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	<title>P&#233;riph&#233;ries</title>
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		<title>La reconqu&#234;te de l'imaginaire, m&#232;re des batailles</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article323.html</link>
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		<dc:date>2009-09-16T20:20:00Z</dc:date>
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		<dc:subject>Rationalisme</dc:subject>
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		<description>&#171; La gauche est morte &#187;, &#233;crivait d&#233;j&#224; Michel Le Bris en... 1981, dans son livre Le paradis perdu. Il pr&#233;cisait que c'&#233;tait l&#224; une nouvelle qui, loin de n'affecter que les militants de cette sensibilit&#233; politique, mettait en crise la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re. Comment reconstruire une vision du monde dont la force d'attraction soit suffisante pour ranimer les &#233;nergies et les espoirs &#233;vanouis ? La pens&#233;e de Le Bris, mais aussi celle de deux autres auteurs, Jacques G&#233;n&#233;reux et (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique6.html" rel="directory"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot15.html" rel="tag"&gt;Fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot27.html" rel="tag"&gt;Utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L103xH150/arton323-ded3e.jpg&quot; width='103' height='150' style='height:150px;width:103px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; La gauche est morte &#187;&lt;/i&gt;, &#233;crivait d&#233;j&#224; Michel Le Bris en... 1981, dans son livre &lt;i&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;. Il pr&#233;cisait que c'&#233;tait l&#224; une nouvelle qui, loin de n'affecter que les militants de cette sensibilit&#233; politique, mettait en crise la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re. Comment reconstruire une vision du monde dont la force d'attraction soit suffisante pour ranimer les &#233;nergies et les espoirs &#233;vanouis ? La pens&#233;e de Le Bris, mais aussi celle de deux autres auteurs, Jacques G&#233;n&#233;reux et l'Am&#233;ricain Stephen Duncombe, offrent pour cela des pistes int&#233;ressantes. Tous trois partagent une conviction : les progressistes resteront condamn&#233;s &#224; l'impuissance aussi longtemps qu'ils s'obstineront &#224; vouloir s'adresser aux citoyens non pas tels qu'ils sont - mus par des passions, des &#233;motions, assoiff&#233;s d'id&#233;es et de fictions -, mais tels qu'ils les fantasment : parfaitement rationnels, raisonnables, motiv&#233;s uniquement par des int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels - un mod&#232;le improbable auquel eux-m&#234;mes, d'ailleurs, ne correspondent le plus souvent qu'au prix d'hypocrisies ou d'acrobaties morales inutiles.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;La gauche est morte.&lt;/i&gt; &#187; Ce constat, Michel Le Bris le posait en... 1981, dans &lt;i&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;. Le livre parut entre les deux tours de l'&#233;lection pr&#233;sidentielle qui allait voir la victoire de Fran&#231;ois Mitterrand. Il aura donc fallu deux grosses d&#233;cennies pour que la v&#233;rit&#233; du diagnostic s'impose aux yeux de tous ; un diagnostic d'autant plus grave que la r&#233;f&#233;rence &#224; &#171; la gauche &#187;, pour cet ancien de la Gauche prol&#233;tarienne (GP), d&#233;signait bien davantage qu'un engagement partisan : &#171; &lt;i&gt;Lorsque nous nous disions autrefois &#8220;de gauche&#8221;, cela tenait de l'&#233;vidence et d&#233;passait infiniment la r&#233;f&#233;rence &#224; un parti ou un programme de gouvernement : une mani&#232;re d'&#234;tre, une certaine id&#233;e, obscure sans doute, toujours implicite, mais t&#234;tue, de ses rapports aux autres et au monde, une capacit&#233; d'indignation, le refus de la &#8220;paix int&#233;rieure&#8221;, une esp&#233;rance qui donnait son sens &#224; l'action - et c'est bien cette esp&#233;rance qui, aujourd'hui, n'est plus.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_731 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH257/paradis-33f83.jpg' width='160' height='257' alt=&quot;&quot; style='height:257px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;La &#171; mort de la gauche &#187;, loin de ne concerner que les tenants d'une sensibilit&#233; politique particuli&#232;re, repr&#233;sentait &#224; ses yeux un d&#233;sastre pour tout le monde : &#171; &lt;i&gt;L'&#233;tat de soci&#233;t&#233; r&#233;sulte d'un lien nou&#233; entre les &#234;tres hors du champ politique, faute de quoi celui-ci se retrouve sans efficace propre, en sorte que cette esp&#233;rance en une communaut&#233; &#233;thique des hommes, qui fut le principe de la gauche, ce d&#233;sir d'un &#8220;&#234;tre-ensemble&#8221;, est le ciment n&#233;cessaire de toute d&#233;mocratie, sans laquelle la droite elle-m&#234;me ne pourrait gouverner&lt;/i&gt; (...)&lt;i&gt;. Ce n'est pas un hasard, mais l'expression d'une n&#233;cessit&#233;, si, depuis la R&#233;sistance, l'ensemble des id&#233;es, des repr&#233;sentations, des valeurs qui constituaient le discours oblig&#233; de la gauche sur les fins derni&#232;res de la soci&#233;t&#233; est devenu en quelque sorte le programme commun de la classe politique : la mort de la gauche met en crise la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me, parce que, au-del&#224; du politique, c'est l'&#8220;&#234;tre-ensemble&#8221;, la substance m&#234;me du lien social, qui s'en trouve affect&#233;&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Michel Le Bris, Le paradis perdu, Grasset, collection &#171; Figures &#187;, Paris, (...)' id='nh1'&gt;1&lt;/a&gt;). &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Allons-nous repartir
&lt;br /&gt;pour un tour d'illusions, &lt;br /&gt;tenter de r&#233;animer, &lt;br /&gt;comme en un th&#233;&#226;tre d'ombres,
&lt;br /&gt;les grands principes d&#233;j&#224; morts ? &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ces mots r&#233;sonnent avec une force particuli&#232;re au moment o&#249; de nombreux pays occidentaux, &#224; commencer par la France et l'Italie, s'enfoncent dans une sorte d'&lt;i&gt;antipolitique&lt;/i&gt; consistant, pour ceux qui la pratiquent, &#224; miser sur le &#171; chacun pour soi &#187; et &#224; attiser les ranc&#339;urs, donnant naissance, pour reprendre le terme de Jacques G&#233;n&#233;reux, &#224; une &#171; &lt;a href=&quot;http://dissociete.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;dissoci&#233;t&#233;&lt;/a&gt; &#187; plut&#244;t qu'&#224; une soci&#233;t&#233;. En France, la ringardisation du gaullisme par le sarkozysme - que montre bien, par exemple, le documentaire de Gilles Perret &lt;a href=&quot;http://www.walterretourenresistance.com/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&lt;i&gt;Walter, Retour en r&#233;sistance&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, sur les &#233;crans en novembre prochain -, ach&#232;ve de liquider l'h&#233;ritage de l'apr&#232;s-guerre. Une soci&#233;t&#233; peut-elle &#171; tenir &#187; quand la droite est priv&#233;e de la possibilit&#233; de d&#233;poser quelques &#339;ufs de coucou dans le nid construit par la gauche ? Oui, sans doute. Mais on peut craindre que ce ne soit qu'en devenant de plus en plus in&#233;galitaire, inhumaine, &#233;touffante, violente, sinistre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_730 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH260/padici-00e27.gif' width='160' height='260' alt=&quot;&quot; style='height:260px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;Le t&#233;lescopage a de quoi m&#233;duser : &#224; contre-courant complet, au moment m&#234;me o&#249; le &#171; peuple de gauche &#187;, persuad&#233; de l'av&#232;nement imminent d'une &#232;re nouvelle, festoyait &#224; la Bastille pour saluer l'&#233;lection de son h&#233;ros, Michel Le Bris, dans un entretien - refus&#233; - &#224; la revue &lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt;, d&#233;crivait tr&#232;s exactement l'alternative &#224; laquelle la gauche, presque trente ans plus tard, ne peut plus se d&#233;rober : &#171; &lt;i&gt;Aurons-nous le courage d'inventer une gauche nouvelle, et un principe nouveau pour cette gauche, ou bien allons-nous repartir pour un tour d'illusions, tenter de r&#233;animer, comme en un th&#233;&#226;tre d'ombres, les grands principes d&#233;j&#224; morts ? Dans ce dernier cas les r&#233;veils seront tr&#232;s amers : quand le r&#233;el imposera ses contraintes, nous n'aurons plus alors les moyens de les dominer&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Cit&#233; dans son autobiographie, Nous ne sommes pas d'ici, Grasset, (...)' id='nh2'&gt;2&lt;/a&gt;). &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Reste, bien s&#251;r, &#224; d&#233;m&#234;ler les v&#233;ritables appels &#224; r&#233;inventer la gauche de ceux qui n'invitent &#224; r&#233;nover que pour mieux enterrer. Une fois de plus, cet &#233;t&#233;, les affligeantes gesticulations du d&#233;put&#233;-maire socialiste d'Evry, Manuel Valls, appelant son parti &#224; abandonner le mot de &#171; socialisme &#187; sous pr&#233;texte que le &#171; &lt;i&gt;d&#233;veloppement de l'individualisme&lt;/i&gt; &#187; serait une &#171; &lt;i&gt;dynamique irr&#233;versible&lt;/i&gt; &#187; (voir son &lt;a href=&quot;http://www.valls.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;blog&lt;/a&gt;), ont montr&#233; jusqu'o&#249; pouvaient aller la reddition philosophique et l'indigence intellectuelle qui minent le PS de l'int&#233;rieur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La pens&#233;e de Michel Le Bris offre des ressources pr&#233;cieuses pour rem&#233;dier aux maux dont souffre la gauche aujourd'hui : absence de vision du monde, pauvret&#233; des formes et de l'imaginaire, transformation de la r&#233;sistance en un but en soi, impuissance &#224; &#233;baucher un avenir d&#233;sirable et &#224; mobiliser des valeurs positives, incapacit&#233; &#224; toucher les sensibilit&#233;s contemporaines, &#224; parler un langage largement audible et &#224; rendre op&#233;rante sa critique de l'ordre social... Pourtant, &#224; premi&#232;re vue, l'homme aurait de quoi susciter une certaine m&#233;fiance. On en a un peu trop vus, de ces anciens &#171; maos &#187; qui ont tout reni&#233; pour se faire les thurif&#233;raires du monde tel qu'il va, et le compagnonnage de Le Bris avec Andr&#233; Glucksmann, son camarade de la GP converti au sarkozysme et au n&#233;oconservatisme, sans m&#234;me parler du fait que &lt;i&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt; fut publi&#233; chez Grasset dans la collection &#171; Figures &#187; dirig&#233;e par Bernard-Henri L&#233;vy, pourrait donner envie de s'enfuir en courant. En outre, Le Bris est de ceux pour qui la Terreur a d&#233;natur&#233; la R&#233;volution fran&#231;aise, et pour qui la r&#233;v&#233;lation du goulag et la lecture de Soljenitsyne ont constitu&#233; une rupture fondamentale : deux traits qui, chez la plupart de ceux qui les partagent, pr&#233;ludent en g&#233;n&#233;ral &#224; la disqualification de toute contestation de l'ordre &#233;tabli.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais ce n'est pas le cas chez Michel Le Bris, et c'est &#224; tort qu'on l'a parfois assimil&#233; aux &#171; nouveaux philosophes &#187;. Tout, dans ses &#233;crits et son parcours (du moins pour ce qu'on en conna&#238;t), suscite au contraire le respect et l'int&#233;r&#234;t. Jamais il ne s'est plac&#233; du c&#244;t&#233; du manche. Si, &#224; un moment, il a vir&#233; et pris ses distances avec le militantisme politique, ce n'&#233;tait pas par reniement, mais au contraire pour rester fid&#232;le &#224; l'exigence premi&#232;re qui l'avait pouss&#233; &#224; s'engager. De toute fa&#231;on, il faut avouer qu'on serait pr&#234;te &#224; pardonner &#224; peu pr&#232;s n'importe quoi &#224; celui &#224; qui l'on doit l'&#233;dition fran&#231;aise des &lt;i&gt;Essais sur l'art de la fiction&lt;/i&gt; de Stevenson, qui nous avaient servi il y a quelques ann&#233;es de &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article223.html&quot; class='spip_in'&gt;munitions contre Houellebecq&lt;/a&gt; (sur ce site mais aussi dans &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article15.html&quot; class='spip_in'&gt;&lt;i&gt;La tyrannie de la r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'&#233;chapp&#233;e de la litt&#233;rature&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Car, si Le Bris a d&#233;sert&#233; la politique, c'est pour se jeter &#224; corps perdu dans la fiction, avec une passion particuli&#232;re pour les &#233;crivains-voyageurs. Il a cr&#233;&#233; en 1989 le festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, berceau en 2007 du &#171; &lt;a href=&quot;http://www.etonnants-voyageurs.net/spip.php?article1574&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Manifeste pour une &#8220;litt&#233;rature-monde&#8221; en fran&#231;ais&lt;/a&gt; &#187;. Ce texte a suscit&#233; des r&#233;actions parfois tr&#232;s virulentes. La plus caricaturale fut sans doute celle d'un myst&#233;rieux &#171; Institut de d&#233;mobilisation &#187;, subtilement intitul&#233;e &#171; &lt;a href=&quot;http://www.le-terrier.net/i2d/litterature_bourgeoise.pdf&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;De la litt&#233;rature bourgeoise et de sa mort annonc&#233;e&lt;/a&gt; &#187; (PDF), qui accusait : &#171; &lt;i&gt;Ce voyage dont Le Bris et sa clique d'ind&#233;racinables font infatigablement l'&#233;loge chaque ann&#233;e &#224; Saint-Malo est seulement un voyage pour les &#233;lites cosmopolites et les couches sup&#233;rieures de la classe moyenne, dont sans conteste ils sont ; un voyage pour les nantis de la forteresse polici&#232;re Occident, qui disposent de tous les laissez-passer, de tous les visas et de tout l'argent leur permettant de r&#233;aliser leurs petites affaires &#233;conomiques, universitaires et culturelles aux quatre coins de la plan&#232;te. Ce voyage est seulement le voyage d'une minorit&#233; de &#8220;travel writers&#8221; bourgeois qui encombrent ensuite les rayons des espaces culturels E. Leclerc de leurs dispensables &#233;tats d'&#226;me.&lt;/i&gt; &#187; Cette diatribe traitait abusivement les &#233;crivains comme une caste sociale, ce qu'ils ne sont pas (voir &#224; ce sujet &#171; &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article309.html&quot; class='spip_in'&gt;L'emploi du temps&lt;/a&gt; &#187;) : on doute fort que la grande majorit&#233; des invit&#233;s d'Etonnants Voyageurs, en dehors de quelques vedettes - et encore -, roule sur l'or, ou qu'elle ne &#171; &lt;i&gt;connaisse du monde que ses salles d'embarquement, ses d&#238;ners chez les ambassadeurs, ses bons vins, ses aquarelles, ses &#233;pices et ses &#238;les au tr&#233;sor&lt;/i&gt; &#187;. Et, au fait, &#224; partir de quel montant de droits d'auteur un &#233;crivain voit-il fondre la valeur litt&#233;raire de son &#339;uvre et la pertinence de son regard sur le monde ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En somme, c&#233;l&#233;brer le brassage des cultures et l'app&#233;tit de d&#233;couverte, ce serait faire insulte aux migrants qui meurent par dizaines en M&#233;diterran&#233;e, et oublier &#171; &lt;i&gt;que pour tous les damn&#233;s de ce monde, pour les ouvriers immigrants chass&#233;s de leurs foyers par la pauvret&#233; et la violence (ethnique, religieuse), pour la pl&#232;be, voyager est une exp&#233;rience &#233;minemment traumatique&lt;/i&gt; &#187;. Vive Christine Angot, qui ne prend jamais l'avion ! On lit encore, et les bras nous en tombent, qu'il faudrait &#171; &lt;i&gt;cesser d'&#234;tre dupes&lt;/i&gt; &#187; de la &#171; &lt;i&gt;vision idyllique - et indiscutablement coup&#233;e du r&#233;el - du voyage et de toutes les &#8220;migrations&#8221; en veux-tu en voil&#224;&lt;/i&gt; &#187; que donneraient ces &#233;crivains (c'est s&#251;r que le Congo racont&#233; par &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article312.html&quot; class='spip_in'&gt;Lieve Joris&lt;/a&gt;, par exemple, c'est Disneyland), et que &#171; &lt;i&gt;l'urgence est bien plut&#244;t celle d'un monde qui serait enfin racont&#233; par ceux &lt;/i&gt;qui en vivent la trag&#233;die au plus pr&#232;s&lt;i&gt;, par ces hommes ordinaires, &#233;ternels exclus des arts et des lettres, qui seuls peuvent nous donner acc&#232;s &#224; la mis&#232;re de la vie quotidienne en milieu marchand et &#224; la catastrophe politique et sociale plan&#233;taire en marche&lt;/i&gt; &#187;. On voit combien cette logique d'assignation &#224; l'horreur, hyst&#233;riquement culpabilisatrice, est mutilante et intenable. Elle donne comme l'impression que la &#171; pl&#232;be &#187; et les morts de la M&#233;diterran&#233;e sont ici instrumentalis&#233;s au service d'un ressassement morbide et d'une radicalit&#233; pavlovienne qui les concernent d'assez loin. Ou comment, au nom du devoir de r&#233;volte, on pr&#233;tend criminaliser la pulsion vitale sans laquelle il n'y a pas de r&#233;volte possible.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;N&#233;anmoins, la confrontation de ces points de vue - c&#233;l&#233;bration relativement apolitique des charmes du voyage contre rappel brutal des rapports de forces et de la violence de l'ordre du monde - est int&#233;ressante. Dans &lt;i&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, son autobiographie, Michel Le Bris se plaint d'avoir souvent rencontr&#233; cette opposition : &#171; &lt;i&gt;Je disais le d&#233;sir de d&#233;couverte, le vertige de l'inconnu, en soi et dans le monde, la simple curiosit&#233; et l'on m'objectait aussit&#244;t, &#233;poque oblige, abject imp&#233;rialisme, cupidit&#233; de l'Occident, volont&#233; criminelle d'appropriation.&lt;/i&gt; &#187; La publication en France de &lt;i&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt; d'&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article204.html&quot; class='spip_in'&gt;Edward Sa&#239;d&lt;/a&gt;, en 1980, l'a particuli&#232;rement mis en difficult&#233; ; avec beaucoup de mauvaise foi, il reproche &#224; Sa&#239;d d'&#233;tablir &#171; &lt;i&gt;quasiment un rapport de cause &#224; effet entre &lt;/i&gt;Le Voyage en Orient&lt;i&gt; de Nerval et le bombardement des camps de r&#233;fugi&#233;s palestiniens !&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Sans m'en rendre compte,
&lt;br /&gt;j'avais perdu l'&#233;coute de la musique
&lt;br /&gt;au fil des ann&#233;es militantes, &lt;br /&gt;et ne lisais plus de po&#232;mes &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais, entre l'acuit&#233; analytique d'un Sa&#239;d et l'&#233;lan d'un Le Bris, pourquoi faudrait-il choisir ? Nous avons besoin des deux : de la lucidit&#233; ET de l'enchantement ; de la connaissance ET du r&#234;ve. Sauf que ce dont la gauche cr&#232;ve aujourd'hui, ce n'est pas d'un d&#233;faut de lucidit&#233;. Et il serait dommage de se priver de la r&#233;flexion de Michel Le Bris sous pr&#233;texte qu'il est devenu un peu mou du genou politiquement - comme s'il fallait forc&#233;ment, pour faire son miel d'un auteur, pouvoir tout prendre en bloc...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Le D&#233;fi romantique&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Flammarion, Paris, 2002.' id='nh3'&gt;3&lt;/a&gt;) (d'abord publi&#233; en 1981 sous le titre de &lt;i&gt;Journal du romantisme&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb4' class='spip_note' rel='footnote' title='Skira, Gen&#232;ve, 1981.' id='nh4'&gt;4&lt;/a&gt;)), Le Bris raconte ainsi le moment qui suivit sa rupture avec la Gauche prol&#233;tarienne et son d&#233;part de &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt;, qu'il avait cofond&#233; : &#171; L'homme aux semelles de vent&lt;i&gt; fut &#233;crit ainsi : comme un accident&#233; r&#233;apprend &#224; marcher. En renouant les fils bris&#233;s de ce que j'avais &#233;t&#233; avant ces ann&#233;es militantes, et avant ces ann&#233;es 60 o&#249; nous nous &#233;tions tous voulus singes savants, r&#233;citants domestiques de Barthes, de Lacan, d'Althusser - en revenant vers le vivant foyer qui, me semblait-il, m'avait fait ce que j'&#233;tais, d&#233;pouill&#233; des oripeaux oblig&#233;s de l'&#233;poque. La Bretagne de mon enfance, d'abord - entendez : l'&#233;veil au po&#232;me du monde, la tension entre la demeure et l'errance, l'appel du Grand Dehors. La musique, dont j'avais eu le sentiment, en la d&#233;couvrant, qu'elle me r&#233;v&#233;lait &#224; moi-m&#234;me, qu'en elle, myst&#233;rieusement, en de&#231;&#224; de toute parole, se jouait le myst&#232;re de notre entr&#233;e en humanit&#233;, le recueillement en soi de l'Autre. Et puis la litt&#233;rature, ma &#8220;raison d'&#234;tre&#8221; depuis toujours - et particuli&#232;rement le romantisme allemand que je tenais pour d&#233;j&#224; pour le pari le plus radical jamais tent&#233; sur la litt&#233;rature. D'en retrouver le chemin me faisait mesurer comme, sans m'en rendre compte, j'avais perdu l'&#233;coute de la musique au fil des ann&#233;es militantes, et ne lisais plus de po&#232;mes.&lt;/i&gt; &#187; Il r&#233;sume : &#171; &lt;i&gt;Contre les Infaillibles, pour reprendre la belle expression de Paul Rozenberg, le grand d&#233;fi des Vuln&#233;rables. Contre le fanatisme des dogmes, la petite flamme lib&#233;ratrice du po&#232;me.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_728 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH257/defi-98b4b.jpg' width='160' height='257' alt=&quot;&quot; style='height:257px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;On a d&#233;j&#224; eu l'occasion d'&#233;voquer ici les tr&#233;sors insoup&#231;onn&#233;s que rec&#232;le le romantisme - tr&#232;s loin des clich&#233;s auxquels on l'a associ&#233; pour mieux le refouler -, &#224; travers la recension du livre de Micha&#235;l L&#246;wy et Robert Sayre, &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article52.html&quot; class='spip_in'&gt;&lt;i&gt;R&#233;volte et m&#233;lancolie - Le romantisme &#224; contre-courant de la modernit&#233;&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; (1992). &#171; &lt;i&gt;Aussi fou, donc, et aussi n&#233;cessaire hier qu'aujourd'hui, le d&#233;fi romantique&lt;/i&gt;, rench&#233;rit Michel Le Bris. &lt;i&gt;Non pas comme un catalogue de recettes dans lequel il nous suffirait de puiser pour ouvrir les portes de l'avenir, mais comme une aventure qu'il nous revient de poursuivre, de prolonger pour les temps pr&#233;sents, de r&#233;inventer&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb5' class='spip_note' rel='footnote' title='Le D&#233;fi romantique, op. cit.' id='nh5'&gt;5&lt;/a&gt;). &#187; Lui fait &#233;cho, dans son exp&#233;rience, le souvenir &#233;bloui de Mai 68 : &#171; &lt;i&gt;Apr&#232;s tout, mai 1968 est aussi le grand refoul&#233; des temps pr&#233;sents, devenu proprement &#8220;impensable&#8221;, r&#233;duit &#224; quelques caricatures d&#233;risoires - lors m&#234;me que les d&#233;bats n&#233;s de son effervescence continuent d'agiter la soci&#233;t&#233; dans ses tr&#233;fonds. Comme bien d'autres, j'avais v&#233;cu avec intensit&#233; ces journ&#233;es de printemps, moins d'ailleurs comme une r&#233;volution politique que comme un moment de miraculeuse douceur, de l&#233;g&#232;ret&#233; : un moment de gr&#226;ce - &#224; entendre au sens fort, pour reprendre les termes de Maurice Clavel, d'une &#8220;d&#233;livrance de l'&#226;me captive&#8221;. Et comme bien d'autres j'avais v&#233;cu dans le d&#233;sarroi la lente d&#233;rive des ann&#233;es militantes qui suivirent, lorsque nos r&#234;ves de libert&#233; se renversaient, quoi que nous fassions, en dictature du groupe sur chacun. En somme, pour dire ce &#8220;soul&#232;vement de la vie&#8221;, cette all&#233;gresse, cette sensation d'une immensit&#233; &#233;veill&#233;e au plus intime de soi, nous n'avions pas de mots, mais seulement les langues mortes de la raison politique, les vocables us&#233;s de la R&#233;volution qui parlaient malgr&#233; nous, &#224; travers nous.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Imagination cr&#233;atrice
&lt;br /&gt;contre la &#171; m&#233;canique mortif&#232;re
&lt;br /&gt;des rationalismes &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Gr&#226;ce&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#226;me&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;all&#233;gresse&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;immensit&#233;&lt;/i&gt; : ces citations suffisent &#224; montrer, je suppose, que ce monsieur emploie un langage d'un lyrisme aussi aga&#231;ant que suspect. C'est que Michel Le Bris, en remontant le cours de l'histoire pour tenter de d&#233;terminer &#171; &lt;i&gt;quel fut le pi&#232;ge o&#249; l'esp&#233;rance humaine se prit&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb6' class='spip_note' rel='footnote' title='Michel Le Bris, Le paradis perdu, op. cit.' id='nh6'&gt;6&lt;/a&gt;) &#187;, bute sur la conception de la Raison h&#233;rit&#233;e des Lumi&#232;res, et la juge d'une &#233;troitesse probl&#233;matique, inapte &#224; saisir le monde (&#224; ce sujet, on lira aussi notre &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article53.html&quot; class='spip_in'&gt;critique de l'atterrant &lt;i&gt;Trait&#233; d'ath&#233;ologie&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; de Michel Onfray). Il est constern&#233; par la faiblesse de l'art produit par les Lumi&#232;res : &#171; &lt;i&gt;Si la chute appara&#238;t vertigineuse, le d&#233;sastre total, peut-&#234;tre vaut-il la peine d'enfin s'interroger sur la nature exacte de ce que les Lumi&#232;res refoulent, caricaturent, ou nient, sous pr&#233;texte de &#8220;lib&#233;ration&#8221; - que valent des philosophies qui conduisent l'art aussi rapidement &#224; sa ruine, &#224; quelle libert&#233; humaine peuvent-elles pr&#233;tendre si elles manifestent aussi &#233;videmment leur incapacit&#233; &#224; ressentir et restituer l'int&#233;riorit&#233; des &#234;tres ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il d&#233;couvre avec enthousiasme le livre de l'orientaliste Henry Corbin, &lt;i&gt;L'imagination cr&#233;atrice dans le soufisme d'Ibn Arabi&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb7' class='spip_note' rel='footnote' title='Henry Corbin, L'imagination cr&#233;atrice dans le soufisme d'Ibn (...)' id='nh7'&gt;7&lt;/a&gt;) : le concept d'&#171; imagination cr&#233;atrice &#187; lui semble ouvrir la voie &#224; une forme d'entendement plus puissante et plus juste que celle offerte par la &#171; &lt;i&gt;m&#233;canique mortif&#232;re des rationalismes&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb8' class='spip_note' rel='footnote' title='Michel Le Bris, Le paradis perdu, op. cit.' id='nh8'&gt;8&lt;/a&gt;) &#187;. L'imagination cr&#233;atrice doit &#234;tre distingu&#233;e de la simple &#171; fantaisie &#187;, &#171; &lt;i&gt;productrice d'imaginaire au sens habituel, c'est-&#224;-dire d'irr&#233;el - celle-l&#224; n'est que le triste r&#233;sidu du dualisme occidental, lorsqu'oubliant la n&#233;cessaire m&#233;diation, l'esprit, d&#233;sorient&#233;, d&#233;faille devant les s&#233;ductions de l'image sans la pouvoir penser&lt;/i&gt; &#187;. &#171; &lt;i&gt;L'&#226;ge classique&lt;/i&gt;, observe-t-il encore, &lt;i&gt;refusant toute puissance cognitive &#224; l'imagination, s&#233;parant absolument l'Esprit de la Nature, s'enferre dans le strict dualisme de la pens&#233;e et de l'&#233;tendue, sans plus de moyen de penser leur rapport&lt;/i&gt; &#187; - ce qui nous ram&#232;ne aux travaux d'&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article184.html&quot; class='spip_in'&gt;Augustin Berque&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour Le Bris, l'&#234;tre humain et la soci&#233;t&#233; ne peuvent vivre sans une dimension qui les d&#233;passe, et qui conserve aux choses une part de myst&#232;re : &#171; &lt;i&gt;Nous mourons d'asphyxie dans un monde &#233;triqu&#233;, r&#233;duit &#224; deux dimensions : j'ai voulu tenter de retrouver, comme foyer de r&#233;sistance et lieu de symbolisation, une troisi&#232;me dimension qui redonnerait enfin au monde sa profondeur et &#224; l'Homme sa grandeur - le &#8220;tiers-monde&#8221; m&#233;diateur, notre seul Nouveau Monde.&lt;/i&gt; &#187; On a d&#233;j&#224; eu l'occasion de dire (dans &lt;i&gt;La tyrannie de la r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt;) que cette part de myst&#232;re, loin de relever d'une extravagance irrationnelle, correspondait au contraire parfaitement &#224; l'&#233;tat actuel de la science, plus fait d'interrogations que de certitudes : le fin mot de la simple nature de la mati&#232;re se r&#233;v&#232;le aujourd'hui insaisissable. Comme l'&#233;crivait d&#233;j&#224; Alan W. Watts il y a un demi-si&#232;cle, &#171; &lt;i&gt;la poussi&#232;re sur les &#233;tag&#232;res a pris autant de myst&#232;re que les &#233;toiles les plus &#233;loign&#233;es ; nous connaissons suffisamment les deux pour savoir que nous n'y connaissons rien du tout&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb9' class='spip_note' rel='footnote' title='Alan W. Watts, Eloge de l'ins&#233;curit&#233;, traduit de l'anglais par (...)' id='nh9'&gt;9&lt;/a&gt;) &#187;. Pour cette raison, on pr&#233;f&#233;rera d'ailleurs parler d'&#171; immanence &#187; plut&#244;t que de &#171; transcendance &#187;, comme le fait Le Bris : non pas un principe ext&#233;rieur qui viendrait donner son sens &#224; l'existence humaine, mais un principe d'inconnu intimement m&#234;l&#233; &#224; la nature m&#234;me des choses et du monde - nous-m&#234;mes compris.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; La pauvre bou&#233;e
&lt;br /&gt;de nos lieux communs
&lt;br /&gt;de mangeurs de cur&#233;s &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me, c'est que ce retour d'une &#171; troisi&#232;me dimension &#187;, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce que la gauche s'acharne de toutes ses forces &#224; conjurer comme la pire des r&#233;gressions obscurantistes. Le Bris a beau rester strictement hors du champ du religieux, il n'&#233;chappe pas au soup&#231;on, en particulier en raison de son amiti&#233; avec le philosophe Maurice Clavel (1920-1979), gaulliste de gauche converti au catholicisme. En t&#233;moigne ce qu'&#233;crit l'historien des id&#233;es Daniel Lindenberg dans son nouveau livre, &lt;i&gt;Le proc&#232;s des Lumi&#232;res&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb10' class='spip_note' rel='footnote' title='Daniel Lindenberg, Le proc&#232;s des Lumi&#232;res, Seuil, Paris, 2009.' id='nh10'&gt;10&lt;/a&gt;) : en 1976, raconte-t-il, Clavel &#171; &lt;i&gt;r&#233;unit &#224; Vezelay un &#8220;groupe socratique&#8221; compos&#233; d'anciens de la Gauche prol&#233;tarienne et leur annonce qu'ils vont partir &#224; la conqu&#234;te du monde intellectuel.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Les onze intellectuels qui ont r&#233;pondu &#224; la convocation sont presque tous d'anciens dirigeants de la GP (Fran&#231;ois Ewald, Alain Geismar, Andr&#233; Glucksmann, Guy Lardreau, Michel Le Bris, Jean-Pierre Le Dantec, etc.).&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Les douze ap&#244;tres vont discuter de l'avenir, en partant du pr&#233;suppos&#233; clav&#233;lien qu'il n'est de r&#233;volution que &#8220;spirituelle&#8221; et, si possible, chr&#233;tienne. Je me souviens personnellement de ce que m'avait confi&#233;, un peu scandalis&#233;, mon ami Christian Bourgois, rencontr&#233; un mois plus tard : &lt;/i&gt;&#8220;Ils veulent me convaincre que la seule vraie r&#233;volution est la r&#233;volution chr&#233;tienne !&#8221; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;S'agissant de Le Bris, du moins, le proc&#232;s est injuste : dans ses livres, il r&#233;fute on ne peut plus clairement toute affiliation religieuse. Il conclut l'introduction du &lt;i&gt;Paradis perdu&lt;/i&gt; sur cette pr&#233;cision : &#171; &lt;i&gt;Enfin, &#224; l'intention de ceux que les mots par trop effraient : il sera, aussi, parfois question de &#8220;Dieu&#8221;. Non que je veuille troquer de suppos&#233;s habits de militant pour la robe de bure des nouveaux missionnaires : nulle trace ici, du moins je l'esp&#232;re !, de bigoterie, de soumission &#224; quelque Eglise, ou de reconnaissance des pouvoirs de ce vieillard &#224; grande barbe tr&#244;nant dans le ciel qui fit autrefois les cauchemars des libres penseurs.&lt;/i&gt; &#187; S'il parle de &#171; &lt;i&gt;Dieu&lt;/i&gt; &#187;, dit-il, c'est comme d'une &#171; &lt;i&gt;fiction&lt;/i&gt; &#187; : une fiction &#171; &lt;i&gt;par laquelle l'Homme, pr&#233;cis&#233;ment, d&#233;signe une dimension en lui, qui, parce qu'elle transcende le social-historique, seule pourrait lui donner sens. Ici, nous touchons peut-&#234;tre au point m&#234;me o&#249; la crise se noue. Ici, v&#233;ritablement, commence la pens&#233;e&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans ce m&#234;me livre, il a des pages tr&#232;s dures sur tout ce dont la gauche se prive en jetant le b&#233;b&#233; de la transcendance avec l'eau du bain de la superstition et de la religion : &#171; &lt;i&gt;Resterons-nous alors d&#233;sarm&#233;s, cramponn&#233;s, tels des naufrag&#233;s dans la temp&#234;te, &#224; la pauvre bou&#233;e de nos lieux communs de mangeurs de cur&#233;s ? Pouvons-nous vraiment nous satisfaire, pour toute analyse, des rires h&#233;b&#233;t&#233;s de quelques brutes confites en leurs conformismes irr&#233;ligieux, de leurs quolibets, anath&#232;mes et injures ? Devons-nous &lt;/i&gt;n&#233;cessairement&lt;i&gt; mourir idiots, parce que &#8220;de gauche&#8221; ? Autant le dire tout net, les livres qui paraissent en rangs serr&#233;s sur la foi qui tue, l'horreur des guerres de religion, l'ignominie des chercheurs de Dieu, le complot des pr&#234;tres, la n&#233;cessit&#233; de raison garder face aux dangers du fanatisme, l'excellence du doute et autres platitudes oblig&#233;es de la bonne conscience,&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;tous ces grigris pourtant d&#233;j&#224; bien us&#233;s, brandis avec une sorte d'agitation s&#233;nile pour conjurer la mont&#233;e de &#8220;l'Inf&#226;me&#8221; rel&#232;vent de la pure mystification : ils sont pr&#233;cis&#233;ment ce qu'ils d&#233;noncent, des pamphlets mensongers s'effor&#231;ant, &#224; l'instant o&#249; le voile se d&#233;chire, sous les assauts des dissidences, de le sauver encore, pour maintenir les masses &#8220;obscures&#8221; dans la superstition et la terreur.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; L'enjeu du politique n'est plus
&lt;br /&gt;de lib&#233;rer l'individu des liens sociaux
&lt;br /&gt;et de la transcendance
&lt;br /&gt;qui lui barraient autrefois
&lt;br /&gt;le chemin de l'autonomie &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_732 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH256/socialisme-882cc.jpg' width='160' height='256' alt=&quot;&quot; style='height:256px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;Que la gauche, d&#233;sormais, se trompe de combat en tenant l'&#171; obscurantisme &#187; pour l'ennemi principal, c'est &#233;galement la conviction d'un auteur tr&#232;s diff&#233;rent, mais qui, aujourd'hui, s'efforce lui aussi de redonner une pens&#233;e et du souffle &#224; sa famille politique : longtemps membre du Parti socialiste, l'&#233;conomiste Jacques G&#233;n&#233;reux a fini par l'abandonner pour suivre Jean-Luc M&#233;lenchon au Parti de gauche. Dans ses livres, il travaille, comme d'autres penseurs (&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article186.html&quot; class='spip_in'&gt;Miguel Benasayag&lt;/a&gt;, Fran&#231;ois Flahault, &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article171.html&quot; class='spip_in'&gt;Nancy Huston&lt;/a&gt; (&lt;a href='#nb11' class='spip_note' rel='footnote' title='Lire, dans Le Monde diplomatique de septembre 2009, &#171; Le ciel nous pr&#233;serve (...)' id='nh11'&gt;11&lt;/a&gt;)...), &#224; d&#233;construire la figure, selon lui fondamentalement erron&#233;e, de l'Individu &#171; s&#233;par&#233; &#187;, existant et s'&#233;panouissant d'autant mieux qu'il serait &#171; lib&#233;r&#233; &#187; de tout lien avec ses semblables - la figure, pr&#233;cis&#233;ment, devant laquelle se prosterne son ancien camarade Manuel Valls.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Loin de renier, comme ce dernier, le mot de &#171; socialisme &#187;, G&#233;n&#233;reux se propose de lui donner un nouveau contenu, et de lui faire d&#233;signer non plus un &#171; &lt;i&gt;mode de production fond&#233; sur l'appropriation collective des moyens de production&lt;/i&gt; &#187;, mais une &#171; &lt;i&gt;doctrine politique fond&#233;e sur une conception sociale de l'&#234;tre humain&lt;/i&gt; &#187;. Dans &lt;i&gt;Le socialisme n&#233;omoderne&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb12' class='spip_note' rel='footnote' title='Jacques G&#233;n&#233;reux, Le socialisme n&#233;omoderne ou l'avenir de la libert&#233;, (...)' id='nh12'&gt;12&lt;/a&gt;), paru ce printemps, il &#233;crit : &#171; &lt;i&gt;L'enjeu du politique n'est plus de lib&#233;rer l'individu des liens sociaux et de la transcendance qui lui barraient autrefois le chemin de l'autonomie. Il est de d&#233;passer le mythe moderne de l'individu autonome qui barre la route &#224; la construction d'une vraie libert&#233;. Il est de remplacer un laisser-faire qui ali&#232;ne par des liens qui lib&#232;rent.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De m&#234;me que Le Bris renvoie les ennemis de toute transcendance &#224; leur r&#244;le de &#171; pr&#234;tres &#187;, de gardiens du dogme, G&#233;n&#233;reux d&#233;c&#232;le, dans la pens&#233;e en apparence la plus s&#233;cularis&#233;e, les traces d'une vision religieuse du monde, lorsqu'on se figure un Individu &#171; tomb&#233; du ciel &#187; (ne dit-on pas couramment qu'un nouveau-n&#233; est &#171; arriv&#233; sur Terre &#187;, alors qu'il est la recombinaison d'&#233;l&#233;ments biologiques pr&#233;existants ?). Il observe : &#171; &lt;i&gt;En postulant la pr&#233;existence d'un sujet autonome, sans se demander comment un nourrisson devient ou non un tel sujet, la pens&#233;e moderne a fait l'impasse sur la science de l'homme, et constitu&#233; l'individu dont elle parle en donn&#233;e exog&#232;ne tomb&#233;e du Ciel. Cette fa&#231;on de nous penser nous-m&#234;mes est devenue tellement commune que le plus militant des rationalistes peut ignorer le fondement religieux de son discours. Ainsi, tout individu hypermoderne et ath&#233;e, qui se con&#231;oit comme seule source de son &#234;tre et de sa pens&#233;e, en un sens croit en Dieu sans le savoir, puisqu'il croit en un &#234;tre autofond&#233; qui ne vient pas d'autrui ; puisque, en fait, il se prend pour Dieu.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Combattre les id&#233;es fausses
&lt;br /&gt;ne consiste pas &#224; passer la v&#233;rit&#233;
&lt;br /&gt;comme on passe le sel &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;En somme, il serait temps de renoncer &#224; une raison raisonnante qui, loin de nous garantir contre les erreurs et les croyances infond&#233;es, peut parfois nous y pr&#233;cipiter la t&#234;te la premi&#232;re, pour d&#233;velopper enfin une forme d'entendement capable de saisir les &#234;tres et les choses dans leur int&#233;grit&#233;. &#171; &lt;i&gt;Il serait insens&#233; de croire qu'il suffit de dire la v&#233;rit&#233; pour que soudain les esprits s'y convertissent par l'effet magique de la raison&lt;/i&gt;, &#233;crit Jacques G&#233;n&#233;reux&lt;i&gt;. La neurobiologie nous a appris que Descartes avait tort de s&#233;parer la raison (l'esprit) des &#233;motions (le corps).&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Le cerveau rationnel est en synergie avec le cerveau des &#233;motions, nos pens&#233;es sont aussi des &#233;motions. Une erreur de connaissance ou de raisonnement ne peut donc &#234;tre effac&#233;e d'un simple coup de brosse comme le ferait un instituteur au tableau noir. Nous faisons d'ailleurs tous l'exp&#233;rience d'id&#233;es que nous reconnaissons comme fausses et qui gardent n&#233;anmoins pour nous une certaine force d'attraction. La facilit&#233; avec laquelle on peut se d&#233;barrasser d'une erreur d&#233;pend donc du complexe de repr&#233;sentations et d'&#233;motions plus ou moins anciennes, conscientes ou inconscientes, auquel elle est attach&#233;e comme l'arbre &#224; ses racines.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Combattre les id&#233;es fausses ne consiste donc pas &#224; passer la v&#233;rit&#233; comme on passe le sel.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_729 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH233/dream-ad775.jpg' width='160' height='233' alt=&quot;&quot; style='height:233px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;L'activiste am&#233;ricain Stephen Duncombe, membre du mouvement Reclaim the Streets, est l'auteur d'un essai intitul&#233; &lt;i&gt;Dream - Re-imagining progressive politics in an age of fantasy&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb13' class='spip_note' rel='footnote' title='Stephen Duncombe, Dream - Re-imagining progressive politics in an age of (...)' id='nh13'&gt;13&lt;/a&gt;), paru en 2007 - et dont j'aurais bien voulu avoir d&#233;j&#224; connaissance au moment d'&#233;crire &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr/spip.php?article59&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;R&#234;ves de droite&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, en particulier pour le chapitre &#171; &lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&amp;id_article=59#chapitre3&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Portrait de la gauche en h&#233;risson&lt;/a&gt; &#187;. A sa mani&#232;re provocatrice, un peu trop superficielle, pragmatique et press&#233;e, mais formidablement stimulante, comme un bon coup de pied au cul, il y pointe lui aussi la faiblesse fatale que constituent, dans les habitudes de pens&#233;e de la gauche, la confiance plac&#233;e tout enti&#232;re dans la raison et la foi dans le fait que, &#171; &lt;i&gt;une fois que les gens, par la raison, auront acc&#232;s &#224; la V&#233;rit&#233;, leurs yeux se dessilleront, ils verront la r&#233;alit&#233; telle qu'elle est, et, bien s&#251;r, ils seront d'accord avec nous&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La pauvret&#233; formelle du discours de gauche, observe-t-il, s'explique par la conviction que &#171; &lt;i&gt;la r&#233;alit&#233;, une fois lib&#233;r&#233;e de la tradition et de la superstition, ainsi que des voiles de l'imagination et de l'&#233;motion, serait &#233;vidente, donn&#233;e d'elle-m&#234;me&lt;/i&gt; &#187;. Or, il n'y a rien de plus faux : &#171; &lt;i&gt;La r&#233;alit&#233; est toujours r&#233;fract&#233;e par l'imagination, et c'est &#224; travers l'imagination que nous vivons nos vies.&lt;/i&gt; &#187; Un &#171; &lt;i&gt;r&#233;el sans m&#233;diation&lt;/i&gt; &#187; est une chose impossible. Il s'agit donc pour les progressistes, s'ils ne veulent pas &#234;tre condamn&#233;s &#224; l'insignifiance, d'apprendre &#171; &lt;i&gt;comment dire la v&#233;rit&#233; de mani&#232;re efficace&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; L'imagination et le spectacle
