pas quelque chose que j’aime beaucoup : je préfère toujours savoir, être sûre. Je crois d’ailleurs qu’on sent, dans le livre, qu’il reste des mystères, des zones d’ombre. Cela m’a fait hésiter longtemps : n’était-ce pas trop tôt pour publier ce livre ? Finalement, je l’ai fini quand même, ne serait-ce que par peur de perdre la fascination - parce que je sais bien comment je suis : je suis entièrement dans une chose, et ensuite, entièrement dans autre chose... » C’est aussi le souvenir de l’expérience vécue par un autre de ses grands modèles, le journaliste et écrivain polonais Ryszard Kapuściński, qui l’a décidée : « En 1988, il était en Ouganda, et il pensait écrire la dernière partie d’une trilogie : après le shah d’Iran et Hailé Sélassié, l’empereur éthiopien, il voulait consacrer un livre à Idi Amin Dada. Mais il s’est rendu compte que son successeur, Obote, était encore plus cruel, au point que les gens commençaient à oublier les atrocités commises par Amin Dada, et même à le glorifier... Au Congo aussi, l’histoire est encore en train de s’écrire. Le plus probable est que ce livre aura une suite un jour. »

Si elle ne s’est pas mise dans ce livre-là, ce n’est pas seulement à cause de l’impossibilité matérielle de suivre son personnage, mais aussi parce que sa présence n’aurait pas contribué à éclairer son sujet, comme cela a pu être le cas dans les précédents : « Dans Les Portes de Damas, il était intéressant de comparer le parcours de Hala et le mien, de raconter nos échanges, nos confrontations ; nous étions deux femmes, deux rebelles à nos sociétés respectives, mais avec des destins radicalement différents. Hala, à partir du moment où elle a choisi de ne pas se conformer aux règles de sa société, a été punie pour toute sa vie. Moi, quand je me suis rebellée, ma société a fait de la place pour moi : je m’y suis installée, et tout est rentré dans l’ordre. Quand j’ai publié Mon Oncle du Congo, ma mère, voyant que le livre avait un certain retentissement, m’a demandé : “Mais enfin, où est-ce que tu as appris à écrire ?” Je lui ai répondu : “Maman, qu’est-ce que tu crois que j’ai fait depuis dix ans ?” Parce que je n’avais pas épousé un ingénieur et eu quatre enfants, elle s’imaginait que sa fille était perdue, qu’elle était tombée dans la débauche... »

« Comme j’ai quitté le pays
assez jeune,
j’ai beaucoup de distance
avec la Belge en moi »

Elle dit que tous ceux à qui elle s’intéresse, avec qui elle se lie d’amitié, sont, comme elle, des « individualistes ». Non pas au sens où ils seraient égoïstes et indifférents, mais au sens où ils entretiennent un certain décalage avec leur milieu. Pour sa part, elle croit savoir d’où lui vient ce décalage. Son milieu d’origine, son « petit monde » à elle, c’est Neerpelt, une petite commune flamande de Belgique : « J’étais la cinquième de neuf enfants. Quand je suis née, ma grand-mère paternelle est venue s’installer dans la maison en face de la nôtre. Elle a posé son regard sur moi, et je suis devenue son enfant préférée. Dès lors, j’étais dans le nid, dans la turbulence permanente de la vie familiale, mais, en même temps, je savais que je pouvais à tout moment m’échapper, traverser la rue, et trouver refuge chez ma grand-mère. Là, j’avais sur les choses un regard plus distant, que j’ai toujours gardé. Il y avait la tirelire avec l’argent de poche qu’elle nous donnait, et où il y avait toujours quelques pièces en plus pour moi ; il y avait le tout petit verre d’élixir d’Anvers auquel j’avais droit le soir... Elle me racontait les histoires des générations précédentes, de la première et de la deuxième guerre mondiale ; grâce à elle, j’ai grandi dans un monde d’histoires. Elle m’a toujours fait sentir que j’étais à part, spéciale, et je crois que ça m’a beaucoup aidée. Dans la pièce du premier étage, sur les murs, il y avait les portraits de toute la famille, et, au milieu, le tableau avec les huttes jaunes envoyé par mon oncle du Congo... » C’est derrière cette image marquante de son enfance qu’elle ira voir, à 32 ans, quand elle partira sur ses traces. Entrer dans les images : il semblerait que ce soit une manie chez elle. En 1997, au moment de la chute de Mobutu, elle saute dans l’avion, atterrit à Brazzaville ; de là, elle traverse le fleuve Congo en pirogue, à contresens de l’afflux de réfugiés, pour rejoindre Kinshasa : « Je me suis faufilée entre les images télé et me retrouve dans la vie quotidienne qui se cache derrière », écrit-elle au début de Danse du léopard.