&lt;br /&gt;ont &#233;t&#233; le propre du fascisme,
&lt;br /&gt;du communisme totalitaire et,
&lt;br /&gt;plus r&#233;cemment, de l'indicible horreur
&lt;br /&gt;connue sous le nom de
&lt;br /&gt;&#8220;Entertainment Tonight&#8221; &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, pr&#233;cise Duncombe, il y a des raisons tr&#232;s honorables &#224; cette m&#233;fiance envers l'imaginaire : &#171; &lt;i&gt;Les r&#234;ves rendent souvent les gens de gauche nerveux. L'imagination et le spectacle ont &#233;t&#233; le propre du fascisme, du communisme totalitaire et, plus r&#233;cemment, de l'indicible horreur connue sous le nom de &#8220;&lt;a href=&quot;http://www.etonline.com/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Entertainment Tonight&lt;/a&gt;&#8221;.&lt;/i&gt; &#187; Le progressisme, outre qu'il est toujours sous le coup de la m&#233;chante gueule de bois des lendemains qui d&#233;chantent, doit ses plus grandes victoires historiques aux Lumi&#232;res et &#224; l'empirisme : &#171; &lt;i&gt;C'est l'empirisme qui a bris&#233; le monopole de l'Eglise sur l'interpr&#233;tation du monde, jetant &#224; bas son pouvoir &#224; la fois spirituel et temporel. De m&#234;me, l'id&#233;al des Lumi&#232;res de l'homme comme cr&#233;ature raisonnante, raisonnable, a sap&#233; les hi&#233;rarchies du f&#233;odalisme et les bases du droit divin.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sauf, ajoute Duncombe, que c'est &lt;i&gt;de l'histoire&lt;/i&gt;, pr&#233;cis&#233;ment : &#171; &lt;i&gt;Le monde d'aujourd'hui est satur&#233; de syst&#232;mes m&#233;diatiques et abreuv&#233; d'images publicitaires ; le discours politique est mis en forme par des experts en relations publiques, et le &lt;/i&gt;people&lt;i&gt; est consid&#233;r&#233; comme de l'information.&lt;/i&gt; (...)&lt;i&gt; Mais, confront&#233;s &#224; ce nouveau monde, les progressistes continuent imperturbablement de jouer une partition devenue obsol&#232;te.&lt;/i&gt; &#187; Nous fustigeons cette d&#233;cadence en nous enorgueillissant de notre sup&#233;riorit&#233;, et, pendant ce temps, la caravane du spectacle passe. Duncombe rappelle ce que pr&#233;conisait, comme beaucoup d'autres, le critique Neal Postman : &#171; &lt;i&gt;Nous devons cultiver nos d&#233;fenses contre les s&#233;ductions de l'&#233;loquence.&lt;/i&gt; &#187; Or, constate-t-il, plus d'un quart de si&#232;cle de critique et de d&#233;construction avis&#233;e des m&#233;dias et de la publicit&#233; n'a en rien diminu&#233; leur empire : il a simplement amen&#233; les publicitaires &#224; multiplier les recours aux clins d'&#339;il et au second degr&#233; pour mieux les d&#233;jouer, et ainsi maintenir leur complicit&#233; avec le consommateur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Certes, le bannissement des &#233;motions du champ de la politique &#171; noble &#187; ne date pas d'hier : faisant &#233;cho aux interrogations de Michel Le Bris, que le militantisme avait d&#233;tourn&#233; de la musique et de la litt&#233;rature, Duncombe rappelle qu'Aristote, d&#233;j&#224;, proscrivait la musique, jug&#233;e dangereuse parce qu'elle &#171; &lt;i&gt;parlait au c&#339;ur et au corps, et non &#224; l'entendement&lt;/i&gt; &#187;. Mais il serait temps, dit-il, de revoir ce pr&#233;jug&#233; : &#171; &lt;i&gt;L'irrationnel et l'&#233;motionnel ne sont pas en eux-m&#234;mes des aspects n&#233;gatifs de la politique. Ils ne sont pas quelque chose qui doit &#234;tre prohib&#233;, ni m&#234;me civilis&#233; ; ils peuvent &#234;tre nobles et bons. Ils sont, en tout cas, des &#233;l&#233;ments auxquels il est incontournable de s'adresser si l'on nourrit l'espoir d'exercer le pouvoir politique.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; L'aspiration au plaisir,
&lt;br /&gt;&#224; l'aventure,
&lt;br /&gt;aux belles histoires,
&lt;br /&gt;a si longtemps &#233;t&#233; laiss&#233;e
&lt;br /&gt;aux bons soins du diable
&lt;br /&gt;que la plupart des gens pensent
&lt;br /&gt;que c'est lui qui inspire la demande :
&lt;br /&gt;ils se trompent &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Assur&#233;ment, effectuer ce saut culturel dans le vide n'est pas sans risques ; mais les progressistes sont au pied du mur : &#171; &lt;i&gt;S'en tenir au confort du connu nous offre la possibilit&#233; d'un voyage serein ; sauf que ce voyage ne m&#232;ne nulle part. La rationalit&#233; et la raison qui autrefois nous ont lib&#233;r&#233;s de l'autorit&#233; font aujourd'hui de nous des l&#226;ches, &#233;tudiant minutieusement la r&#233;alit&#233; au lieu de la changer.&lt;/i&gt; &#187; D'ailleurs, remarque-t-il, parmi les d&#233;g&#226;ts caus&#233;s par cette paralysie, il y a d&#233;j&#224; le fait qu'&#224; force de ne pas vouloir se salir les mains avec les repr&#233;sentations, les progressistes ont &#171; &lt;i&gt;laiss&#233; l'ennemi les d&#233;finir&lt;/i&gt; &#187; : d&#233;sormais, c'est une affaire entendue, &#171; &lt;i&gt;les lib&#233;raux &lt;/i&gt;[au sens am&#233;ricain du terme]&lt;i&gt; sont pusillanimes, faibles et &#233;litistes ; les gauchistes sont des cingl&#233;s dangereux ; tous sont d&#233;connect&#233;s de la majorit&#233; de leurs concitoyens&lt;/i&gt; &#187;. Il devient urgent de &#171; &lt;i&gt;faire la paix avec les repr&#233;sentations&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Duncombe cite Walter Lippmann : &#171; &lt;i&gt;L'aspiration au plaisir, &#224; l'aventure, aux belles histoires, a si longtemps &#233;t&#233; laiss&#233;e aux bons soins du diable que la plupart des gens pensent que c'est lui qui inspire la demande : ils se trompent.&lt;/i&gt; &#187; Il s'agit d'admettre que la culture de masse ou commerciale &#171; &lt;i&gt;parle &#224; quelque chose de r&#233;el et de profond en nous&lt;/i&gt; &#187;. Se voiler la face revient &#224; s'adresser non pas aux gens tels qu'ils sont (&#171; &lt;i&gt;&#233;motionnels, passionn&#233;s, bon public&lt;/i&gt; &#187;), mais tels qu'on souhaiterait qu'ils soient selon un mod&#232;le id&#233;al : &#171; &lt;i&gt;sobres, raisonnables, moraux&lt;/i&gt; &#187;. C'est l&#224; exactement ce que Michel Le Bris reprochait aux intellectuels &#171; &lt;i&gt;effar&#233;s par le retour du spirituel&lt;/i&gt; &#187; : r&#234;ver &#171; &lt;i&gt;de dissidents propres et nets, lav&#233;s de leurs superstitions superflues, rationalis&#233;s enfin&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;S'accrocher &#224; un tel mod&#232;le implique d'ailleurs aussi une bonne dose d'autocensure. Duncombe cite Lippmann, encore : &#171; &lt;i&gt;Au lieu de nier nos pulsions, nous devons les canaliser autrement.&lt;/i&gt; &#187; Il s'agit d'apprendre &#224; &#233;laborer une politique &#171; &lt;i&gt;enracin&#233;e dans nos propres passions&lt;/i&gt; &#187;. &#171; &lt;i&gt;Ce n'est pas notre boulot de condamner les fantasmes et les d&#233;sirs populaires&lt;/i&gt;, ass&#232;ne-t-il. &lt;i&gt;Notre boulot, c'est de leur accorder toute notre attention, d'apprendre d'eux, et peut-&#234;tre m&#234;me - Dieu nous garde ! - d'en jouir nous-m&#234;mes. Ensuite, les caramboler, et les emmener ailleurs.&lt;/i&gt; &#187; Un programme qu'il s'applique d'abord &#224; lui-m&#234;me, en analysant par exemple les ressorts profonds du plaisir qu'il prend &#224; jouer &#224; &lt;i&gt;Grand Theft Auto&lt;/i&gt;, un jeu tr&#232;s populaire et particuli&#232;rement violent. Il interroge aussi ce qui est &#224; l'&#339;uvre dans notre fascination pour la vie des c&#233;l&#233;brit&#233;s : &#171; &lt;i&gt;Qu'ont donc les c&#233;l&#233;brit&#233;s que nous n'avons pas ? La richesse, les loisirs, la beaut&#233;. Traduit en termes d'acc&#232;s, et non d'exc&#232;s, cela donne du pain b&#233;nit pour les progressistes : de meilleurs salaires, des semaines de travail plus courtes, des vacances r&#233;glementaires, et des soins m&#233;dicaux et dentaires universels.&lt;/i&gt; &#187; Culott&#233;, mais pas idiot...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La publicit&#233; a su r&#233;cup&#233;rer
&lt;br /&gt;les r&#234;ves de transformation
&lt;br /&gt;que la politique ne savait plus nourrir&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Entre le &#171; &lt;i&gt;rejet arrogant&lt;/i&gt; &#187; de la culture commerciale et son &#171; &lt;i&gt;acceptation d&#233;magogique&lt;/i&gt; &#187;, Duncombe propose donc d'ouvrir une troisi&#232;me voie. La partie la plus frappante de son livre est peut-&#234;tre celle o&#249; il analyse le discours publicitaire. A sa mani&#232;re, fait-il remarquer, la publicit&#233; a fonctionn&#233; comme un &#171; &lt;i&gt;inestimable bureau de propagande pour les id&#233;aux progressistes, en maintenant vivante la flamme de l'espoir&lt;/i&gt; &#187; : apr&#232;s tout, ce que vend le moindre spot, n'est-ce pas le &#171; &lt;i&gt;r&#234;ve d'une vie meilleure&lt;/i&gt; &#187; ? La publicit&#233; a su r&#233;cup&#233;rer les &#171; &lt;i&gt;r&#234;ves de transformation&lt;/i&gt; &#187; que la politique ne savait plus nourrir ; sachant &#224; merveille &#171; &lt;i&gt;parler au d&#233;sir, pas &#224; la raison&lt;/i&gt; &#187;, elle marche parce qu'elle est &#171; &lt;i&gt;une fausse promesse, mais une promesse tout de m&#234;me&lt;/i&gt; &#187;. La t&#226;che des progressistes, c'est donc de &#171; &lt;i&gt;lib&#233;rer les fantasmes pi&#233;g&#233;s par la publicit&#233;&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour l'illustrer, Duncombe prend l'exemple d'un spot pour un fast-food. On y voit un p&#232;re qui, revenant du travail, passe prendre sa petite fille &#224; son domicile, l'emm&#232;ne manger un hamburger, puis se prom&#232;ne avec elle au zoo. A condition d'en expurger la partie &#171; hamburger &#187;, affirme-t-il avec aplomb (en &#233;vacuant tout de m&#234;me un peu vite l'esth&#233;tique probl&#233;matique de ce genre de clips...), ce film ferait &#171; &lt;i&gt;une excellente publicit&#233; pour un agenda progressiste&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;Comment un hamburger pourrait-il me donner des apr&#232;s-midi libres, du temps avec mes enfants, ou faire briller le soleil sur des espaces publics gratuits et bien entretenus ? C'est simple : il ne le peut pas. En revanche, il est tr&#232;s facile de faire le lien entre l'utopie McDo et une politique progressiste : une l&#233;gislation qui offre des semaines de travail plus courtes, davantage de cong&#233;s - et, au passage, moins de ch&#244;mage ; des cong&#233;s parentaux g&#233;n&#233;reux qui favorisent l'&#233;quilibre des r&#244;les paternel et maternel ; des politiques publiques qui financent largement les mus&#233;es, les parcs et les zoos...&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Apprendre le langage des associations&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un p&#232;re, une fille + McDonald's = nirvana familial &#187; : l'absurdit&#233; d'une telle &#233;quation n'&#233;chappe &#224; personne. Comment expliquer, alors, l'impact de la publicit&#233; ? Par le fait, r&#233;pond Duncombe, qu'elle ne repose pas sur des &#233;quations, ni sur une logique lin&#233;aire, mais sur des &lt;i&gt;associations&lt;/i&gt;, et se contente de juxtaposer des images : vous ne pouvez pas &#234;tre accus&#233; de mensonge quand vous n'affirmez rien. Consubstantiel &#224; l'&#232;re de l'image, le langage des associations, dit-il, est devenu incontournable. Et il remarque que les conservateurs ne se privent pas d'y avoir recours : en r&#233;p&#233;tant constamment, dans une seule et m&#234;me phrase, les mots &#171; Irak &#187; et &#171; terrorisme &#187;, ou &#171; Saddam Hussein &#187; et &#171; Al-Qaeda &#187;, le pr&#233;sident Bush a ainsi r&#233;ussi &#224; inculquer &#224; une majorit&#233; d'Am&#233;ricains la certitude que le pr&#233;sident irakien &#233;tait responsable des attentats du 11 septembre. En revanche, quand son gouvernement a voulu utiliser la logique lin&#233;aire - la calamiteuse pr&#233;sentation de Colin Powell aux Nations unies -, la fausset&#233; du proc&#233;d&#233; a saut&#233; aux yeux de tous. Comment se fait-il, interroge Duncombe, que les seuls &#224; s'interdire le langage des associations, les progressistes, soient aussi les seuls qui seraient en mesure de proposer des associations honn&#234;tes et pertinentes ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Duncombe affronte aussi la question de l'individu. La gauche, et c'est tout &#224; son honneur, dit-il, croit &#224; la communaut&#233;, &#224; la soci&#233;t&#233;. Mais cela l'affaiblit aussi en l'amenant &#224; s'adresser trop souvent &#224; des entit&#233;s abstraites plut&#244;t qu'&#224; des personnes, ainsi qu'&#224; n&#233;gliger ou &#224; disqualifier les d&#233;sirs de distinction ou de quant-&#224;-soi, per&#231;us comme d'impardonnables trahisons. Dans le succ&#232;s du &lt;i&gt;people&lt;/i&gt;, Duncombe voit aussi un besoin de reconnaissance, une aspiration &#224; la visibilit&#233;. Et il d&#233;plore que la gauche, trop souvent, ne sache faire appel qu'aux valeurs de sacrifice, n&#233;gligeant la qualit&#233; du quotidien, des moyens, pour se focaliser sur les fins (&#171; &lt;i&gt;Le probl&#232;me avec le socialisme&lt;/i&gt;, disait Oscar Wilde, &lt;i&gt;c'est que &#231;a occupe trop de soir&#233;es&lt;/i&gt; &#187;).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est aussi cela qui sourd, d'ailleurs, dans la r&#233;plique fielleuse de l'&#171; Institut de d&#233;mobilisation &#187; au manifeste d'Etonnants Voyageurs : Michel Le Bris y est pr&#233;sent&#233; comme un de ces ren&#233;gats qui ont d&#233;laiss&#233; l'engagement politique pour lui pr&#233;f&#233;rer leur nombril (&#171; &lt;i&gt;Il y a l'engagement politique d'un c&#244;t&#233;, et il y a les irr&#233;pressibles &#8220;puissances d'incandescence&#8221; d'une petite carri&#232;re &#224; soi de l'autre&lt;/i&gt; &#187;) ; sauf que c'est ce retour &#224; soi, et lui seul, qui lui a permis de produire, comme auteur et comme &#233;diteur, des livres auxquels certains ont la faiblesse de trouver un int&#233;r&#234;t... (Alors que la rh&#233;torique robotique, dogmatique et pr&#233;visible du texte qui le brocarde donnerait plut&#244;t envie de se flinguer.)&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Si les hommes peuvent
&lt;br /&gt;mourir pour des id&#233;es, &lt;br /&gt;c'est qu'ils en vivent,
&lt;br /&gt;au sens le plus physique du terme &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais, parmi les raisons qui poussent les progressistes &#224; se m&#233;fier de l'imaginaire, il y a peut-&#234;tre encore autre chose que l'h&#233;ritage des Lumi&#232;res, sur lequel Duncombe n'insiste pas assez : le poids de la tradition marxiste, qui invite &#224; n'attacher d'importance qu'aux faits, et &#224; minimiser le r&#244;le des id&#233;es - ce qui est assez paradoxal, s'agissant justement d'une th&#233;orie qui, pour le meilleur et pour le pire, a boulevers&#233; la face du monde ! C'est Jacques G&#233;n&#233;reux qui, dans &lt;i&gt;Le socialisme n&#233;omoderne&lt;/i&gt;, fait un sort &#224; ce pr&#233;jug&#233; :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Est-ce l'existence mat&#233;rielle qui d&#233;termine la conscience des hommes, comme l'&#233;crivait Marx, ou l'inverse, comme le sugg&#233;rait l'id&#233;alisme allemand qui &#233;tait la cible de Marx dans &lt;/i&gt;L'Id&#233;ologie allemande&lt;i&gt; ? La r&#233;alit&#233; est que cette question n'a pas de sens, car la conscience est une composante toute aussi mat&#233;rielle de l'existence humaine que les conditions de travail et de production. Non seulement les id&#233;es, les croyances et les mots ont une existence physique pas moins tangible que les biens dits &#8220;mat&#233;riels&#8221;, mais encore l'effet desdits biens sur notre existence d&#233;pend en partie des repr&#233;sentations symboliques que nous leur attachons.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La force des repr&#233;sentations et des discours qui les mettent en sc&#232;ne est &#224; ce point d&#233;montr&#233;e qu'il est insens&#233; de soutenir le mat&#233;rialisme vulgaire au nom duquel certains pr&#233;tendent m&#233;priser l'id&#233;ologie et les &#8220;grands r&#233;cits&#8221; politiques. En r&#233;alit&#233;, si les hommes peuvent mourir pour des id&#233;es, c'est qu'ils en vivent, au sens le plus physique du terme. Et, par voie de cons&#233;quence, quand ils ne peuvent plus mourir pour des id&#233;es, c'est qu'ils sont moins vivants. Un &#8220;citoyen&#8221; qui ne s'int&#233;resserait vraiment plus qu'au &#8220;pouvoir d'achat&#8221; promis par le discours politique ne serait pas loin de l'agonie psychique : le cerveau serait quasi &#233;teint faute d'&#234;tre encore stimul&#233; par le bouillonnement incessant des repr&#233;sentations qui font la vie d'un &#234;tre humain.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Michel Le Bris, dans &lt;i&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, lui fait &#233;cho : &#171; &lt;i&gt;Seules les choses sont mues par des &lt;/i&gt;causes&lt;i&gt; ; les &#234;tres humains, aussi soumis soient-ils &#224; des d&#233;terminismes, n'en sont pas moins mus aussi par des &lt;/i&gt;buts&lt;i&gt;. Sinon, comment et pourquoi se r&#233;volteraient-ils ?&lt;/i&gt; &#187; Stephen Duncombe &#233;galement, lorsqu'il pointe les insuffisances de l'analyse d'&#233;crivains comme Thomas Frank (auteur de &lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/pourquoilespauvresvotentadroite/index.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&lt;i&gt;Pourquoi les pauvres votent &#224; droite&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;) : &#171; &lt;i&gt;Selon eux, si le Parti d&#233;mocrate veut avoir un avenir, il doit adopter des politiques qui b&#233;n&#233;ficient &#224; la majorit&#233; des Am&#233;ricains. Frank a absolument raison. Mais, &#224; moins que les d&#233;mocrates ne d&#233;veloppent des strat&#233;gies pour &#8220;vendre&#8221; ces gains mat&#233;riels, et prennent en compte la nature plus immat&#233;rielle des espoirs et des d&#233;sirs des citoyens, ils continueront d'&#233;chouer.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;G&#233;n&#233;reux, au passage, r&#232;gle son compte &#224; l'antienne selon laquelle &#171; tout &#231;a c'est bien joli, mais les gens veulent du concret &#187; : &#171; &lt;i&gt;D'aucuns pensent peut-&#234;tre que, de nos jours, la &#8220;th&#233;orie&#8221; ne sert plus &#224; grand-chose en politique, parce que les individus se m&#233;fient des id&#233;ologies et attendent surtout des r&#233;sultats concrets. C'est l&#224; une funeste illusion dont s'est toujours gard&#233;e la droite.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;[Celle-ci] a compris la n&#233;cessit&#233; et l'efficacit&#233; politique de l'id&#233;ologie, au point de la dissimuler sous les apparences du bon sens, car on supporte mieux la piq&#251;re quand on nous cache la seringue.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Les &#233;lections se gagnent et se perdent encore, et peut-&#234;tre m&#234;me plus qu'avant, sur le &lt;/i&gt;discours&lt;i&gt; des politiques, sur l'histoire qu'ils racontent au pays.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A Duncombe le mot de la fin : &#171; &lt;i&gt;Embrasser nos r&#234;ves ne signifie pas que nous devions fermer nos yeux, et nos esprits, sur la r&#233;alit&#233;. Les progressistes peuvent, et doivent, faire les deux : &#233;tudier avec s&#233;rieux ET r&#234;ver avec intensit&#233;. En r&#233;sum&#233;, il nous faut devenir un parti de r&#234;veurs conscients&lt;/i&gt; &#187; - et apprendre enfin &#224; &#171; &lt;i&gt;entrem&#234;ler le r&#233;el et le fantastique, le lourd et le l&#233;ger, le politique et le personnel, de la m&#234;me mani&#232;re qu'ils sont entrem&#234;l&#233;s dans le c&#339;ur des gens, dans leur esprit et dans leur vie&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Merci &#224; &lt;strong&gt;Amazir Zali&lt;/strong&gt; pour le titre :-)&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;(&lt;a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;) Michel Le Bris, &lt;i&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;, Grasset, collection &#171; Figures &#187;, Paris, 1981.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;) Cit&#233; dans son autobiographie, &lt;i&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, Grasset, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;) Flammarion, Paris, 2002.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh4' id='nb4' class='spip_note' title='Notes 4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;) Skira, Gen&#232;ve, 1981.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh5' id='nb5' class='spip_note' title='Notes 5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;) &lt;i&gt;Le D&#233;fi romantique, op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh6' id='nb6' class='spip_note' title='Notes 6' rev='footnote'&gt;6&lt;/a&gt;) Michel Le Bris, &lt;i&gt;Le paradis perdu, op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh7' id='nb7' class='spip_note' title='Notes 7' rev='footnote'&gt;7&lt;/a&gt;) Henry Corbin, &lt;i&gt;L'imagination cr&#233;atrice dans le soufisme d'Ibn Arabi&lt;/i&gt;, Entrelacs, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh8' id='nb8' class='spip_note' title='Notes 8' rev='footnote'&gt;8&lt;/a&gt;) Michel Le Bris, &lt;i&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;, op. cit.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh9' id='nb9' class='spip_note' title='Notes 9' rev='footnote'&gt;9&lt;/a&gt;) Alan W. Watts, &lt;i&gt;Eloge de l'ins&#233;curit&#233;&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Benjamin Gu&#233;rif, Payot, 2003 [1951].&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh10' id='nb10' class='spip_note' title='Notes 10' rev='footnote'&gt;10&lt;/a&gt;) Daniel Lindenberg, &lt;i&gt;Le proc&#232;s des Lumi&#232;res&lt;/i&gt;, Seuil, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh11' id='nb11' class='spip_note' title='Notes 11' rev='footnote'&gt;11&lt;/a&gt;) Lire, dans &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; de &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2009/09/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;septembre 2009&lt;/a&gt;, &#171; Le ciel nous pr&#233;serve des optimistes &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh12' id='nb12' class='spip_note' title='Notes 12' rev='footnote'&gt;12&lt;/a&gt;) Jacques G&#233;n&#233;reux, &lt;i&gt;Le socialisme n&#233;omoderne ou l'avenir de la libert&#233;&lt;/i&gt;, Seuil, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh13' id='nb13' class='spip_note' title='Notes 13' rev='footnote'&gt;13&lt;/a&gt;) Stephen Duncombe, &lt;i&gt;Dream - Re-imagining progressive politics in an age of fantasy&lt;/i&gt;, The New Press, New York, 2007. Merci &#224; Mathieu O'Neil pour le conseil de lecture.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Michel Le Bris&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;, Grasset, collection &#171; Figures &#187;, Paris, 1981 ; &lt;i&gt;Le D&#233;fi romantique&lt;/i&gt;, Flammarion, Paris, 2002 ; &lt;i&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, autobiographie, Grasset, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques G&#233;n&#233;reux&lt;/strong&gt;, &lt;a href=&quot;http://neomoderne.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&lt;i&gt;Le socialisme n&#233;omoderne ou l'avenir de la libert&#233;&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, Seuil, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Stephen Duncombe&lt;/strong&gt;, &lt;a href=&quot;http://www.dreampolitik.com/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&lt;i&gt;Dream - Re-imagining progressive politics in an age of fantasy&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, The New Press, New York, 2007.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Construire l'ennemi</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article321.html</link>
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		<dc:date>2009-01-01T21:34:13Z</dc:date>
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		<dc:subject>Isra&#235;l / Palestine</dc:subject>

		<description>Qu'elle &#233;tait na&#239;ve, d&#233;cid&#233;ment, cette id&#233;e selon laquelle, avec l'expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l'opinion internationale, aussit&#244;t alert&#233;e, r&#233;agisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce r&#233;tr&#233;cissement spectaculaire de la plan&#232;te, il suffisait d'intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements isra&#233;liens sur Gaza en offrent la d&#233;monstration la plus (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique6.html" rel="directory"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot16.html" rel="tag"&gt;Isra&#235;l / Palestine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Qu'elle &#233;tait na&#239;ve, d&#233;cid&#233;ment, cette id&#233;e selon laquelle, avec l'expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l'opinion internationale, aussit&#244;t alert&#233;e, r&#233;agisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce r&#233;tr&#233;cissement spectaculaire de la plan&#232;te, il suffisait d'intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements isra&#233;liens sur Gaza en offrent la d&#233;monstration la plus achev&#233;e. Vous croyez voir une population prise au pi&#232;ge, priv&#233;e de tout par un blocus inhumain, se faire massacrer par un Etat qui, soutenu par la premi&#232;re puissance mondiale et assur&#233;, quels que soient ses forfaits, de ne jamais &#234;tre inqui&#233;t&#233;, occupe ill&#233;galement des territoires et opprime un peuple depuis quarante ans, en violant sans cesse ses engagements ? Abracadabra ! Mais non : vous voyez un pauvre petit Etat merveilleusement d&#233;mocratique se d&#233;fendre contre les m&#233;chants islamistes qui veulent sa perte.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Qu'elle &#233;tait na&#239;ve, d&#233;cid&#233;ment, cette id&#233;e selon laquelle, avec l'expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l'opinion internationale, aussit&#244;t alert&#233;e, r&#233;agisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce r&#233;tr&#233;cissement spectaculaire de la plan&#232;te, il suffisait d'intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements isra&#233;liens sur Gaza en offrent la d&#233;monstration la plus achev&#233;e. Vous croyez voir une population prise au pi&#232;ge, priv&#233;e de tout par un blocus inhumain, se faire massacrer par un Etat qui, soutenu par la premi&#232;re puissance mondiale et assur&#233;, quels que soient ses forfaits, de ne jamais &#234;tre inqui&#233;t&#233;, occupe ill&#233;galement des territoires et opprime un peuple depuis quarante ans, en violant sans cesse ses engagements ? Abracadabra ! Mais non : vous voyez un pauvre petit Etat merveilleusement d&#233;mocratique se d&#233;fendre contre les m&#233;chants islamistes qui veulent sa perte. Et le pauvre petit Etat est vraiment d&#233;sol&#233; de devoir au passage r&#233;duire en charpie quelques gamins - les seuls Palestiniens que l'on daigne consid&#233;rer comme &#171; innocents &#187;, ce sont les enfants ; et encore... - pour parvenir &#224; atteindre les fourbes activistes m&#233;ritant mille fois la mort qui se cachent l&#226;chement parmi eux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; A partir du moment o&#249; l'autre est l'ennemi, il n'y a plus de probl&#232;me. &#187; On avait d&#233;j&#224; eu l'occasion de citer &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article219.html&quot; class='spip_in'&gt;ici&lt;/a&gt; cette phrase par laquelle, dans le roman de St&#233;phanie Benson &lt;i&gt;Cavalier seul&lt;/i&gt;, un personnage explique comment on peut justifier les pires crimes. Croit-on vraiment qu'un seul massacre ait pu se commettre sans que ses auteurs se persuadent et persuadent les autres qu'ils y &#233;taient oblig&#233;s par le danger que repr&#233;sentaient leurs victimes ? Dans son livre &lt;i&gt;La peur des barbares&lt;/i&gt; (Robert Laffont, 2008), Tzvetan Todorov rappelle : &#171; Quand on demande aux policiers et aux militaires sud-africains pourquoi, au temps de l'apartheid, ils ont tu&#233; ou inflig&#233; des souffrances indicibles, ils r&#233;pondent : pour nous prot&#233;ger de la menace que les Noirs (et les communistes) faisaient peser sur notre communaut&#233;. &quot;Nous n'avons pris aucun plaisir &#224; faire cela, nous n'en avions aucune envie, mais il fallait les emp&#234;cher de tuer des femmes et des enfants innocents (&lt;a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Phrase cit&#233;e par Desmond Tutu dans son livre Il n'y a pas (...)' id='nh1'&gt;1&lt;/a&gt;).&quot; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Transformer le faible en fort
&lt;br /&gt;et le fort en faible&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, le sort fait aujourd'hui aux Gazaouis a &#233;t&#233; permis par une longue et obstin&#233;e construction de l'ennemi. Depuis le mensonge fondateur d'Ehud Barak sur la pr&#233;tendue &#171; offre g&#233;n&#233;reuse &#187; qu'il aurait faite en 2000 &#224; Camp David, et que les Palestiniens auraient refus&#233;e, les politiciens et les communicants isra&#233;liens s'y emploient avec z&#232;le ; et, ces jours-ci, ils intensifient leurs efforts (lire par exemple &#171; &lt;a href=&quot;http://www.lefigaro.fr/international/2008/12/31/01003-20081231ARTFIG00361-internet-l-autre-zone-de-guerre-d-israel-.php&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Internet, l'autre zone de guerre d'Isra&#235;l&lt;/a&gt; &#187;, &lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt;, 31 d&#233;cembre 2008). Mais le 11 septembre 2001, en poussant l'Occident &#224; la frilosit&#233; gr&#233;gaire et au repli identitaire, leur a offert un terrain favorable en leur permettant de jouer sur la n&#233;cessaire solidarit&#233; des &#171; civilis&#233;s &#187; face aux &#171; barbares &#187; (&lt;a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Tzipi Livni, lors de sa visite officielle en France : &#171; Isra&#235;l se trouve (...)' id='nh2'&gt;2&lt;/a&gt;) : innocence inconditionnelle pour les premiers, culpabilit&#233; tout aussi inconditionnelle pour les seconds. Dans son &lt;a href=&quot;http://www.liberation.fr/monde/0101308205-victimes&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&#233;ditorial&lt;/a&gt; de &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt; du 29 d&#233;cembre, Laurent Joffrin met ing&#233;nument en garde Isra&#235;l contre le risque de perdre sa &#171; sup&#233;riorit&#233; morale &#187; : en effet, on fr&#233;mit &#224; cette hypoth&#232;se. Quant &#224; Gilad Shalit, il n'est pas le soldat d'une arm&#233;e d'occupation captur&#233; par l'ennemi, ce qui fait quand m&#234;me partie des risques du m&#233;tier, mais un &#171; otage &#187; (&lt;a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Lire aussi, dans Le Monde diplomatique de janvier 2009, &#171; La m&#233;moire (...)' id='nh3'&gt;3&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La focalisation hypnotique, obsessionnelle, sur l'&#171; int&#233;grisme musulman &#187;, relay&#233;e avec z&#232;le par d'innombrables &#233;ditorialistes et t&#226;cherons m&#233;diatiques, tous ces &#171; &lt;a href=&quot;http://valestderetour.wordpress.com/2008/10/28/reviens-voltaire-y-a-du-pudding-pour-le-dessert/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;meilleurs sp&#233;cialistes de l'islam de tout leur immeuble&lt;/a&gt; &#187; qui, conform&#233;ment au d&#233;sormais bien connu &#171; th&#233;or&#232;me de Finkielkraut &#187; (moins tu en sais sur le sujet dont tu causes, plus on t'&#233;coute), y ont trouv&#233; un fonds de commerce providentiel et l'occasion d'une gloire facile, est parvenue &#224; persuader l'opinion occidentale que celui-ci repr&#233;sentait aujourd'hui le plus grand danger mena&#231;ant le monde. &#171; Pour ma part, je soutiens Isra&#235;l et les Etats-Unis. La menace islamiste est, &#224; mes yeux, beaucoup plus terrifiante &#187;, &#226;nonne ainsi un intervenant &lt;a href=&quot;http://blog.mondediplo.net/2008-12-28-Gaza-choc-et-effroi#forum&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;sur un forum&lt;/a&gt; - les forums constituant un t&#233;moignage accablant de l'ampleur et de la r&#233;ussite du lavage de cerveau. Bassiner jour apr&#232;s jour des citoyens occidentaux d&#233;sorient&#233;s par l'&#233;volution du monde et peu s&#251;rs d'eux-m&#234;mes avec la &#171; menace islamiste &#187; a eu pour effet de faire dispara&#238;tre tout le reste, et en particulier de gommer comme par magie tout rapport de forces objectif. Le r&#233;sultat, c'est qu'un type qui insulte une femme voil&#233;e dans le m&#233;tro parisien n'a pas l'impression de s'en prendre &#224; plus faible que lui, mais de poser un acte de r&#233;sistance h&#233;ro&#239;que (&#171; M'agresser est quasiment v&#233;cu par l'agresseur comme de la l&#233;gitime d&#233;fense &#187;, observe Malika Latr&#232;che dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article318.html&quot; class='spip_in'&gt;Les filles voil&#233;es parlent&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;). Et qu'Isra&#235;l passe non pas pour l'agresseur, mais pour la victime : &#171; Les Isra&#233;liens ont toute ma sympathie dans cette &#233;preuve &#187;, lit-on sur les &lt;a href=&quot;http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/20081227.OBS7345/lsreactions00e5.html?l=7&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;forums&lt;/a&gt; du &lt;i&gt;Nouvel Observateur&lt;/i&gt;, alors que les Gazaouis pataugent dans le sang et les gravats.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Massacrer les Palestiniens
&lt;br /&gt;pour lib&#233;rer leurs femmes&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le matraquage sur l'&#171; islamisme &#187; a &#233;t&#233; si efficace que l'occupation isra&#233;lienne, qui constitue pourtant la donn&#233;e premi&#232;re de la situation au Proche-Orient, a tout simplement disparu des radars. Au mieux, quand on reste un peu sensible au malheur palestinien, on fait comme s'il &#233;tait sym&#233;trique au malheur isra&#233;lien - toujours cette &#171; fausse sym&#233;trie &#187; que pointaient Denis Sieffert et Joss Dray dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article95.html&quot; class='spip_in'&gt;La guerre isra&#233;lienne de l'information&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;. Si d'aventure l'opinion occidentale est quand m&#234;me prise d'un doute passager, &#171; euh, vous &#234;tes s&#251;rs que vous n'y allez pas un peu fort, l&#224;, quand m&#234;me ? &#187;, elle est aussit&#244;t invit&#233;e &#224; se rappeler que, de toute fa&#231;on, ces gens-l&#224; ne sont que des b&#234;tes malfaisantes qui d&#233;testent les juifs par pure m&#233;chancet&#233; d'&#226;me (eh bien oui, pour quelle autre raison cela pourrait-il bien &#234;tre ?) et qui oppriment leurs femmes - on esp&#232;re que les femmes palestiniennes seront au moins reconnaissantes &#224; Isra&#235;l de les d&#233;barrasser de tels monstres en tuant leurs maris, leurs p&#232;res, leurs fr&#232;res, leurs fils. Faut-il en d&#233;duire que le machisme m&#233;rite la peine de mort ? Dans ce cas, sugg&#233;rons que la sanction soit aussi appliqu&#233;e en Occident : je sens qu'on va rigoler. Oh, mais pardon, bien s&#251;r, j'oubliais : il n'y a pas de machos en Occident, &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2008-12-24-Halde&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;o&#249; r&#232;gne une &#233;galit&#233; parfaite&lt;/a&gt; entre les sexes. Et il n'y a pas d'antis&#233;mitisme non plus. Six millions de morts, c'&#233;tait avant le d&#233;luge, d'ailleurs nos grands-parents &#233;taient tous r&#233;sistants, et de plus ces salauds d'Arabes &#233;taient pronazis, ce qui prouve quand m&#234;me leur malfaisance fonci&#232;re. Avoir &#233;t&#233; pronazi, c'est vachement plus grave que d'avoir &#233;t&#233; nazi ou collabo, non ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette analyse faisant de l'int&#233;grisme musulman le plus grand p&#233;ril mena&#231;ant la plan&#232;te est parfois pos&#233;e au d&#233;triment du plus &#233;l&#233;mentaire bon sens, comme le montrait par exemple en 2004 Sadri Khiari dans sa &lt;a href=&quot;http://lmsi.net/article.php3?id_article=210&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;lecture&lt;/a&gt; du livre de Caroline Fourest et Fiammetta Venner &lt;i&gt;Tirs crois&#233;s&lt;/i&gt;. Il relevait la contradiction entre le tableau que peignaient les auteures de la puissance respective des diff&#233;rents int&#233;grismes monoth&#233;istes et les conclusions qu'elles en tiraient, &#224; savoir que l'islamisme &#233;tait le plus redoutable : &#171; Malgr&#233; ses bombes humaines, son argent sale, ses foules arabo-musulmanes fanatis&#233;es et impuissantes, l'islamisme semble bien inoffensif par rapport &#224; la puissance des int&#233;grismes chr&#233;tien et juifs, du moins tels qu'elles nous les pr&#233;sentent, influen&#231;ant la politique des Etats les plus puissants du monde. Or, c'est &#224; l'id&#233;e inverse qu'elles aboutissent : &quot;A c&#244;t&#233; de l'int&#233;grisme musulman, les int&#233;grismes juifs et chr&#233;tien donnent l'impression de ph&#233;nom&#232;nes marginaux plut&#244;t folkloriques, en tous cas sans cons&#233;quences.&quot; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Isra&#235;l fera la paix... &lt;br /&gt;&#171; quand les Palestiniens
&lt;br /&gt;seront finlandais &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais surtout, cette focalisation sur l'&#171; islamisme &#187; est d&#233;sastreuse parce qu'elle s'en prend &#224; un ph&#233;nom&#232;ne de nature essentiellement r&#233;active et d&#233;fensive, qu'elle ne fait qu'alimenter encore davantage. La prise de pouvoir du Hamas est pr&#233;sent&#233;e comme une preuve de l'arri&#233;ration et du caract&#232;re belliqueux des Palestiniens, alors qu'elle r&#233;sulte de l'exasp&#233;ration d'une population qui a vu l'occupant poursuivre inexorablement sa politique de terreur et de spoliation. &#171; On nettoie, et ensuite, peut-&#234;tre qu'on verra enfin &#233;merger un partenaire palestinien raisonnable &#187;, disent en substance les autorit&#233;s isra&#233;liennes aujourd'hui - comme si elles ne s'&#233;taient pas acharn&#233;es auparavant &#224; discr&#233;diter, &#224; diaboliser, &#224; &#233;radiquer les partenaires raisonnables qu'elles avaient en face d'elles, assi&#233;geant le quartier g&#233;n&#233;ral de Yasser Arafat tandis que les infrastructures du Hamas et du Djihad islamique restaient debout. Selon toute vraisemblance, c'est plut&#244;t les Palestiniens qu'il s'agit de &#171; nettoyer &#187;. &#171; Sharon fera la paix... quand les Palestiniens seront finlandais &#187;, pr&#233;disait &#224; juste titre Charles Enderlin (&lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt;, 20 octobre 2004). C'est tout aussi vrai d'Ehud Olmert. Et cela risque malheureusement d'&#234;tre encore plus vrai de celui ou celle qui lui succ&#233;dera en f&#233;vrier.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comment pourrait-il en &#234;tre autrement ? C'est l'existence m&#234;me des Palestiniens qui g&#234;ne. Dans un texte publi&#233; le 30 d&#233;cembre, &#171; &lt;a href=&quot;http://www.starhawk.org/activism/activism-writings/israel_palestine/on_gaza12-08.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;On Gaza&lt;/a&gt; &#187;, l'activiste altermondialiste am&#233;ricaine Starhawk &#233;crit : &#171; Je suis juive, de naissance et d'&#233;ducation, n&#233;e six ans apr&#232;s la fin de l'Holocauste, &#233;lev&#233;e dans le mythe et l'espoir d'Isra&#235;l. Le mythe dit ceci : &quot;Pendant deux mille ans nous avons err&#233; en exil, nulle part chez nous, pers&#233;cut&#233;s, presque d&#233;truits jusqu'au dernier par les nazis. Mais de toute cette souffrance est sortie au moins une bonne chose : la patrie &#224; laquelle nous sommes revenus, enfin notre propre pays, o&#249; nous pouvons &#234;tre en s&#233;curit&#233;, et fiers, et forts.&quot; C'est une histoire puissante, &#233;mouvante. Elle ne pr&#233;sente qu'un seul d&#233;faut : elle oublie les Palestiniens. Elle &lt;i&gt;doit&lt;/i&gt; les oublier, parce que, si nous devions admettre que notre patrie appartenait &#224; un autre peuple, elle en serait g&#226;ch&#233;e. Le r&#233;sultat est une sorte d'aveuglement psychique d&#232;s qu'il s'agit des Palestiniens. Si vous investissez r&#233;ellement Isra&#235;l comme la patrie des juifs, l'Etat juif, alors, vous ne pouvez pas laisser les Palestiniens avoir une r&#233;alit&#233; &#224; vos yeux. Golda Meir disait : &quot;Les Palestiniens, qui sont-ils ? Ils n'existent pas.&quot; Nous entendons aujourd'hui : &quot;Il n'y a pas de partenaire pour la paix. Il n'y a personne &#224; qui parler.&quot; &#187; Face &#224; cet aveuglement, une seule alternative s'offre &#224; la communaut&#233; internationale, au sein de laquelle les leviers de d&#233;cision sont encore occidentaux : soit obliger les Isra&#233;liens &#224; &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt; les Palestiniens ; soit approuver cet aveuglement - &#171; mais non, bien s&#251;r, vous avez raison, ces gens n'existent pas, mais larguez donc encore quelques bombes pour vous en assurer, si cela peut vous soulager &#187; - et cautionner, voire encourager, un sociocide. Il semble qu'elle ait fait son choix.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Se mettre &#224; la place des domin&#233;s,
&lt;br /&gt;c'est trop fatigant&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce choix a &#233;t&#233; largement facilit&#233; par la r&#233;surgence du m&#233;pris colonial le plus cru - &#233;l&#233;ment que Starhawk n&#233;glige quelque peu. Pouvoir d&#233;cha&#238;ner son inconscient colonial &#224; l'abri du noble combat pour ceux que l'on a autrefois si all&#232;grement g&#233;nocid&#233;s, avouons que c'est quand m&#234;me une formidable aubaine. La propagande pro-isra&#233;lienne compte sur l'impr&#233;gnation persistante des cerveaux par les vieux clich&#233;s coloniaux, qui emp&#234;che toute appr&#233;hension &lt;i&gt;r&#233;elle&lt;/i&gt; du malheur des Palestiniens. Ensevelis sous les repr&#233;sentations racistes, parlant une langue dont les accents ont &#233;t&#233; moqu&#233;s par des g&#233;n&#233;rations de comiques troupiers, ceux-ci inspirent toujours la m&#233;fiance et le soup&#231;on : quand Arafat avait reconnu Isra&#235;l, on &#233;tait persuad&#233; qu'il s'agissait d'une ruse. Leur douleur est toujours suspect&#233;e d'&#234;tre une mise en sc&#232;ne (&lt;a href='#nb4' class='spip_note' rel='footnote' title='PLPL-Le Plan B relevait par exemple, dans Marianne du 10 d&#233;cembre 2001 : &#171; (...)' id='nh4'&gt;4&lt;/a&gt;), une fourberie destin&#233;e &#224; abuser l'Occidental trop na&#239;f (une militante f&#233;ministe, cit&#233;e dans &lt;i&gt;Les filles voil&#233;es parlent&lt;/i&gt;, &#224; une femme voil&#233;e qu'elle vient d'agresser : &#171; Arr&#234;tez avec vos larmes de crocodile &#187;). La propagande pro-isra&#233;lienne parie sur l'impossibilit&#233; d'une identification du p&#233;kin occidental avec les Palestiniens, comme en t&#233;moigne le succ&#232;s de l'argument que l'on voit copi&#233;-coll&#233; &lt;i&gt;ad nauseam&lt;/i&gt; sur tous les forums : &#171; D'accord, mais mettez-vous &#224; la place des malheureux Isra&#233;liens qui vivent sous les tirs de roquettes, quel Etat au monde accepterait cela &#187;, etc. Ce n'est jamais &#224; la place des Palestiniens qu'on est invit&#233; &#224; se mettre. Le fait de vivre sous la &lt;i&gt;menace&lt;/i&gt; d'une mort violente, menace qui se concr&#233;tise rarement, est consid&#233;r&#233; comme plus intol&#233;rable que celui de vivre avec l'omnipr&#233;sence de la mort &lt;i&gt;effective&lt;/i&gt;, qui plus est dans des conditions mat&#233;rielles et morales infernales, et de subir une occupation depuis des d&#233;cennies.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'obsession de l'islamisme et l'effacement du rapport de forces r&#233;el - son inversion, m&#234;me - ont &#233;t&#233; d'autant plus faciles &#224; installer qu'ils permettent de faire l'&#233;conomie de toute identification aux domin&#233;s. Et cela tombe bien, parce que justement, de toute fa&#231;on, en France ou ailleurs, on ne meurt pas d'envie de se mettre &#224; la place des domin&#233;s, d'essayer de comprendre ce qu'ils vivent ou comment ils voient les choses. On laisse d&#233;sormais cet exercice p&#233;nible &#224; ceux qui ont, dit-on, la &#171; haine de soi &#187;. A propos d'Amira Hass, rare journaliste isra&#233;lienne &#224; travailler dans les territoires palestiniens, un intervenant ricane sur un forum : &#171; Plut&#244;t qu'Amira Hass, c'est Amira Selbsthass [&#171; haine de soi &#187; en allemand] qu'elle devrait se nommer ! &#187; L'opinion majoritaire, c'est que les victimes nous emmerdent avec leurs pleurnicheries, qu'elles font un drame de tout - &#224; preuve, les d&#233;nonciations tr&#232;s en vogue de la &#171; &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/CHOLLET/15078&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;victimisation&lt;/a&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette profonde r&#233;ticence, le refus de fournir cet effort d'identification - car cela demande bien un effort -, cet enfermement dans le confort de ses certitudes et de sa position dominante, produisent une sous-estimation permanente des souffrances de l'autre. On reste sans voix, par exemple, en entendant certains, en France, affirmer leur incr&#233;dulit&#233; quant au fait que l'histoire coloniale continuerait de produire des effets dans notre r&#233;alit&#233; pr&#233;sente : &#171; C'&#233;tait il y a longtemps &#187;, arguent-ils... Sous-estimation, aussi, dans tous ces discours qui affirment que l'ancien tiers-monde ne doit sa pi&#232;tre situation qu'&#224; lui-m&#234;me, et non &#224; l'h&#233;ritage colonial. Pire : la possibilit&#233; m&#234;me de l'&lt;i&gt;existence&lt;/i&gt; d'un point de vue sur le monde autre que le point de vue blanc et occidental suscite le scepticisme. C'est peut-&#234;tre bien cela que signifient les accusations de &#171; relativisme culturel &#187;, si fr&#233;quentes ces derni&#232;res ann&#233;es &#224; l'&#233;gard de tous ceux qui d&#233;fendent encore la n&#233;cessit&#233; d'un d&#233;centrage : il n'y a au monde qu'un seul point de vue valide et respectable, c'est le point de vue occidental ; et la seule alternative offerte aux autres est soit de l'embrasser, soit de rester dans les t&#233;n&#232;bres de leur sauvagerie.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Les commentateurs occidentaux,
&lt;br /&gt;qui &#233;voquent les &quot;sanglants attentats-suicides&quot;,
&lt;br /&gt;ne parlent jamais de la &quot;sanglante occupation&quot; &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cette sous-estimation du pr&#233;judice caus&#233; &#224; l'autre, le journaliste n&#233;erlandais Joris Luyendijk la pointait en 2007 dans un article du &lt;i&gt;Monde diplomatique&lt;/i&gt; intitul&#233; &#171; &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/03/LUYENDIJK/14555&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Les mots biais&#233;s du Proche-Orient&lt;/a&gt; &#187; : &#171; Le mot &quot;occupation&quot; peut-il &#234;tre, lui aussi, vide de sens pour les lecteurs et les t&#233;l&#233;spectateurs occidentaux ? Un tel vide expliquerait pourquoi on multiplie les pressions sur l'Autorit&#233; palestinienne pour qu'elle prouve qu'elle &quot;en fait assez contre la violence&quot; alors qu'on ne demande presque jamais aux porte-parole du gouvernement isra&#233;lien s'ils &quot;en font assez contre l'occupation&quot;. Nul doute qu'en Occident le citoyen sait ce qu'est la menace terroriste, ne serait-ce que parce que les responsables politiques le lui rappellent r&#233;guli&#232;rement. Mais qui explique aux publics occidentaux la terreur qui se cache derri&#232;re le mot &quot;occupation&quot; ? Quelle que soit l'ann&#233;e &#224; laquelle on se r&#233;f&#232;re, le nombre de civils palestiniens tu&#233;s en raison de l'occupation isra&#233;lienne est au moins trois fois sup&#233;rieur &#224; celui des civils isra&#233;liens morts &#224; la suite d'attentats. Mais les correspondants et les commentateurs occidentaux, qui &#233;voquent les &quot;sanglants attentats-suicides&quot;, ne parlent jamais de la &quot;sanglante occupation&quot;. &#187; Et pourtant, imaginons un seul instant l'impact qu'aurait, par exemple, l'instauration d'un check-point tenu par des soldats hostiles dans les rues de Paris ou de New York...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Non seulement l'occupation reste une abstraction, mais on sent aussi percer l'id&#233;e qu'apr&#232;s tout, des m&#233;t&#232;ques, semblables &#224; ces colonis&#233;s et &#224; ces immigr&#233;s que l'on tutoie avec m&#233;pris, ne devraient pas &#234;tre aussi chatouilleux sur leur dignit&#233; ou sur les conditions de vie qu'on leur impose. N'est-ce pas leur destin naturel, apr&#232;s tout ? On d&#233;truit leur soci&#233;t&#233; ? Oui, bon, pour ce qu'elle vaut, leur soci&#233;t&#233;... De l&#224; &#224; estimer que leur oppression par un peuple &#171; civilis&#233; &#187; repr&#233;sente pour eux une chance, il n'y a qu'un pas - que Bernard-Henri L&#233;vy, dialoguant en mars 2008 avec l'&#233;crivain arabe isra&#233;lien Sayed Kashua &#224; l'occasion du Salon du livre de Paris, franchissait joyeusement : &#171; Vous ne parleriez pas l'h&#233;breu, et vous ne le parleriez pas si bien et avec tant de gr&#226;ce et de talent, si l'Etat d'Isra&#235;l n'existait pas &#187;, avait-il le culot prodigieux de lui dire (&lt;a href='#nb5' class='spip_note' rel='footnote' title='&#171; L'appel au boycott du Salon du livre est une prise d'otages (...)' id='nh5'&gt;5&lt;/a&gt;)...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Non seulement la majorit&#233; des gens, biberonn&#233;s &#224; la propagande t&#233;l&#233;visuelle, cramponn&#233;s &#224; leurs &#171; principes &#187; comme &#224; des bou&#233;es de sauvetage, ne veulent m&#234;me plus essayer de comprendre ce que vivent et ressentent des non-Blancs ou des non-Occidentaux, ne veulent plus essayer &lt;i&gt;de se mettre &#224; leur place&lt;/i&gt; ne serait-ce qu'un instant, mais ceux qui en ont encore le d&#233;sir deviennent suspects, comme si, ce faisant, ils choisissaient leur camp, ou posaient un acte criminel. D&#233;placer un tant soit peu la perspective revient &#224; trahir sa communaut&#233;, &#224; se ranger du c&#244;t&#233; des barbares, des terroristes. Lorsqu'on a rendu compte, sur ce site, du livre &lt;i&gt;Les filles voil&#233;es parlent&lt;/i&gt;, les quelques mails scandalis&#233;s qu'on a re&#231;us en retour ne disaient pas simplement, comme c'&#233;tait encore le cas en 2003, quand le &#171; d&#233;bat &#187; sur le sujet a &#233;t&#233; lanc&#233; : &#171; Je ne suis pas d'accord avec vous. &#187; Cette fois, ils disaient : &#171; Je suis atterr&#233;, je suis abasourdi, moi qui aimais tant vos livres... &#187; Autrement dit : &#171; Je vous croyais du c&#244;t&#233; de la culture, et vous &#233;tiez du c&#244;t&#233; de la barbarie. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La divergence des points de vue, s'agissant du Proche-Orient, est particuli&#232;rement exacerb&#233;e. D'un c&#244;t&#233;, des Occidentaux, profond&#233;ment marqu&#233;s par le g&#233;nocide des juifs d'Europe, et que le double ressort d'une mauvaise conscience mal plac&#233;e et d'un vieux complexe de sup&#233;riorit&#233; raciste conduit &#224; accorder &#224; Isra&#235;l un ch&#232;que en blanc moral. De l'autre, des pays, des communaut&#233;s, des individus &#233;pars, marqu&#233;s par une tout autre histoire &#8212; ou pas, d'ailleurs &#8212;, qui ne comprennent pas pourquoi c'est aux Palestiniens de payer les crimes commis par des Europ&#233;ens ; qui sentent bien, pour certains d'entre eux, que, &#224; travers l'abandon et l'&#233;crasement de ce peuple, c'est leur vie &#224; eux aussi que l'on insulte, que l'on traite pour rien ; et qui, voyant l'&#233;tau de la propagande se refermer sur eux, perdent peu &#224; peu tout espoir de voir une issue &#224; l'injustice. On leur souhaite de ne pas se laisser d&#233;figurer par la haine, de r&#233;sister &#224; ce que l'on veut faire d'eux. Mais il faut avouer qu'on a vu des ann&#233;es commencer sous des augures moins sinistres.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;(&lt;a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;) Phrase cit&#233;e par Desmond Tutu dans son livre &lt;i&gt;Il n'y a pas d'avenir sans pardon&lt;/i&gt;, Albin Michel, 2000.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;) Tzipi Livni, lors de sa visite officielle en France : &#171; Isra&#235;l se trouve en premi&#232;re ligne du monde libre et est attaqu&#233; car nous repr&#233;sentons les valeurs du monde libre, dont fait partie la France. &#187; (&#171; &lt;a href=&quot;http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/proche_moyenorient/20090102.OBS7981/_livni__la_situation_humanitaire_a_gaza_est_comme_elle_.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Livni : la situation humanitaire &#224; Gaza est &quot;comme elle doit &#234;tre&quot;&lt;/a&gt; &#187;, Nouvelobs.com, 4 janvier 2009.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;) Lire aussi, dans &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; de janvier 2009, &#171; &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/GRESH/16667&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;La m&#233;moire refoul&#233;e de l'Occident&lt;/a&gt; &#187;, par Alain Gresh.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh4' id='nb4' class='spip_note' title='Notes 4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;) &lt;i&gt;PLPL-Le Plan B&lt;/i&gt; relevait par exemple, dans &lt;i&gt;Marianne&lt;/i&gt; du 10 d&#233;cembre 2001 : &#171; La guerre des images est meurtri&#232;re pour Isra&#235;l. Pour des raisons objectives, d'abord : on ne voit pas la bombe qui explose dans un bus, ni le terroriste suicidaire entra&#238;nant les passants dans la mort. La cam&#233;ra arrive avec les ambulances. En revanche, la cam&#233;ra est pr&#233;sente quand Tsahal r&#233;prime une manifestation et quand les enfants palestiniens courent sous les bombes largu&#233;es par les h&#233;licopt&#232;res. A quoi s'ajoute le sens de la mise en sc&#232;ne acquis par les Palestiniens, pass&#233;s ma&#238;tres en l'art des enterrements publics [sic] avec expression de la col&#232;re et de la douleur. &#187; Commentaire : &#171; &lt;i&gt;PLPL&lt;/i&gt; pr&#233;f&#232;re ne pas imaginer la r&#233;action qui e&#251;t accueilli un texte de ce genre o&#249; les parents isra&#233;liens de victimes d'attentats suicides auraient &#233;t&#233; pr&#233;sent&#233;s comme une clique de simulateurs. Et leur &quot;mise en sc&#232;ne&quot; attribu&#233;e &#224; une pr&#233;disposition nationale ou religieuse &#224; la fourberie. &#187; Voir sur le site du &lt;i&gt;Plan B&lt;/i&gt; : &#171; &lt;a href=&quot;http://www.leplanb.org/arsenal/les-sharoniards.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Les Sharoniards&lt;/a&gt; &#187; (f&#233;vrier 2002).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh5' id='nb5' class='spip_note' title='Notes 5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;) &#171; &lt;a href=&quot;http://www.liberation.fr/tribune/010176340-l-appel-au-boycott-du-salon-du-livre-est-une-prise-d-otages&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;L'appel au boycott du Salon du livre est une prise d'otages&lt;/a&gt; &#187;, &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt;, 13 mars 2008.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Struggle for time</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article320.html</link>
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		<dc:date>2008-10-05T10:09:26Z</dc:date>
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		<dc:subject>Travail / Ch&#244;mage</dc:subject>
		<dc:subject>Rationalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>

		<description>Il y a les femmes, dont leur entourage consid&#232;re qu'elles doivent consacrer leur temps &#224; leur famille, et non &#224; elles-m&#234;mes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activit&#233; expose &#224; des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux cat&#233;gories sociales particuli&#232;rement bien plac&#233;es pour observer les difficult&#233;s que l'on &#233;prouve &#224; garder la haute main sur l'usage de son temps. Le (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique6.html" rel="directory"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot8.html" rel="tag"&gt;Travail / Ch&#244;mage&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot10.html" rel="tag"&gt;Rationalisme&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L150xH114/arton320-af814.jpg&quot; width='150' height='114' style='height:114px;width:150px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Il y a les femmes, dont leur entourage consid&#232;re qu'elles doivent consacrer leur temps &#224; leur famille, et non &#224; elles-m&#234;mes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activit&#233; expose &#224; des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux cat&#233;gories sociales particuli&#232;rement bien plac&#233;es pour observer les difficult&#233;s que l'on &#233;prouve &#224; garder la haute main sur l'usage de son temps. Le temps &#224; profusion, &#224; discr&#233;tion, le temps pour soi, celui qui permet de respirer, de divaguer, de s'ancrer profond&#233;ment dans le monde, est un tr&#233;sor rare que l'on doit arracher &#224; un quotidien minut&#233;, satur&#233;. Les penseurs du revenu garanti, l'auteur allemand d'un conte-roman sur les &#171; voleurs de temps &#187;, un &#233;crivain amoureux de l'h&#233;ritage culturel m&#233;diterran&#233;en : tous semblent penser que dans l'attention au temps peut r&#233;sider la cl&#233; d'un changement de paradigme.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;
&lt;span class='spip_document_724 spip_documents'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L410xH309/lang-bff06.jpg' width='410' height='309' alt=&quot;&quot; style='height:309px;width:410px;' /&gt;&lt;/span&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a les femmes, dont leur entourage consid&#232;re qu'elles doivent consacrer leur temps &#224; leur famille, et non &#224; elles-m&#234;mes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activit&#233; expose &#224; des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux cat&#233;gories sociales particuli&#232;rement bien plac&#233;es pour observer les difficult&#233;s que l'on &#233;prouve &#224; garder la haute main sur l'usage de son temps. Le temps &#224; profusion, &#224; discr&#233;tion, le temps pour soi, celui qui permet de respirer, de divaguer, de s'ancrer profond&#233;ment dans le monde, est un tr&#233;sor rare que l'on doit arracher &#224; un quotidien minut&#233;, satur&#233;. Les penseurs du revenu garanti, l'auteur allemand d'un conte-roman sur les &#171; voleurs de temps &#187;, un &#233;crivain amoureux de l'h&#233;ritage culturel m&#233;diterran&#233;en : tous semblent penser que dans l'attention au temps peut r&#233;sider la cl&#233; d'un changement de paradigme. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En 1977, &#224; l'&#226;ge de 40 ans, l'actrice norv&#233;gienne Liv Ullmann, rendue c&#233;l&#232;bre par les films d'Ingmar Bergman - dont elle &#233;tait s&#233;par&#233;e et avec qui elle avait une fille -, publiait un livre de souvenirs : &lt;i&gt;Devenir&lt;/i&gt;. D'une honn&#234;tet&#233; impressionnante, plein d'humour et d'une profonde m&#233;lancolie, il est constitu&#233; de courts chapitres alternant des r&#233;cits de son enfance et de sa vie pr&#233;sente. Elle y raconte notamment combien elle doit lutter pour trouver le temps d'&#233;crire, et pour obtenir que son entourage respecte cette activit&#233; :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Chaque jour, je m'efforce de faire avancer mon livre. Rien de plus difficile que d'&#233;crire &#224; la maison, avec le t&#233;l&#233;phone qui sonne sans arr&#234;t, Linn [&lt;i&gt;sa fille&lt;/i&gt;], ses nurses, les voisins. Si j'&#233;tais un homme, cela serait diff&#233;rent. L'activit&#233; professionnelle d'un homme a droit &#224; beaucoup plus de consid&#233;ration, de m&#234;me que son travail &#224; la maison, sa fatigue, son besoin de concentration.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Essayez de dire &#224; un enfant : &quot;Maman travaille&quot;, alors qu'il voit qu'elle est simplement assise l&#224; en train d'&#233;crire. Expliquez &#224; la nurse - que vous payez bien cher pour qu'elle vous remplace - que ce que vous faites est important, que cela doit &#234;tre termin&#233; pour une date donn&#233;e ; vous la verrez immanquablement partir en hochant la t&#234;te, convaincue que vous n&#233;gligez votre enfant et votre foyer. Ma r&#233;ussite professionnelle et mes tentatives litt&#233;raires ne compensent pas des insuffisances domestiques aussi &#233;videntes que les miennes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_719 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH265/ullmann2-7c586.jpg' width='160' height='265' alt=&quot;&quot; style='height:265px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;Je suis install&#233;e avec ma machine &#224; &#233;crire dans une pi&#232;ce du sous-sol. P&#233;riodiquement, cependant, mes scrupules m'obligent &#224; remonter dans la cuisine. Je prends un caf&#233; avec la bonne, je lis quelque chose &#224; Linn, et je r&#233;ponds poliment au t&#233;l&#233;phone, comme si j'avais tout mon temps.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et pourtant, je bous d'exasp&#233;ration. Qui imaginerait qu'une apparence aussi pacifique puisse cacher tant de rage ? (...)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En prenant le caf&#233; avec une voisine, je cherche &#224; me disculper &#224; tout propos, car je sais qu'elle ne peut pas comprendre pourquoi ce livre est si important pour moi. Terrible &quot;culpabilit&#233; f&#233;minine&quot;. Je n'ose pas mettre de musique quand je suis en bas en train d'&#233;crire, de peur qu'on ne s'imagine l&#224;-haut que je me pr&#233;lasse. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Plut&#244;t paradoxal, tout &#231;a, rel&#232;ve-t-elle, pour quelqu'un qui &#233;crit justement un livre afin de dire &#171; comme il est bon de mener une vie qui vous laisse tant de libert&#233;, tant de possibilit&#233;s : &quot;Je peux me lib&#233;rer &#224; volont&#233;, &#234;tre mon propre cr&#233;ateur et mon propre guide. Ma croissance et mon d&#233;veloppement d&#233;pendent de ce que j'ai choisi ou &#233;limin&#233; dans la vie (&lt;a href='#nb2-1' class='spip_note' rel='footnote' title='Liv Ullmann, Devenir, traduit de l'anglais par Nina Godneff, Stock, (...)' id='nh2-1'&gt;1&lt;/a&gt;).&quot; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Il adorait &#234;tre en sc&#232;ne,
&lt;br /&gt;parce que l&#224; au moins
&lt;br /&gt;aucun appel t&#233;l&#233;phonique
&lt;br /&gt;ne pouvait l'atteindre &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une chambre &#224; soi et 500 livres de rente &#187; : c'&#233;tait les conditions qu'identifiait en 1929 Virginia Woolf, dans une conf&#233;rence c&#233;l&#232;bre (&lt;a href='#nb2-2' class='spip_note' rel='footnote' title='Virginia Woolf, Une chambre &#224; soi, traduit de l'anglais par Clara (...)' id='nh2-2'&gt;2&lt;/a&gt;), pour qu'une femme puisse exercer une activit&#233; litt&#233;raire. Ce qui repr&#233;sente un bon d&#233;but, certes ; mais, les questions mat&#233;rielles r&#233;solues, il faut malheureusement encore compter avec les limitations impos&#233;es par la pression des regards ext&#233;rieurs et la mauvaise conscience.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Liv Ullmann, qui est aussi com&#233;dienne de th&#233;&#226;tre, &#233;voque le musicien et humoriste danois Victor Borge &#171; qui disait qu'il adorait &#234;tre en sc&#232;ne, parce que l&#224; au moins aucun appel t&#233;l&#233;phonique ne pouvait l'atteindre &#187;. Car, si les femmes &#233;prouvent des difficult&#233;s particuli&#232;res &#224; d&#233;fendre leur espace personnel, c'est aussi le cas, par exemple, de tous ceux, quel que soit leur sexe, que leur activit&#233; intellectuelle ou artistique expose publiquement, et qui doivent faire face &#224; des sollicitations en bien plus grand nombre que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient consacrer les maigres heures que comptent leurs journ&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le cin&#233;aste palestinien Elia Suleiman racontait un jour - impossible de retrouver o&#249; - les circonstances de sa premi&#232;re rencontre avec &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article204.html&quot; class='spip_in'&gt;Edward Said&lt;/a&gt;. Souhaitant absolument entrer en relation avec lui, il avait forc&#233; tous les barrages et r&#233;ussi &#224; se faufiler dans son bureau &#224; l'universit&#233; de Columbia. L&#224;, le grand professeur, sans m&#234;me relever les yeux de son travail, lui avait demand&#233; s&#232;chement quel motif valable il pouvait avancer pour lui voler ainsi son pr&#233;cieux temps. Il avait fallu au jeune homme une obstination et une sagacit&#233; &#224; toute &#233;preuve pour, peu &#224; peu, r&#233;ussir &#224; l'amadouer et &#224; gagner sa consid&#233;ration (&lt;a href='#nb2-3' class='spip_note' rel='footnote' title='Merci &#224; Gilles D'Elia, du site Relectures, qui a retrouv&#233; la (...)' id='nh2-3'&gt;3&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Solliciteurs et sollicit&#233;s&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;On pourrait en d&#233;duire, de prime abord, qu'Edward Said n'&#233;tait &#171; pas sympa dans la vie &#187;, qu'il avait la grosse t&#234;te, ou qu'il se montrait ingrat ou arrogant envers ses lecteurs et admirateurs. A la r&#233;flexion, pourtant, son attitude peut aussi appara&#238;tre comme tr&#232;s saine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour des raisons qui tiennent &#224; la fois &#224; l'id&#233;alisation des cr&#233;ateurs, au d&#233;sir sinc&#232;re et l&#233;gitime d'en savoir plus sur leur activit&#233;, au petit frisson que procure la fr&#233;quentation de la c&#233;l&#233;brit&#233;, beaucoup ne peuvent se contenter de ce qu'un artiste ou un intellectuel offre &#224; travers sa production : il leur faut entrer en contact direct avec lui ou elle, obtenir un signe qui leur soit personnellement adress&#233;, lui soumettre leurs propres cr&#233;ations et r&#233;flexions. Ce genre de requ&#234;te est toujours d&#233;mesur&#233;ment charg&#233; d'amour-propre, d'attentes, d'enjeux : une absence de r&#233;ponse ouvre un boulevard &#224; la parano&#239;a, justifi&#233;e ou non ; une rebuffade semble jeter une ombre am&#232;re sur tout le plaisir qu'on a pu prendre &#224; la fr&#233;quentation d'un auteur. (Ici, c'est &#224; la fois la journaliste et l'ind&#233;crottable midinette qui parle, en m&#234;me temps que l'arroseuse arros&#233;e, qui n'en revient pas de constater quel faible niveau d'exposition suffit pour se retrouver &#224; son tour confront&#233; &#224; cette situation - ce qui laisse imaginer, en comparaison, l'intensit&#233; vertigineuse du commerce symbolique qui doit se d&#233;rouler autour des c&#233;l&#233;brit&#233;s.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il arrive que ces tentatives s'av&#232;rent heureuses, qu'elles aboutissent &#224; des entretiens fructueux, produisent de belles ententes, voire des amiti&#233;s durables. Mais, comme elles impliquent, du moins au d&#233;part, une relation asym&#233;trique, il arrive aussi qu'elles donnent lieu &#224; des situations embarrassantes : pour le solliciteur, parce qu'il est intimid&#233;, et parce que l'admiration n'est jamais un exercice facile ; pour le sollicit&#233;, parce qu'il doit g&#233;rer le d&#233;calage entre sa personne et les projections fantasmatiques de son lecteur, et parfois faire face &#224; une ind&#233;licatesse intrusive un peu p&#233;nible. (Ayant, au cours d'une p&#233;riode de petite forme, accept&#233; de rencontrer une lectrice de &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article15.html&quot; class='spip_in'&gt;La tyrannie de la r&#233;alit&#233;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, je l'ai entendue s'&#233;crier qu'elle &#233;tait vraiment choqu&#233;e par le foss&#233; qu'elle constatait entre la vitalit&#233; qui se d&#233;gageait de mon livre et la mine que j'avais en entrant dans le caf&#233; - ce qui fait toujours plaisir.)&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La valse des importants,
&lt;br /&gt;des surimportants
&lt;br /&gt;et des sursurimportants&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais, quelle que soit la fa&#231;on dont ces rencontres se passent (bien, mal, ni bien ni mal), l'&#226;ge et la sagesse aidant (!), on voit aussi combien un refus peut &#234;tre l&#233;gitime. On voit mieux ce qu'il peut y avoir de caprice et d'immaturit&#233; dans l'impossibilit&#233; de se contenter de la production publique d'un auteur, ou dans la qu&#234;te d'un adoubement de sa part. Certes, la vie intellectuelle et artistique est aussi un gigantesque jeu de l'oie, ou de la courte &#233;chelle, dans lequel les cooptations, la sympathie et l'estime de quelqu'un se situant un peu ou tr&#232;s au-dessus de votre propre niveau de visibilit&#233; peuvent avoir un impact non n&#233;gligeable sur votre parcours. Mais, d'une part, on aurait tort de surestimer le pouvoir de ceux que l'on sollicite. Cette qu&#234;te &#233;perdue d'attention, Albert Cohen, dans &lt;i&gt;Belle du Seigneur&lt;/i&gt;, l'a d&#233;crite sous sa forme la plus cynique dans un autre contexte - celui d'une r&#233;ception &#224; la Soci&#233;t&#233; des Nations -, montrant bien son absurdit&#233; :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Verres givr&#233;s en main et y contemplant les gla&#231;ons flottants, les invit&#233;s importants &#233;taient, selon leur temp&#233;rament, furieux ou m&#233;lancoliques lorsqu'ils &#233;taient abord&#233;s ou happ&#233;s au passage par un invit&#233; moins important et en cons&#233;quence inutile &#224; leur ascension mondaine ou professionnelle. Le regard vague et l'esprit absorb&#233; par des m&#233;ditations strat&#233;giques, feignant d'&#233;couter le raseur qui, tout ravi de sa capture, faisait le charmant et le sympathique, ils n'en supportaient l'improductive compagnie que provisoirement et en attendant mieux, c'est-&#224;-dire la fructueuse prise de quelque sup&#233;rieur. Ils la supportaient soit parce qu'elle leur procurait un plaisir passager de puissance et d'affable m&#233;pris, soit parce qu'elle leur donnait une contenance et les pr&#233;servait de la solitude, plus redoutable encore que d'&#234;tre vu en conversation avec un inf&#233;rieur, ne conna&#238;tre personne &#233;tant le plus grand des p&#233;ch&#233;s sociaux. (...) C'est pourquoi les importants, tout en marmonnant de vagues &quot;oui oui, certainement&quot;, avaient des yeux inquiets et mobiles, surveillaient la bourdonnante cohue et, sans en avoir trop l'air, la balayaient d'un regard circulaire et p&#233;riodique, phare tournant, dans l'espoir du poisson de choix, un surimportant &#224; harponner d&#232;s que possible (&lt;a href='#nb2-4' class='spip_note' rel='footnote' title='Albert Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, 1968.' id='nh2-4'&gt;4&lt;/a&gt;). &#187; &#171; Surimportant &#187; qui, pour sa part, bien s&#251;r, n'a qu'une id&#233;e en t&#234;te : ferrer un &#171; sursurimportant &#187;...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et puis, au-del&#224; du fait que les tentatives pour retenir l'attention d'une personne mieux introduite que vous peuvent facilement virer au fayotage ou au copinage, il est in&#233;vitable que certaines d'entre elles - la plupart, m&#234;me - n'aboutissent pas : les coups de foudre sont rares. En derni&#232;re instance, le temps et la disponibilit&#233; d'esprit, qui ne sont pas illimit&#233;s et n'augmentent pas miraculeusement en m&#234;me temps que le niveau d'exposition, leur mettent une borne naturelle.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Les livres, la musique
&lt;br /&gt;et le papier blanc &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Discutant un jour avec &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article173.html&quot; class='spip_in'&gt;Jean Sur&lt;/a&gt; d'un intellectuel dont nous admirions tous les deux le travail, je lui ai r&#233;v&#233;l&#233; d'un air pr&#233;occup&#233; que, selon mes sources, le type n'&#233;tait &#171; pas commode &#187;. Dans un rugissement de rire, il m'a r&#233;pondu en substance qu'il n'en esp&#233;rait pas moins d'un homme qu'il tenait en si haute estime. Dans cette optique, la muflerie d'Edward Said &#224; l'&#233;gard d'Elia Suleiman ne serait-elle pas m&#234;me, au fond, un gage de s&#233;rieux ? Un &#233;crivain ou un intellectuel se caract&#233;rise par l'attrait particuli&#232;rement fort qu'exercent sur lui ces deux sortes d'activit&#233;s &#233;minemment chronophages que sont l'absorption du savoir ou des &#339;uvres produits par les autres, et la mise en forme, par l'&#233;criture, de ses propres pens&#233;es et cr&#233;ations : qu'il soit r&#233;ticent &#224; s'en laisser distraire, apr&#232;s tout, c'est plut&#244;t &#224; son honneur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_720 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH302/darwich-f528d.jpg' width='160' height='302' alt=&quot;&quot; style='height:302px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;Le po&#232;te palestinien &lt;a href=&quot;http://www.inventaire-invention.com/lectures/chollet_darwich.htm&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Mahmoud Darwich&lt;/a&gt; - disparu en ao&#251;t dernier -, recevant chez lui son confr&#232;re libanais Abdo Wazen pour une s&#233;rie d'entretiens (publi&#233;s en fran&#231;ais dans le recueil &lt;i&gt;Entretiens sur la po&#233;sie&lt;/i&gt;), lui confiait n'&#234;tre pas sorti de chez lui depuis trois jours, et pr&#233;cisait qu'il lui arrivait parfois de rester clo&#238;tr&#233; plus longtemps. Il expliquait :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; La maison, c'est &#234;tre seul avec moi-m&#234;me. C'est aussi les livres, la musique et le papier blanc. La maison est en quelque sorte une chambre d'&#233;coute de ce que nous avons de plus profond, une tentative aussi d'investir le temps de fa&#231;on efficace. (...)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;J'avoue que j'ai perdu un temps pr&#233;cieux dans les voyages et les relations sociales. Je tiens &#224; pr&#233;sent &#224; m'investir totalement dans ce qui me semble plus utile, c'est-&#224;-dire l'&#233;criture et la lecture. Beaucoup de gens se plaignent de la solitude, mais ce n'est pas mon cas. Je m'y suis habitu&#233;, je l'ai apprivois&#233;e et j'ai nou&#233; avec elle une relation d'amiti&#233; tr&#232;s intime ! (...)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sans la solitude, je me sens perdu. C'est pourquoi j'y tiens - sans me couper pour autant de la vie, du r&#233;el, des gens... Je m'organise de fa&#231;on &#224; ne pas m'engloutir dans des relations sociales parfois inint&#233;ressantes (&lt;a href='#nb2-5' class='spip_note' rel='footnote' title='Mahmoud Darwich, Entretiens sur la po&#233;sie, traduit de l'arabe par (...)' id='nh2-5'&gt;5&lt;/a&gt;). &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un temps par essence insuffisant&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le prix attach&#233; par l'&#233;crivain &#224; ses heures de solitude et de travail est d'autant plus compr&#233;hensible que le sentiment de sa propre insuffisance au regard de ses aspirations le d&#233;mange, le taraude. J'ai cit&#233; dans &lt;i&gt;La tyrannie de la r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; le d&#233;sespoir de Flaubert, exprim&#233; dans sa correspondance : &#171; Mais la vie est si courte ! - Il me prend envie de me casser la gueule quand je songe que je n'&#233;crirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je r&#234;ve. Toute cette force que l'on se sent, et qui vous &#233;touffe, il faudra mourir avec elle et sans l'avoir fait d&#233;border (&lt;a href='#nb2-6' class='spip_note' rel='footnote' title='Lettre &#224; Louis Bouilhet, 24 ao&#251;t 1853. Gustave Flaubert, Correspondance, (...)' id='nh2-6'&gt;6&lt;/a&gt;). &#187; Lui faisait &#233;cho la frustration de l'h&#233;ro&#239;ne, elle-m&#234;me &#233;crivain, du roman de &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article171.html&quot; class='spip_in'&gt;Nancy Huston&lt;/a&gt; &lt;i&gt;Instruments des t&#233;n&#232;bres&lt;/i&gt;, constatant combien la cr&#233;ation humaine &#233;tait un processus laborieux, qui exigeait un temps exorbitant : &#171; Le roman est d'une lin&#233;arit&#233; enrageante. Imagine-t-on Dieu en train de fabriquer Adam comme les enfants jouent au pendu : d'abord la t&#234;te, ensuite le cou et les &#233;paules, puis un bras, puis l'autre ? ou en train de cr&#233;er une galaxie &#233;toile par &#233;toile (&lt;a href='#nb2-7' class='spip_note' rel='footnote' title='Nancy Huston, Instruments des t&#233;n&#232;bres, Actes Sud, 1996.' id='nh2-7'&gt;7&lt;/a&gt;) ? &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le temps de l'activit&#233; intellectuelle et cr&#233;atrice est, par essence, un temps &lt;i&gt;insuffisant&lt;/i&gt;. On l'avait &#233;galement relev&#233;, sur ce site, dans le compte rendu de &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article309.html&quot; class='spip_in'&gt;La Condition litt&#233;raire&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, l'enqu&#234;te du sociologue Bernard Lahire sur la vie quotidienne des &#233;crivains (&lt;a href='#nb2-8' class='spip_note' rel='footnote' title='Bernard Lahire, La Condition litt&#233;raire - La double vie des &#233;crivains, La (...)' id='nh2-8'&gt;8&lt;/a&gt;). Une auteure y parlait de son sentiment &#171; de ne jamais &#234;tre assez disponible, assez libre, assez tranquille, de ne jamais avoir assez de temps &#187;. Une autre racontait comment son besoin d'&#233;crire l'avait pouss&#233;e &#224; n&#233;gliger ses proches - raison pour laquelle elle avait d&#233;cid&#233; de passer &#224; mi-temps dans son travail, quitte &#224; vivre avec tr&#232;s peu d'argent : &#171; Je sentais que l'&#233;criture prenait de plus en plus de place, qu'elle poussait le reste, les week-ends, les amis. J'en &#233;tais arriv&#233;e au point o&#249; je n'appr&#233;ciais plus d'&#234;tre dehors, en promenade, au bord de la mer. Je voulais rentrer. Retourner &#224; la table d'&#233;criture et travailler. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans ces conditions, que l'&#233;crivain se cramponne au temps dont il dispose, qu'il s'en montre avare, quoi de plus compr&#233;hensible ? Si sa t&#226;che peut m&#234;me l'amener &#224; manquer de temps pour sa famille ou ses amis, comment lui en vouloir d'ignorer les sollicitations de parfaits inconnus ? Et, apr&#232;s tout, quel sens cela a-t-il de vouloir mettre une entrave suppl&#233;mentaire &#224; un travail qui, au d&#233;part, constitue la raison pour laquelle on &#233;prouve &#224; son &#233;gard de l'estime et de la reconnaissance ? Respect aux rustres et aux m&#233;g&#232;res, donc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s avoir pendant des ann&#233;es sollicit&#233; des entretiens fleuves aupr&#232;s de la terre enti&#232;re, en prenant assez mal les &#233;ventuels refus que je pouvais essuyer, et avoir parfois abus&#233; sans vergogne du temps de mes semblables, je me retrouve sollicit&#233;e &#224; mon tour, et je me demande, perplexe, au nom de quoi certains peuvent bien consid&#233;rer que je leur dois quelque chose et qu'ils disposent d'un droit de regard sur l'usage que je fais de mon temps. Je sais : cette prise de conscience un brin tardive m'expose &#224; quelques sarcasmes m&#233;rit&#233;s, devant lesquels je ne peux que m'incliner. Mais, n'emp&#234;che : il est frappant de constater avec quelle facilit&#233; on peut s'estimer autoris&#233; &#224; disposer du temps d'autrui. On s'en fait une vision abstraite, on le traite - &#224; l'instar de toutes les ressources naturelles - comme s'il &#233;tait in&#233;puisable. Exposition publique ou pas, c'est une de ces violences minuscules que l'on inflige et subit tour &#224; tour, sans qu'elle soit jamais pens&#233;e comme telle. C'est toujours celui qui refuse son temps qui se sent dans son tort, et rarement celui qui l'exige.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le peu de l&#233;gitimit&#233; sociale accord&#233; au besoin de garder la haute main sur son temps et de se m&#233;nager des moments de solitude est assez extraordinaire. Montrez-vous chatouilleux dans ce domaine, faites valoir, comme le h&#233;ros du roman de Pierre Mari &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article62.html&quot; class='spip_in'&gt;R&#233;solution&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, que votre &#171; &#233;nergie sociale n'est pas in&#233;puisable &#187;, et on vous accusera de jouer les divas, d'&#234;tre un &#233;go&#239;ste, voire un asocial ou un d&#233;viant. Thierry Fabre, dans son &lt;i&gt;Eloge de la pens&#233;e de midi&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb2-9' class='spip_note' rel='footnote' title='Thierry Fabre, Eloge de la pens&#233;e de midi, Actes Sud, 2007.' id='nh2-9'&gt;9&lt;/a&gt;), cite cette profonde v&#233;rit&#233; formul&#233;e par S&#233;n&#232;que : &#171; Personne ne revendique le droit d'&#234;tre &#224; soi-m&#234;me, alors qu'on ne trouve jamais de temps pour soi-m&#234;me... On est parcimonieux s'il s'agit de garder intact son patrimoine ; mais quand il s'agit de perdre son temps, on est prodigue dans le seul domaine o&#249; l'avarice serait honorable. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un pachyderme
&lt;br /&gt;sur une coquille de noix&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le temps serait-il la valeur la plus sous-estim&#233;e de notre soci&#233;t&#233; ? Oh, bien s&#251;r : pas un manuel de d&#233;veloppement personnel, pas un magazine qui ne vous enjoigne de &#171; prendre du temps pour vous &#187;, sur un tapis de yoga ou dans un bain moussant ; ou encore, de vous m&#233;nager des moments d'exclusivit&#233; mutuelle pour assurer la long&#233;vit&#233; de votre couple. C'est sans doute l&#224; l'un des exemples les plus flagrants de ces &#171; injonctions paradoxales &#187; ou &#171; doubles contraintes &#187; typiques du monde moderne. Car, par ailleurs, le mode de vie consid&#233;r&#233; par cette m&#234;me soci&#233;t&#233; comme &#171; normal &#187;, et qui est le lot du plus grand nombre, rend tr&#232;s acrobatique, voire carr&#233;ment impossible, la mise en pratique de ces sages recommandations.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Premier poste d&#233;voreur de temps, et qui vous arrache &#224; vous-m&#234;me - le poste dans lequel l'auteure cit&#233;e par Bernard Lahire avait courageusement choisi de sabrer : le travail. Un boulot, dans un emploi du temps, c'est un pachyderme sur une coquille de noix. R&#233;cemment, la pr&#233;paration d'un num&#233;ro de &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/mav/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&lt;i&gt;Mani&#232;re de voir&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; consacr&#233; aux &#171; R&#233;volt&#233;s du travail &#187; (en kiosques le 15 janvier 2009) a &#233;t&#233; l'occasion de retrouver un article d'Andr&#233; Gorz paru en 1993 dans &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; sous le titre &#171; B&#226;tir la civilisation du temps lib&#233;r&#233; &#187; : six mots qui r&#233;sument &#224; la perfection le seul objectif politique vraiment excitant, &#224; mes yeux, que l'on puisse se fixer pour les prochaines ann&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un sujet &#244; combien sensible : en France, la loi sur les 35 heures, sous le gouvernement Jospin, en 1997, a &#233;t&#233; accompagn&#233;e de concessions aux employeurs qui en faisaient un cadeau empoisonn&#233; pour nombre de salari&#233;s ; ce qui n'a pas emp&#234;ch&#233; le patronat de pousser des cris d'orfraie, ni le pr&#233;sident d&#233;missionnaire du Conseil national du patronat fran&#231;ais (CNPF), Jean Gandois, d'appeler de ses v&#339;ux un &#171; tueur &#187; pour lui succ&#233;der - ce qui serait bient&#244;t fait avec l'entr&#233;e en sc&#232;ne d'Ernest-Antoine Seilli&#232;re et la naissance du Mouvement des entreprises de France (Medef). D&#233;j&#224; bien timide, cette avanc&#233;e est actuellement balay&#233;e par la droite, laissant supposer que l'objectif politique d'une r&#233;duction cons&#233;quente du temps de travail exige une certaine pugnacit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais le probl&#232;me, il faut le noter, ne tient pas seulement &#224; la dur&#233;e l&#233;gale du travail. Il s'y ajoute le m&#234;me genre de contrainte que celle, sp&#233;cifique aux femmes, d&#233;crite par Liv Ullmann : une difficult&#233; suppl&#233;mentaire li&#233;e non &#224; des conditions mat&#233;rielles, mais &#224; un &#233;tat d'esprit, &#224; une id&#233;ologie invisible, &#224; des pr&#233;suppos&#233;s conscients ou non. Le culte du travail oblige le salari&#233; non seulement &#224; &#234;tre l&#224;, mais aussi &#224; ne pas m&#233;goter sur son temps. Ce pr&#233;sent&#233;isme impr&#232;gne les relations hi&#233;rarchiques, mais aussi les relations entre coll&#232;gues : dans toutes les entreprises du monde o&#249; les horaires sont un peu l&#226;ches, une bonne partie des ragots de couloirs doivent porter sur le fait que hier, untel est parti &#224; seize heures, que tel autre est encore en vacances, ou encore malade, et que d&#233;cid&#233;ment il exag&#232;re, d'autant que soi-m&#234;me, on est parti &#224; vingt heures, on se tue &#224; la t&#226;che, etc. S'il est compr&#233;hensible que la r&#233;partition, rarement tout &#224; fait &#233;quilibr&#233;e, d'une charge de travail au sein d'une &#233;quipe suscite des conflits et des tensions, il s'y ajoute peut-&#234;tre bien un &#233;l&#233;ment irrationnel, li&#233; &#224; une mentalit&#233; sacrificielle qu'on a d&#233;j&#224; eu l'occasion de d&#233;crire sur ce site, sous le titre &#171; &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article217.html&quot; class='spip_in'&gt;J'en chie, donc je suis&lt;/a&gt; &#187; (mais aussi, en termes plus polic&#233;s et de mani&#232;re plus approfondie, au chapitre de &lt;i&gt;La tyrannie de la r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; intitul&#233; &#171; Moloch &#187;). Une mentalit&#233; qui consid&#232;re que, plus on renonce ostensiblement &#224; son temps et &#224; son bien-&#234;tre, plus on va contre ses propres dispositions, y compris en sacrifiant son temps - serait-ce en pure perte et sans rapport r&#233;el avec le travail effectu&#233; -, plus on peut se sentir confort&#233; dans son m&#233;rite et sa l&#233;gitimit&#233; ; que, conform&#233;ment &#224; l'&#233;tymologie souvent rappel&#233;e du mot &#171; travail &#187; (&#171; tripalium &#187;, &#171; instrument de torture &#187;), on ne &#171; travaille &#187; vraiment que si on y laisse des plumes - y compris des plumes temporelles.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les victimes les plus directes de cette logique de r&#233;v&#233;rence oblig&#233;e &#224; l'&#233;gard du travail salari&#233; sont sans conteste les ch&#244;meurs, contraints de brader leur temps pour accepter des boulots qui ne leur rapportent parfois que quelques cacahu&#232;tes de plus que les minimas sociaux ; et ce, comme l'&#233;crit Olivier Cyran &#224; propos du Revenu de solidarit&#233; active (RSA), &#171; au m&#233;pris de leurs envies, de leurs besoins, de leurs projets ou de leurs comp&#233;tences. Implacable ironie d'une soci&#233;t&#233; rompue au culte de l'individu, qui nie le droit du quidam &#224; pr&#233;server son individualit&#233; sur le march&#233; du travail &#187; (&#171; Un emploi de merde sinon rien &#187;, &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article319.html&quot; class='spip_in'&gt;CQFD&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; n&#176; 59, septembre 2008).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Lib&#233;rer le temps,