Elle s’est envolée de Neerpelt à l’âge de dix-neuf ans, en partance pour les Etats-Unis : « Comme j’ai quitté le pays assez jeune, j’ai beaucoup de distance avec la Belge en moi. » En accord avec sa désinvolture à l’égard de sa propre appartenance, elle s’intéresse aux gens qu’elle rencontre avant tout pour leur singularité, et ne prête qu’une attention distraite aux nationalités. Lorsqu’elle a formé le projet d’écrire sur « Assani », elle lui a donné La Chanteuse de Zanzibar, pour qu’il puisse se faire une idée de son travail. « Il a parcouru le texte sur Joseph Samaha, raconte-t-elle, et il m’a dit : “Tu as déjà écrit sur moi.” Ça m’a d’abord surprise, parce que je ne m’en étais pas aperçue, mais c’est vrai : il y a des ressemblances dans leur parcours. Tous les deux sont nés dans un monde dont ils ont très vite contesté les règles, et ont essayé de se lancer dans un plus grand univers, où ils se sont sérieusement cognés. »

« Je connais trop le piège qui consiste
à s’identifier totalement à une cause.
Si je peux apporter quelque chose,
c’est justement en restant en dehors »

Ce qui frappe, dans ses livres, c’est sa façon directe et sans complexe d’aborder l’autre, en sautant par-dessus les barrières culturelles : toujours comme un individu face à un autre individu. Elle voyage et écrit en tant que Lieve, sans porter sur son dos la Belgique ou l’Occident. Ce n’est pas son genre de hurler avec les loups : au début de Mon Oncle du Congo, on la voit embarquer pour le Zaïre sur le Fabiolaville, un bateau où se retrouvent toute une cohorte d’anciens coloniaux nostalgiques ; ils ricanent de sa naïveté, ou de l’indignation que suscitent chez elle leurs propos paternalistes et méprisants sur les Africains. Elle se souvient : « Au début, en arrivant, j’ai dormi dans les missions, parce que c’était le seul moyen que j’avais trouvé d’être introduite dans le pays ; le soir, les portes se fermaient, l’Afrique restait à l’extérieur, et, autour de moi, tout le monde parlait “sur” les Africains. Moi, je rongeais mon frein, obsédée par mon désir d’accéder au monde au-delà des portes fermées. »

En même temps, quand ses interlocuteurs s’adressent à elle d’un : « Vous, les Occidentaux... », ou : « Vous, les Blancs... » comminatoire, elle leur rit au nez. Parfois, on s’alarme en croyant retrouver sous sa plume des échos d’un discours, qui, en France, aujourd’hui, est synonyme de défense à tout crin de la supériorité et de la probité occidentale, et de construction méthodique du bouc émissaire basané. Mais on comprend vite que, quand elle reproche à ses amis africains ou arabes de trop se reposer sur la dénonciation des méfaits du colonialisme ou de l’impérialisme, par exemple, c’est avec la franchise qu’autorise une vraie amitié (lire à ce sujet, sur Inventaire/Invention, le compte rendu des Portes de Damas).

Après Les Portes de Damas, elle a délaissé le Moyen-Orient, fatiguée de l’omniprésence du conflit israélo-arabe : « ... Et puis, j’ai retrouvé le même problème entre les Hutus et les Tutsis dans la région des Grands Lacs ! Quand je disais que je voulais aller sur les hauts plateaux, on me répliquait : “Ah, tu es avec eux, alors !” Et, symétriquement, mes amis tutsis me disaient : “Tu es une munyamulenge maintenant.” Sauf que non : ce n’est pas vrai, je ne peux jamais devenir comme eux ! Au début, ça m’a un peu dérangée. Mais, justement parce que j’avais l’expérience du monde arabe, cette fois, je ne me suis pas laissée avoir. Je connais trop le piège qui consiste à s’identifier totalement à une cause, pour s’apercevoir un jour qu’en fait, non, ce n’est pas notre histoire. Si je peux apporter quelque chose, c’est justement en restant en dehors. Ecrire L’Heure des rebelles, c’est ma manière de dire aux Congolais : je vous donne une partie de votre histoire, c’est comme ça que je la vois. Ça n’a rien à voir avec de l’indifférence, au contraire : quand je loge chez mes amis à Goma, à cinq heures et demie du matin on est déjà en train de discuter, ça chauffe... Quand ils viennent en Hollande, ils habitent chez moi... Mais ce que je ne veux surtout pas, c’est entrer dans le tunnel de la haine avec eux. »

Propos recueillis par
Mona Chollet
Photo : Marc Melki pour Actes Sud.

Lieve Joris, L’Heure des rebelles, traduit du néerlandais par Marie Hooghe, 2007 (2006) (lire le début sur le site de l’éditeur) ; Danse du léopard, traduit par Danielle Losman, 2002 (2001) ; Mali Blues - Je chanterai pour toi, traduit par Isabelle Rosselin, 1999 (1996) ; Les Portes de Damas, 1994 (1993), traduit par Nadine Stabile ; La Chanteuse de Zanzibar, traduit par Nadine Stabile, 2007 (1992) ; Mon Oncle du Congo, traduit par Marie Hooghe, 1990 (1987), le tout chez Actes Sud.

Sur le(s) même(s) sujet(s) dans Périphéries :

Altérité
Périphéries, juin 2007
Site sous Spip
et sous licence Creative Commons
RSS