&lt;br /&gt;un enjeu de civilisation&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Avec leurs vis&#233;es esclavagistes, les politiques de &#171; remise au travail &#187; se fondent sur le pr&#233;suppos&#233; que le ch&#244;meur est un &#234;tre d&#233;sorient&#233;, d&#233;muni, qui ne souffre pas tant de l'insuffisance de ses revenus que d'un trop-plein de temps qu'il ne sait comment occuper. D&#233;velopper son autonomie, trouver le principe de son activit&#233; en soi-m&#234;me et non dans une injonction ext&#233;rieure, &#171; se faire de la solitude une amie &#187;, comme disait Mahmoud Darwich, c'est donc aussi se rendre r&#233;sistant &#224; une exploitation qui prend des formes de plus en plus virulentes. Autre aspect qui fait la pertinence de l'objectif politique d'une r&#233;duction massive du temps de travail : il est porteur d'un enjeu de civilisation et d'&#233;mancipation qui n'a encore jamais &#233;t&#233; explor&#233;, si ce n'est &#224; la marge, dans l'histoire humaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pr&#233;cisions que cet enjeu d'&#233;mancipation concerne le rapport de chacun &#224; lui-m&#234;me, certes, mais aussi aux autres. Il s'agit de lib&#233;rer du temps &#171; pour soi &#187;, mais c'est aussi tout notre mode de relation qui, par ricochet, s'en trouverait modifi&#233;. Dans &lt;i&gt;L'An 01&lt;/i&gt;, le film de &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article73.html&quot; class='spip_in'&gt;G&#233;b&#233;&lt;/a&gt; et Jacques Doillon qui imaginait une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale d&#233;finitive au cours de laquelle la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re d&#233;sertait le turbin, un personnage disait &#224; un autre : &#171; Je sais qu'on n'a rien &#224; se dire. Mais je sais aussi qu'on a le temps de chercher ; et je sens qu'on va trouver des choses qui n'ont encore jamais &#233;t&#233; dites. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On peut d&#233;j&#224; l'observer dans les petites communaut&#233;s qui exp&#233;rimentent des modes de vie alternatifs, et par exemple dans les squats qui ont longtemps &#233;t&#233; si nombreux et dynamiques &#224; Gen&#232;ve, avant d'&#234;tre d&#233;cim&#233;s par une r&#233;pression f&#233;roce depuis quelques ann&#233;es : ceux qui y vivent &lt;i&gt;ont le temps&lt;/i&gt;. Contrairement &#224; ce que pr&#233;tend le p&#233;kin aigri qui veut n'y voir qu'une combine pour &#171; ne pas payer de loyer &#187; - si lui-m&#234;me a le sentiment de se faire gruger, il veut au moins pouvoir se consoler en se disant qu'il en va de m&#234;me pour tout le monde, et le squatter lui g&#226;che ce bonheur simple -, la vie dans un squat, en permettant de subsister de bouts de ficelle, parce qu'on n'a pas de loyer &#224; payer, oui, en effet, et qu'on peut mettre certaines ressources en commun, d&#233;gage un pan de temps gigantesque, et permet une disponibilit&#233;, une solidarit&#233; et une entraide qui vont de soi, au point de ne m&#234;me pas &#234;tre pens&#233;es comme telles, parfois. Tandis que le travailleur ordinaire, le bon citoyen qui travaille &#224; plein temps et paie son loyer, est tellement sous pression qu'il a envie d'&#233;trangler sa concierge lorsqu'elle lui tient la jambe dix minutes dans l'escalier, ou sa grand-m&#232;re impotente qui a besoin qu'on lui fasse ses courses.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Des existences asphyxi&#233;es&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Actuellement, les hommes et les femmes sont d'autant plus d&#233;poss&#233;d&#233;s de leur temps que la double contrainte est en fait triple : le m&#234;me id&#233;al de r&#233;ussite qui vous enjoint d'avoir un travail valorisant - c'est-&#224;-dire aux horaires envahissants - tout en &#171; prenant du temps pour vous &#187; vous pr&#233;sente aussi comme incontournable le fait de fonder une famille. Le quotidien devient ainsi une course perp&#233;tuelle, &#233;puisante ; l'emploi du temps, strictement minut&#233;, se transforme en carcan. Le choix de renoncer soit au travail, soit aux enfants, c'est-&#224;-dire d'&#233;liminer l'un des termes de l'&#233;quation pour mieux profiter de celui que l'on conserve, et se donner accessoirement une chance de voir la couleur de ce fameux &#171; temps pour soi &#187;, peut &#234;tre une solution. Mais c'est une solution qui montre vite ses limites : l&#226;cher le travail salari&#233;, c'est faire une croix sur l'ind&#233;pendance financi&#232;re vis-&#224;-vis de son conjoint, ce qui pose d'autres probl&#232;mes ; quant au renoncement &#224; la procr&#233;ation, il &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article308.html&quot; class='spip_in'&gt;peut &#234;tre bien v&#233;cu&lt;/a&gt;, mais que penser d'une soci&#233;t&#233; qui fait payer aussi cher &#224; ses membres leur choix de mettre un enfant au monde ? Qui les oblige bien souvent &#224; choisir entre leur prog&#233;niture et leurs aspirations personnelles ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans bien des cas, d'ailleurs, et en particulier pour les femmes, il n'est m&#234;me pas envisageable de renoncer &#224; un terme de l'&#233;quation : en France, depuis vingt-cinq ans, bien des femmes occupent un emploi &#224; temps partiel, alors qu'elles souhaiteraient un plein temps ; c'est-&#224;-dire qu'elles ne peuvent pas se permettre de ne pas travailler, mais qu'elles n'y gagnent pas pour autant leur autonomie financi&#232;re. Alors que leurs a&#238;n&#233;es se sont battues pour qu'elles puissent tout concilier - travail, maternit&#233;, &#233;panouissement individuel -, elles voient tous ces attributs se vider de leur contenu et leur glisser entre les doigts comme du sable (&lt;a href='#nb2-10' class='spip_note' rel='footnote' title='Lire &#171; Les acquis f&#233;ministes sont-ils irr&#233;versibles ? &#187;, Le Monde (...)' id='nh2-10'&gt;10&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une diminution drastique du temps de travail consid&#233;r&#233; comme &#171; normal &#187;, et le d&#233;couplage, &#224; travers le revenu garanti pr&#244;n&#233; par Andr&#233; Gorz et d'autres, du travail et des moyens de subsistance, permettrait de r&#233;oxyg&#233;ner nos existences asphyxi&#233;es, de remettre du sens et du plaisir dans tout ce que le mode de vie dominant transforme en simulacres absurdes, en corv&#233;es exasp&#233;rantes, en &#233;bauches vite avort&#233;es. Pour l'heure, la place prise par le travail r&#233;mun&#233;r&#233;, &#224; la fois en heures d'horloge et dans les t&#234;tes, oblige &#224; tasser dans ses interstices une foule d'occupations et d'aspirations qui auraient besoin de bien plus de temps pour s'accomplir ou s'&#233;panouir, et condamne les travailleurs &#224; une vie perp&#233;tuellement diminu&#233;e, amput&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;center&quot;&gt;
&lt;span class='spip_document_721 spip_documents'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L410xH332/chaplin-80759.jpg' width='410' height='332' alt=&quot;&quot; style='height:332px;width:410px;' /&gt;&lt;/span&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ils ont conscience de ce renoncement, de cette spoliation ; mais, au lieu d'en faire une force contestataire, constructive, ils l'expriment le plus souvent sur un mode n&#233;gatif. Une femme qui avait pendant plusieurs ann&#233;es tenu des chambres d'h&#244;te m'expliquait un jour pourquoi elle avait d&#233;cid&#233; d'arr&#234;ter : elle ne supportait plus les caprices des clients, ni leur agressivit&#233; d&#232;s lors que tout n'&#233;tait pas aussi parfait qu'ils l'exigeaient. Leurs quelques jours de vacances &#233;taient &#224; ce point surinvestis d'attentes, ils &#233;taient cens&#233;s les d&#233;dommager de tant de frustrations, que cela les rendait odieux.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Donner du jeu au temps&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est le probl&#232;me du temps libre, quand il doit s'arracher &#224; un agenda surencombr&#233; : ob&#233;issant &#224; une logique myst&#233;rieuse, il se montre bien plus r&#233;tif, bien moins facile &#224; rentabiliser, &#224; dompter, &#224; uniformiser, &#224; rendre maniable et pr&#233;visible que le temps travaill&#233;. Thierry Fabre pointe cette tendance de l'homme occidental &#224; vouloir &#171; plier le monde sous l'empire de sa seule volont&#233; &#187;, y compris dans son rapport au temps ; dans son orgueil, il &#171; abolit toutes les limites et bouleverse l'ordre du temps, le temps du sablier comme le temps climatique &#187;. La pollution du temps serait-elle l'autre dimension, dramatiquement n&#233;glig&#233;e, celle-l&#224;, du d&#233;sastre &#233;cologique produit par le mod&#232;le occidental ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On ne peut pas d&#233;cr&#233;ter - m&#234;me si on le fait quand m&#234;me, bien s&#251;r, faute de mieux - qu'on va &#171; prendre du temps pour soi &#187; entre 17h15 et 18h30, par exemple ; ou m&#234;me entre vendredi et dimanche. Pour profiter pleinement de ce temps, il vaut mieux ne pas &#234;tre aux abois ; il faut pouvoir lui donner un peu de jeu, &#234;tre dispos&#233; &#224; accepter d'en passer une partie parfois importante &#224; se retourner, &#224; r&#233;cup&#233;rer de la fatigue accumul&#233;e, &#224; faire face &#224; des contrari&#233;t&#233;s impr&#233;vues, ou encore &#224; laisser se dissiper des id&#233;es noires d'origine plus ou moins identifi&#233;e qui le rendent st&#233;rile. Le temps libre ne peut pas &#234;tre vraiment libre s'il doit se r&#233;duire &#224; un r&#233;sidu, &#224; un d&#233;chet du temps travaill&#233;, s'il reste sous son empire, s'il perp&#233;tue sa logique. Pour que ses pouvoirs agissent, il faut s'en offrir par grosses tranches g&#233;n&#233;reuses, et non avec cette parcimonie d&#233;risoire. On pense au m&#233;pris que manifeste Simon Tanner, le h&#233;ros des &lt;i&gt;Enfants Tanner&lt;/i&gt; de &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article239.html&quot; class='spip_in'&gt;Robert Walser&lt;/a&gt;, dans son discours &#224; un employeur potentiel (ce gar&#231;on a une mani&#232;re tr&#232;s personnelle de parler aux employeurs), pour le concept m&#234;me de vacances :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_726 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:150px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L150xH243/walser-2-0dc8b.jpg' width='150' height='243' alt=&quot;&quot; style='height:243px;width:150px;' /&gt;&lt;/span&gt;&#171; Qu'est-ce que &#231;a fait d'&#234;tre en route, m&#234;me s'il pleut, m&#234;me s'il neige, quand on a un corps solide et pas de soucis en t&#234;te ? Vous, dans votre coin, vous ne pouvez pas vous imaginer comme c'est merveilleux de marcher sur les routes. Il y a de la poussi&#232;re, bon, et alors, qui va s'en faire pour cela ? Plus tard on cherche une petite place au frais &#224; la lisi&#232;re d'un bois, o&#249; l'on s'&#233;tend et d'o&#249; l'on aper&#231;oit un paysage magnifique, de sorte que tous vos sens se reposent de la fa&#231;on la plus naturelle et que vos pens&#233;es se mettent &#224; penser tout &#224; leur aise. Vous me direz que c'est &#224; la port&#233;e de tout le monde, de vous-m&#234;me, par exemple, pendant vos vacances. Mais qu'est-ce que c'est que &#231;a, les vacances ! Laissez-moi rire. Je n'ai rien &#224; faire de vos vacances. Je les hais, vos vacances, tout simplement. N'allez surtout pas me donner un poste avec des vacances. Cela ne pr&#233;sente pas le moindre int&#233;r&#234;t pour moi, j'en mourrais, c'est simple, si j'avais des vacances. Je veux lutter avec la vie, moi, jusqu'&#224; l'&#233;puisement s'il le faut, je ne veux pas plus de la libert&#233; que du confort, je hais la libert&#233;, si je dois la ramasser comme un os qu'on jette &#224; un chien. Voil&#224; ce que j'en fais de vos vacances (&lt;a href='#nb2-11' class='spip_note' rel='footnote' title='Robert Walser, Les Enfants Tanner, traduit de l'allemand par Jean (...)' id='nh2-11'&gt;11&lt;/a&gt;). &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'enjeu n'est donc pas, ou pas seulement, de se battre pour gagner sur la &lt;i&gt;quantit&#233;&lt;/i&gt; de temps dont on dispose, mais sur sa qualit&#233;. Pour Thierry Fabre, c'est m&#234;me dans la recherche d'un autre rapport au temps que r&#233;side la cl&#233; d'un changement de paradigme. De nombreux artistes, &#224; commencer par le Chaplin des &lt;i&gt;Temps modernes&lt;/i&gt;, rappelle-t-il, ont vu tr&#232;s t&#244;t que l'industrialisation, la rationalisation maladive de tous les secteurs de l'existence - ce que Jean-Fran&#231;ois Billeter, dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article52.html&quot; class='spip_in'&gt;Chine trois fois muette&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, appelle la &#171; r&#233;action en cha&#238;ne &#187; -, en bouleversant le rapport au temps, en le m&#233;canisant, expulsait les hommes de leur propre vie et du monde. La &#171; pens&#233;e de midi &#187;, affirme-t-il - il dirige par ailleurs &lt;a href=&quot;http://www.lapenseedemidi.org/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;une revue qui porte ce nom&lt;/a&gt; -, c'est-&#224;-dire la revisitation de l'h&#233;ritage m&#233;diterran&#233;en, rec&#232;le des richesses pr&#233;cieuses pour nous aider &#224; lutter contre cette mal&#233;diction et &#224; chercher &#171; un nouvel art d'habiter le temps &#187;, un &#171; temps &#224; hauteur d'homme &#187;. La sagesse locale ne dit-elle pas que &#171; l'on ne fait pas m&#251;rir les olives plus vite &#187; ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_722 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH304/fabre-42e3d.jpg' width='160' height='304' alt=&quot;&quot; style='height:304px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;Au fil des pages, Fabre puise aux sources d'auteurs de toutes les rives et de toutes les &#233;poques, et cite par exemple un empereur et philosophe romain qui &#233;crivait : &#171; Ce petit instant du temps de la vie, le traverser en se conformant &#224; sa nature, partir de bonne humeur, comme tombe une olive m&#251;re, qui b&#233;nit la terre qui l'a port&#233;e et rend gr&#226;ce &#224; l'arbre qui l'a fait pousser. &#187; Et il commente : &#171; Marc Aur&#232;le nous dit, avec une grande simplicit&#233;, cet art de traverser le temps qui fait une vie, ce besoin de suivre sa nature propre, de se mettre &#224; l'&#233;coute du souffle qui donne &#224; l'&#234;tre la pl&#233;nitude de son rythme. Il est une musicalit&#233; de l'&#234;tre dont chacun a le secret, dont chacun cherche l'av&#232;nement parmi les d&#233;sordre et les chaos du quotidien. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De m&#234;me, son propos n'est pas d'opposer l'oisivet&#233; au travail, mais de revisiter le rapport qui les unit, pour en refaire les deux temps d'une m&#234;me respiration, et rendre ainsi son int&#233;grit&#233; &#224; l'activit&#233; humaine :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Tout l'art de faire consiste &#224; ne pas laisser le travail envahir la totalit&#233; de l'&#234;tre. Il r&#233;pond &#224; l'indispensable et occupe une place centrale qui n'asservit pas le d&#233;sir de vivre et le besoin de prendre un peu de repos. La sieste n'est pas le paradis du fain&#233;ant mais l'oasis n&#233;cessaire &#224; l'actif qui cherche &#224; vivre pleinement sa journ&#233;e. Deux journ&#233;es en une, entrecoup&#233;e de ce moment de silence et d'abandon o&#249; l'imagination vagabonde, le plaisir se devine et le corps se recharge. (...)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il ne s'agit pas de sortir du temps du monde, pas plus que de renoncer &#224; l'exigence du travail bien accompli. La force des choses a sa n&#233;cessit&#233; qui nous entra&#238;ne et ses r&#232;gles qui nous contraignent. Mais sur cette pointe du temps il est possible de mieux nous accorder &#224; nos horloges int&#233;rieures, de ne pas laisser la course aux choses nous entra&#238;ner vers la sarabande du n&#233;ant. Le vide creuse en nous son sillage et le d&#233;sir factice, sans cesse r&#233;activ&#233; par l'empire de la publicit&#233;, entrave la vivacit&#233; et la pl&#233;nitude de notre rapport au monde. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Momo contre les voleurs de temps&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'une des &#339;uvres de fiction qui expriment avec le plus de force et d'&#233;loquence les enjeux de cette bataille pour le temps est sans conteste &lt;i&gt;Momo&lt;/i&gt;, de l'Allemand Michael Ende (plus connu pour son &lt;i&gt;Histoire sans fin&lt;/i&gt;, qui d'ailleurs vaut mille fois mieux que la tr&#232;s plate adaptation cin&#233;matographique dont elle a fait l'objet). Ce &#171; conte-roman &#187; qui date de 1973 (titre original : &lt;i&gt;Momo, ein M&#228;rchen-Roman&lt;/i&gt;) est paru en fran&#231;ais en 1980 aux &#233;ditions Stock, dans la collection &#171; Bel Oranger &#187; dirig&#233;e par &lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/auteur.php3?id_auteur=33&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Andr&#233; Bay&lt;/a&gt; (qui avait aussi eu le bon go&#251;t d'y publier &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article70.html&quot; class='spip_in'&gt;Harry Martinson&lt;/a&gt;). Traduit dans le monde entier, il est malheureusement devenu introuvable en fran&#231;ais : si par miracle un &#233;diteur jeunesse pouvait passer sur cette page...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_725 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH280/momo1-85cda.jpg' width='200' height='280' alt=&quot;&quot; style='height:280px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;Il faut croire que Michael Ende, plus ou moins consciemment, partageait la foi de Thierry Fabre dans l'h&#233;ritage m&#233;diterran&#233;en : sa Momo est une petite fille solitaire qui a &#233;lu domicile sous les ruines d'un amphith&#233;&#226;tre romain &#224; l'abandon, en p&#233;riph&#233;rie d'une grande ville du Sud. Pauvre et sans instruction, elle dispose pourtant d'un tr&#233;sor inestimable : elle a du temps &#224; profusion. Du jour o&#249; ils font sa connaissance, les habitants de la ville s'attachent profond&#233;ment &#224; elle. Ils viennent la voir pour lui parler, et, m&#234;me si elle ne dit rien, elle &#233;coute avec une telle intensit&#233; qu'ils voient leurs probl&#232;mes r&#233;solus. Les enfants adorent se retrouver &#224; l'amphith&#233;&#226;tre pour jouer, car ils ne jouent jamais aussi bien que quand elle est avec eux. C'est que le don d'&#233;coute de Momo va de pair avec une imagination puissante, qui n'est pas sans lien avec sa capacit&#233; &#224; &#233;couter l'univers entier :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Certains soirs, apr&#232;s le d&#233;part de tous ses amis, elle restait assise, longtemps encore, seule au milieu de son vieil amphith&#233;&#226;tre au-dessus duquel, telle une coupole, s'&#233;tendait le ciel &#233;toil&#233; : elle &#233;coutait le grand silence. Elle avait alors l'impression d'&#234;tre assise au milieu d'une immense oreille cherchant &#224; capter les bruits dans le monde des &#233;toiles. C'&#233;tait comme si elle &#233;coutait une musique tr&#232;s douce et tr&#232;s puissante &#224; la fois qui lui allait myst&#233;rieusement droit au c&#339;ur. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Les hommes,
&lt;br /&gt;ils sont ici de trop, et depuis longtemps !
&lt;br /&gt;Ils ont tout fait eux-m&#234;mes
&lt;br /&gt;pour ne plus avoir leur place
&lt;br /&gt;sur cette terre &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, Momo poss&#232;de comme personne le secret de cette &#171; musicalit&#233; de l'&#234;tre &#187; dont parle aussi Thierry Fabre. Mais un jour, d'&#233;tranges &#171; hommes en gris &#187; commencent &#224; hanter les rues de la ville. Peu &#224; peu, ils persuadent les habitants que leurs occupations quotidiennes - bavarder avec les clients quand ils sont coiffeurs ou restaurateurs, chanter dans une chorale, s'occuper de leur vieille m&#232;re, rendre visite &#224; une amante secr&#232;te, jouer, dormir, r&#234;vasser en regardant par la fen&#234;tre... - repr&#233;sentent des &#171; pertes de temps &#187;. Ils leur proposent d'ouvrir un compte dans leur &#171; caisse d'&#233;pargne du temps &#187;. D&#232;s lors, Momo ne reconna&#238;t plus ses amis : ils d&#233;sertent l'amphith&#233;&#226;tre, passent leur vie &#224; courir sans savoir derri&#232;re quoi, n'ont plus de temps &#224; se consacrer les uns aux autres. L'obsession de la rentabilit&#233; et de la r&#233;ussite mat&#233;rielle, le repli sur soi, l'acrimonie, dominent les relations sociales.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les voleurs de temps prosp&#232;rent ; bient&#244;t, les hommes en gris seront les ma&#238;tres du monde, &#233;vin&#231;ant d&#233;finitivement les humains : &#171; Les hommes, ils sont ici de trop, et depuis longtemps ! grince l'un d'entre eux. Ils ont tout fait eux-m&#234;mes pour ne plus avoir leur place sur cette terre. &#187; Ces sinistres personnages empestent l'atmosph&#232;re de la fum&#233;e des cigares gris qu'ils ont continuellement &#224; la bouche, et qui les maintiennent en vie. Ce qui part en fum&#233;e avec ces cigares, c'est le temps auquel les hommes ont renonc&#233; : ils sont fabriqu&#233;s avec les p&#233;tales des magnifiques fleurs &#233;ph&#233;m&#232;res, toutes uniques, qui le symbolisent. A croire que la corruption du temps est bien une forme de pollution, d&#233;cid&#233;ment...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Bien s&#251;r, les hommes en gris ont t&#244;t fait de rep&#233;rer Momo, cette sauvageonne &#224; la tignasse en bataille qui repr&#233;sente le seul obstacle s&#233;rieux &#224; leurs projets. Menac&#233;e, la petite fille, dans sa fuite, va d&#233;couvrir la Maison de Nulle-Part, o&#249; vit l'&#233;trange Ma&#238;tre Hora (qui pr&#233;pare un chocolat chaud fameux). Celui-ci poss&#232;de, entre mille autres tr&#233;sors, une montre qui indique les heures c&#233;lestes :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Les heures c&#233;lestes sont des moments tout &#224; fait exceptionnels au cours de la vie o&#249; chaque chose et chaque &#234;tre, jusqu'aux &#233;toiles les plus &#233;loign&#233;es, s'entendent myst&#233;rieusement. Cela peut donner lieu &#224; des &#233;v&#233;nements uniques et myst&#233;rieux, eux aussi. H&#233;las ! les &#234;tres humains ne savent pas saisir ces moments rares et, le plus souvent, les heures c&#233;lestes passent inaper&#231;ues. Mais si quelqu'un les reconna&#238;t, il se passe alors des choses importantes dans le monde (&lt;a href='#nb2-12' class='spip_note' rel='footnote' title='Michael Ende, Momo, traduit de l'allemand par Marianne Strauss, (...)' id='nh2-12'&gt;12&lt;/a&gt;). &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_723 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:211px;'&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.thienemann.de/me/schildkroeten.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L211xH178/kassiopeia2-3a71c.jpg' width='211' height='178' alt=&quot;&quot; style='height:178px;width:211px;' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;Ma&#238;tre Hora est assist&#233; de Kassiope&#239;a, une &lt;a href=&quot;http://www.thienemann.de/me/schildkroeten.htm&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;tortue&lt;/a&gt; initi&#233;e au secret du temps et aux vertus de la lenteur, qui communique gr&#226;ce aux lettres lumineuses qui s'affichent sur sa carapace. Une fleur &#233;ph&#233;m&#232;re dans une main, Kassiope&#239;a sous l'autre bras, Momo, v&#234;tue de sa robe rapi&#233;c&#233;e et de son veston d'homme trop grand pour elle, s'en va affronter les hommes en gris.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Prendre du temps pour soi &#187; ? Le d&#233;tail que les magazines oublient de mentionner quand ils donnent ce genre de conseil, c'est que, pour pouvoir r&#233;ellement le mettre en pratique, il faudrait commencer par, en gros, abattre le capitalisme. Autant dire que ce n'est pas gagn&#233;. En attendant, tout ce que l'on peut esp&#233;rer, c'est de voir passer de temps en temps, en lisi&#232;re de son champ de vision et de sa vie, l'ombre furtive de Kassiope&#239;a.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet
&lt;br /&gt;Images&lt;/strong&gt; : &lt;i&gt;Metropolis&lt;/i&gt;, de Fritz Lang ;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Les Temps modernes&lt;/i&gt;, de Charlie Chaplin&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-1' id='nb2-1' class='spip_note' title='Notes 2-1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;) Liv Ullmann, &lt;i&gt;Devenir&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Nina Godneff, Stock, 1977.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-2' id='nb2-2' class='spip_note' title='Notes 2-2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;) Virginia Woolf, &lt;i&gt;Une chambre &#224; soi&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Clara Malraux, 10/18.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-3' id='nb2-3' class='spip_note' title='Notes 2-3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;) Merci &#224; Gilles D'Elia, du site &lt;a href=&quot;http://www.relectures.org/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Relectures&lt;/a&gt;, qui a retrouv&#233; la r&#233;f&#233;rence : c'&#233;tait dans une tribune, intitul&#233;e &#171; La passion de Said &#233;tait la justice &#187;, parue dans &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt; du 30 octobre 2003. Voici le r&#233;cit exact : &#171; &lt;i&gt;Je frappai &#224; la porte et entrai, pour &#234;tre imm&#233;diatement interrompu dans mon &#233;lan. Tout au bout du gigantesque bureau qu'il occupait &#224; l'universit&#233; de Columbia, &#224; New York, Edward Said &#233;tait assis &#224; sa table de travail et me fixait du regard, derri&#232;re ses lunettes juch&#233;es au bout du nez. &lt;/i&gt;&quot;Restez o&#249; vous &#234;tes ! &lt;i&gt;me lan&#231;a-t-il&lt;/i&gt;. Je ne sais pas qui vous &#234;tes ni ce que vous me voulez, mais je suis s&#251;r de ne pouvoir vous &#234;tre d'aucune aide, alors pourquoi perdre votre temps et me faire perdre le mien ?&quot; &quot;Bien&lt;i&gt;, r&#233;pondis-je&lt;/i&gt;, en ce cas je consid&#232;re avoir droit au quart d'heure qui m'a &#233;t&#233; accord&#233;, apr&#232;s le mal que je me suis donn&#233; pour l'obtenir. Tout ce que je vous demande, c'est de passer l'int&#233;gralit&#233; de ce laps de temps ici m&#234;me. Une fois qu'il sera &#233;coul&#233;, je m'en irai.&quot; &quot;Si c'est ce que vous voulez, faites donc&quot;&lt;i&gt;, d&#233;clara-t-il. Je m'avan&#231;ai jusqu'&#224; lui, tirai &#224; moi la chaise qui faisait face &#224; son bureau et jetai un regard sur ma montre pour ne pas perdre l'heure de vue. Ayant attrap&#233; quelques journaux &#224; port&#233;e de main sur une &#233;tag&#232;re derri&#232;re moi, je me mis &#224; les feuilleter. Lui se remit au travail, se plongeant dans ses papiers. Un silence s'ensuivit, de courte dur&#233;e. Soudain, Edward releva la t&#234;te de sa paperasse, la laissa choir et d&#233;clara :&lt;/i&gt; &quot;Je me rends. Vous avez d&#233;jeun&#233; ? C'est moi qui r&#233;gale.&quot; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-4' id='nb2-4' class='spip_note' title='Notes 2-4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;) Albert Cohen, &lt;i&gt;Belle du Seigneur&lt;/i&gt;, Gallimard, 1968.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-5' id='nb2-5' class='spip_note' title='Notes 2-5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;) Mahmoud Darwich, &lt;i&gt;Entretiens sur la po&#233;sie&lt;/i&gt;, traduit de l'arabe par Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-6' id='nb2-6' class='spip_note' title='Notes 2-6' rev='footnote'&gt;6&lt;/a&gt;) Lettre &#224; Louis Bouilhet, 24 ao&#251;t 1853. Gustave Flaubert, &lt;i&gt;Correspondance&lt;/i&gt;, Folio Classique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-7' id='nb2-7' class='spip_note' title='Notes 2-7' rev='footnote'&gt;7&lt;/a&gt;) Nancy Huston, &lt;i&gt;Instruments des t&#233;n&#232;bres&lt;/i&gt;, Actes Sud, 1996.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-8' id='nb2-8' class='spip_note' title='Notes 2-8' rev='footnote'&gt;8&lt;/a&gt;) Bernard Lahire, &lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire - La double vie des &#233;crivains&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-9' id='nb2-9' class='spip_note' title='Notes 2-9' rev='footnote'&gt;9&lt;/a&gt;) Thierry Fabre, &lt;i&gt;Eloge de la pens&#233;e de midi&lt;/i&gt;, Actes Sud, 2007.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-10' id='nb2-10' class='spip_note' title='Notes 2-10' rev='footnote'&gt;10&lt;/a&gt;) Lire &#171; &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/04/CHOLLET/14649&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Les acquis f&#233;ministes sont-ils irr&#233;versibles ?&lt;/a&gt; &#187;, &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, avril 2007.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-11' id='nb2-11' class='spip_note' title='Notes 2-11' rev='footnote'&gt;11&lt;/a&gt;) Robert Walser, &lt;i&gt;Les Enfants Tanner&lt;/i&gt;, traduit de l'allemand par Jean Launay, Folio Gallimard, 1992 (1907).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2-12' id='nb2-12' class='spip_note' title='Notes 2-12' rev='footnote'&gt;12&lt;/a&gt;) Michael Ende, &lt;i&gt;Momo&lt;/i&gt;, traduit de l'allemand par Marianne Strauss, Stock, &#171; Bel Oranger &#187;, 1980 (1973).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>R&#234;ver contre soi-m&#234;me</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article311.html</link>
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		<dc:date>2007-05-28T12:57:43Z</dc:date>
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		<dc:subject>Altermondialisme</dc:subject>
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		<description>Au cours de la campagne pr&#233;sidentielle, beaucoup, effar&#233;s de voir tant d'agneaux se pr&#233;parer &#224; voter avec enthousiasme pour le grand m&#233;chant loup, ont tent&#233; de leur montrer qu'ils agissaient ainsi contre leurs int&#233;r&#234;ts objectifs. Cette d&#233;marche &#233;tait bien s&#251;r n&#233;cessaire, mais pas forc&#233;ment suffisante : ce qui n'a pas &#233;t&#233; fait par la raison ne peut pas &#234;tre d&#233;fait par la raison. La droite doit aussi sa victoire &#224; la s&#233;duction de l'imaginaire qu'elle a su (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique6.html" rel="directory"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot3.html" rel="tag"&gt;Altermondialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot9.html" rel="tag"&gt;Nihilisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot27.html" rel="tag"&gt;Utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L120xH150/arton311-556bc.jpg&quot; width='120' height='150' style='height:150px;width:120px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Au cours de la campagne pr&#233;sidentielle, beaucoup, effar&#233;s de voir tant d'agneaux se pr&#233;parer &#224; voter avec enthousiasme pour le grand m&#233;chant loup, ont tent&#233; de leur montrer qu'ils agissaient ainsi contre leurs int&#233;r&#234;ts objectifs. Cette d&#233;marche &#233;tait bien s&#251;r n&#233;cessaire, mais pas forc&#233;ment suffisante : ce qui n'a pas &#233;t&#233; fait par la raison ne peut pas &#234;tre d&#233;fait par la raison. La droite doit aussi sa victoire &#224; la s&#233;duction de l'imaginaire qu'elle a su imposer, en particulier &#224; travers le th&#232;me de la success story, si pr&#233;sent dans la culture de masse que nos cerveaux y ont d&#233;velopp&#233; une accoutumance pavlovienne. Id&#233;es, r&#234;ves, repr&#233;sentations : l'univers mental de la gauche, quant &#224; lui, est peut-&#234;tre plus an&#233;mi&#233; et discr&#233;dit&#233; que jamais. Cela s'explique notamment par sa hantise de la d&#233;rive ou de la trahison, qui, toute compr&#233;hensible qu'elle soit, l'am&#232;ne &#224; se vivre comme un camp retranch&#233; - au risque de voir les provisions intellectuelles s'&#233;puiser. Mais aussi par son refus de porter la moindre attention aux formes ou aux repr&#233;sentations, per&#231;ue comme une compromission avec les m&#233;thodes de communication de la droite ou des socialistes - alors que la vitalit&#233; des formes est indissociable de celle de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;&lt;strong&gt;28 mai 2007&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;/ br&gt;
&lt;/ br&gt;
&lt;/ br&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;span class='spip_document_701 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:70px;'&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article315.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L70xH102/RDDpetit-af028.jpg' width='70' height='102' alt=&quot;&quot; style='height:102px;width:70px;' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;Un livre prolongeant cet article, intitul&#233;&lt;/strong&gt; &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article315.html&quot; class='spip_in'&gt;R&#234;ves de droite - D&#233;faire l'imaginaire sarkozyste&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, &lt;strong&gt;est disponible depuis le
&lt;br /&gt;6 mars 2008 aux &#233;ditions La D&#233;couverte, dans la collection &#171; &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Zones&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; &#187;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En 2000, aux Etats-Unis, un sondage command&#233; par &lt;i&gt;Time Magazine&lt;/i&gt; avait r&#233;v&#233;l&#233; que, quand on demandait aux gens s'ils pensaient faire partie du 1% des Am&#233;ricains les plus riches, 19% r&#233;pondaient affirmativement, tandis qu'un autre 20% estimait que &#231;a ne saurait tarder. L'&#233;ditorialiste David Brooks l'avait cit&#233; dans un article du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; intitul&#233; &#171; &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.chud.com/forums/archive/index.php/t-44890.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Pourquoi les Am&#233;ricains des classes moyennes votent comme les riches - le triomphe de l'espoir sur l'int&#233;r&#234;t propre&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; &#187; (12 janvier 2003). Ce sondage, disait-il, &#233;claire les raisons pour lesquelles l'&#233;lectorat r&#233;agit avec hostilit&#233; aux mesures visant &#224; taxer les riches : parce qu'il juge que celles-ci l&#232;sent ses propres int&#233;r&#234;ts de futur riche. Dans ce pays, personne n'est pauvre : tout le monde est pr&#233;-riche. L'Am&#233;ricain moyen ne consid&#232;re pas les riches comme ses ennemis de classe : il admire leur r&#233;ussite, pr&#233;sent&#233;e partout comme un gage de vertu et de bonheur, et il est bien d&#233;cid&#233; &#224; devenir comme eux. A ses yeux, ils n'accaparent pas des biens dont une part devrait lui revenir : ils les ont cr&#233;&#233;s &#224; partir de rien, et il ne tient qu'&#224; lui de les imiter (&lt;a href='#nb3-1' class='spip_note' rel='footnote' title='Un mythe repris par l'UMP lors de la campagne pr&#233;sidentielle, lorsque (...)' id='nh3-1'&gt;1&lt;/a&gt;). Il ne veut surtout pas qu'on les oblige &#224; partager ou &#224; redistribuer ne serait-ce qu'une petite part de leur fortune : cela &#233;gratignerait le r&#234;ve. &#171; &lt;i&gt;Pensez-vous vraiment&lt;/i&gt;, interrogeait David Brooks,&lt;i&gt; qu'une nation qui regarde Katie Couric&lt;/i&gt; [pr&#233;sentatrice du journal du matin sur NBC, pass&#233;e depuis au journal du soir sur CBS] &lt;i&gt;le matin, Tom Hanks le soir et Michael Jordan le week-end entretient une profonde animosit&#233; &#224; l'&#233;gard des nantis ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans le mod&#232;le marxiste, le travailleur est invit&#233; &#224; se d&#233;faire de la mentalit&#233; servile et autod&#233;pr&#233;ciative qui lui interdit de &lt;i&gt;comparer&lt;/i&gt; son sort &#224; celui des riches pour revendiquer sans complexes le partage des richesses. En m&#234;me temps, il &lt;i&gt;s'identifie&lt;/i&gt; &#224; ses semblables, salari&#233;s ou ch&#244;meurs, nationaux ou &#233;trangers, envers qui il &#233;prouve empathie et solidarit&#233;. Le g&#233;nie du lib&#233;ralisme a &#233;t&#233; de renverser ce sch&#233;ma. D&#233;sormais, le travailleur &lt;i&gt;s'identifie&lt;/i&gt; aux riches, et il se &lt;i&gt;compare&lt;/i&gt; &#224; ceux qui partagent sa condition : l'immigr&#233; toucherait des allocs et pas lui, le ch&#244;meur ferait la grasse matin&#233;e alors que lui se l&#232;ve &#224; l'aube pour aller trimer... Bien s&#251;r, on peut essayer de le raisonner ; on peut lui dire qu'il faut se m&#233;fier de ces fausses &#233;vidences dont, en France, Le Pen, puis le clan Sarkozy, se sont fait une sp&#233;cialit&#233; : son int&#233;r&#234;t objectif, en tant que travailleur, ce serait au contraire que les ch&#244;meurs ronflent b&#233;atement jusqu'&#224; des deux heures de l'apr&#232;s-midi, puisque, s'ils sont oblig&#233;s d'accepter n'importe quel boulot, cela tire vers le bas le niveau des r&#233;mun&#233;rations et des conditions de travail de l'ensemble des salari&#233;s - y compris les siennes. On peut essayer de lui d&#233;montrer par a + b qu'il se trompe d'ennemis, et qu'il ferait mieux de r&#233;server sa d&#233;fiance et son animosit&#233; &#224; ces politiciens m&#233;phitiques qui encouragent en lui l'aigreur et le ressentiment les plus infects.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi vouloir encore
&lt;br /&gt;changer les choses si,
&lt;br /&gt;&#224; n'importe quel moment,
&lt;br /&gt;un coup de chance,
&lt;br /&gt;ou vos efforts acharn&#233;s,
&lt;br /&gt;peuvent vous propulser
&lt;br /&gt;hors de ce merdier ?&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;On est forc&#233;ment tent&#233; d'argumenter, et il faut le faire ; mais il faut peut-&#234;tre aussi &#234;tre conscient que &#231;a ne suffit pas. Tous ceux qui, en France, ces derniers mois, &#233;c&#339;ur&#233;s d'entendre des types n&#233;s avec une cuill&#232;re en or dans la bouche marteler sur toutes les antennes les vertus du &#171; &lt;i&gt;m&#233;rite&lt;/i&gt; &#187;, effar&#233;s de voir tant d'agneaux se pr&#233;parer &#224; voter avec enthousiasme pour le grand m&#233;chant loup, se sont &#233;poumon&#233;s &#224; d&#233;noncer l'arnaque et &#224; en d&#233;monter les m&#233;canismes - en vain -, ont peut-&#234;tre n&#233;glig&#233; un fait capital : ce qui n'a pas &#233;t&#233; fait par la raison ne peut pas &#234;tre d&#233;fait par la raison. Quand on a consacr&#233; &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article15.html&quot; class='spip_in'&gt;un livre&lt;/a&gt; &#224; tenter de d&#233;m&#234;ler les formes de r&#234;ve b&#233;n&#233;fiques de celles qui travaillent contre le r&#234;veur, l'&#233;lection pr&#233;sidentielle appara&#238;t comme le triomphe &#233;clatant des secondes. Comme cela a &#233;t&#233; abondamment soulign&#233; depuis le 6 mai au soir, lorsque nos yeux se sont brutalement dessill&#233;s en m&#234;me temps que la &lt;i&gt;Marseillaise&lt;/i&gt; de Mireille Mathieu nous d&#233;chirait les tympans, en France, les noces de la politique et du showbiz ont &#233;t&#233; un peu plus tardives qu'ailleurs, mais elles ont fini par se produire aussi (&lt;a href='#nb3-2' class='spip_note' rel='footnote' title='Il suffit pour s'en persuader de faire un petit tour sur le site de (...)' id='nh3-2'&gt;2&lt;/a&gt;). Il &#233;tait inexorable qu'elles finissent par se produire. Comme celle d'un Berlusconi ou d'un Reagan - qui ne venait pas du cin&#233;ma par hasard, et qui ne faisait qu'accentuer une tendance amorc&#233;e avec Kennedy -, la victoire de Nicolas Sarkozy en France r&#233;sulte d'une manipulation &#224; grande &#233;chelle des imaginaires. Elle a &#233;t&#233; pr&#233;par&#233;e par vingt ans de TF1 et de M6, de presse &lt;i&gt;people&lt;/i&gt;, de jeux t&#233;l&#233;vis&#233;s, de &lt;i&gt;Star Ac&lt;/i&gt; et de superproductions hollywoodiennes. Pour pouvoir ricaner en toute tranquillit&#233; des beaufs qui ont vot&#233; Sarkozy, d'ailleurs, il faudrait pouvoir pr&#233;tendre avoir &#233;chapp&#233; compl&#232;tement &#224; l'influence de cette culture - ce qui ne doit pas &#234;tre le cas de beaucoup de monde.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le th&#232;me r&#233;current sur lequel tous ces m&#233;dias ne cessent de broder d'infinies variations, et auquel nos cerveaux, de gauche comme de droite, ont d&#233;velopp&#233; une accoutumance pavlovienne, c'est celui de la &lt;i&gt;success story&lt;/i&gt;. Qui v&#233;hicule un seul message : pourquoi vouloir changer les choses ou se soucier d'&#233;galit&#233; des droits, si, &#224; n'importe quel moment, un coup de chance, ou vos efforts acharn&#233;s, ou une combinaison des deux, peuvent vous propulser hors de ce merdier et vous faire rejoindre l'Olympe o&#249; festoie la jet-set ? &#171; &lt;i&gt;Chacun aura sa chance&lt;/i&gt; &#187;, clamait Nicolas Sarkozy &#224; peine &#233;lu. Il y a quelques ann&#233;es, on avait relev&#233; une illustration presque caricaturale de cette id&#233;ologie dans le film de Steven Soderbergh &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article150.html&quot; class='spip_in'&gt;Erin Brockovich seule contre tous&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (avec Julia Roberts), &#224; l'impact d'autant plus fort qu'il &#233;tait inspir&#233; d'une histoire r&#233;elle - m&#234;me s'il avait apparemment fallu, pour &#233;crire le sc&#233;nario, &#233;luder certains aspects d'une r&#233;alit&#233; moins lisse que souhait&#233;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;M&#234;me lorsqu'on a conscience
&lt;br /&gt;de ses ficelles un peu grosses,
&lt;br /&gt;on ne peut se d&#233;fendre
&lt;br /&gt;d'&#233;prouver un petit frisson
&lt;br /&gt;au contact de la &lt;i&gt;success story&lt;/i&gt; &lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Success story&lt;/i&gt; du gagnant du Loto. &lt;i&gt;Success story&lt;/i&gt; du petit entrepreneur &#171; parti de rien &#187;. &lt;i&gt;Success story&lt;/i&gt; du vainqueur de la &#171; Star Ac &#187;, des acteurs et des mannequins, &#224; qui l'on fait raconter en long et en large dans leurs interviews comment ils ont &#233;t&#233; &#171; d&#233;couverts &#187;, comment ils ont pers&#233;v&#233;r&#233; sans se laisser d&#233;courager malgr&#233; les d&#233;convenues de leurs d&#233;buts, comment ils vivent leur c&#233;l&#233;brit&#233; et leur soudaine aisance financi&#232;re, etc. &lt;i&gt;Success story&lt;/i&gt; de la nouvelle ministre de la justice Rachida Dati, pass&#233;e d'une cit&#233; immigr&#233;e de Chalon sur Sa&#244;ne aux ors de la R&#233;publique. La fonction de ministre de Rachida Dati est secondaire : ses mentors l'ont faite r&#233;ussir uniquement pour illustrer la mystique - ou la mystification - sarkozyenne de la r&#233;ussite. Elle est l&#224; avant tout pour faire r&#234;ver ; elle est une machine de guerre fictionnelle. Pour quiconque fait m&#233;tier de raconter une histoire, Dati est du pain b&#233;nit. On lit par exemple &lt;a href=&quot;http://www.nouveleconomiste.fr/Portraits/1362-Dati.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;dans &lt;i&gt;Le Nouvel Economiste&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; : &#171; &lt;i&gt;Sur son berceau, les f&#233;es ne se sont jamais pench&#233;es. Alors, elle les a invent&#233;es. Bannissant les d&#233;terminismes, for&#231;ant sa condition, son histoire est celle d'une volont&#233; glorifi&#233;e.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est la grande force de la &lt;i&gt;success story&lt;/i&gt; : m&#234;me lorsqu'on a conscience de ses ficelles un peu grosses, on ne peut se d&#233;fendre d'&#233;prouver un petit frisson &#224; son contact. Ses ressorts narratifs sont si familiers, elle est si valoris&#233;e et valorisante, que Nicolas Sarkozy lui-m&#234;me a tout fait pour y conformer sa biographie. Il lui a fallu pour cela d&#233;ployer des tr&#233;sors d'imagination, par exemple pour s'inventer de ces avanies, indispensables &#224; toute &lt;i&gt;success story&lt;/i&gt;, cens&#233;es s'&#234;tre grav&#233;es &#224; jamais dans votre m&#233;moire pour alimenter votre soif de revanche, vous forger le caract&#232;re et aiguillonner votre ambition. &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2219/dossier/a344608-sarkozy_et_largent.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Le Nouvel Observateur&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (17 mai 2007) rapporte ainsi l'&#171; &lt;i&gt;humiliation&lt;/i&gt; &#187; du nouveau pr&#233;sident d'avoir grandi dans - on ne rit pas - le &#171; &lt;i&gt;quartier pauvre de Neuilly&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;Nicolas n'ose pas inviter ses camarades chez lui. Un souvenir le hante : le saumon fum&#233; sous cellophane achet&#233; au Prisunic sur lequel il tombait quand il ouvrait le r&#233;frig&#233;rateur familial. Chez ses amis, le saumon fum&#233; venait des meilleurs traiteurs de la ville.&lt;/i&gt; &#187; Poignant, non ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Renvoyer au pass&#233;
&lt;br /&gt;toute l'histoire des sciences sociales
&lt;br /&gt;pour les remplacer par la &#171; philosophie politique &#187;
&lt;br /&gt;et d&#233;nier aux individus
&lt;br /&gt;tout d&#233;terminisme social&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_671 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH265/dickens-62d57.jpg' width='160' height='265' alt=&quot;&quot; style='height:265px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;On pense &#224; M. Bounderby, le banquier du g&#233;nial roman satirique de Charles Dickens&lt;i&gt; &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article52.html#dickens&quot; class='spip_in'&gt;Temps difficiles&lt;/a&gt; &lt;/i&gt; : &#171; &lt;i&gt;un homme qui ne pouvait jamais assez se vanter d'&#234;tre le fils de ses &#339;uvres&lt;/i&gt; &#187;, et qui ne cesse de r&#233;p&#233;ter que, s'il est arriv&#233; l&#224; o&#249; il est, il ne le doit &#224; personne d'autre qu'&#224; lui-m&#234;me. Cette fiert&#233; imb&#233;cile et forc&#233;ment mensong&#232;re &#224; l'id&#233;e de s'&#234;tre &#171; &lt;i&gt;fait tout seul&lt;/i&gt; &#187; rappelle ce fantasme de l'individu &#171; autoengendr&#233; &#187;, d&#233;gag&#233; de toutes les limites ou contraintes impos&#233;es par la nature ou la soci&#233;t&#233;, que d&#233;crivent dans leurs essais Nancy Huston ou Miguel Benasayag. Elle est surtout la version glamour d'une figure d&#233;lib&#233;r&#233;ment construite par les id&#233;ologues de la r&#233;volution conservatrice : celle d'un individu qui ne serait d&#233;fini ni par ses origines sociales ou culturelles, ni par sa couleur de peau, ni par son sexe ou son orientation sexuelle - toutes caract&#233;ristiques qui seraient purement anecdotiques -, mais uniquement par son appartenance &#224; la nation.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette entreprise passe forc&#233;ment par le discr&#233;dit jet&#233; sur ceux qui &#233;tudient les d&#233;terminations sociales et leurs effets, comme le montre Didier Eribon dans son r&#233;cent livre &lt;i&gt;D'une r&#233;volution conservatrice et de ses effets sur la gauche fran&#231;aise&lt;/i&gt; (L&#233;o Scheer, 2007) : &#171; &lt;i&gt;Le projet de renvoyer au pass&#233; toute l'histoire des sciences sociales fran&#231;aises pour les remplacer par la &#8220;philosophie politique&#8221; n'avait, au bout du compte, pas d'autre signification que celle-ci : lib&#233;rer les individus de tout d&#233;terminisme social, afin qu'ils se d&#233;terminent librement et rationnellement &#224; renoncer &#224; leur libert&#233; au profit de la souverainet&#233; politique qui s'incarne dans l'Etat, repr&#233;sentant de la Soci&#233;t&#233; et de la Nation.&lt;/i&gt; &#187; C'est bien d'&#171; individus &#187; qu'il s'agit, et non plus de &#171; sujets &#187; : car &#171; &lt;i&gt;le &#8220;sujet&#8221; contrairement &#224; l'&#8220;individu&#8221; sait que la Soci&#233;t&#233; le pr&#233;c&#232;de et se situe au-dessus de lui et, par cons&#233;quent, il n'a pas la d&#233;sastreuse illusion qu'il peut inventer le social au gr&#233; de ses &#8220;d&#233;sirs&#8221;&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ce sont bien les mouvements sociaux
&lt;br /&gt;qui maintiennent en vie
&lt;br /&gt;l'id&#233;al du bien commun&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Derri&#232;re cette fiction, promue par les conservateurs, d'une nation comme &#171; emball&#233;e sous vide &#187;, constitu&#233;e d'individus dont le poids ou la marge de man&#339;uvre respectifs seraient identiques &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt; - et pas seulement dans les id&#233;aux que proclament les frontons des mairies -, se cache une entreprise de liquidation de la politique : &#171; &lt;i&gt;D&#233;nier le caract&#232;re constitutif des inscriptions sociales ne les fait pas dispara&#238;tre&lt;/i&gt;, &#233;crit encore Eribon,&lt;i&gt; mais cherche &#224; interdire qu'on lutte contre les dominations qu'elles commandent.&lt;/i&gt; &#187; Pour mieux les affaiblir, on qualifie d&#233;sormais les revendications collectives de &#171; corporatistes &#187; ou de &#171; communautaristes &#187; : on reproche &#224; ceux qui les portent de mettre en p&#233;ril l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral ou la coh&#233;sion de la nation. A lire Didier Eribon, on mesure mieux l'inconscience de ceux qui, tout en se r&#233;clamant de la gauche, croient pouvoir joindre leurs voix &#224; ce concert douteux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D'autant qu'il ne faut pas s'y tromper : m&#234;me si une approche superficielle peut faire envisager leur d&#233;marche comme la d&#233;fense d'int&#233;r&#234;ts particuliers, ce sont bien les mouvements sociaux qui maintiennent en vie l'id&#233;al du bien commun. Ils rappellent que, s'il existe bel et bien une marge de man&#339;uvre individuelle, il est absurde de vouloir faire croire que celle-ci peut &#234;tre autre chose qu'une &lt;i&gt;marge&lt;/i&gt;, justement : pour le reste, chacun est bien le produit de d&#233;terminismes qui le rattachent &#224; divers groupes, et qui facilitent ou emp&#234;chent sa progression. Aucune d&#233;mocratie digne de ce nom ne peut se dispenser d'en tenir compte, et de chercher les moyens d'y rem&#233;dier. Nier l'importance de ces d&#233;terminismes, et vouloir qu'il y ait soci&#233;t&#233; sans qu'ils aient d'abord &#233;t&#233; vaincus, c'est mettre la charrue avant les b&#339;ufs, et prendre ses d&#233;sirs pour des r&#233;alit&#233;s. Si les mouvements sociaux suscitent une telle hostilit&#233;, c'est parce qu'ils rappellent cette v&#233;rit&#233; contrariante.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Si on exhibe quelques sp&#233;cimens
&lt;br /&gt;de cat&#233;gories socialement d&#233;favoris&#233;es
&lt;br /&gt;&#224; qui on a &#171; donn&#233; leur chance &#187;,
&lt;br /&gt;c'est pour mieux se d&#233;douaner
&lt;br /&gt;de la rel&#233;gation dans laquelle
&lt;br /&gt;on souhaite maintenir tous les autres&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_672 spip_documents spip_documents_left' style='float:left; width:320px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L320xH424/Ensemble-2b730.jpg' width='320' height='424' alt=&quot;&quot; style='height:424px;width:320px;' /&gt;&lt;/span&gt;Pour sa part, l'id&#233;ologie conservatrice, si elle exalte la grandeur de la nation, ne fait en r&#233;alit&#233; aucun cas, &#233;videmment, de l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral ou du bien commun. Dans cette comp&#233;tition g&#233;n&#233;ralis&#233;e qu'est la soci&#233;t&#233; telle qu'elle la con&#231;oit, et o&#249; elle feint crapuleusement de croire que tous auraient les m&#234;mes chances, chacun est, comme Erin Brockovich, &#171; &lt;i&gt;seul contre tous&lt;/i&gt; &#187;. Dans le slogan &#233;lectoral de Nicolas Sarkozy, &#171; &lt;i&gt;ensemble, tout devient possible&lt;/i&gt; &#187;, le &#171; ensemble &#187; n'est l&#224; que pour d&#233;corer. Ou plut&#244;t, il d&#233;signe un &#171; ensemble &#187; effroyablement pasteuris&#233;, expurg&#233; de tous ses &#233;l&#233;ments non conformes ; car, si on exhibe quelques sp&#233;cimens de cat&#233;gories socialement d&#233;favoris&#233;es &#224; qui on a &#171; donn&#233; leur chance &#187;, c'est pour mieux se d&#233;douaner de la rel&#233;gation dans laquelle, contrari&#233; par leur existence, on souhaite maintenir tous les autres. A cet &#233;gard, toute recompos&#233;e qu'elle est, la pr&#233;tendue &#171; &lt;i&gt;famille d'aujourd'hui&lt;/i&gt; &#187; que formerait le clan Sarkozy, et qui fait cette semaine la couverture de &lt;i&gt;Paris-Match&lt;/i&gt;, v&#233;ritable d&#233;bauche de gosses de riches blonds aux yeux bleus, &#233;voque davantage les h&#233;ritiers mon&#233;gasques que la diversit&#233; de la France contemporaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_673 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:250px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L250xH329/match-92789.jpg' width='250' height='329' alt=&quot;&quot; style='height:329px;width:250px;' /&gt;&lt;/span&gt;&#171; &lt;i&gt;Tout est possible&lt;/i&gt; &#187; : comme le rappelait &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article244.html&quot; class='spip_in'&gt;Christian Salmon&lt;/a&gt; dans un &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2006/11/SALMON/14124&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;article&lt;/a&gt; du &lt;i&gt;Monde diplomatique&lt;/i&gt; (novembre 2006), reprenant une citation exhum&#233;e par Serge Halimi dans &lt;i&gt;Le Grand Bond en arri&#232;re. Comment l'ordre lib&#233;ral s'est impos&#233; au monde&lt;/i&gt;, ce slogan &#233;tait d&#233;j&#224; celui de Ronald Reagan lorsque, dans son discours sur l'&#233;tat de l'Union, en 1985, il pr&#233;sentait sa Rachida Dati &#224; lui : &#171; &lt;i&gt;Deux si&#232;cles d'histoire de l'Am&#233;rique devraient nous avoir appris que rien n'est impossible. Il y a dix ans, une jeune fille a quitt&#233; le Vietnam avec sa famille. Ils sont venus aux Etats-Unis sans bagages et sans parler un mot d'anglais. La jeune fille a travaill&#233; dur et a termin&#233; ses &#233;tudes secondaires parmi les premi&#232;res de sa classe. En mai de cette ann&#233;e, cela fera dix ans qu'elle a quitt&#233; le Vietnam, et elle sortira dipl&#244;m&#233;e de l'acad&#233;mie militaire am&#233;ricaine de West Point. Je me suis dit que vous aimeriez rencontrer une h&#233;ro&#239;ne am&#233;ricaine nomm&#233;e Jean Nguyen.&lt;/i&gt; &#187; Apr&#232;s avoir fait ovationner la jeune femme, Reagan encha&#238;nait sur une autre histoire, tout aussi &#233;difiante, avant de d&#233;voiler la morale des deux r&#233;cits en s'adressant &#224; leurs protagonistes : &#171; &lt;i&gt;Vos vies nous rappellent qu'une de nos plus anciennes expressions reste toujours aussi nouvelle : tout est possible en Am&#233;rique si nous avons la foi, la volont&#233; et le c&#339;ur.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'&#171; industrie du r&#234;ve &#187;
&lt;br /&gt;ne donne pas envie au r&#234;veur
&lt;br /&gt;de s'organiser avec les autres
&lt;br /&gt;pour am&#233;liorer ses conditions d'existence,
&lt;br /&gt;mais plut&#244;t de trouver le moyen
&lt;br /&gt;de fausser compagnie &#224; tous ces losers&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi mettre en place des politiques &#233;galitaires, redistribuer les richesses, garantir &#224; tous des conditions de vie d&#233;centes et &#233;panouissantes, quand on peut se contenter d'accr&#233;diter la fable selon laquelle &#171; si on veut vraiment r&#233;ussir, on peut &#187; ? Pourquoi se fatiguer &#224; &#244;ter les obstacles qui se dressent sur le chemin des plus d&#233;favoris&#233;s, quand on peut se contenter de couvrir d'&#233;loges ceux qui, parmi eux, ont le jarret assez souple pour sauter par-dessus - en insinuant sournoisement, par la m&#234;me occasion, que les autres doivent quand m&#234;me &#234;tre un peu feignasses s'ils n'y arrivent pas eux aussi ? Pourquoi se tuer &#224; satisfaire les revendications du peuple quand on peut le payer de mots - et de belles histoires ? Car la &lt;i&gt;success story&lt;/i&gt; n'est que la d&#233;clinaison principale de cette strat&#233;gie politique qui, comme le pointe Salmon dans son article, consacr&#233; au &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt;, consiste d&#233;sormais, plus largement, &#224; &lt;i&gt;raconter des histoires&lt;/i&gt;. Il cite un ancien conseiller de Bill Clinton qui constatait en 2004 : &#171; &lt;i&gt;Les r&#233;publicains disent : &#8220;Nous allons vous prot&#233;ger des terroristes de T&#233;h&#233;ran et des homosexuels de Hollywood.&#8221; Nous, nous disons : &#8220;Nous sommes pour l'air pur, de meilleures &#233;coles, plus de soins de sant&#233;.&#8221; Ils racontent une histoire, nous r&#233;citons une litanie.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre sous cet angle, effectivement, qu'il faut analyser la faiblesse actuelle de la gauche : sous l'angle d'un probl&#232;me avec l'imaginaire. L'industrie du spectacle, qui produit les histoires et les mythes contemporains les plus puissants, est le plus souvent en affinit&#233; profonde avec l'ordre du monde : les histoires et les mythes qu'elle met en circulation sont des histoires et des mythes de droite et travaillent pour la droite, m&#234;me s'ils ne se pr&#233;sentent pas toujours sous cette &#233;tiquette. Ils en colportent les valeurs et la vision du monde. Ce rouleau compresseur culturel rend presque impossible la t&#226;che de la gauche - ou du moins d'une gauche qui se voudrait fid&#232;le &#224; ses valeurs. L'&#171; industrie du r&#234;ve &#187; lui coupe l'herbe sous les pieds. Car elle produit du r&#234;ve, certes, mais aussi, &#224; part &#233;gale, de la haine de soi. Elle apprend au public que tous ceux qui ne correspondent pas &#224; ses crit&#232;res de richesse, de pouvoir, de succ&#232;s, d'&#233;l&#233;gance vestimentaire et/ou de perfection plastique sont ringards et m&#233;prisables (&lt;a href='#nb3-3' class='spip_note' rel='footnote' title='Dans son livre, Didier Eribon s'indigne de la bassesse des attaques (...)' id='nh3-3'&gt;3&lt;/a&gt;) ; en lui &#233;talant au visage la r&#233;ussite et la f&#233;licit&#233; de ses stars, elle l'humilie, elle entretient sa rage et sa frustration. Quand, d&#233;tournant les yeux de la page ou de l'&#233;cran, il regarde autour de lui, il n'a pas envie de s'organiser avec les autres pour am&#233;liorer les conditions d'existence qu'il partage avec eux : il cherche plut&#244;t le moyen de fausser compagnie &#224; tous ces losers, et de fuir les endroits minables o&#249; il v&#233;g&#232;te injustement avec eux. La sorte de r&#234;ve produite par la soci&#233;t&#233; du spectacle est celle que Flaubert - comme j'ai essay&#233; de le montrer dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article15.html&quot; class='spip_in'&gt;La tyrannie de la r&#233;alit&#233;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - avait d&#233;j&#224; parfaitement d&#233;crite dans &lt;i&gt;Madame Bovary&lt;/i&gt;, alors que ce syst&#232;me &#233;tait balbutiant : un r&#234;ve qui, au lieu de conforter le r&#234;veur, de lui permettre d'enrichir et d'approfondir le monde dans lequel il vit, produit au contraire chez lui une &#171; passion de la rectification &#187;, une col&#232;re aussi st&#233;rile qu'in&#233;puisable, dans laquelle il peut finir par engloutir toute son &#233;nergie, contre la non-conformit&#233; et l'insuffisance de ce qui l'entoure.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La valorisation culturelle
&lt;br /&gt;de la noirceur se traduit
&lt;br /&gt;par une m&#233;fiance instinctive
&lt;br /&gt;envers tout projet politique &lt;br /&gt;qui ne diabolise pas
&lt;br /&gt;des cat&#233;gories sociales enti&#232;res,
&lt;br /&gt;renvoy&#233; &#224; un conte pour enfants&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;De surcro&#238;t, on peut se demander si un certain snobisme culturel de masse, valorisant le cynisme comme un signe de sagesse supr&#234;me, n'a pas contribu&#233; &#224; discr&#233;diter le projet m&#234;me de la gauche, pr&#233;sent&#233; comme na&#239;f dans la mesure o&#249; il implique d'envisager la soci&#233;t&#233; comme une communaut&#233; solidaire, et non comme un agr&#233;gat d'individus en guerre les uns contre les autres. Avec le recul, il est frappant de constater le boulevard id&#233;ologique qu'a ouvert au sarkozysme le succ&#232;s d'un Michel Houellebecq. Il a sem&#233; l'id&#233;e que des personnages veules et m&#233;prisants, pr&#244;nant l'autod&#233;fense, crachant leur haine des f&#233;ministes ou des Arabes, portaient le seul regard lucide et objectif sur l'&#233;tat de la soci&#233;t&#233; et les options politiques &#224; notre disposition. S'il a &#233;t&#233; promu et encens&#233; par le milieu litt&#233;raire, c'est en vertu de cette &#233;chelle de valeurs, d&#233;crite par Nancy Huston dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article213.html&quot; class='spip_in'&gt;Professeurs de d&#233;sespoir&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, qui fait de la noirceur un crit&#232;re de qualit&#233; et de sup&#233;riorit&#233; : &#171; &lt;i&gt;Hugo, Dumas, Balzac, Sand : ces auteurs vous apprenaient quelque chose sur la vie humaine, ils ouvraient des portes, fouillaient les tr&#233;fonds de l'&#226;me, cherchaient la nuance&lt;/i&gt; (...)&lt;i&gt;. Dans un deuxi&#232;me temps, pour des raisons historiques faciles &#224; saisir, il a &#233;t&#233; admis que le message d'un roman p&#251;t &#234;tre noir, simplifi&#233;, absolutiste, d&#233;sesp&#233;rant m&#234;me, du moment que l'ensemble &#233;tait &#8220;rachet&#233;&#8221; - c'est-&#224;-dire humanis&#233;, moralis&#233; - par un tr&#232;s haut style (Beckett, Cioran, Bernhard). Mais, peu &#224; peu, on s'est mis &#224; confondre noirceur et excellence, &#224; prendre la noirceur comme telle pour une preuve d'excellence.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Voil&#224; le progr&#232;s : on est pass&#233; des pierres pr&#233;cieuses... aux diamants noirs... au tas de charbon.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sur le plan politique, cette valorisation exclusive de la noirceur se traduit par une m&#233;fiance instinctive envers tout projet qui ne diabolise pas des cat&#233;gories sociales enti&#232;res, imm&#233;diatement renvoy&#233; &#224; un conte pour enfants. Elle sabote ainsi &#224; la racine le projet m&#234;me de la gauche, qui implique forc&#233;ment de parier, &#224; un moment ou &#224; un autre, sur une alt&#233;rit&#233; v&#233;cue positivement - et non comme une menace. &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article305.html&quot; class='spip_in'&gt;Quoi qu'on pense&lt;/a&gt; de S&#233;gol&#232;ne Royal, on peut d'ailleurs se demander si les clips UMP qui circulaient sur Internet au cours de la campagne pr&#233;sidentielle, et qui la brocardaient en la renvoyant &#224; cette image gnangnan, ne devaient pas autant &#224; cet avantage id&#233;ologique conquis par la droite qu'aux faiblesses de la candidate socialiste. Sans compter qu'il est encore plus facile de caricaturer une gauche suppos&#233;e voir le monde en rose bonbon quand celle-ci est incarn&#233;e par une femme.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Il n'y a plus de syst&#232;me
&lt;br /&gt;de valeurs et de repr&#233;sentations
&lt;br /&gt;capable de rivaliser avec le mod&#232;le dominant
&lt;br /&gt;et les id&#233;aux qu'il met en circulation&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Toujours est-il que d&#233;sormais, l'opinion est &#233;duqu&#233;e &#224; &#233;prouver une haine visc&#233;rale envers tout ce qui revendique un progressisme m&#234;me timide, identifi&#233; &#224; l'ennemi : les intellectuels qui trahissent leur m&#233;pris du peuple par l'emploi de mots de plus de trois syllabes, les &#171; &lt;i&gt;bobos qui font du v&#233;lo &#224; Paris&lt;/i&gt; &#187; (Alain Finkielkraut), tout &#231;a n'est qu'un ramassis de privil&#233;gi&#233;s &#171; ang&#233;listes &#187; vivant hors des r&#233;alit&#233;s. Certes, l'image d&#233;testable donn&#233;e de la gauche par l'establishment socialiste explique en partie ce ressentiment ; mais en partie seulement. Surtout lorsqu'on se rappelle que ce qu'il y a de plus d&#233;testable dans cet establishment, c'est sa perm&#233;abilit&#233; aux valeurs de la droite, et que, pour cette raison, une bonne partie du ressentiment qu'il s'attire provient de gens qui se revendiquent de la gauche - d'une &#171; gauche de gauche &#187;, et non de la &#171; gauche de la gauche &#187;, selon l'utile correction apport&#233;e par Pierre Bourdieu et reprise par Didier Eribon dans son livre. Parmi ceux qui d&#233;testent le plus les socialistes, il y en a un bon nombre qui emploient parfois des mots de plus de trois syllabes et qui font du v&#233;lo, &#224; Paris ou ailleurs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Id&#233;es, r&#234;ves, repr&#233;sentations : c'est tout l'univers mental de la gauche qui est aujourd'hui an&#233;mi&#233; et discr&#233;dit&#233;. Pour des raisons en partie externes, et en partie internes. Durant la guerre froide, le communisme &#233;tait assez puissant et influent pour pouvoir opposer &#224; la culture capitaliste tout un corpus de valeurs et de r&#233;f&#233;rences alternatives. On pouvait &#234;tre fier de soi et des siens sur d'autres bases, qui valaient ce qu'elles valaient, mais qui avaient le m&#233;rite d'exister - une fiert&#233; de classe. Aujourd'hui, il n'y a plus de syst&#232;me de valeurs et de repr&#233;sentations capable de rivaliser avec le mod&#232;le dominant et les id&#233;aux qu'il met en circulation. L'une des t&#226;ches les plus urgentes et les plus passionnantes, pour les ann&#233;es &#224; venir, pourrait &#234;tre de rassembler tous les &#233;l&#233;ments &#233;pars qui permettraient d'en reb&#226;tir un ; un ensemble de r&#233;f&#233;rences, d'id&#233;es, de repr&#233;sentations, qui ne serait pas aussi massif que l'a &#233;t&#233; le contre-mod&#232;le communiste - ce ne serait ni possible, ni souhaitable -, mais simplement vivant, coh&#233;rent et cr&#233;dible.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La gauche r&#233;pugne &#224; accorder
&lt;br /&gt;la moindre attention aux formes,
&lt;br /&gt;aux discours, aux repr&#233;sentations&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais il ne faut pas se cacher que la gauche est mal arm&#233;e pour &#231;a. D'abord, elle r&#233;pugne &#224; accorder la moindre attention aux formes, aux discours, aux repr&#233;sentations (&lt;a href='#nb3-4' class='spip_note' rel='footnote' title='Cette attention port&#233;e &#224; la forme, tr&#232;s inhabituelle &#224; gauche, explique (...)' id='nh3-4'&gt;4&lt;/a&gt;). Elle y voit forc&#233;ment une manipulation, une reddition &#224; l'ennemi, aux techniques de &#171; com' &#187; pris&#233;es par la droite ou les socialistes. Du coup, si elle d&#233;nonce &#224; raison - comme Eric Hazan dans &lt;i&gt;LQR, La propagande du quotidien&lt;/i&gt; - la fa&#231;on dont le lib&#233;ralisme d&#233;tourne et subvertit le langage &#224; son profit, imposant ses termes comme autant de chevaux de Troie de sa vision du monde (&#224; cet &#233;gard, il faut saluer le petit dernier, &#171; assistanat &#187;, banalis&#233; au cours de la campagne pr&#233;sidentielle), elle a tendance &#224; s'enfermer elle-m&#234;me dans un langage routinier, dans le ressassement de slogans us&#233;s se limitant &#224; servir de points de ralliement &#224; ceux qui se revendiquent du c&#244;t&#233; du Bien, avec un souci de renouvellement &#224; ce point inexistant que, pour ma part, je me sens aujourd'hui pr&#234;te &#224; assassiner quiconque viendrait m'annoncer qu'un autre quoi-que-ce-soit est possible ou que je-ne-sais-quoi n'est pas une marchandise. Elle se berce ainsi d'une autosatisfaction un peu courte, et oublie que la qualit&#233; et la force du langage sont intimement li&#233;es &#224; celles de la pens&#233;e. Annie Le Brun &#233;crivait dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article249.html&quot; class='spip_in'&gt;Du trop de r&#233;alit&#233;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; que la richesse de la langue apporte &#224; la pens&#233;e &#171; &lt;i&gt;le surcro&#238;t d'&#233;nergie qui permet &#224; celle-ci de s'aventurer au-del&#224; d'elle-m&#234;me&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais la pens&#233;e de gauche a-t-elle envie de &#171; &lt;i&gt;s'aventurer au-del&#224; d'elle-m&#234;me&lt;/i&gt; &#187; ? La question m&#233;rite d'&#234;tre pos&#233;e. L&#224; encore, elle est hant&#233;e par le danger de la trahison. Elle se m&#233;fie : les audaces de pens&#233;e lui semblent n'&#234;tre que des pr&#233;textes servant &#224; justifier d&#233;rives et ralliements &#224; l'ennemi. Et il est ind&#233;niable que c'est bien ce qu'elles peuvent &#234;tre parfois. La surench&#232;re dans la radicalit&#233;, d&#233;terminante dans la distribution de l'autorit&#233; morale, et qui n'est le plus souvent qu'une mani&#232;re d&#233;guis&#233;e de jouer &#224; celui qui pisse le plus loin, d&#233;courage encore les &#233;ventuels candidats &#224; l'aventure intellectuelle. Du coup, la gauche se vit comme un camp retranch&#233; : tenter la moindre sortie serait courir le risque de se retrouver en terrain ennemi. Le probl&#232;me, c'est que, du coup, les provisions s'amenuisent, et seront bient&#244;t &#233;puis&#233;es (&#224; ce sujet, voir notamment sur ce site les r&#233;flexions de &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article215.html&quot; class='spip_in'&gt;Starhawk&lt;/a&gt; et d'Isabelle Stengers).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Les mots-cl&#233;s
&lt;br /&gt;doivent &#234;tre &#8220;et/et&#8221;,
&lt;br /&gt;et non &#8220;ou/ou&#8221; &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dans un essai consacr&#233; au politiquement correct, publi&#233; en 1993 et traduit en fran&#231;ais sous le titre &lt;i&gt;La Culture gnangnan&lt;/i&gt; (Arl&#233;a, 1994), le critique d'art du &lt;i&gt;Time&lt;/i&gt; Robert Hughes mettait en garde la gauche, dans son propre int&#233;r&#234;t, contre la seule attention qu'elle daigne apporter &#224; la langue et &#224; la culture : une attention plus d&#233;fensive et n&#233;vrotique que cr&#233;ative, qui consiste seulement &#224; expurger la langue et le patrimoine culturel de leurs &#233;l&#233;ments jug&#233;s potentiellement offensants. S'aga&#231;ant d'entendre parler de certains &#233;crivains comme de &#171; &lt;i&gt;Blancs morts&lt;/i&gt; &#187;, il s'insurgeait contre la tendance r&#233;ductrice &#224; juger les &#339;uvres uniquement en fonction de leur &#171; &lt;i&gt;capacit&#233; &#224; &#339;uvrer en fonction de la conscience sociale&lt;/i&gt; &#187;, et d&#233;non&#231;ait l'illusion selon laquelle &#171; &lt;i&gt;les &#339;uvres d'art portent un message social comme les camions transportent du charbon&lt;/i&gt; &#187;. Il rappelait qu'&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article204.html&quot; class='spip_in'&gt;Edward Sa&#239;d&lt;/a&gt;, l'un des intellectuels qui ont le plus fait pour mettre au jour les valeurs, les inscriptions sociales ou les pr&#233;jug&#233;s d&#233;celables dans l'art - notamment dans &lt;i&gt;Culture et imp&#233;rialisme&lt;/i&gt; -, s'est lui-m&#234;me toujours d&#233;solidaris&#233; de cette logique. Il ne s'agit pas de censurer ou de remplacer un corpus par un autre, affirmait-il, mais de mettre d'autres choses en circulation, de cr&#233;er des points de comparaison, d'encourager autant l'ouverture d'esprit que l'acuit&#233; critique : &#171; &lt;i&gt;Les mots-cl&#233;s doivent &#234;tre &#8220;et/et&#8221;, et non &#8220;ou/ou&#8221;.&lt;/i&gt; &#187; Plut&#244;t que de chercher &#224; se prot&#233;ger de la culture classique ou de la culture de masse - une entreprise improbable, de toute fa&#231;on, du moins dans la mesure o&#249; on ne vit pas en ermite au fond des bois -, instaurer une dialectique entre elles et des &#339;uvres minoritaires capables d'&#233;clairer et de contester certaines de leurs valeurs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De toute fa&#231;on, c'est parfois quand elle croit &#234;tre le plus &#233;loign&#233;e du mod&#232;le dominant que la gauche s'en rapproche le plus. Elle n'a pas renonc&#233;, par exemple, &#224; sacraliser certains personnages, ou certains pays ou territoires, en raison de leur combativit&#233; anti-imp&#233;rialiste ou de leur capacit&#233; &#224; incarner ou &#224; mettre en &#339;uvre des alternatives. Cette sacralisation va au-del&#224; de l'int&#233;r&#234;t l&#233;gitime ou de la simple admiration : elle porte l'espoir fou d'une possibilit&#233; de s'affranchir de la pesanteur et de la m&#233;diocrit&#233; humaines. Les lieux et les personnalit&#233;s qu'elle concerne sont sanctifi&#233;s, per&#231;us comme exempts de toute n&#233;gativit&#233; ou imperfection. Elle rappelle ce militant communiste qui, revenant sur son parcours, racontait dans un documentaire qu'&#224; l'&#233;poque, il &#233;tait persuad&#233; qu'apr&#232;s la r&#233;volution, il n'y aurait plus de chagrins d'amour. Ces fantasmes absolutistes, comme l'admiration port&#233;e autrefois &#224; l'URSS de Staline ou &#224; la Chine de Mao, peuvent amener &#224; cautionner ou &#224; couvrir malgr&#233; soi les pires crimes, plut&#244;t que de devoir renoncer &#224; une illusion bienfaisante. Ils interdisent aussi de faire la part des choses quand il y aurait lieu de la faire : Miguel Benasayag racontait un jour le trouble et la consternation qu'avait sem&#233;s, dans une communaut&#233; autog&#233;r&#233;e d'Am&#233;rique latine, la d&#233;couverte de la p&#233;dophilie de l'un de ses membres. Les uns tentaient d&#233;sesp&#233;r&#233;ment de nier les faits pour sauver le r&#234;ve, tandis que, pour d'autres, cette r&#233;v&#233;lation jetait un discr&#233;dit brutal sur l'ensemble de l'exp&#233;rience. Benasayag faisait valoir &#224; raison qu'il aurait pourtant fallu pouvoir inventer une troisi&#232;me mani&#232;re de r&#233;agir.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Peut-&#234;tre serait-il temps de se demander
&lt;br /&gt;s'il ne peut pas exister quelque chose
&lt;br /&gt;entre le puritanisme sinistre
&lt;br /&gt;de la gauche authentique
&lt;br /&gt;et les orgies cyniques de la gauche caviar&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_674 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:250px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L250xH313/classe-bf5b5.jpg' width='250' height='313' alt=&quot;&quot; style='height:313px;width:250px;' /&gt;&lt;/span&gt;Mais cette id&#233;alisation, si typiquement de gauche qu'elle semble &#234;tre, a aussi des affinit&#233;s avec les formes de r&#234;ve suscit&#233;es par le mod&#232;le capitaliste : elle rejoint la logique du people, dans la mesure o&#249; celui-ci d&#233;tourne le r&#234;veur de ce qu'il est, du lieu o&#249; il vit, des gens qui l'entourent, pour le persuader qu'ils ne valent rien, et qu'ailleurs, quelque part, il existe des lieux ou des personnes qui sont, eux aussi, &#171; affranchis de la pesanteur et de la m&#233;diocrit&#233; humaines &#187;. Le confort mat&#233;riel dans lequel &#233;voluent les stars suscite l'envie en tant que tel, certes, mais peut-&#234;tre surtout parce qu'on lui attribue inconsciemment le pouvoir de provoquer cette sorte de d&#233;livrance, de pl&#233;nitude mentale - de m&#234;me que la conformit&#233; parfois caricaturale des c&#233;l&#233;brit&#233;s aux canons de la beaut&#233; est automatiquement synonyme, dans l'esprit du public, de volupt&#233; sans limites et d'amour sans nuages. Il ne s'agit pas seulement d'envier ceux qui semblent mener une vie plus gratifiante, plus int&#233;ressante ou plus excitante que la v&#244;tre - ce qui, apr&#232;s tout, est compr&#233;hensible, m&#234;me s'il faut aussi se m&#233;fier des illusions qui entrent dans ce genre de perception : il s'agit d'entretenir la croyance qu'il existe quelque part une sorte d'Olympe dont les habitants ne sont pas faits de la m&#234;me substance que les humains ordinaires. A cet &#233;gard, l'Olympe de gauche, m&#234;me s'il n'est pas peupl&#233; des m&#234;mes figures, ne se distingue pas fondamentalement de l'Olympe de droite : il produit les m&#234;mes sentiments d'inanit&#233; et d'inad&#233;quation, la m&#234;me d&#233;gradation des r&#233;alit&#233;s particuli&#232;res. Il pourrait &#234;tre int&#233;ressant de chercher &#224; identifier comme telles - car cela existe, bien s&#251;r - des formes de r&#234;ve qui soient r&#233;ellement diff&#233;rentes, c'est-&#224;-dire qui enrichissent la r&#233;alit&#233; au lieu de la rabaisser.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Enfin, une autre faiblesse constitutive de l'imaginaire de la gauche provient de sa fid&#233;lit&#233; au mod&#232;le messianique. Il ne peut fonctionner sans la r&#233;f&#233;rence incantatoire &#224; un horizon r&#233;volutionnaire, &#224; un grand soir, m&#234;me s'il ne l'appelle pas forc&#233;ment comme &#231;a. Comme son homologue religieux, il invite ceux qui y adh&#232;rent &#224; se d&#233;tourner des s&#233;ductions de ce bas monde corrompu - par le p&#233;ch&#233; pour le christianisme, par le capitalisme pour la gauche -, et &#224; mener une vie d'asc&#232;se et de sacrifices en attendant la r&#233;demption collective. S'y ajoute la logique militaire qui affleure dans le militantisme, et qui, ne voulant voir qu'une seule t&#234;te, renvoie toute pr&#233;occupation personnelle &#224; un individualisme condamnable. Cette logique affaiblit consid&#233;rablement la gauche : une r&#233;volution n'est jamais exclue, mais elle reste une hypoth&#232;se un peu fragile pour qu'on fasse reposer toute la conduite de son existence sur elle. Elle produit avant tout des d&#233;ceptions et du d&#233;couragement en rafales. Il doit y avoir un moyen de concilier la recherche d'un but sup&#233;rieur, la qu&#234;te de justice ou d'id&#233;al, avec la qualit&#233; de l'ici et du maintenant, avec un quotidien qui garde une place pour le plaisir. Peut-&#234;tre serait-il temps de se demander s'il ne peut pas exister quelque chose entre le puritanisme sinistre de la gauche authentique et les orgies cyniques de la gauche caviar. Et pas le sempiternel h&#233;donisme libertaire et machiste &#224; base de gros rouge et de petites p&#233;p&#233;es purement d&#233;coratives et plus ou moins v&#233;nales, s'il vous pla&#238;t, culture dans laquelle, bizarrement, je ne me sens pas vraiment de place.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Si la gauche ne sait pas
&lt;br /&gt;imbriquer les aspirations personnelles
&lt;br /&gt;avec le collectif, si elle persiste &#224; les criminaliser,
&lt;br /&gt;il est in&#233;vitable qu'elle jette ses ouailles
&lt;br /&gt;dans les bras de la droite&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Certes, la volont&#233; de distinction et de singularisation est pr&#233;cis&#233;ment ce sur quoi prosp&#232;re, en la manipulant et en la fourvoyant, la soci&#233;t&#233; de consommation, mais &#231;a ne veut pas dire pour autant qu'il ne s'agit pas d'une qu&#234;te humaine l&#233;gitime. C'est peut-&#234;tre aussi ce d&#233;sir de ne pas consumer sa vie en vain qui explique la prosp&#233;rit&#233; de la &lt;i&gt;success story &lt;/i&gt; : si la gauche ne sait pas m&#233;nager un espace aux aspirations personnelles, les imbriquer avec le collectif, si elle persiste &#224; les criminaliser, il est in&#233;vitable qu'elle jette ses ouailles dans les bras de la droite, et les pousse &#224; balancer aux orties tout souci du collectif pour saisir la seule chose qui leur semble un peu tangible et stimulante : la r&#233;ussite personnelle. Bien s&#251;r, les chances d'y parvenir restent des plus al&#233;atoires, mais au moins elles concernent encore cette vie-ci, et n'impliquent d'attendre ni la r&#233;surrection ni la r&#233;volution.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce qu'il y a de g&#233;nial, avec la &lt;i&gt;success story&lt;/i&gt;, c'est qu'elle est immunis&#233;e contre la critique. Si vous ricanez des espoirs qu'elle fait na&#238;tre, vous ne faites que jouer l'un des r&#244;les que sa structure narrative exige : celui du pisse-froid qui rendra le triomphe final encore plus d&#233;lectable, parce qu'on pourra alors le narguer, savourer son d&#233;pit et sa d&#233;confiture, et se sentir d'autant plus de m&#233;rite qu'on aura toujours &#171; gard&#233; la foi &#187; et r&#233;sist&#233; au d&#233;couragement qu'il essayait fourbement de nous communiquer. On ne peut pas tourner en d&#233;rision la &lt;i&gt;success story&lt;/i&gt; sans insulter en m&#234;me temps ce qu'on n'a en aucun cas le droit d'insulter : l'espoir qu'a chacun de faire quelque chose de sa vie. Ce que l'on peut interroger et contester, en revanche, c'est le contenu que le mod&#232;le dominant donne &#224; ce &lt;i&gt;quelque chose&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Cette &#171; valeur travail &#187;
&lt;br /&gt;qui a hant&#233; la campagne pr&#233;sidentielle
&lt;br /&gt;ne produit pas seulement des richesses,
&lt;br /&gt;mais aussi des quantit&#233;s
&lt;br /&gt;in&#233;puisables de ressentiment&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;On peut par exemple se demander si la forme de r&#233;ussite tapageuse promue par le capitalisme &#224; travers la vitrine du showbiz exercerait la m&#234;me s&#233;duction si elle ne s'appuyait pas sur le d&#233;sir violent, quoique plus ou moins conscient, de r&#233;parer un dommage. Ce dommage, c'est celui caus&#233; par la place du travail dans la vie de la plupart des gens. Il est assez frappant de voir que ceux qui, pour des raisons diverses, &#233;chappent &#224; cette condition commune, et gardent la libre disposition d'eux-m&#234;mes, partagent rarement les fantasmes majoritaires. Quand elle leur fait d&#233;faut, ils ne cracheraient &#233;videmment pas sur un minimum de s&#233;curit&#233; mat&#233;rielle, mais la fortune d'un Johnny ou d'un Jean Reno les laisse de marbre, voire leur inspire une certaine piti&#233;. Ils n'ont rien &#224; compenser, n'aspirent &#224; &#234;tre d&#233;dommag&#233;s de rien. Ils sont ailleurs, avec d'autres id&#233;aux, d'autres occupations et pr&#233;occupations. Ce qui les distingue, c'est qu'ils acceptent d'assumer la charge d'eux-m&#234;mes, la qu&#234;te d'un sens &#224; leur vie, qui font si peur &#224; leurs contemporains. Le travail a ceci de diabolique qu'il g&#233;n&#232;re des souffrances, des frustrations, de la ranc&#339;ur, mais qu'il offre aussi l'occasion d'une fuite, d'une d&#233;responsabilisation. La droite a tout int&#233;r&#234;t &#224; encourager cette fuite, &#224; dissuader les gens de se poser la moindre question sur le sens, tant individuel que collectif, de ce qu'ils font : elle sait que cette fameuse &#171; valeur travail &#187; qui a hant&#233; la campagne pr&#233;sidentielle ne produit pas seulement des richesses ; elle produit aussi des quantit&#233;s in&#233;puisables de ressentiment, qui, habilement canalis&#233;es, dirig&#233;es contre les ch&#244;meurs, les immigr&#233;s, les intellos, peuvent lui assurer une supr&#233;matie &#233;lectorale durable.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On voit vraiment mal, en revanche, pourquoi la gauche devrait continuer &#224; cautionner cette mascarade, et se contenter d'aborder le travail sous l'angle de la lutte contre la pr&#233;carit&#233;, comme le fait la &#171; gauche de gauche &#187; - on ne parle m&#234;me pas du path&#233;tique alignement de S&#233;gol&#232;ne Royal sur la glorification droiti&#232;re du travail pour le travail. Elle aurait tout int&#233;r&#234;t &#224; initier la r&#233;volution culturelle que repr&#233;senterait la remise en cause du travail sous ses formes actuelles, &#224; &#234;tre la force politique qui mettrait enfin les pieds dans le plat. Certes, cela impliquerait un courage et une prise de risque consid&#233;rables. Mais soyons optimistes : au train o&#249; vont les choses, elle n'aura bient&#244;t plus rien &#224; perdre.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Merci &#224; &lt;strong&gt;Thomas Lemahieu&lt;/strong&gt;,
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Fred Levan&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Olivier Pironet&lt;/strong&gt;.
&lt;br /&gt;Image &#171; 1&#232;re classe
&lt;br /&gt;pour tout le monde &#187; :
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Ne pas plier&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;(&lt;a href='#nh3-1' id='nb3-1' class='spip_note' title='Notes 3-1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;) Un mythe repris par l'UMP lors de la campagne pr&#233;sidentielle, lorsque ses porte-parole d&#233;claraient qu'il ne fallait pas &#171; &lt;i&gt; partager le g&#226;teau&lt;/i&gt; &#187;, mais &#171; &lt;i&gt; augmenter la taille du g&#226;teau&lt;/i&gt; &#187;. Dans l'esprit des lib&#233;raux, le &#171; g&#226;teau &#187; est visiblement celui de &lt;i&gt;Woody et les robots&lt;/i&gt;, dont la p&#226;te, fabriqu&#233;e avec trop de poudre instantan&#233;e, finit par envahir toute la cuisine en glougloutant.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh3-2' id='nb3-2' class='spip_note' title='Notes 3-2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;) Il suffit pour s'en persuader de faire un petit tour sur le site de &lt;a href=&quot;http://www.phwarrin.book.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Philippe Warrin&lt;/a&gt;, le photographe choisi pour r&#233;aliser le portrait officiel du nouveau pr&#233;sident : lire &#224; ce sujet, sur La Bo&#238;te &#224; images, &#171; &lt;a href=&quot;http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2007/05/23/autopsie-d-une-photo-ratee.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Autopsie d'une photo rat&#233;e&lt;/a&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh3-3' id='nb3-3' class='spip_note' title='Notes 3-3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;) Dans son livre, Didier Eribon s'indigne de la bassesse des attaques qui ont vis&#233; Pierre Bourdieu en raison de son engagement social, et rel&#232;ve qu'elles ont m&#234;me concern&#233; &#171; &lt;i&gt;sa fa&#231;on de s'habiller&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh3-4' id='nb3-4' class='spip_note' title='Notes 3-4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;) Cette attention port&#233;e &#224; la forme, tr&#232;s inhabituelle &#224; gauche, explique notre enthousiasme en visitant l'&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article290.html&quot; class='spip_in'&gt;atelier de Ne pas plier&lt;/a&gt;, il y a quelques ann&#233;es. Rappelons que l'association d&#233;finit sa raison d'&#234;tre par le v&#339;u qu'&#171; &lt;i&gt; aux signes de la mis&#232;re ne vienne pas s'ajouter la mis&#232;re des signes&lt;/i&gt; &#187;. Dans leur dernier envoi, on peut lire : &#171; &lt;i&gt;Ne plus seulement &#234;tre des r&#233;sistants &#224; tout et rien que cela... Parce qu'&#224; force on oublie peu &#224; peu de quoi on est partisan. Reformuler notre id&#233;ologie et partager nos r&#234;ves. Rendre visibles nos projets. POUR UN NOUVEL IMAGINAIRE POLITIQUE !&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Du mou dans la corde</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article262.html</link>
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		<dc:subject>M&#233;dias</dc:subject>

		<description>Je me demande parfois si des &#233;tudes ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;es pour d&#233;terminer l'effet que produit sur l'auditeur ou le t&#233;l&#233;spectateur le ressassement ind&#233;fini, pendant une p&#233;riode donn&#233;e, des m&#234;mes sujets, trait&#233;s en outre de fa&#231;on beaucoup plus sommaire que dans la presse &#233;crite ; les effets de la dur&#233;e, de la r&#233;p&#233;tition. Allum&#233;es d'un geste machinal, la radio et la t&#233;l&#233;vision, qui impliquent ou permettent une certaine passivit&#233; - on peut s'informer en faisant sa (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique6.html" rel="directory"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot2.html" rel="tag"&gt;M&#233;dias&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Je me demande parfois si des &#233;tudes ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;es pour d&#233;terminer l'effet que produit sur l'auditeur ou le t&#233;l&#233;spectateur le ressassement ind&#233;fini, pendant une p&#233;riode donn&#233;e, des m&#234;mes sujets, trait&#233;s en outre de fa&#231;on beaucoup plus sommaire que dans la presse &#233;crite ; les effets de la dur&#233;e, de la r&#233;p&#233;tition. Allum&#233;es d'un geste machinal, la radio et la t&#233;l&#233;vision, qui impliquent ou permettent une certaine passivit&#233; - on peut s'informer en faisant sa vaisselle, en se brossant les dents - nous font subir un traitement que nous ne ma&#238;trisons pas. La forme prend facilement le pas sur le fond. On apprend donc assez peu, mais on subit beaucoup...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=center&gt;&lt;strong&gt;Janvier 1998&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chaque matin, France Inter, &#224; grands coups de boutoir, cr&#233;e des voies d'eau dans ma t&#234;te. Je suis en train de r&#234;ver lorsque le radio-r&#233;veil se d&#233;clenche, et en quelques mots prononc&#233;s par le journaliste,&lt;/strong&gt; le monde qui &#233;tirait des images fantasmatiques dans mon imagination embrum&#233;e est r&#233;duit &#224; sa r&#233;alit&#233; m&#233;diatique, froide, brute. Le proc&#232;s Papon &#171; &lt;i&gt;devant les Assises de la Gironde&lt;/i&gt; &#187;, les agressions contre les chauffeurs de bus, les voitures qui br&#251;lent &#224; Strasbourg, l'effondrement &#224; r&#233;p&#233;tition des bourses asiatiques... En filigrane dans la plupart des sujets, quand elles ne sont pas &#233;voqu&#233;es directement, deux obsessions - qui le sont sans aucun doute &#224; juste titre : le ch&#244;mage et le Front national.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je me demande parfois si des &#233;tudes ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;es pour d&#233;terminer l'effet que produit sur l'auditeur ou le t&#233;l&#233;spectateur le ressassement ind&#233;fini, pendant une p&#233;riode donn&#233;e, des m&#234;mes sujets, trait&#233;s en outre de fa&#231;on beaucoup plus sommaire que dans la presse &#233;crite ; les effets de la dur&#233;e, de la r&#233;p&#233;tition. Allum&#233;es d'un geste machinal, la radio et la t&#233;l&#233;vision, qui impliquent ou permettent une certaine passivit&#233; - on peut s'informer en faisant sa vaisselle, en se brossant les dents - nous font subir un traitement que nous ne ma&#238;trisons pas. La forme prend facilement le pas sur le fond. On apprend donc assez peu, mais on subit beaucoup.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'encha&#238;nement prom&#233;th&#233;en &#224; l'actualit&#233;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas que je n'aime pas &#234;tre inform&#233;e - bien au contraire. Je sais seulement que j'aurai besoin d'antidotes. Que j'attendrai avec impatience le mercredi et la sortie de &lt;i&gt;Charlie Hebdo&lt;/i&gt;, pour les &lt;i&gt;Couvertures auxquelles vous avez &#233;chapp&#233;&lt;/i&gt; et les br&#232;ves, qui font office de soupape en d&#233;tournant les grands &#171; hits &#187; m&#233;diatiques de la semaine, en &#233;tablissant des liens entre ceux qui en ont le moins. Rire avec les sujets les plus graves, ce sera ma vengeance pour l'encha&#238;nement prom&#233;th&#233;en &#224; l'actualit&#233; que m'imposent radio et t&#233;l&#233;vision.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Des antidotes, France Inter, puisque c'est la radio que j'&#233;coute, en propose elle-m&#234;me quelques-uns, mais il faut bien dire que &#231;a ne prend pas tellement. La chronique de Philippe Meyer m'arrache un g&#233;missement et me fait replonger sous mon oreiller plus s&#251;rement que l'annonce de n'importe quelle catastrophe plan&#233;taire. Seule exception : &#224; huit heures et demie, Nicolas Poincar&#233;, dans sa revue de presse, s'&#233;carte de temps &#224; autre des grands th&#232;mes du jour pour d&#233;nicher l'original paradoxal, l'insolite r&#233;v&#233;lateur, et donner alors libre cours &#224; un humour qu'il a irr&#233;sistible et terriblement attendrissant.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Reste que les journalistes nous donnent peu de mou dans la corde qui nous attache avec eux au piquet de l'actualit&#233;. Invit&#233; de St&#233;phane Paoli &#224; &lt;i&gt;Questions directes&lt;/i&gt;, l'auteur d'un livre intitul&#233; &lt;i&gt;Soyez heureux&lt;/i&gt; se voit demander d'entr&#233;e s'il ne pense pas qu'il insulte, avec un titre pareil, les millions de ch&#244;meurs et de RMistes que compte la France. Choqu&#233;, St&#233;phane Paoli, par ce titre ind&#233;cent.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;i&gt;La ch&#232;vre de monsieur Seguin&lt;/i&gt;, conte gore&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'argument de l'ind&#233;cence est l'arme d'un chantage un peu exasp&#233;rant. Il nous laisse pieds et poings li&#233;s, paralys&#233;s. Il ne nous autorise qu'&#224; tourner en rond en r&#233;p&#233;tant, tel un troupeau de moutons de Panurge affol&#233;s : &#171; &lt;i&gt;Ch&#244;mage ! Ch&#244;mage !&lt;/i&gt; &#187;, ou : &#171; &lt;i&gt;Front national ! Front national !&lt;/i&gt; &#187; Il rappelle un peu le discours de monsieur Seguin &#224; la ch&#232;vre du m&#234;me nom (pardon pour cette accumulation de m&#233;taphores b&#234;lantes), qui avait elle aussi bien peu de mou dans la corde et se voyait menacer de se faire &#224; coup s&#251;r d&#233;vorer par le loup si elle prenait la clef des champs. Or on n'est pas oblig&#233; de croire que la ch&#232;vre se fera forc&#233;ment d&#233;vorer comme dans le livre. (Quand on r&#233;fl&#233;chit &#224; la morale qui s'en d&#233;gage, c'est d'ailleurs du pur terrorisme mental que d'offrir un conte pareil &#224; un enfant. Je me souviens d'avoir &#233;t&#233; moi-m&#234;me &#233;t&#233; assez effar&#233;e, gamine, par cette fin totalement gore, et plut&#244;t calm&#233;e dans mes envies d'exploration du bois devant ma maison.)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce conte, les parents des adolescents portraitur&#233;s dans &lt;i&gt;Stress &#224; l'&#233;cole&lt;/i&gt;, le documentaire de Maria Roche et Martin Blanchard diffus&#233; sur Canal + le 21 novembre, ont d&#251; le lire &#224; leur prog&#233;niture tous les soirs, toute l'enfance. Journ&#233;es de fous, courbes de r&#233;sultats sur ordinateur... Reproches : &#171; &lt;i&gt;Tu te laisses vivre !&lt;/i&gt; &#187; Ces parents-l&#224; poussent leurs enfants, &#233;l&#232;ves au lyc&#233;e Hoche de Versailles, au nom de &#171; &lt;i&gt;Polytechnique ou rien&lt;/i&gt; &#187;. Mais on devine que cette attitude, encourag&#233;e par l'&#233;litisme du syst&#232;me fran&#231;ais, se retrouve dans tous les milieux, justifi&#233;e par la peur du ch&#244;mage (ch&#244;mage ! ch&#244;mage !). Partout r&#232;gne un m&#234;me mot d'ordre : tenez-vous &#224; carreau. Sinon...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La pauvret&#233; des os
&lt;br /&gt;qu'on nous donne &#224; ronger&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Un mot d'ordre qui a &#233;t&#233; tellement int&#233;rioris&#233; que souvent, les &#233;l&#232;ves n'ont m&#234;me plus conscience de leurs manques. Ici, &#224; l'Ecole de journalisme de Lille, on en est au point que certains intervenants reprochent aux &#233;tudiants leur exc&#232;s de s&#233;rieux, les exhortent &#224; se l&#226;cher un peu, &#224; tenter des choses, &#224; faire preuve d'originalit&#233;. Mais la peur, le chantage &#224; l'ind&#233;cence (ind&#233;cence dans un sens large : le non-conformisme est ind&#233;cent), s'ils se font particuli&#232;rement sentir chez les jeunes en formation, exercent leurs ravages dans l'ensemble de la soci&#233;t&#233;. Dans le cas des journalistes, la maladresse des professionnels lorsqu'ils veulent offrir des &#171; respirations &#187; &#224; leur public en dit long sur leur handicap d&#232;s qu'on les sort de leur domaine. Bien souvent, les os qu'ils nous jettent &#224; ronger sont des anecdotes d&#233;nu&#233;es de sens, qui r&#233;v&#232;lent la fausset&#233; de l'id&#233;e qu'ils se font de leur public ou le m&#233;pris dans lequel ils le tiennent plus ou moins consciemment. Ils d&#233;notent surtout un manque crasse d'imagination, de convictions, d'une culture originale et vraiment personnelle. A cet &#233;gard, la p&#233;riode estivale est toujours le moment de v&#233;rit&#233;, celui qui r&#233;v&#232;le la superficialit&#233; ou au contraire la profondeur de la culture des journalistes, lorsque l'actualit&#233; ne vient plus &#224; eux, mais exige qu'ils aillent la chercher, qu'ils la cr&#233;ent. Pour certaines r&#233;dactions, c'est l'occasion de sortir de son chapeau tous les sujets qu'on n'a pas le temps et la place de traiter le reste de l'ann&#233;e, de donner libre cours &#224; sa fantaisie, et d'affirmer ainsi la personnalit&#233; d'un m&#233;dia. D'autres, la grande majorit&#233;, se retrouvent totalement d&#233;munies, et refont les couvertures de l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente (&#171; &lt;i&gt;Les Fran&#231;ais et la fid&#233;lit&#233;&lt;/i&gt; &#187;...).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ces manques ne peuvent &#234;tre mis sur le compte de la rigueur ou de la fameuse &#171; objectivit&#233; &#187; journalistiques. On n'&#233;chappe pas &#224; ses responsabilit&#233;s : l'absence de parti pris est d&#233;j&#224; en soi un parti pris. La perp&#233;tuation du statu quo dans la mani&#232;re de pratiquer l'information, qui se voudrait une attitude modeste, en retrait, &#171; d&#233;cente &#187;, est &#224; part enti&#232;re un acte politique, ne serait-ce que parce qu'elle implique l'utilisation pour quelque chose d'un espace et d'un temps de parole qui pourraient &#234;tre utilis&#233;s pour autre chose.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Manque de sens, manque de substance. Comment ne pas partager l'analyse du com&#233;dien &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article207.html&quot; class='spip_in'&gt;Carlo Brandt&lt;/a&gt;, pour qui, aujourd'hui, &#171; &lt;i&gt;l'imagination, qui est le fondement m&#234;me de la vie, est occult&#233;e&lt;/i&gt; &#187; ? Et si le salut r&#233;sidait dans une prise de distance par rapport &#224; la r&#233;alit&#233; brute et &#224; la ronde du ressassement d&#233;pressif ? Dans le fait de se dire que l'imagination n'est pas le loup qui va automatiquement nous manger dans la montagne si nous tirons trop sur notre corde ? Se tenir au courant de l'actualit&#233; est une attitude tr&#232;s valoris&#233;e socialement ; il n'y a qu'&#224; voir les arguments utilis&#233;s dans la publicit&#233; pour les radios, de &lt;i&gt;S'informer, c'est essentiel&lt;/i&gt; (RTL) &#224; : &lt;i&gt;- Et comme par hasard tu serais la seule &#224; le savoir ? - Je l'ai entendu sur Europe 1&lt;/i&gt;. L'information est un rendez-vous oblig&#233; - la &#171; &lt;i&gt;grand messe du 20 heures&lt;/i&gt; &#187;, dit-on. Mais en m&#234;me temps cette attitude, si elle est permanente et exclusive, nous met &#224; d&#233;couvert, nous rend vuln&#233;rables. Elle cr&#233;e trop de voies d'eau dans notre t&#234;te pour nous permettre de rester &#224; flot. &#171; &lt;i&gt;Il est bien agr&#233;able d'avoir ainsi en r&#233;serve, en arri&#232;re-garde quasiment, quelque chose qu'on aime bien. C'est comme si on poss&#233;dait une maison, un endroit &#224; soi chez quelqu'un, une retraite, un lieu magique, puisque d&#233;cid&#233;ment je ne peux pas vivre sans un peu de magie sous la main&lt;/i&gt; &#187;, dit Simon, le personnage du romancier Robert Walser, dans &lt;i&gt;Les Enfants Tanner&lt;/i&gt;. Plus qu'agr&#233;able, ce refuge int&#233;rieur est indispensable. Novalis &#233;crivait : &#171; &lt;i&gt;On ne peut comprendre le monde et faire les comparaisons que si l'on a d&#233;j&#224; soi-m&#234;me un monde form&#233; dans la t&#234;te&lt;/i&gt;. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Je veux reprendre mes billes ! &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas de jouer &#224; l'autruche, de fuir la r&#233;alit&#233;, mais seulement de reconna&#238;tre qu'un contact permanent avec les faits bruts ne nous laisse aucune chance, aucune marge de man&#339;uvre ; de faire jouer un r&#233;flexe de survie, d'autopr&#233;servation. De prendre ses distances par rapport &#224; la r&#233;alit&#233; pour mieux l'affronter. &#171; &lt;i&gt;Je veux reprendre mes billes !&lt;/i&gt; &#187;, s'exclamait Fr&#233;d&#233;ric, un personnage de &lt;i&gt;L'&#194;ge des possibles&lt;/i&gt;, le film de Pascale Ferran, dans un enthousiasmant &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article210.html&quot; class='spip_in'&gt;discours-manifeste&lt;/a&gt; (auquel &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article209.html&quot; class='spip_in'&gt;Robert Gu&#233;diguian&lt;/a&gt; a rendu hommage en le diffusant dans le poste de t&#233;l&#233;vision que regardent les protagonistes de &lt;i&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt;). Nous connaissons et pratiquons toutes les formes d'individualisme, sauf celle-l&#224;, qui serait pourtant, peut-&#234;tre, la seule b&#233;n&#233;fique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il est curieux que les parents qui agitent &#224; longueur de temps devant les yeux de leurs enfants l'&#233;pouvantail du ch&#244;mage (ch&#244;mage ! ch&#244;mage !) ne comprennent pas qu'ils les rendent par l&#224; m&#234;me plus fragiles face au fl&#233;au dont ils voudraient les prot&#233;ger. Ils leur demandent en somme de s'amputer de tout ce qui, en eux, n'est pas le futur travailleur mod&#232;le. Ils ne leur laissent pas le temps de se d&#233;couvrir, c'est-&#224;-dire aussi de d&#233;couvrir le domaine dans lequel ils seront heureux, c'est-&#224;-dire talentueux. Ils les orientent vers les formations &#171; s&#251;res &#187;, celles qui, aujourd'hui, assurent des d&#233;bouch&#233;s. Mais que feront leurs enfants si, plus tard, la situation change ? Comment r&#233;sisteront-ils dans un domaine qui ne leur correspond peut-&#234;tre pas, dans lequel ils se sentiront exil&#233;s ? Ils ne leur laissent pas le temps de d&#233;couvrir le monde, de l'explorer, de relativiser le mod&#232;le dominant, de nouer des relations. Autant d'exp&#233;riences qui font m&#251;rir, construisent une personnalit&#233;, donnent un ancrage solide, une force ; le contact avec le r&#233;el, ce sont ces exp&#233;riences seules qui peuvent le donner, et non le rappel incessant de l'inhospitalit&#233; du monde actuel. A leurs enfants, ces parents demandent paradoxalement de ne d&#233;velopper en eux que ce qui, aujourd'hui, est le plus vuln&#233;rable : le travailleur. Mauvais calcul. Si un jour le travailleur est touch&#233;, c'est la personne enti&#232;re qui coulera.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le mirage, danger mortel
&lt;br /&gt;et compagnon vital&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Les Arabes, l'Islam et nous&lt;/i&gt;, petit livre d&#233;cid&#233;ment merveilleux de &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article208.html&quot; class='spip_in'&gt;Jacques Berque&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article173.html&quot; class='spip_in'&gt;Jean Sur&lt;/a&gt; aux &#233;ditions Mille et une nuits, Jean Sur prend la m&#233;taphore du mirage pour symboliser le r&#244;le que joue le r&#234;ve dans notre vie :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Lorsque le &lt;/i&gt;sr&#226;b [le mirage] &lt;i&gt;miroite sur la plaine torride, l'horizon faux et l'horizon vrai y paraissent indissolublement li&#233;s. Ainsi les chim&#232;res et les r&#233;alit&#233;s vivent-elles ensemble dans les soci&#233;t&#233;s humaines, pour la d&#233;ception des hommes, mais aussi pour leur esp&#233;rance. Comme alternent dans la nature marocaine&lt;/i&gt; &#8220;mah'&#226;rem&#8221;&lt;i&gt; et espaces cultiv&#233;s, l'illusion et la v&#233;rit&#233; se m&#234;lent &#224; l'horizon de nos d&#233;sirs, de nos projets, distincts et pourtant ins&#233;parables. Mais le marcheur affront&#233; au &lt;/i&gt;&#8220;sr&#226;b&#8221;&lt;i&gt; ? C'est la contemplation de la beaut&#233; qui le sauve, la contemplation de cela m&#234;me qui pourrait le tuer. De longues tra&#238;n&#233;es de brume de chaleur faufilent, dirait-on, le bord de la steppe avec celui du ciel, les lointains proches avec les lointains inaccessibles, le pr&#233;sent avec l'ailleurs. Des lacs illusoires, le reflet des palmiers dans l'eau se proposent &#224; son implacable soif. Le marcheur risque ainsi de perdre sa route. Mais il n'irait pas loin s'il n'&#233;tait guid&#233; par cette fra&#238;cheur des yeux.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le r&#234;ve n'est pas un luxe, pas plus qu'il n'est forc&#233;ment ennemi de l'action. Il est n&#233;cessaire. Quant &#224; savoir ce qui peut procurer cette &#171; &lt;i&gt;fra&#238;cheur des yeux&lt;/i&gt; &#187;, vous en trouverez, j'esp&#232;re, des illustrations au fil des pages de &lt;i&gt;P&#233;riph&#233;ries&lt;/i&gt; - nous n'avons &#233;crit, en tout cas, que sur des gens qui nous font, &#224; nous, les yeux frais jusqu'&#224; l'enrhumement&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le fil &#224; couper le r&#233;el</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article261.html</link>
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		<dc:subject>L'Occident et les autres</dc:subject>
		<dc:subject>Th&#233;&#226;tre</dc:subject>

		<description>L'Orient, le th&#233;&#226;tre : deux passions qui transparaissent dans les pages de ce site, et qui sont apparemment sans rapport. Or certains th&#233;oriciens du th&#233;&#226;tre et metteurs en sc&#232;ne se r&#233;f&#232;rent fr&#233;quemment &#224; une certaine id&#233;e de l'Orient. &#171; Le th&#233;&#226;tre est oriental &#187;, disait m&#234;me Antonin Artaud. L'Orient apporterait au th&#233;&#226;tre la conception du monde unitaire et harmonieuse dont il a besoin pour rester vivant, alors que l'Occident resterait enferm&#233; dans sa manie des (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique6.html" rel="directory"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot18.html" rel="tag"&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot22.html" rel="tag"&gt;Th&#233;&#226;tre&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'Orient, le th&#233;&#226;tre : deux passions qui transparaissent dans les pages de ce site, et qui sont apparemment sans rapport. Or certains th&#233;oriciens du th&#233;&#226;tre et metteurs en sc&#232;ne se r&#233;f&#232;rent fr&#233;quemment &#224; une certaine id&#233;e de l'Orient. &#171; &lt;i&gt;Le th&#233;&#226;tre est oriental&lt;/i&gt; &#187;, disait m&#234;me Antonin Artaud. L'Orient apporterait au th&#233;&#226;tre la conception du monde unitaire et harmonieuse dont il a besoin pour rester vivant, alors que l'Occident resterait enferm&#233; dans sa manie des oppositions binaires et dans son obstination &#224; compartimenter s&#233;v&#232;rement la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=center&gt;&lt;strong&gt;Mars 1998&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;br /&gt;
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&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;&#171; Si je devais partager le monde en deux,
&lt;br /&gt;il faudrait que je porte la hache en moi.
&lt;br /&gt;Personnellement, je ne porterai jamais la hache. &#187;
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Salima Ghezali, directrice
&lt;br /&gt;de l'hebdomadaire alg&#233;rien &lt;i&gt;La Nation&lt;/i&gt;, &lt;br /&gt;&lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, 20 f&#233;vrier 1998&lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'Orient, le th&#233;&#226;tre : deux passions qui transparaissent dans les pages de ce site, et qui sont apparemment sans rapport. Or certains th&#233;oriciens du th&#233;&#226;tre et metteurs en sc&#232;ne se r&#233;f&#232;rent fr&#233;quemment &#224; une certaine id&#233;e de l'Orient. &#171; &lt;i&gt;Le th&#233;&#226;tre est oriental&lt;/i&gt; &#187;, disait m&#234;me Antonin Artaud. L'Orient apporterait au th&#233;&#226;tre la conception du monde unitaire et harmonieuse dont il a besoin pour rester vivant, alors que l'Occident resterait enferm&#233; dans sa manie des oppositions binaires et dans son obstination &#224; compartimenter s&#233;v&#232;rement la r&#233;alit&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;D'o&#249; viennent les pr&#233;jug&#233;s anti-arabes et anti-islamiques si r&#233;pandus aujourd'hui ? Pourquoi l'Occident fait-il endosser au monde musulman, depuis la fin de la guerre froide, le r&#244;le de &#171; &lt;i&gt;l'autre&lt;/i&gt; &#187; par excellence, barbare et mena&#231;ant ? La polarisation entre deux blocs distincts, l'Orient et l'Occident, se fonde-t-elle sur des divergences r&#233;elles ? &lt;i&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt;, le livre de l'universitaire palestinien &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article204.html&quot; class='spip_in'&gt;Edward W. Sa&#239;d&lt;/a&gt;, apporte des r&#233;ponses stimulantes &#224; toutes ces questions. En analysant la vision st&#233;r&#233;otyp&#233;e dans laquelle l'Occident a de tout temps enferm&#233; l'Orient, &lt;i&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt; remonte aux racines d'une mentalit&#233; largement r&#233;pandue aujourd'hui. Ce qu'Edward Sa&#239;d dit des rapports Orient-Occident, ces deux entit&#233;s construites selon lui artificiellement et entre lesquelles le foss&#233; se creuse dangereusement, reste d'une actualit&#233; &#233;vidente : &#171; &lt;i&gt;L'Occident est l'agent, l'Orient est un patient. L'Occident est le spectateur, le juge et le jury de toutes les facettes du comportement oriental.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais &lt;i&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt; est r&#233;v&#233;lateur de la fa&#231;on dont l'Occident traite &#171; &lt;i&gt;l'autre&lt;/i&gt; &#187; en g&#233;n&#233;ral, et pas seulement l'Arabe ou le musulman. Sur cette position de &#171; &lt;i&gt;spectateur&lt;/i&gt; &#187;, les observations de Michel Serres rejoignent celles d'Edward Sa&#239;d. Le philosophe fran&#231;ais le disait en novembre 1992 &#224; Jean-Pierre Moulin et &#224; Jean-Jacques Roth, journalistes suisses du &lt;i&gt;Nouveau Quotidien&lt;/i&gt; :
&lt;br /&gt;&#171; &lt;i&gt;- Nous vivons comme les Anciens disaient que les dieux vivaient sur l'Olympe : en banquetant de fa&#231;on perp&#233;tuelle. En 1992, le flux d'argent des pays pauvres aux pays riches &#233;tait de plusieurs milliards de dollars. Nous gagnons sur deux tableaux : nous gagnons de l'argent sur eux, et nous alimentons notre soif de trag&#233;die avec l'image de leur d&#233;tresse.
&lt;br /&gt;- L'id&#233;e est assez choquante : vous voulez dire que ces images nous r&#233;jouissent ?
&lt;br /&gt;- Bien entendu. N'oubliez jamais que nous avons cr&#233;&#233; une industrie pour distribuer ces images aux populations &#224; l'heure du d&#238;ner. Elles d&#238;nent et se paient l'image de la trag&#233;die. Chez Hom&#232;re, les dieux se donnaient le spectacle de la guerre de Troie, en buvant l'ambroisie.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Quand la t&#233;l&#233;vision fait &#233;cran&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Des &#171; &lt;i&gt;ombres muettes&lt;/i&gt; &#187;, c'est ainsi qu'Edward Sa&#239;d d&#233;crit les Orientaux, les &#171; &lt;i&gt;indig&#232;nes&lt;/i&gt; &#187;, tels qu'ils apparaissaient dans les &#233;tudes des &#233;missaires coloniaux. C'est aussi le statut, tr&#232;s souvent, des populations qui se retrouvent sous les feux de l'actualit&#233; : combien a-t-on vu, dans les journaux t&#233;l&#233;vis&#233;s, d'exodes silencieux comment&#233;s en voix off par le journaliste, par exemple ?... Cette position assure la supr&#233;matie : celui qui tient le discours d&#233;tient aussi le pouvoir. Mais en ne donnant jamais la parole &#224; l'autre, elle impose aussi le soliloque et la solitude.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Deux parties du monde restent ainsi prisonni&#232;res de leurs r&#244;les respectifs. Les images t&#233;l&#233;vis&#233;es retiennent en g&#233;n&#233;ral davantage ce qui caract&#233;rise les populations film&#233;es, ce qui les distingue des t&#233;l&#233;spectateurs, que ce qui les rapproche ou ce qu'elles ont en commun avec eux. Le foss&#233; &#171; &lt;i&gt;eux/nous&lt;/i&gt; &#187;, qui occupe Edward Sa&#239;d dans les rapports entre l'Orient et l'Occident, existe aussi, et est institu&#233; de fa&#231;on tout aussi artificielle, tout simplement entre ceux qui sont devant et ceux qui sont &#171; derri&#232;re &#187; un &#233;cran de t&#233;l&#233;vision.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Insensibilit&#233;, culpabilit&#233; :
&lt;br /&gt;le lot du t&#233;l&#233;spectateur&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se passe ailleurs n'interf&#232;re jamais directement, lorsqu'il est rapport&#233; par les m&#233;dias, avec la vie des t&#233;l&#233;spectateurs ou des lecteurs. Rien ne distingue vraiment l'actualit&#233; &#233;trang&#232;re d'une pure fiction, m&#234;me si on est bien s&#251;r capable, intellectuellement, de faire la diff&#233;rence. Les images souvent violentes qui d&#233;filent dans le poste &#224; l'heure du journal ne font pas sentir la &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; des &#233;v&#233;nements ; en revanche, elles cr&#233;ent, par leur d&#233;versement continu, un climat de d&#233;pression diffuse. Elles emp&#234;chent de profiter sans mauvaise conscience d'une vie relativement privil&#233;gi&#233;e, d'une vie de dieu sur l'Olympe, qui para&#238;t &#224; la fois d&#233;nu&#233;e d'int&#233;r&#234;t - puisqu'on n'en parle pas &#224; la t&#233;l&#233;vision - et coupable. Pour continuer &#224; vivre, il faut anesth&#233;sier tant bien que mal sa sensibilit&#233;, et rel&#233;guer un peu plus ces images dans le domaine de la fiction.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tout est diff&#233;rent lorsque les informations, au lieu de s'entasser dans l'abstraction du tube cathodique, arrivent &lt;i&gt;physiquement&lt;/i&gt; des diff&#233;rents points du globe ; c'est-&#224;-dire lorsqu'on se fait expliquer des &#233;v&#233;nements directement, les yeux dans le yeux, par quelqu'un qui est impliqu&#233; : un ex-Yougoslave pendant la guerre en Bosnie, un Alg&#233;rien aujourd'hui... O&#249; placer, dans le chemin parcouru jusqu'&#224; nous par celui qui raconte, la fronti&#232;re entre &#171; &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; &#187; monde et le n&#244;tre ? C'est le m&#234;me monde ; on en prend alors conscience. On se rend compte que la protection offerte par l'&#233;cran de t&#233;l&#233;vision, qui tenait en respect les cataclysmes, qui les contenait dans un autre univers, &#233;tait illusoire. La rencontre fait prendre conscience de la &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; d'un &#233;v&#233;nement. Elle restitue en m&#234;me temps une sensibilit&#233;, une capacit&#233; &#224; &#234;tre touch&#233;, boulevers&#233;, chang&#233;. Elle restaure la possibilit&#233; des contacts humains, une possibilit&#233; tr&#232;s compromise, notait Edward Sa&#239;d, par les syst&#232;mes autoritaires tels que l'orientalisme. La rencontre offre une forme de compr&#233;hension &#224; l'&#233;chelle humaine, non pas alternative, mais compl&#233;mentaire &#224; celle que donnent les m&#233;dias &#233;crits ou audiovisuels. Surtout, elle procure, &#224; la place de la culpabilit&#233;, un sentiment qui a quelque chose &#224; voir avec la fraternit&#233;. Elle rend possible l'&#233;volution.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le th&#233;&#226;tre : &#233;voquer l'ailleurs
&lt;br /&gt;en enrichissant l'ici&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il existe un m&#233;dia qui pr&#233;serve, et m&#234;me qui d&#233;multiplie la richesse de la rencontre. Ce m&#233;dia, c'est le th&#233;&#226;tre - pour peu, bien s&#251;r, qu'il ose &#234;tre &#171; &lt;i&gt;&#224; l'heure avec le conflit&lt;/i&gt; &#187;, selon l'expression du metteur en sc&#232;ne alg&#233;rien &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article211.html&quot; class='spip_in'&gt;Slimane Bena&#239;ssa&lt;/a&gt;. Le th&#233;&#226;tre est &#224; m&#234;me d'&#233;voquer l'ailleurs de fa&#231;on vivante, humaine, palpable, et en m&#234;me temps, d'enrichir le lieu et le moment pr&#233;sents ; il r&#233;unifie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En cela, il &#233;chappe &#224; la manie occidentale de l'opposition binaire. De fait, le th&#233;&#226;tre nous ram&#232;ne &#224; l'Orient... Tous les th&#233;&#226;tres vivants, ou presque, ont un rapport plus ou moins direct avec l'Orient. &#171; &lt;i&gt;Les th&#233;ories orientales ont marqu&#233; tous les gens de th&#233;&#226;tre&lt;/i&gt;, affirmait Ariane Mnouchkine, la directrice du Th&#233;&#226;tre du Soleil, en 1989. &lt;i&gt;Elles ont marqu&#233; Artaud, Brecht et tous les autres parce que l'Orient est le berceau du th&#233;&#226;tre. On va donc y chercher le th&#233;&#226;tre. Artaud disait :&lt;/i&gt; &#8220;Le th&#233;&#226;tre est oriental.&#8221; &lt;i&gt;Cette r&#233;flexion va tr&#232;s loin. Je dirais que l'acteur va tout chercher en Orient. A la fois le mythe et la r&#233;alit&#233;, &#224; la fois l'int&#233;riorit&#233; et l'ext&#233;riorisation, cette fameuse autopsie du c&#339;ur par le corps. On va y chercher aussi le non-r&#233;alisme, la th&#233;&#226;tralit&#233;.&lt;/i&gt; &#187; Armand Gatti, le grand homme de th&#233;&#226;tre fran&#231;ais, ne lie-t-il pas lui-m&#234;me ses affinit&#233;s avec le th&#233;&#226;tre &#224; ses origines m&#233;diterran&#233;ennes ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ariane Mnouchkine :
&lt;br /&gt;&#171; Je ne veux me priver de rien ! &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;A la fois..., &#224; la fois...&lt;/i&gt; &#187; : l'Orient, pour Mnouchkine, semble le lieu o&#249; se r&#233;concilie tout ce qui est oppos&#233; ou s&#233;par&#233; dans la culture occidentale : le corps et l'esprit, le r&#233;el et l'imaginaire, la raison et l'&#233;motion - &#171; &lt;i&gt;le sublime et le trivial&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crivait l'orientaliste Jacques Berque. L'Orient, lieu de la pl&#233;nitude, du th&#233;&#226;tre total. &#171; &lt;i&gt;Je ne veux me priver de rien !&lt;/i&gt; &#187;, clame Ariane Mnouchkine, qui veille aussi &#224; ne priver de rien son public : au Th&#233;&#226;tre du Soleil, avant, voire pendant la repr&#233;sentation, la troupe sert de succulents d&#238;ners &#224; son public ; la fronti&#232;re entre la salle et la sc&#232;ne s'estompe ; les costumes chatoient ; le d&#233;cor est aussi soign&#233; dans le hall d'entr&#233;e que dans la salle de repr&#233;sentation. Il y a &#224; lire, &#224; boire, &#224; manger, &#224; &#233;couter, &#224; contempler, &#224; r&#233;fl&#233;chir. Tous les sens sont nourris autant que la t&#234;te et avec elle. Le d&#233;paysement est total, l'envo&#251;tement complet.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient, lieu du refoul&#233; pour l'Occident&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, encore une fois, ce qui compte ici plus que l'Orient r&#233;el, c'est le sens dont l'investissent les metteurs en sc&#232;ne et th&#233;oriciens du th&#233;&#226;tre. La r&#233;g&#233;n&#233;ration de l'Europe par l'Asie, &#233;crit Edward Sa&#239;d, &#171; &lt;i&gt;&#233;tait une id&#233;e tr&#232;s r&#233;pandue chez les romantiques&lt;/i&gt; &#187;. Friedrich Schlegel et Novalis, par exemple, &#233;taient convaincus &#171; &lt;i&gt;que c'&#233;taient la culture et la religion indiennes qui pouvaient vaincre les tendances mat&#233;rialistes et m&#233;canistes (et r&#233;publicaines) de la culture occidentale&lt;/i&gt; &#187;. Sa&#239;d retrouve dans cette id&#233;e &#171; &lt;i&gt;l'imagerie biblique de la mort, de la renaissance et de la r&#233;demption&lt;/i&gt; &#187;... Surtout, il note le fait que &#171; &lt;i&gt;ce qui comptait, ce n'&#233;tait pas tant l'Asie que l'&lt;/i&gt;utilit&#233;&lt;i&gt; de l'Asie pour l'Europe moderne&lt;/i&gt; &#187;. L'Orient pour lui-m&#234;me, la complexit&#233; de sa r&#233;alit&#233;, une fois de plus, &#233;taient occult&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour les Occidentaux, l'Orient reste le lieu du refoul&#233; : &#171; &lt;i&gt;L'Orient est une cr&#233;ation de l'Occident, son double, son contraire, l'incarnation de ses craintes et de son sentiment de sup&#233;riorit&#233; tout &#224; la fois, la chair d'un corps dont il ne voudrait &#234;tre que l'esprit&lt;/i&gt; &#187;, telle est la th&#232;se d'Edward Sa&#239;d. &#171; &lt;i&gt;La chair d'un corps dont il ne voudrait &#234;tre que l'esprit&lt;/i&gt; &#187; ! Les artistes occidentaux qui veulent r&#233;cup&#233;rer le corps n'ont donc gu&#232;re d'autre choix que d'aller le chercher en Orient. &#171; &lt;i&gt;Les th&#233;&#226;tres orientaux ont tr&#232;s peu de grands textes&lt;/i&gt;, disait encore Ariane Mnouchkine. &lt;i&gt;L'art th&#233;&#226;tral asiatique, c'est l'art de l'acteur, du danseur, du chanteur. Par contre, nous, depuis les Grecs, nous avons un grand nombre de tr&#232;s grandes choses &#233;crites.&lt;/i&gt; &#187; Elle pr&#233;cise cependant que &#171; &lt;i&gt;cette tradition-l&#224; ne s'oppose pas &#224; l'autre&lt;/i&gt; &#187; : il s'agit toujours de refuser l'opposition, l'exclusivit&#233; - &#171; &lt;i&gt;ne se priver de rien&lt;/i&gt; &#187;...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;A la recherche de la pl&#233;nitude perdue&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;A t&#226;tons, l'Occident cherche la part de lui-m&#234;me qu'il a &#233;gar&#233;e, et qui lui manque &#224; en crever, m&#234;me s'il se ferait couper en petits morceaux plut&#244;t que de l'avouer - il cherche, ou plut&#244;t, il charge ses artistes de chercher... &lt;i&gt;Th&#233;&#226;tre/Public&lt;/i&gt;, la revue du Th&#233;&#226;tre de Gennevilliers, a publi&#233; dans son num&#233;ro de mai-juin 1995 les &#233;crits d'un metteur en sc&#232;ne am&#233;ricain, Richard Foreman. Extrait :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Dans son ouvrage pr&#233;curseur,&lt;/i&gt; The Meeting of East and West&lt;i&gt;, &#233;crit au milieu des ann&#233;es quarante, le philosophe am&#233;ricain F.S.C. Northrope &#233;tudie les diff&#233;rences entre art oriental et art occidental. L'art oriental refl&#232;te d'apr&#232;s lui le &#8220;flux d'&#233;nergie vitale&#8221; qui traverse tous les &#234;tres vivants, alors que dans l'art occidental ce flux a &#233;t&#233; d&#233;coup&#233; et prend la forme d'objets distincts et s&#233;par&#233;s.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Foreman d&#233;taille ce manque dans la perception occidentale :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Nous sommes tous travers&#233;s en permanence par des pulsions ou affects auxquels on nous apprend &#224; donner des noms : faim, d&#233;sir, r&#233;pulsion, attirance. Mais il s'agit l&#224; de pures conventions, qui ne rendent pas compte de la r&#233;alit&#233;. A l'origine, chaque impulsion pr&#233;sente une infinit&#233; de nuances subtiles qui la distinguent de toutes les autres. Faute d'un nom qui lui soit propre, cette impulsion est assimil&#233;e &#224; l'une des appellations existantes, et sa v&#233;ritable nature dispara&#238;t. Notre conditionnement est tel que l'&#233;laboration intime de notre propre histoire est soumise aux lois de la coh&#233;rence narrative. Alors que ce que nous ressentons en r&#233;alit&#233;, c'est un jaillissement continu d'impulsions d&#233;sordonn&#233;es et contradictoires.
&lt;br /&gt;On nous apprend &#224; envisager notre existence comme une suite de projets sagement align&#233;s sur la route de l'exp&#233;rience, la &#8220;r&#233;ussite&#8221; d&#233;pendant de notre capacit&#233; &#224; cheminer de projet en projet. Mais emprunter cette route &#233;troite, c'est se couper d'une multitude d'impulsions et d'impressions suggestives - de tous ces &#233;l&#233;ments impalpables qui nourrissent notre intuition cr&#233;atrice et notre &#233;nergie spirituelle. C'est comme si nous portions des &#339;ill&#232;res destin&#233;es &#224; r&#233;duire notre champ &#233;motionnel : nous devenons spirituellement et psychiquement incapables de faire face &#224; l'ambigu&#239;t&#233; inh&#233;rente &#224; notre existence. Et vid&#233; de cette ambigu&#239;t&#233; essentielle, le monde nous appara&#238;t rigide et mena&#231;ant.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une forme de pl&#233;nitude, mais aussi le sens du collectif : c'est ce que l'&#233;crivain &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article173.html&quot; class='spip_in'&gt;Jean Sur&lt;/a&gt; - dans &lt;i&gt;Les Arabes, l'islam et nous&lt;/i&gt;, aux &#233;ditions Mille et une nuits - disait avoir retrouv&#233; dans les &#233;crits de &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article208.html&quot; class='spip_in'&gt;Jacques Berque&lt;/a&gt; sur les Arabes. Ce n'est pas Ariane Mnouchkine qui le contredira, elle qui vit au quotidien l'utopie du collectif, de la troupe. Une troupe o&#249; se m&#233;langent les origines et nationalit&#233;s les plus diverses ; le brassage des cultures, pour Mnouchkine, va de soi, il est la norme. Il l'est aussi pour Edward Sa&#239;d, qui a &#233;t&#233; l'un des premiers, &#224; la fin des ann&#233;es soixante-dix, &#224; attirer l'attention sur le multiculturalisme de fait que connaissent la plupart des r&#233;gions du monde. Sa&#239;d pr&#244;ne le d&#233;cloisonnement, l'examen attentif d'une r&#233;alit&#233; par nature trop complexe pour &#234;tre compartiment&#233;e sans dommage. L'intellectuel palestinien condamnerait peut-&#234;tre l'instrumentalisation de l'Orient par les artistes occidentaux - il se m&#233;fie de toutes les simplifications, m&#234;me flatteuses -, mais il reste que leur combat est aussi le sien.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La d&#233;forestation du langage</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article260.html</link>
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		<dc:date>2006-11-17T21:33:05Z</dc:date>
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		<dc:subject>M&#233;dias</dc:subject>
		<dc:subject>Th&#233;&#226;tre</dc:subject>

		<description>Armand Gatti, Howard Barker : deux auteurs de th&#233;&#226;tre contemporains, l'un fran&#231;ais, l'autre britannique, auxquels la critique a reproch&#233; leur &#171; obscurit&#233; &#187;. En oubliant un peu vite qu'un artiste n'est pas tenu &#224; la clart&#233;, mais peut - doit - d&#233;velopper un univers propre, dot&#233; d'une coh&#233;rence interne. La difficult&#233; des &#339;uvres de Gatti et de Barker n'a rien de gratuit. Y entrer ou non est une question d'envie, de volont&#233;, et non de capacit&#233;. En (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique6.html" rel="directory"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot2.html" rel="tag"&gt;M&#233;dias&lt;/a&gt;, 
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		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Armand Gatti, Howard Barker : deux auteurs de th&#233;&#226;tre contemporains, l'un fran&#231;ais, l'autre britannique, auxquels la critique a reproch&#233; leur &#171; &lt;i&gt;obscurit&#233;&lt;/i&gt; &#187;. En oubliant un peu vite qu'un artiste n'est pas tenu &#224; la clart&#233;, mais peut - doit - d&#233;velopper un univers propre, dot&#233; d'une coh&#233;rence interne. La difficult&#233; des &#339;uvres de Gatti et de Barker n'a rien de gratuit. Y entrer ou non est une question d'envie, de volont&#233;, et non de capacit&#233;. En &#233;chappant &#224; une lecture imm&#233;diate, r&#233;ductible, elles assurent notre salut dans une soci&#233;t&#233; o&#249; la loi du plus petit d&#233;nominateur commun fait des ravages, d&#233;truisant ce refuge essentiel de l'humain que repr&#233;sente une langue riche, touffue, dense - comme un maquis de mots.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;&#171; Le th&#233;&#226;tre doit commencer
&lt;br /&gt;&#224; traiter son public avec s&#233;rieux.
&lt;br /&gt;Il doit cesser de lui raconter
&lt;br /&gt;des histoires qu'il peut comprendre. &#187;
&lt;br /&gt;&#171; Contrairement &#224; ce que les comptables pr&#233;tendent,
&lt;br /&gt;nombreux sont ceux qui sont &#224; la recherche du savoir. &#187;
&lt;br /&gt;&lt;b&gt;Howard Barker, Quarante-neuf apart&#233;s pour un th&#233;&#226;tre tragique&lt;/b&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Armand Gatti, Howard Barker : deux auteurs de th&#233;&#226;tre contemporains, l'un fran&#231;ais, l'autre britannique, auxquels la critique a reproch&#233; leur &#171; &lt;i&gt;obscurit&#233;&lt;/i&gt; &#187;. En oubliant un peu vite qu'un artiste n'est pas tenu &#224; la clart&#233;, mais peut - doit - d&#233;velopper un univers propre, dot&#233; d'une coh&#233;rence interne. La difficult&#233; des &#339;uvres de Gatti et de Barker n'a rien de gratuit. Y entrer ou non est une question d'envie, de volont&#233;, et non de capacit&#233;. En &#233;chappant &#224; une lecture imm&#233;diate, r&#233;ductible, elles assurent notre salut dans une soci&#233;t&#233; o&#249; la loi du plus petit d&#233;nominateur commun fait des ravages, d&#233;truisant ce refuge essentiel de l'humain que repr&#233;sente une langue riche, touffue, dense - comme un maquis de mots. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Salmigondis !&lt;/i&gt; &#187;, hurla la critique, en 1959, lorsque Jean Vilar mit en sc&#232;ne &lt;i&gt;Le Crapaud-Buffle&lt;/i&gt;, l'une des premi&#232;res pi&#232;ces d'&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article200.html&quot; class='spip_in'&gt;Armand Gatti&lt;/a&gt;. Aujourd'hui, un num&#233;ro de la revue belge &lt;i&gt;Alternatives th&#233;&#226;trales&lt;/i&gt; consacr&#233; &#224; Howard Barker nous apprend que l'&#339;uvre compl&#232;te de ce g&#233;nial dramaturge britannique est en cours de traduction en fran&#231;ais. A propos de l'&#339;uvre de Barker, la critique anglaise, depuis vingt-cinq ans, parle de &#171; &lt;i&gt;charabia&lt;/i&gt; &#187;. Elle lui reproche son obscurit&#233;, son manque de coh&#233;rence ; elle le juge &#171; &lt;i&gt;d&#233;primant&lt;/i&gt; &#187;. L'adjectif qui met tout le monde d'accord est &#171; &lt;i&gt;difficile&lt;/i&gt; &#187;. Certains se laissent rebuter ; d'autres pas : quel auteur peut se vanter d'avoir, comme Barker, une compagnie qui joue exclusivement ses &#339;uvres - la &#171; &lt;i&gt;Wrestling School&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;&#233;cole de lutte&lt;/i&gt; &#187; ? Un th&#233;&#226;tre de la p&#233;riph&#233;rie de Londres accueille fr&#233;quemment ses pi&#232;ces. &#171; &lt;i&gt;Compte tenu de cette situation excentr&#233;e&lt;/i&gt;, &#233;crit Bernard Reitz dans &lt;i&gt;Alternatives th&#233;&#226;trales&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Barker est demeur&#233; dans la marge, et les critiques r&#233;put&#233;s n'ont pas chang&#233; d'avis &#224; son &#233;gard.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cet homme &#233;l&#233;gant au visage &#233;maci&#233;, qui est aussi peintre, m&#232;ne une vie autonome, au bord de la mer, &#224; Brighton. &#171; &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; contemporaine est de plus en plus oppressive en ce sens qu'elle conditionne de plus en plus les gens, et la technologie participe &#224; cela. Il n'est permis &#224; personne d'&#234;tre myst&#233;rieux et sombre&lt;/i&gt;, r&#226;le-t-il dans l'interview qu'il a accord&#233;e &#224; la revue belge.&lt;i&gt; Le domaine priv&#233; est continuellement r&#233;duit. Cet entretien est une illustration parfaite de ce que je viens de dire. La lumi&#232;re comme d&#233;terminant spirituel et culturel exige qu'aucun individu solitaire ne reste en dehors du syndrome d'acc&#232;s.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un univers autonome&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Armand Gatti, d'une mani&#232;re peut-&#234;tre moins d&#233;lib&#233;r&#233;e, est tout aussi r&#233;tif au &#171; &lt;i&gt;syndrome d'acc&#232;s&lt;/i&gt; &#187;. Installez-le &#224; une table, avec micro, bouteille d'eau et pancartes nominales, entour&#233; d'autres intervenants en rang d'oignons. Lorsque vient son tour de prendre la parole, il se l&#232;ve, gesticule, tonne, renverse tout autour de lui, met &#224; bas le bel ordonnancement du d&#233;bat. Le mod&#233;rateur impuissant tente vainement de le circonvenir, finit par manger ses fiches. Dans la salle, ceux qui ne connaissent pas Gatti se demandent, effar&#233;s, qui est ce cingl&#233;. Ceux qui le connaissent suivent parfaitement son propos. Et boivent du petit-lait.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_458 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:190px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L190xH283/gatti-33dd1.jpg' width='190' height='283' alt=&quot;&quot; style='height:283px;width:190px;' /&gt;&lt;/span&gt;Gatti vient du maquis, qu'il a pris &#224; dix-huit ans dans une for&#234;t de Corr&#232;ze. Pendant ses heures de guet, il lisait aux arbres des textes d'Henri Michaux - plus tard, devenu l'ami de &#171; &lt;i&gt;Riton&lt;/i&gt; &#187;, il n'a jamais os&#233; le lui avouer. Les arbres sont rest&#233;s l'&#233;l&#233;ment central de sa mythologie. En prison, il leur composait dans sa t&#234;te une odyss&#233;e en alexandrins, comptant les syllabes sur ses c&#244;tes, les bras contre le corps. La langue, pour lui, est le lieu o&#249; il habite ; c'est son existence m&#234;me. &#171; &lt;i&gt;Vous ne devez pas vous demander : &lt;/i&gt;est-ce que le chien aboie ?, &lt;i&gt;mais :&lt;/i&gt; est-ce que le mot chien aboie ?, dit-il. &lt;i&gt;A partir de l&#224;, tout devient possible.&lt;/i&gt; &#187; Le v&#233;ritable maquis de Gatti, c'est la langue. De ce maquis-l&#224;, il n'est jamais sorti.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il est facile de l'y rejoindre. Il suffit de l'&#233;couter, de d&#233;couvrir son travail, de le lire, de se familiariser avec son &#339;uvre, avec les figures et les th&#232;mes qui la peuplent. On change alors de dimension. On est &#224; l'abri, dans un univers autonome ; on est d&#233;pays&#233;. Le temps se dilate, rend possibles des rencontres, des &#233;motions violentes, des prises de conscience.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La trag&#233;die, &lt;br /&gt;&#171; une forme d'art
&lt;br /&gt;pour ceux qui aiment la vie &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Howard Barker, lui aussi, offre une &#233;chappatoire &#224; ceux qui le veulent bien, &#224; ceux qui en ressentent le besoin. Son th&#233;&#226;tre s'adresse &#171; &lt;i&gt;&#224; ceux qui souffrent d'une imagination handicap&#233;e, qui ressentent un d&#233;sir inarticul&#233; de sp&#233;culation morale. Un d&#233;sir que ne sauraient assouvir ni la t&#233;l&#233;vision kitsch, ni les com&#233;dies musicales, ni le &lt;/i&gt;&#8220;th&#233;&#226;tre humaniste&#8221;&lt;i&gt; qui traite son public comme un chien en laisse&lt;/i&gt; &#187;, r&#233;sume l'un de ses rares d&#233;fenseurs dans les institutions, David Ian Rabey, professeur &#224; l'Universit&#233; de Wales.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'&#233;chappatoire que propose Howard Barker se nomme la trag&#233;die. Dans &lt;i&gt;Arguments for a theatre&lt;/i&gt;, il &#233;crit :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;La trag&#233;die humilie le jeu t&#233;l&#233;vis&#233;, la com&#233;die, le concours de beaut&#233;, l'&#233;mission &#233;ducative, les cha&#238;nes d'information, le rassemblement politique, les partisans, les terroristes, tous ceux dont la seule ambition absurde est de donner
&lt;br /&gt;LA SOLUTION A LA VIE.
&lt;br /&gt;La trag&#233;die est donc une forme d'art pour ceux qui aiment la vie. Peut-&#234;tre n'y en a-t-il que peu qui aiment la vie ? Il ne faut pas taire cette possibilit&#233;. La trag&#233;die nous oblige &#224; contempler l'ab&#238;me de notre solitude. Beaucoup d'entre nous ne le supportent pas. Selon eux, le plaisir est un refuge. La trag&#233;die ne conna&#238;t aucun plaisir mais conna&#238;t beaucoup d'extase. Que cette extase provient de la douleur, la trag&#233;die seule le sait. La trag&#233;die nous fait pleurer, et ces pleurs ne sont pas un pacte sentimental entre public et metteur en sc&#232;ne, ce sont des pleurs non sollicit&#233;s qui coulent du spectacle de la vie non r&#233;solue. La trag&#233;die seule conna&#238;t le sens de l'existence. Ce secret est que la vie ne suffit pas. Nous ne pouvons tol&#233;rer longtemps ce secret. C'est un secret que l'on d&#233;couvre seulement dans un endroit dont le but existentiel est le secret, qui est l'apoth&#233;ose du secret, o&#249; tous ceux qui bougent et qui jouent sont consum&#233;s par le secret. Cet endroit, c'est
&lt;br /&gt;LE THEATRE.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Une certitude est une capitulation &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Si ce th&#233;&#226;tre du secret fonctionne en circuit ferm&#233;, s'il est autosuffisant - ce qui lui donne sa force et sa valeur d'&#339;uvre v&#233;ritable -, c'est qu'il ne r&#233;sout rien, en effet. &lt;i&gt;Tableau d'une ex&#233;cution&lt;/i&gt;, l'une des seules pi&#232;ces de Barker d&#233;j&#224; traduite en fran&#231;ais, raconte l'histoire d'une femme peintre de la Renaissance, Galactia, &#224; qui la R&#233;publique de Venise commande un tableau de la bataille de L&#233;pante. Au lieu d'une &#339;uvre &#224; la gloire de la ville, Galactia r&#233;alisera une fresque toute de fracas et de chairs &#224; vif, cens&#233;e jeter &#224; la face du public l'horreur de la guerre. Sensibilit&#233; f&#233;minine et refus artistique de la compromission contre raison d'Etat et virilit&#233; va-t'en-guerre ? Ce serait trop beau. Barker sait que les choses sont bien plus complexes que cela. Dans ses interviews, il n'h&#233;site pas &#224; traiter son h&#233;ro&#239;ne de &#171; &lt;i&gt;pute&lt;/i&gt; &#187; et d'&#171; &lt;i&gt;&#233;gomaniaque&lt;/i&gt; &#187;, soulignant son manque d'honn&#234;tet&#233;, ses contradictions.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Chaque dialogue (Galactia et son amant, Galactia et sa fille, Galactia et les repr&#233;sentants de l'arm&#233;e ou de l'Etat) est un duel serr&#233; qui porte la tension &#224; son comble, o&#249; l'on entendrait presque le choc des fers qui se croisent. &#171; &lt;i&gt;Vous craignez d'&#234;tre entra&#238;n&#233;e dans un univers r&#233;gi par une autre v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt; &#187;, lance &#224; Galactia l'amiral Suffici. Au final, le spectateur, &#233;tourdi par les retournements successifs qu'a subis l'intrigue, a vu la pi&#232;ce la plus aboutie, la plus fouill&#233;e que l'on puisse imaginer sur les rapports entre l'art et le pouvoir, mais aussi sur la condition f&#233;minine et sur la condition de femme cr&#233;atrice - bien des f&#233;ministes, pourtant cens&#233;es en avoir v&#233;cu les d&#233;chirements dans leur chair, ne sont sans doute pas all&#233;es aussi loin dans la r&#233;flexion que ce Britannique r&#233;serv&#233;, au charme poivre et sel, nomm&#233; Howard Barker.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Il ne peut y avoir que des versions diff&#233;rentes de ce qui s'est pass&#233;&lt;/i&gt; &#187;, dit un personnage de &lt;i&gt;Tableau d'une ex&#233;cution&lt;/i&gt;. Cette remarque fait &#233;cho aux conclusions des physiciens quantiques, dont les travaux int&#233;ressent si prodigieusement Armand Gatti. Les quantistes r&#233;volutionnent la science en affirmant haut et fort que d'une exp&#233;rience, d'une observation scientifique, il ne ressort pas une et une seule v&#233;rit&#233;. Gatti lui-m&#234;me a toujours &#233;t&#233; en lutte contre tous les d&#233;terminismes, proclamant qu'&#171; &lt;i&gt;une certitude est une capitulation&lt;/i&gt; &#187;. Avec lui, comme avec Barker, tout reste ouvert. Tous deux ont produit une &#339;uvre exigeante, dense, touffue - comme une for&#234;t dans laquelle ils se soucient peu de tracer des sentiers pratiquables. Au point que l'on se demande fr&#233;quemment, au sujet de l'un comme de l'autre, s'ils ne sont pas &#171; &lt;i&gt;fous&lt;/i&gt; &#187;. Mais non. &#171; &lt;i&gt;L'unique possibilit&#233; de r&#233;sistance &#224; une culture de la banalit&#233; se situe dans la qualit&#233;&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit encore Barker dans ses &lt;i&gt;Quarante-neuf apart&#233;s pour un th&#233;&#226;tre tragique&lt;/i&gt;. Et la qualit&#233;, c'est l'irr&#233;ductibilit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un monde pasteuris&#233;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Faire clair, concis, accessible, est un devoir de journaliste. Pas d'artiste. La contamination de l'art par ces injonctions produit le m&#234;me effet que le bombardement d'une for&#234;t ou d'une jungle au napalm. L'homme se retrouve alors &#224; nu, d&#233;muni, sans rien &#224; contempler, &#224; quoi s'affronter ; sans plus de lieu o&#249; se cacher, se r&#233;fugier, se promener, se ressourcer. Prix Albert-Londres en 1954, Armand Gatti est ensuite pass&#233; au th&#233;&#226;tre, parce qu'il se sentait &#224; l'&#233;troit dans l'&#233;criture journalistique. Ce n'&#233;tait sans doute pas pour se trouver remis en face des contraintes du genre, jusque dans son &#339;uvre th&#233;&#226;trale.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais, pour un journaliste, faire &#171; &lt;i&gt;clair&lt;/i&gt; &#187; doit-il signifier reprendre tel qu'on l'a trouv&#233; un discours m&#233;diatique fait de tics verbaux, de formules convenues et us&#233;es - le contenu &#233;tant, somme toute, secondaire, pourvu que l'on ne casse pas le ronronnement auquel auditeurs et t&#233;l&#233;spectateurs sont accoutum&#233;es ? &#171; &lt;i&gt;L'un de mes r&#234;ves secrets, je l'avoue&lt;/i&gt;, disait cet incorrigible bouffon de Dario Fo&lt;i&gt;, serait de m'introduire un jour &#224; la t&#233;l&#233;vision, m'asseoir &#224; la place du speaker et donner les nouvelles en grammelot &lt;/i&gt;[imitation, d&#233;pourvue de contenu, des sonorit&#233;s d'une langue]&lt;i&gt; pendant toute l'&#233;mission. Je parie que personne ne s'en apercevrait.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Qui fixe la norme ? Le risque est de s'en tenir au plus petit d&#233;nominateur commun. &#171; &lt;i&gt;Connu de sa m&#232;re !&lt;/i&gt; &#187; vocif&#233;rait un intervenant de radio, &#224; l'&#233;cole de journalisme de Lille, d&#232;s qu'on avait le malheur de prononcer dans un flash un nom propre autre que &#171; &lt;i&gt;Bill Clinton&lt;/i&gt; &#187; ou &#171; &lt;i&gt;Lionel Jospin&lt;/i&gt; &#187; - &#224; plus forte raison si ce nom comportait des sonorit&#233;s pas-de-chez-nous propres &#224; &#233;corcher les oreilles, suppos&#233;es sensibles, de l'auditeur. Mais n'est-ce pas le journaliste qui, en choisissant de le prononcer ou non, fait qu'un nom est familier ou non ? On entend heureusement d'autres sons de cloche dans une &#233;cole de journalisme. Un intervenant de t&#233;l&#233;vision qui insistait pour que l'on fasse l'effort de prononcer correctement les noms &#233;trangers, par exemple. Quitte &#224; ce que l'&#233;coute du t&#233;l&#233;spectateur, qui les entend justes pour la premi&#232;re fois, soit perturb&#233;e un quart de seconde, le temps de faire le raccord.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#202;tre clair, pour un journaliste, cela signifie-t-il aussi qu'il ne faut parler que de gens qui font clair ? La critique anglaise reproche &#224; Barker, inventeur du &#171; &lt;i&gt;th&#233;&#226;tre de la Catastrophe&lt;/i&gt; &#187;, d'&#234;tre &#171; &lt;i&gt;d&#233;primant&lt;/i&gt; &#187;. En fuyant comme la peste les personnalit&#233;s difficiles d'acc&#232;s, tortur&#233;es, dissidentes, en les jugeant &#171; &lt;i&gt;pas sympas&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;chiantes&lt;/i&gt; &#187;, avec des mines de gamins tyranniques, certains m&#233;dias prennent le risque d'offrir &#224; leur public une vision du monde &#224; la Disneyland. Barker, encore : &#171; &lt;i&gt;C'est une erreur typique du comptable que de penser qu'il n'y a pas de public pour le probl&#232;me.&lt;/i&gt; &#187; On peut aussi juger, en effet, que c'est la pasteurisation du langage et du monde qui est d&#233;primante : le manque de sens, la primaut&#233; donn&#233;e aux apparences ; les jeux de mots syst&#233;matiques ; l'esbroufe, la vulgarit&#233; ; les traits d'esprit lorsqu'ils vont de pair avec la superficialit&#233;, lorsqu'ils recouvrent le vide d'un propos ; la d&#233;rision lorsqu'elle s'accompagne de m&#233;pris. On peut aussi se sentir revigor&#233; lorsque les probl&#232;mes ne sont pas &#233;lud&#233;s, pudiquement contourn&#233;s, mais abord&#233;s de front. Ne vous laissez pas traiter de rabat-joie : &#171; &lt;i&gt;la trag&#233;die, une forme d'art pour ceux qui aiment la vie&lt;/i&gt; &#187;...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; &#199;a ne veut rien dire, le public ! &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cette langue de bois m&#233;diatique, parfois plus &#171; &lt;i&gt;amusante&lt;/i&gt; &#187; que la langue de bois politique, mais du m&#234;me acabit, d&#233;coule d'une certaine conception du public. &#171; &lt;i&gt;&#199;a ne veut rien dire, le public !&lt;/i&gt; &#187; s'exasp&#233;rait Armand Gatti - inventeur du &#171; &lt;i&gt;spectacle sans spectateurs&lt;/i&gt; &#187; - lorsque ses stagiaires canadiens, &#224; la question &#171; &lt;i&gt;&#224; qui je m'adresse ?&lt;/i&gt; &#187;, s'obstinaient &#224; r&#233;pondre, candides : &#171; &lt;i&gt;Au public.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Certains dans les m&#233;dias &#233;chappent &#224; cette tyrannie imaginaire, bien &#233;videmment ; Daniel Mermet, notamment, avec &lt;i&gt;L&#224;-bas si j'y suis&lt;/i&gt; sur France-Inter. &#171; &lt;i&gt;C'est un journal &#224; soi seul. Un continent&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit Francis Marmande dans &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; du premier novembre. &#171; &lt;i&gt;Un continent&lt;/i&gt; &#187;, c'est-&#224;-dire un tout, un univers ayant sa logique propre, autonome - comme les &#339;uvres de Gatti ou de Barker. Un navire qui ne prend pas l'eau de partout du fait d'une conception parano&#239;aque du public. &#171; &lt;i&gt;Pourquoi ?&lt;/i&gt; poursuit justement Francis Marmande. &lt;i&gt;Parce que Mermet ne compose pas avec le public. Jamais. Jamais avec cette id&#233;e p&#233;nible du public dont se d&#233;brouillent (mal) les publicitaires, les directeurs de cha&#238;ne. Est-ce &#224; dire que Mermet ne se soucie pas de son public ? Non : il le traite en auditoire adulte, il lui fait confiance, il ne se demande jamais si ce qu'il fait est assez gros pour lui, il fait de son mieux.&lt;/i&gt; &#187; Ailleurs, l'imp&#233;ratif de faire court, la peur de lasser, rendent impossible une &#233;mission de cette &#233;paisseur, de cette profondeur, dans laquelle on puisse vraiment s'installer, se sentir bien.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Se m&#233;nager le droit de d&#233;tonner un peu lorsque le propos l'exige ne signifie en aucun cas faire compliqu&#233; pour faire compliqu&#233;, pour exclure, pour se gargariser de sa propre science et se donner le sentiment de s'&#233;lever au-dessus du commun des mortels. Il n'est pas question de snobisme ou de facilit&#233;, ni d'&#233;lucubrations gratuites ou du plaisir de jargonner entre soi -il suffit d'ailleurs de feuilleter &lt;i&gt;Le journalisme sans peine&lt;/i&gt; de Burnier et Rambaud pour se convaincre, si on en doutait encore, que les journalistes ne sont pas &#224; l'abri du jargon.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Non : il s'agit simplement de s'assurer que ce que l'on dit a encore un contenu. Que vaut une d&#233;mocratisation du savoir et de l'information, si le savoir et l'information sont vid&#233;s de leur contenu ?... Sans compter que la question de l'accessibilit&#233; est souvent un leurre, un pr&#233;texte. Pour rentrer dans une &#339;uvre ou un discours exigeants, la question essentielle n'est pas de le &lt;i&gt;pouvoir&lt;/i&gt;, mais de le &lt;i&gt;vouloir&lt;/i&gt;. La preuve en est que le refus de fournir le moindre effort dans ce sens vient bien souvent de gens qui, de par leur &#233;ducation, leurs &#233;tudes, auraient toutes les cl&#233;s en main pour franchir le pas. Pourquoi ce refus ? Parce que l'injonction de rester group&#233;s, de ne pas se distinguer de la masse en suivant ses envies, est plus forte que la curiosit&#233;, que le d&#233;sir d'ouverture ; d&#233;sir que l'on assimilera alors, lorsqu'il se manifestera chez les autres, &#224; un snobisme.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le &#171; fascisme des loisirs &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;server le langage, c'est donc aussi assurer sa propre libert&#233;. &#171; &lt;i&gt;La r&#233;volution, c'est le langage&lt;/i&gt;, dit Armand Gatti. &lt;i&gt;Lorsque celui-ci pourrit, la r&#233;volution pourrit.&lt;/i&gt; &#187; La dictature du fun, du positif, du plus petit d&#233;nominateur commun, tue - par d&#233;finition - les particularismes, fait taire les perceptions propres. Howard Barker &#233;voque quelque part le &#171; &lt;i&gt;fascisme des loisirs&lt;/i&gt; &#187;. &#171; &lt;i&gt;Mon th&#233;&#226;tre&lt;/i&gt;, &#233;crit-il, &lt;i&gt;n'a jamais eu pour but la solidarit&#233;, mais celui de s'adresser &#224; l'&#226;me l&#224; o&#249; elle ressent sa propre diff&#233;rence. Le th&#233;&#226;tre vous s&#233;pare. Il s&#233;pare le public de ses croyances. Il s&#233;pare le social de l'individu. Il s&#233;pare l'individu de lui-m&#234;me. A la sortie, le public a du mal &#224; recoudre les morceaux de la vie.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;David Ian Rabey lui fait &#233;cho : &#171; &lt;i&gt;Ce th&#233;&#226;tre aspire donc &#224; l'asociabilit&#233;, &#224; une relation expressive qui ne renonce pas aux diff&#233;rences d'exp&#233;rience individuelle, de perception, de connaissance et de besoins. Une fuite de la soci&#233;t&#233; n'est pas vis&#233;e, mais une divergence de ses normes, un raffinement conscient pour tester une existence pleine d'aspiration.&lt;/i&gt; &#187; Le th&#233;&#226;tre comme moyen d'&#171; &lt;i&gt;&#233;chapper au raisonnement des dresseurs&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le Th&#233;&#226;tre du Secret :
&lt;br /&gt;on peut &#234;tre tr&#232;s heureux dans le noir&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; &lt;i&gt;raisonnement des dresseurs&lt;/i&gt; &#187; d&#233;coule d'une vision du monde d'avant l'&#233;clairage public, de l'&#233;poque o&#249; les n&#233;cessit&#233;s de la survie commandaient de se regrouper frileusement autour d'un unique foyer de lumi&#232;re et de chaleur. Pas question de prendre ses distances avec ses semblables, m&#234;me si on ne les avait pas choisis ; pas question de s'enfoncer dans l'obscurit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'obscurit&#233; - au double sens du mot - a pourtant ses charmes. Dans des propos rapport&#233;s plus haut, Barker se plaignait de ce que la lumi&#232;re soit &#171; &lt;i&gt;le d&#233;terminant spirituel et culturel&lt;/i&gt; &#187; &#224; cause duquel on ne le laissait pas tranquille dans sa retraite. Et l'un des &#233;pisodes qui a d&#233;finitivement d&#233;go&#251;t&#233; Armand Gatti du th&#233;&#226;tre institutionnel a &#233;galement trait &#224; l'utilisation de la lumi&#232;re. Gatti avait l'habitude de n'&#233;clairer qu'une parcelle &#224; la fois de la sc&#232;ne. Ce faisceau de lumi&#232;re se d&#233;pla&#231;ait peu &#224; peu, de mani&#232;re &#224; guider le spectateur, qui progressait dans la lecture de la pi&#232;ce comme dans celle d'un journal. Il laissait le public enti&#232;rement dans l'ombre. _ &#171; &lt;i&gt;Mais, monsieur, &lt;/i&gt;protesta un jour le r&#233;gisseur d'un th&#233;&#226;tre toulousain, &lt;i&gt;et les bijoux ?
&lt;br /&gt;- Quels bijoux ?
&lt;br /&gt;- Oui, monsieur, quand on va au th&#233;&#226;tre, c'est pour montrer ses bijoux. Au th&#233;&#226;tre, on aime aussi &#234;tre vu. Il n'est pas question de rester dans le noir.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On peut pourtant &#234;tre tr&#232;s heureux dans le noir. David Ian Rabey le dit ainsi :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Dans la troisi&#232;me &#233;dition de &lt;/i&gt;Arguments for a theatre&lt;i&gt;, Barker introduit la notion du secret comme un concept-cl&#233; : un &#8220;&lt;/i&gt;fugitif permanent&lt;i&gt;&#8221;, un adorable indice insaisissable lov&#233; dans un langage plus apte &#224; exclure qu'&#224; communiquer : obsessionnel, enrag&#233;, &#233;vasif et immacul&#233;. Le secret illogique, extasi&#233;, anti-utilitariste, auto-g&#233;n&#233;rateur d&#233;fie le principe commercial de &#8220;&lt;/i&gt;l'accessibilit&#233; &#224; tout prix&lt;i&gt;&#8221;. Un th&#233;&#226;tre de secrets sera irr&#233;sistiblement compromettant, le pressentiment de l'&#233;tonnante collusion &#233;rotique &#224; risque dans la transgression des orthodoxies. Barker compare l'attrait retentissant de ce th&#233;&#226;tre &#224; &#8220;&lt;/i&gt;une amante illicite qui vous touche furtivement la main&lt;i&gt;&#8221;...&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Illustration&lt;/strong&gt; : &#171; &lt;i&gt;Nous &#233;tions tous des noms d'arbres&lt;/i&gt; &#187;, Gatti &#224; Derry, Irlande du Nord, 1981-1982.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;A lire&lt;/strong&gt; :
&lt;br /&gt;* Howard Barker, &lt;i&gt;Tableau d'une ex&#233;cution&lt;/i&gt;, traduction de Philippe Regniez, L'Atalante, Paris, 1993.
&lt;br /&gt;* &#171; &lt;i&gt;Howard Barker&lt;/i&gt; &#187;, &lt;i&gt;Alternatives th&#233;&#226;trales&lt;/i&gt; no 57, mai 1998. En vente dans les librairies th&#233;&#226;trales.
&lt;br /&gt;* Armand Gatti, &lt;i&gt;La po&#233;sie de l'&#233;toile&lt;/i&gt;, entretiens avec Claude Faber, Descartes &amp; Cie, Paris, 1998.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Marketing Zen</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article259.html</link>
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		<dc:date>2006-11-17T21:04:57Z</dc:date>
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		<dc:subject>Environnement</dc:subject>

		<description>Fond&#233; sur le principe des articles sans marque, Muji est devenu une marque-culte. En France, le designer-star des ann&#233;es fric, Philippe Starck, s'engouffre dans la br&#232;che de la consommation soi-disant brid&#233;e, minimaliste, civique et &#233;cologique, avec un catalogue d'&#171; objets honn&#234;tes &#187; &#233;dit&#233; &#224; la Redoute. Si les produits s&#233;lectionn&#233;s dans ce catalogue, pr&#233;sent&#233;s par leur concepteur comme des &#171; non-produits pour des non-consommateurs &#187; (jamais, sans doute, on n'aura pouss&#233; si (...)

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		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Fond&#233; sur le principe des articles sans marque, Muji est devenu une marque-culte. En France, le designer-star des ann&#233;es fric, Philippe Starck, s'engouffre dans la br&#232;che de la consommation soi-disant brid&#233;e, minimaliste, civique et &#233;cologique, avec un catalogue d'&#171; objets honn&#234;tes &#187; &#233;dit&#233; &#224; la Redoute. Si les produits s&#233;lectionn&#233;s dans ce catalogue, pr&#233;sent&#233;s par leur concepteur comme des &#171; non-produits pour des non-consommateurs &#187; (jamais, sans doute, on n'aura pouss&#233; si loin l'art du foutage de gueule &#233;hont&#233;), se voulaient discrets - &#171; humbles &#187;, dit carr&#233;ment Starck -, c'est assez rat&#233;. On les a vus en vedette dans les pages &#171; consommation &#187;, &#171; tendances &#187; et &#171; cadeaux &#187; de tous les journaux, et Starck a &#233;cum&#233; les plateaux de t&#233;l&#233; et les studios de radio...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;&#171; Notre soci&#233;t&#233;, &#8220;mat&#233;rialiste&#8221; dans son existence, ne serait-elle pas coup&#233;e de la soci&#233;t&#233; savante parce que celle-ci, justement, ne s'est pas donn&#233; les cadres de pens&#233;e ad&#233;quats &#224; la r&#233;flexion sur l'objet ? Cette soci&#233;t&#233; savante est tr&#232;s largement orient&#233;e et structur&#233;e sur la philosophie du sujet et de la conscience, sur la transcendance... Or, o&#249; sont les &#233;coles de pens&#233;e sur l'objet, o&#249; sont les philosophies de &#8220;l'objectivit&#233;&#8221; ? Les gens de pens&#233;e se d&#233;tournent de l'objet, celui-ci reste le territoire conceptuel exclusif des gens du &#8220;faire&#8221;, de l'action, de la cr&#233;ation, de l'art - inventeurs, ing&#233;nieurs, gens de marketing, entrepreneurs, publicitaires, designers, architectes - et de certains artistes, po&#232;tes, &#233;crivains, peintres, plasticiens. &#187;
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Claudette S&#232;ze, &#171; Le parti pris des choses &#187;, in &#171; Confort moderne &#187;, revue &lt;i&gt;Autrement&lt;/i&gt; no 10, janvier 1994&lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Zen&lt;/i&gt; &#187; : les r&#233;dactrices de mode, les designers, les publicitaires, n'ont plus que ce mot &#224; la bouche. Dans les magazines f&#233;minins, le d&#233;pouillement est devenu le comble du chic. Une grande marque japonaise, Muji, qui vend des accessoires de rangement, de la papeterie, de la vaisselle et des v&#234;tements d'une extr&#234;me sobri&#233;t&#233;, a ouvert &#224; Paris une boutique litt&#233;ralement prise d'assaut.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_456 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:250px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L250xH325/goodgoods-0c5b3.jpg' width='250' height='325' alt=&quot;&quot; style='height:325px;width:250px;' /&gt;&lt;/span&gt;Fond&#233; sur le principe des articles sans marque, Muji est devenu une marque-culte. En France, le designer-star des ann&#233;es fric, Philippe Starck, s'engouffre dans la br&#232;che de la consommation soi-disant brid&#233;e, minimaliste, civique et &#233;cologique, avec un catalogue d'&#171; &lt;i&gt;objets honn&#234;tes&lt;/i&gt; &#187; &#233;dit&#233; &#224; la Redoute. Si les produits s&#233;lectionn&#233;s dans ce catalogue, pr&#233;sent&#233;s par leur concepteur comme des &#171; &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.philippe-starck.com/new/goodgoods/searchframe/page4.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;non-produits pour des non-consommateurs&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; &#187; (jamais, sans doute, on n'aura pouss&#233; si loin l'art du foutage de gueule &#233;hont&#233;), se voulaient discrets - &#171; &lt;i&gt;humbles&lt;/i&gt; &#187;, dit carr&#233;ment Starck -, c'est assez rat&#233;. On les a vus en vedette dans les pages &#171; &lt;i&gt;consommation&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;tendances&lt;/i&gt; &#187; et &#171; &lt;i&gt;cadeaux&lt;/i&gt; &#187; de tous les journaux, et Starck a &#233;cum&#233; les plateaux de t&#233;l&#233; et les studios de radio, son mea culpa sous le bras - en substance : &#171; &lt;i&gt;D'accord, je le reconnais, on a d&#233;conn&#233;, dans les ann&#233;es quatre-vingt, moi le premier, je vous ai bien arnaqu&#233;s en vous vendant des gadgets laids et inutiles, mais c'est fini, bien fini, j'ai &#233;t&#233; touch&#233; par la gr&#226;ce...&lt;/i&gt; &#187; Il a pouss&#233; si loin l'autoflagellation que c'en &#233;tait parfois g&#234;nant. Relevez-vous, Philippe, allons, voyons... Et lui, sit&#244;t debout, paf ! en profitait pour vous refourguer une nouvelle camelote. Incorrigible. On se sera tout de m&#234;me r&#233;gal&#233; avec cet &#233;change, un matin sur France-Inter, chez un Pierre Bouteiller sceptique et goguenard - de m&#233;moire :
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Starck&lt;/strong&gt; : &lt;i&gt;... Je suis d'ailleurs en train de r&#233;fl&#233;chir &#224; une voiture, parce que, pour le moment, la voiture, c'est un prolongement de la qu&#233;quette, c'est absurde... D'ailleurs, moi, j'en ai une toute petite&lt;/i&gt; (sic)...
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Bouteiller&lt;/strong&gt; (un peu plus tard) : &lt;i&gt;Qu'est-ce que vous avez comme voiture, Philippe Starck ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Starck&lt;/strong&gt; : ... &lt;i&gt;Oh ! non, vous allez vous moquer de moi...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Bouteiller&lt;/strong&gt; : &lt;i&gt;Mais non, mais non...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Starck&lt;/strong&gt; : &lt;i&gt;Mais moi, j'ai besoin que &#231;a d&#233;marre le matin...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Bouteiller&lt;/strong&gt; : &lt;i&gt;Qu'est-ce que vous avez comme voiture, Philippe Starck ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Starck&lt;/strong&gt; : &lt;i&gt;Une Mercedes... Mais j'ai besoin que &#231;a d&#233;marre le matin...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Bouteiller&lt;/strong&gt; : &lt;i&gt;Mais vous savez, il y a plein d'autres choses qui d&#233;marrent le matin, et m&#234;me le soir...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les produits qu'il a non pas con&#231;us, mais s&#233;lectionn&#233;s en passant des accords avec des marques existantes, Starck les a redessin&#233;s, sign&#233;s, et tartin&#233;s de bafouilles qui en vantent les qualit&#233;s. Il vend un concept, un discours. Dans un article intitul&#233; &#171; &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/BARBER/10836.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Culture McWorld contre d&#233;mocratie&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; &#187;, et paru dans &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, Benjamin R. Barber &#233;crivait : &#171; &lt;i&gt;Avec la saturation des march&#233;s traditionnels et la surproduction de biens, le capitalisme ne peut plus se permettre de servir seulement les besoins r&#233;els des consommateurs. Alors que l'ancienne &#233;conomie des biens visait le corps, la nouvelle &#233;conomie des services immat&#233;riels prend pour cible la t&#234;te et l'esprit. Le marketing porte autant sur les symboles que sur les biens, et il ne vise pas &#224; commercialiser des produits, mais des styles de vie et des images.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Starck, lui, va jusqu'&#224; proposer des compilations de ses musiques pr&#233;f&#233;r&#233;es, s'adressant respectivement &#224; la &#171; &lt;i&gt;conscience&lt;/i&gt; &#187;, &#224; la &#171; &lt;i&gt;t&#234;te&lt;/i&gt; &#187;, au &#171; &lt;i&gt;c&#339;ur&lt;/i&gt; &#187; et au &#171; &lt;i&gt;corps&lt;/i&gt; &#187;. Derri&#232;re la spontan&#233;it&#233; et l'enthousiasme na&#239;f affich&#233;s, difficile de ne pas voir une entreprise totalitaire, la tentation de r&#233;genter la vie, les go&#251;ts et les sensations de ses contemporains. Benjamin R. Barber, encore :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;La pr&#233;tendue autonomie des consommateurs permet aux marchands de tenir un discours populiste : si vous n'aimez pas l'homog&#233;n&#233;it&#233; de McWorld, n'incriminez pas ses pourvoyeurs, mais ses consommateurs. Comme si les quelque 200 milliards de dollars d&#233;pens&#233;s aux Etats-Unis pour la publicit&#233; n'&#233;taient l&#224; que pour le d&#233;cor ! Comme si les d&#233;sirs et les besoins sur lesquels les march&#233;s prosp&#232;rent n'&#233;taient pas eux-m&#234;mes engendr&#233;s et fa&#231;onn&#233;s par ces m&#234;mes march&#233;s !&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Avec le marketing en embuscade, la voie du Zen est sem&#233;e d'emb&#251;ches. Lorsque le go&#251;t des transparences, &#233;minemment japonais, est arriv&#233; en Occident, on a aussit&#244;t vu appara&#238;tre sur les rayons des supermarch&#233;s des boissons gaz&#233;ifi&#233;es, des shampooings ou des liquides-vaisselle transparents. Pour arriver &#224; produire cette impression de puret&#233;, il avait &#233;videmment fallu proc&#233;der &#224; une surench&#232;re de manipulations chimiques. Du consommateur trait&#233; en chien de Pavlov...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Aimer les objets, loin des &lt;br /&gt;modes de vie en conserve&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pour des objets d&#233;sacralis&#233;s, d&#233;mystifi&#233;s, d&#233;sinvestis d'un pouvoir et d'une signification d&#233;mesur&#233;s, on repassera donc. On peut d'ailleurs se demander si la question est vraiment l&#224;. Peut-on, doit-on, exiger que les objets restent &#224; leur place, sans avoir pour nous d'autre valeur qu'une simple valeur d'usage ? Est-ce possible, alors qu'ils nous rappellent des souvenirs, nous relient aux autres, influent sur notre humeur, notre bien-&#234;tre...? Francis Ponge (dans &lt;i&gt;L'objet c'est la po&#233;tique&lt;/i&gt;) :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Le rapport de l'homme &#224; l'objet n'est du tout seulement de possession ou d'usage. Non, ce serait trop simple. C'est bien pire.
&lt;br /&gt;Les objets sont en dehors de l'&#226;me, bien s&#251;r ; pourtant, ils sont aussi notre plomb dans la t&#234;te. Il s'agit d'un rapport &#224; l'accusatif.
&lt;br /&gt;L'homme est un dr&#244;le de corps, qui n'a son centre de gravit&#233; en lui-m&#234;me.
Notre &#226;me est transitive. Il lui faut un objet, qui l'affecte, comme son compl&#233;ment direct, aussit&#244;t.
&lt;br /&gt;Il s'agit du rapport le plus grave (non du tout de l'avoir, mais de l'&#234;tre).&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Pleine Lune&lt;/i&gt;, le romancier espagnol Antonio Mu&#241;oz Molina &#233;crit de son h&#233;ro&#239;ne :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Pendant ses p&#233;riodes de pire tristesse, elle avait appris quelque chose sur elle-m&#234;me : sa capacit&#233; &#224; revivre et &#224; &#233;chapper &#224; la douleur d&#233;pendait beaucoup de sensations physiques et d'exp&#233;riences mat&#233;rielles, et non pas d'id&#233;es et d'intentions, toujours trop abstraites pour lui inspirer confiance. Elle ne pouvait pas soigner son esprit si elle ne soignait pas ses mains et sa peau, et ce qui lui rendait parfois l'envie de vivre &#233;tait la consistance d'un tissu agr&#233;able ou d'un verre de cristal, ou l'acquisition chez un antiquaire d'un rocking-chair de bois poli par l'usage. Ses &#233;tats d'&#226;me d&#233;pendaient de la porcelaine des tasses du petit d&#233;jeuner, de la qualit&#233; du pain et de l'huile dont elle se faisait une tartine grill&#233;e, de la saveur de son jus d'orange. La d&#233;solation morale avait toujours pour elle une &#233;vidence physique.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et dans &lt;i&gt;L'Acteur invisible&lt;/i&gt; (Actes Sud), le metteur en sc&#232;ne et com&#233;dien japonais Yoshi Oida, collaborateur de Peter Brook, raconte cette histoire :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_457 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH377/oida-2235c.jpg' width='200' height='377' alt=&quot;&quot; style='height:377px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;&#171; &lt;i&gt;Il &#233;tait une fois un ma&#238;tre et son &#233;tudiant. Un jour le disciple alla trouver son ma&#238;tre et lui dit : &#8220;Vous avez &#233;t&#233; un excellent professeur, et vous m'avez enseign&#233; nombre de choses utiles. Je voudrais vous manifester ma reconnaissance pour votre aide. J'ai ici une peinture de prix, un h&#233;ritage pr&#233;cieux transmis de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration. Pour ma part, je ne suis pas vraiment connaisseur en mati&#232;re de peinture, aussi au lieu de le garder pour moi, j'ai le sentiment qu'il vaudrait mieux vous le donner. Vous pourriez l'accrocher chez vous et &#231;a vous procurerait sans doute du plaisir.&#8221;
&lt;br /&gt;Le ma&#238;tre accepta la peinture et l'accrocha au mur. Il s'assit pour la regarder, et au bout d'un moment se retourna vers l'&#233;tudiant en disant : &#8220;Merci beaucoup. Vous m'avez donn&#233; un vrai tr&#233;sor. En retour, j'aimerais vous faire don de quelque argent.&#8221; L'&#233;tudiant se braqua, disant : &#8220;Non, non ! Je ne vous ai pas offert cette peinture pour r&#233;cup&#233;rer de l'argent. &#199;a m'a juste paru bien de vous offrir mon tr&#233;sor.&#8221; Le ma&#238;tre apaisa l'&#233;tudiant et dit : &#8220;Je vous en prie, ne vous offusquez pas. Moi aussi, je veux vous dire merci et vous manifester mon estime. J'aimerais vraiment que vous preniez cet argent.&#8221; L'&#233;tudiant r&#233;fl&#233;chit un moment, puis accepta l'argent. En partant, il dit : &#8220;Je suis heureux &#224; l'id&#233;e que ce tr&#233;sor de ma famille aille dans votre maison.&#8221;
&lt;br /&gt;Quelques jours plus tard, un antiquaire vint en visite. En remarquant la peinture, il s'exclama : &#8220;Je crois bien que vous vous &#234;tes fait avoir. Ce n'est qu'une vulgaire copie.&#8221; Le ma&#238;tre se contenta de sourire et r&#233;pondit : &#8220;Je le savais. Ce n'est pas l'&#339;uvre d'un grand artiste que j'ai accroch&#233;e l&#224;, mais le bon c&#339;ur de mon &#233;tudiant. Peu m'importe si l'objet qu'il m'a donn&#233; est un faux, c'est son c&#339;ur qui compte.&#8221; Si on se contente de &#8220;regarder&#8221; le tableau, c'est un faux. Mais si on le &#8220;voit&#8221; vraiment, c'est le c&#339;ur g&#233;n&#233;reux de l'&#233;tudiant.
&lt;br /&gt;Il y a deux facettes aux choses : le visible et l'invisible. Quand on est confront&#233; &#224; la mati&#232;re, on peut voir en elle uniquement de la &#8220;mati&#232;re&#8221;. Mais &#224; l'inverse, on peut essayer de traiter la mati&#232;re comme si elle recelait une autre signification ou poss&#233;dait une autre dimension. Comme s'il y avait quelque chose qui existait au-del&#224; et en de&#231;&#224; de la forme mat&#233;rielle.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le rien et le vide ne sont pas &lt;br /&gt;&#224; la port&#233;e de toutes les bourses&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'ils t&#233;moignent d'une &#233;poque heureuse, lorsqu'ils ont &#233;t&#233; choisis librement, dans une quasi-clandestinit&#233; vis-&#224;-vis du marketing et de la publicit&#233;, lorsqu'ils relient aux autres et &#224; la vie, l'importance des objets, m&#234;me d&#233;mesur&#233;e, est inoffensive. Ce n'est donc pas par rapport aux choses qu'il faut prendre de la distance, mais par rapport aux Philippe Starck. Ce sera d'autant plus facile que les prix pratiqu&#233;s par son fameux catalogue sont largement prohibitifs - preuve qu'il s'adresse bien &#224; des &lt;i&gt;fashion victims&lt;/i&gt; qui ont de l'argent &#224; investir dans des modes de vie en conserve. Chez Muji, en revanche, les prix sont raisonnables, ce qui pourrait en faire une marque relativement d&#233;mocratique ; mais &#224; Paris, la branchitude est son premier vivier de client&#232;le, et son point de chute a &#233;t&#233; un bastion du luxe bourgeois : Saint-Germain-des-Pr&#233;s. Il semble que les objets bruts, accessibles, de consommation courante, beaux sans le vouloir, soient en voie de disparition, et que, de plus en plus, la sobri&#233;t&#233; se paie - la surcharge, la lourdeur, la laideur, le mauvais go&#251;t, restant seuls accessibles aux porte-monnaie les moins bien garnis. Sur l'un des d&#233;lectables &lt;i&gt;Polaro&#239;ds de jeunes filles&lt;/i&gt; du dessinateur Jean-Philippe Delhomme, on voyait un int&#233;rieur &#233;clatant de blancheur, avec, dans le fond, un cagibi encombr&#233; de linge qui s&#233;chait et d'objets p&#234;le-m&#234;le. &#171; &lt;i&gt;Le secret de l'absolument vide, th&#233;orie basique dans la d&#233;co du loft de Solange et Pierre ?&lt;/i&gt; disait la l&#233;gende. &lt;i&gt;Un cagibi, normalement soustrait &#224; la vision par une biblioth&#232;que coulissante.&lt;/i&gt; &#187; Et le couple s'excusait en ch&#339;ur : &#171; &lt;i&gt;Nous ne gagnons pas encore suffisamment pour &#233;vacuer tout prosa&#239;sme de notre existence !&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi chacun, riche ou pauvre, est r&#233;duit au silence. Les riches, pris en charge par Philippe Starck et ses avatars, servent de supports &#224; leur ventriloquie m&#233;galomaniaque, de cobayes pour leurs exp&#233;riences imb&#233;ciles ; ils se pr&#233;cipitent sur n'importe quel gadget que leur refourgue le marketing, trop heureux de distraire leur ennui. Signalons que Starck vend &#233;galement des tee-shirts &#224; slogans : &#171; &lt;i&gt;L'exp&#233;rience et la r&#233;flexion m'ont conduit &#224; synth&#233;tiser quelques conclusions &#233;l&#233;mentaires. Elles sont devenues de courtes phrases qui appartiennent, &#224; mon sens, au registre de l'&#233;vidence&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit-il modestement. Parmi les tartes &#224; la cr&#232;me propos&#233;es, l'une dit : &#171; &lt;i&gt;We are God&lt;/i&gt; &#187;, et une autre : &#171; &lt;i&gt;God is dangerous&lt;/i&gt; &#187; - mais n'ayons pas le syllogisme trop chicanier...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les pauvres, eux, sont condamn&#233;s &#224; vivre dans un univers hideux, puisque les produits &#224; bas prix - un petit tour chez Conforama suffira &#224; vous en persuader - reproduisent l'ornementation toc et les attributs grossiers de la bourgeoisie que l'on imagine correspondre aux attentes du consommateur moyen.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le consommateur &#171; CSP+ &#187;, pour reprendre le jargon ignoble du marketing (&#171; &lt;i&gt;cat&#233;gorie socioprofessionnelle sup&#233;rieure&lt;/i&gt; &#187;), s'approprie donc les objets bruts et rugueux sur lesquels, il n'y a pas si longtemps encore, il n'aurait jet&#233; qu'un regard d&#233;daigneux, mais qui lui permettent aujourd'hui de se d&#233;culpabiliser et de s'encanailler. Thomas C. Frank a montr&#233; ce m&#233;canisme &#224; travers une analyse de &lt;i&gt;Titanic&lt;/i&gt;, dans un article paru dans &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, &#171; &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/FRANK/10798&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Titanic &lt;i&gt;et la lutte des classes&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; &#187; :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Nous avons transform&#233; la r&#233;alit&#233; des classes et le combat pour la r&#233;partition des richesses en une confrontation opposant la sinc&#233;rit&#233; rugueuse &#224; l'affectation pr&#233;tentieuse, le simple plaisir au gadget, et nous sommes pass&#233;s d'un produit et d'un style &#224; l'autre : tant&#244;t de la bonne bi&#232;re prol&#233;taire aux marques plus individualis&#233;es, tant&#244;t des marques plus individualis&#233;es &#224; la bonne bi&#232;re prol&#233;taire (qui nous permet, n'est-il pas vrai ?, de reconqu&#233;rir une vitalit&#233; que nous continuons d'associer au monde du travail manuel). James Cameron a r&#233;invent&#233; le concept des classes de fa&#231;on &#224; ce qu'il n'&#233;voque ni les d&#233;fil&#233;s du 1er mai ni les missiles qui paradaient sur la Place Rouge, mais plut&#244;t cette illusion qu'ont les enfants de la bourgeoisie am&#233;ricaine de jeter au vent leur gourme sociale chaque fois qu'ils assistent &#224; un concert des Grateful Dead ou partent faire du sac &#224; dos en Europe. Le film conforte l'id&#233;e que notre ordre social, contrairement au pr&#233;c&#233;dent, serait devenu raisonnable. Les chercheurs d'&#233;paves du film pourraient en effet presque passer pour les descendants du rebelle Jack Dawson, tant eux aussi ils semblent m&#233;priser les r&#232;gles, l'&#233;tiquette et la hi&#233;rarchie. Pour chacun, la forme et le style sont peut-&#234;tre devenus plus &#8220;&lt;/i&gt;authentiques&lt;i&gt;&#8221;. Mais le monde continue &#224; nous diviser entre riches et pauvres avec une d&#233;termination qui n'a pas faibli. L'audace de d&#233;noncer un ordre r&#233;volu permet aussi de faire oublier que, style mis &#224; part, il continue.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La vague &#171; &lt;i&gt;Zen&lt;/i&gt; &#187; : une illustration de plus de la capacit&#233; du capitalisme &#224; se perp&#233;tuer en int&#233;grant la critique, et en la vendant sur le march&#233; : signifiez votre haine des objets en achetant cet objet !&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'ann&#233;e du blaireau</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article258.html</link>
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		<description>L'ineptie des concepts d&#233;velopp&#233;s par les start-up vous fait rire ? Vous avez tort. Il y a plein de gens que &#231;a ne fait pas rire, et que &#231;a ne fera pas rire de si t&#244;t. La nouvelle &#233;conomie, c'est s&#233;rieux. C'est de l&#224; que viendra le salut de la soci&#233;t&#233; occidentale tout enti&#232;re, et donc aussi le v&#244;tre. Quitte &#224; &#233;lever au rang de valeurs cardinales la b&#234;tise, l'ignorance, l'imposture et le m&#233;pris. Ravalez votre mauvais esprit, et ralliez-vous plut&#244;t &#224; (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique6.html" rel="directory"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot8.html" rel="tag"&gt;Travail / Ch&#244;mage&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'ineptie des concepts d&#233;velopp&#233;s par les start-up vous fait rire ? Vous avez tort. Il y a plein de gens que &#231;a ne fait pas rire, et que &#231;a ne fera pas rire de si t&#244;t. La nouvelle &#233;conomie, c'est s&#233;rieux. C'est de l&#224; que viendra le salut de la soci&#233;t&#233; occidentale tout enti&#232;re, et donc aussi le v&#244;tre. Quitte &#224; &#233;lever au rang de valeurs cardinales la b&#234;tise, l'ignorance, l'imposture et le m&#233;pris. Ravalez votre mauvais esprit, et ralliez-vous plut&#244;t &#224; l'euphorie g&#233;n&#233;rale. Car le grand avantage de l'euphorie, c'est qu'elle permet d'&#233;viter de r&#233;fl&#233;chir et de se poser quelques questions essentielles. Tant qu'on est euphorique, on n'emb&#234;te pas les gouvernants avec des questions de fond : questions de projet de soci&#233;t&#233;, de civilisation... Oubliez le sens, la culture, l'&#233;ducation, la solidarit&#233;. Il est temps de red&#233;couvrir sans inhibition cette v&#233;rit&#233; premi&#232;re que les ann&#233;es 80 ont tant ch&#233;rie : le pognon, il n'y a que &#231;a de vrai. Chacun pour soi, et les stock-options pour tous !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=center&gt;&lt;strong&gt;Avril 2000&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'ineptie des concepts d&#233;velopp&#233;s par les start-up vous fait rire ? Vous avez tort. Il y a plein de gens que &#231;a ne fait pas rire, et que &#231;a ne fera pas rire de si t&#244;t. La nouvelle &#233;conomie, c'est s&#233;rieux. C'est de l&#224; que viendra le salut de la soci&#233;t&#233; occidentale tout enti&#232;re, et donc aussi le v&#244;tre. Quitte &#224; &#233;lever au rang de valeurs cardinales la b&#234;tise, l'ignorance, l'imposture et le m&#233;pris. Ravalez votre mauvais esprit, et ralliez-vous plut&#244;t &#224; l'euphorie g&#233;n&#233;rale. Car le grand avantage de l'euphorie, c'est qu'elle permet d'&#233;viter de r&#233;fl&#233;chir et de se poser quelques questions essentielles. Tant qu'on est euphorique, on n'emb&#234;te pas les gouvernants avec des questions de fond : questions de projet de soci&#233;t&#233;, de civilisation... Oubliez le sens, la culture, l'&#233;ducation, la solidarit&#233;. Il est temps de red&#233;couvrir sans inhibition cette v&#233;rit&#233; premi&#232;re que les ann&#233;es 80 ont tant ch&#233;rie : le pognon, il n'y a que &#231;a de vrai. Chacun pour soi, et les stock-options pour tous !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ici, on transporte des ballots de tissus ; l&#224;, on livre des ordinateurs. Vous les avez vus, ces plans, dans le reportage d'&lt;i&gt;Envoy&#233; sp&#233;cial&lt;/i&gt; sur les start-up, qui faisaient se c&#244;toyer &#224; grands coups de cadrages lourdingues, dans les rues industrieuses du Sentier, &#224; Paris, ancienne et nouvelle &#233;conomies ? Le commentateur n'oubliait qu'un d&#233;tail : c'est que l'ancienne &#233;conomie avait, au d&#233;part du moins, le souci de &lt;i&gt;produire effectivement quelque chose&lt;/i&gt;, voire - m&#234;me si elle s'est ensuite affranchie de cette contrainte pour nous enfouir sous des pellet&#233;es de gadgets - de produire quelque chose &lt;i&gt;d'utile&lt;/i&gt;. Alors que la nouvelle &#233;conomie, elle, est fondamentalement une &#233;conomie parasite. Elle fait de l'argent avec la production des autres : Multimania n'existe que par les pages personnelles qu'il h&#233;berge, Net2One n'existe que par les articles de presse qu'il mouline pour les resservir sur l'e-mail de ses abonn&#233;s. Elle fait de l'argent en redirigeant les internautes vers des sites commerciaux, comme Newsfam.com et tous les portails, &#171; f&#233;minins &#187; ou autres. Ah, mais, me direz-vous, c'est que nous sommes entr&#233;s dans l'&#233;conomie de l'immat&#233;riel ! Mais depuis quand immat&#233;rialit&#233; se confond-elle avec inanit&#233; ? avec imposture ?...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le krach de l'intelligence a d&#233;j&#224; eu lieu&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Tout a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; dit, ou presque, sur le contraste grotesque entre l'innovation technologique et l'inconsistance, la ringardise fondamentale des concepts des start-up. L'urgence de leur croissance leur interdit de perdre leur temps &#224; d&#233;velopper le moindre contenu d&#233;cent et digne d'int&#233;r&#234;t. Leur mod&#232;le &#233;conomique - vendre des utilisateurs &#224; des annonceurs, et non vendre un contenu &#224; des lecteurs - ne valide que les visions du public les plus indignes, les plus m&#233;prisantes. &#171; &lt;i&gt;Tous les noms de domaine contenant le mot &#8220;femme&#8221; &#233;taient d&#233;j&#224; pris, la plupart par des sites pornos&lt;/i&gt; &#187;, s'affligeait Chine Lanzmann, co-fondatrice de Newsfam.com, &#224; &lt;i&gt;Arr&#234;t sur images&lt;/i&gt;, en racontant comment elle et sa coll&#232;gue avaient choisi le nom de leur entreprise. Arrghhh... Pas de chance ! Il ne s'est pas trouv&#233; un site porno assez rapide pour occuper le nom de Newsfam, et nous &#233;pargner cet &#233;talage ind&#233;cent de b&#234;tise crasse ! Parce que moi, entre un site porno et Newsfam.com, je choisis le site porno, sans h&#233;siter ! En tant que femme, j'estime qu'il m'insulte beaucoup moins - ne serait-ce que parce qu'il le fait d'une mani&#232;re moins sournoise. Et puis, un site porno, au moins, &#231;a pr&#233;sente un minimum d'int&#233;r&#234;t.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tout a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; dit, tout cela saute aux yeux ; et pourtant, le matraquage m&#233;diatique se poursuit, et tout laisse &#224; penser qu'on n'est pas pr&#234;t d'en voir la fin. Prenez l'&lt;i&gt;Envoy&#233; sp&#233;cial&lt;/i&gt; de l'autre soir. D&#233;fil&#233; insoutenable de blancs-becs incultes, sans scrupules et assoiff&#233;s de fric, donnant libre cours &#224; leur rapacit&#233; ultra-lib&#233;rale. &#171; &lt;i&gt;Pour eux, l'an 2000, c'est l'an 1 du web&lt;/i&gt; &#187;, ass&#232;ne le commentaire. &#171; &lt;i&gt;C'&#233;tait une bonne mani&#232;re d'entrer dans le nouveau mill&#233;naire&lt;/i&gt; &#187;, dit une cadre de Disney pass&#233;e &#224; Clust.com. Visite au &#171; &lt;i&gt;First Tuesday&lt;/i&gt; &#187;, o&#249; les investisseurs distribuent leurs millions aux jeunes loups qui leur exposent la strat&#233;gie d'arnaque de leur prochain la plus crapuleuse. (Rappelons qu'il y a eu des capital-risqueurs pour prendre au s&#233;rieux le poisson d'avril de &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt;, qui pr&#233;sentait un site fictif, Kasskooye.com, sur lequel des internautes se regroupaient pour &#171; &lt;i&gt;se vendre&lt;/i&gt; &#187; &#224; des fournisseurs d'acc&#232;s.) Panoramique effrayant : tronches de blaireau &#224; 360 degr&#233;s &#224; la ronde. &#199;a a l'air si crispant que je me f&#233;licite de n'y avoir jamais mis les pieds. Aucune curiosit&#233; ne me semble valoir la peine de se plonger dans une ambiance aussi puante. &#171; &lt;i&gt;D&#233;sormais, ce ne sont plus les gros qui mangent les petits, mais les rapides qui mangent les lents&lt;/i&gt; &#187;, se rengorge un entrepreneur (un adage qu'il n'a pas invent&#233;, apparu lors de la fusion AOL-Time Warner). Variantes : les brutes lobotomis&#233;es qui mangent les cr&#233;tins ing&#233;nus, les t&#234;tes &#224; claques qui mangent les t&#234;tes de n&#339;ud...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les serpilli&#232;res du capital&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il y a aussi ce morceau, d&#233;sormais d'anthologie, o&#249; l'on suit J&#233;r&#233;mie Berrebi, 21 ans, P.-D.G. de Net2One, en visite chez les s&#233;nateurs de droite, confits d'admiration devant ce jeune barbare qui crache sur l'Etat, qui crache sur l'&#233;ducation... Choc des g&#233;n&#233;rations ? Tu parles ! Dans sa t&#234;te, le fringant visiteur est aussi vieux et aussi r&#233;ac que ses h&#244;tes. Succ&#232;s fou. On se presse autour de lui, un s&#233;nateur sort sa carte, parle de son fils qui termine ses &#233;tudes dans la finance aux Etats-Unis, &#171; &lt;i&gt;je peux lui dire de se mettre en rapport avec vous ?&lt;/i&gt; &#187;...Tiens, se demande-t-on tout &#224; coup, perplexe. A quoi c'est cens&#233; servir, en d&#233;finitive, un homme politique de droite, &#224; part de serpilli&#232;re du capital ?... Ah, oui : &#224; s'opposer au Pacs, des trucs comme &#231;a... Et un homme politique de gauche, au fait ? A faire voter le Pacs, d'accord... Et &#224; part &#231;a ? Joker... J'avais d&#233;j&#224; entendu parler du recul et de la d&#233;mission du politique ; du fait que, d&#233;sormais, c'&#233;tait l'&#233;conomie qui menait le bal - ce genre de choses. Mais jamais je n'avais eu une conscience aussi claire de ce que cela signifiait &lt;i&gt;vraiment&lt;/i&gt;, que devant ce passage d'&lt;i&gt;Envoy&#233; sp&#233;cial&lt;/i&gt; au S&#233;nat. Il y a eu une phase de somnolence, de laisser-aller, pendant laquelle tout le monde dig&#233;rait ses illusions pass&#233;es ; puis la soci&#233;t&#233; civile s'est r&#233;veill&#233;e. Elle s'est organis&#233;e, contre l'AMI, contre les n&#233;gociations de l'OMC, lorsqu'il est apparu que ses &#233;lus ne bougeraient pas le petit doigt pour la d&#233;fendre face &#224; la rapacit&#233; sans limite et &#224; la puissance tentaculaire des soci&#233;t&#233;s commerciales. La baston s'est livr&#233;e par-dessus la t&#234;te des politiques. Peut-&#234;tre que chacun se r&#233;veille lorsqu'on touche &#224; ce qui lui tient &#224; c&#339;ur, et qu'il comprend qu'il ne peut compter que sur lui-m&#234;me pour le d&#233;fendre. Moi, ce qui me r&#233;veille, ce qui me redonne des envies de politique - mais alors, des envies terribles -, c'est de constater que des &#233;lus sont pr&#234;ts &#224; abandonner les cl&#233;s de la soci&#233;t&#233; de demain entre les mains de J&#233;r&#233;mie Berrebi et de ses clones. C'est tr&#232;s concret, tout &#224; coup, comme menace.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand le sujet se termine enfin, on est effondr&#233; devant sa t&#233;l&#233;, atterr&#233;, d&#233;compos&#233;. Sur l'&#233;cran r&#233;appara&#238;t alors le visage du pr&#233;sentateur, vieux masque m&#233;diatique immuable, embaum&#233; vivant dans sa respectabilit&#233; journalistique. Le sourire bienveillant, il se tourne vers son reporter, qui l'a rejoint sur le plateau : &#171; &lt;i&gt;Vous nous avez montr&#233; des jeunes gens formidables...&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_455 spip_documents spip_documents_left' style='float:left; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH329/meda-23013.jpg' width='200' height='329' alt=&quot;&quot; style='height:329px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;Qu'il doit &#234;tre profond et bien ancr&#233;, le complexe du fameux &#171; &lt;i&gt;retard fran&#231;ais&lt;/i&gt; &#187;, pour que tout le monde pr&#233;f&#232;re risquer de se tromper avec tout le monde, plut&#244;t que d'avoir raison tout seul, mais en passant pour un ringard ! Qu'est-ce qui peut les rendre si aveugles ? Qu'est-ce qui peut leur boucher l'entendement, leur gripper &#224; ce point les neurones, pour qu'ils ne se rendent pas compte de ce qui cr&#232;ve les yeux, &#224; savoir que tout cela repose sur du vent, que c'est inepte, d&#233;testable ; que si ces pr&#233;dateurs ultra-lib&#233;raux prennent effectivement le pouvoir, s'ils imposent ce pur cauchemar d'&#233;conomie parasite comme le nouveau mod&#232;le de r&#233;f&#233;rence, la soci&#233;t&#233; va droit &#224; la catastrophe ? On a la r&#233;ponse le lundi suivant, le matin, en &#233;coutant France-Inter. Un auditeur a appel&#233; pour d&#233;biner les emplois-jeunes. Brigitte Jeanperrin l'admoneste consciencieusement, lui rappelle en substance que travailler, suer au labeur, m&#234;me si on se sent un peu la mouche du coche, &#231;a vaut toujours mieux que de prendre son pied &#224; fain&#233;anter : &#171; &lt;i&gt;Au moins, &#231;a donne une exp&#233;rience&lt;/i&gt; &#187; - chacun sachant bien qu'il n'y a effectivement pas d'&#171; &lt;i&gt;exp&#233;rience&lt;/i&gt; &#187; possible en dehors du monde de l'entreprise, qui se confond plus ou moins avec le monde sensible. Puis St&#233;phane Paoli demande son avis &#224; Michel Garibal, qui r&#233;pond sans rire : &#171; &lt;i&gt;Moi, je crois beaucoup &#224; la nouvelle &#233;conomie...&lt;/i&gt; &#187; Ah, voil&#224;, &#231;a y est, c'est &#231;a : ils y &#171; &lt;i&gt;croient&lt;/i&gt; &#187;. Tout le monde y &#171; &lt;i&gt;croit&lt;/i&gt; &#187;. Tout le monde compte dessus. C'est vrai, il y a m&#234;me eu un sommet europ&#233;en &#224; Lisbonne sur le sujet : &#171; &lt;i&gt;L'Europe clique sur plein-emploi - Les Quinze misent sur la Net &#233;conomie pour r&#233;sorber le ch&#244;mage en Europe&lt;/i&gt; &#187;, titrait &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt; (23 mars 2000). C'est donc pour &#231;a que les journalistes ne s'esclaffent pas franchement, ne se tapent pas sur les cuisses, quand les entreprenautes leur exposent leur &#171; &lt;i&gt;business model&lt;/i&gt; &#187; !&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un empl&#226;tre sur une jambe de bois&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il y a deux ans, le premier &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article262.html&quot; class='spip_in'&gt;&#233;dito&lt;/a&gt; de ce site d&#233;non&#231;ait la fa&#231;on dont la soci&#233;t&#233; terrorisait ses jeunes et leur pourrissait la vie en agitant sans cesse sous leur nez le spectre du ch&#244;mage, et les obligeait &#224; construire leur vie non pas en fonction de leurs envies ou de leur &#233;panouissement personnel, mais en suivant les fili&#232;res qui - si tout allait bien... - leur donneraient le plus de chances de trouver un emploi. C'est-&#224;-dire que la soci&#233;t&#233;, leurs parents, en les obligeant &#224; ne vivre qu'en fonction de la situation &#233;conomique, les rendaient encore plus vuln&#233;rables &#224; ses fluctuations, &#224; ses al&#233;as. En les ali&#233;nant, &lt;a href=&quot;http://menteur.com/rubrik/possibles.shtml&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;en les dressant&lt;/a&gt;, ils pensaient les rendre plus forts, et ils ne faisaient que les fragiliser. Aujourd'hui, les moutons de Panurge ne se bousculent plus au bord du pr&#233;cipice en b&#234;lant avec affolement : &#171; &lt;i&gt;Ch&#244;mage ! Ch&#244;mage !...&lt;/i&gt; &#187; Ils rel&#232;vent un peu la t&#234;te, pleins d'espoir, et se bousculent dans une autre direction en b&#234;lant : &#171; &lt;i&gt;Nouvelle &#233;conomie ! Nouvelle &#233;conomie !...&lt;/i&gt; &#187; L'avenir est au &#171; &lt;i&gt;troupie&lt;/i&gt; &#187; - contraction de &#171; &lt;i&gt;troufion&lt;/i&gt; &#187; et de &#171; &lt;i&gt;yuppie&lt;/i&gt; &#187;, invent&#233;e dans un &#233;clair de pur g&#233;nie par Ariel Wizman, un soir sur France-Inter.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Voil&#224; pourquoi tout le monde s'interdit tr&#232;s fort de r&#233;fl&#233;chir, se bande les yeux, se bouche les oreilles. Parce que l'occasion est trop belle. &#171; &lt;i&gt;Attention &#224; l'euphorie unique !&lt;/i&gt; &#187; clamait le sociologue G&#233;rard Der&#232;ze, dans l'indiff&#233;rence g&#233;n&#233;rale, apr&#232;s la victoire de la France en Coupe du monde (&lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt;, 29 juillet 1998). A l'&#233;poque, dans les colonnes des journaux, les sommit&#233;s intellectuelles du pays, craignant plus que tout d'&#234;tre en reste et rivalisant de lyrisme, y allaient toutes de leur bafouille extatique, d&#233;lirante et superlative. Les quotidiens, qui titraient sur le football plusieurs jours de suite, &#233;taient demandeurs : il s'agissait de donner du sens &#224; un &#233;v&#233;nement qui n'en avait strictement aucun. Un avenir radieux s'ouvrait devant une Nation qui avait retrouv&#233; sa grandeur ! Et quiconque &#233;mettait la moindre objection ou faisait preuve d'un soup&#231;on de perplexit&#233; passait pour un pisse-froid rabat-joie. Presque deux ans plus tard, que reste-t-il du fameux effet &#171; &lt;i&gt;black-blanc-beur&lt;/i&gt; &#187;, pour que le PSG soit oblig&#233; de projeter, avant les matchs, des spots r&#233;alis&#233;s en collaboration avec SOS Racisme et expliquant &#224; ses supporters que, certes, le N&#232;gre a pour principale caract&#233;ristique de courir vite, mais c'est pour mieux mettre des buts ; et que, certes, l'Arabe est intrins&#232;quement feignant, mais c'est pour mieux s'allonger sous la balle (que M&#232;re Nature est donc ing&#233;nieuse !...) ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais, peu importe : on s'en fout, puisque, entre-temps, on a trouv&#233; un autre sujet d'&#171; &lt;i&gt;euphorie unique&lt;/i&gt; &#187; : la nouvelle &#233;conomie. Jacques Chirac et Lionel Jospin, dont la victoire en Coupe du monde avait fait spectaculairement remonter la cote, tentent de r&#233;cup&#233;rer &#224; leur profit cette image de r&#233;ussite et de modernit&#233; : Chirac visite une p&#233;pini&#232;re de start-up sous l'&#339;il des cam&#233;ras de t&#233;l&#233;vision, et Jospin, lors de son passage au journal de TF1, souligne l'essor pris, sous son r&#232;gne, par la Net-&#233;conomie. Un avenir radieux s'ouvre devant une Nation qui a retrouv&#233; sa grandeur ! On risque de s'apercevoir assez vite que la nouvelle &#233;conomie est au Nirvana du plein-emploi ce que l'&#171; &lt;i&gt;effet Coupe du monde&lt;/i&gt; &#187; &#233;tait &#224; une soci&#233;t&#233; r&#233;ellement &#233;galitaire : un empl&#226;tre sur une jambe de bois. Mais l'euphorie a cet avantage incomparable qu'elle permet de faire l'&#233;conomie de la politique, l'&#233;conomie de la r&#233;flexion, l'&#233;conomie de toute remise en question.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les ann&#233;es 90 ne nous ont rien appris&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Au plus fort de la crise, on se disait que, quand m&#234;me, dans les ann&#233;es 80, on avait exag&#233;r&#233; ; on avait consomm&#233; comme des porcs, on s'&#233;tait laiss&#233; avoir par des conneries &#233;normes, vulgaires comme la gourmette de Bernard Tapie... Du coup, on se flagellait, on se convertissait au bouddhisme, on mangeait bio. Mais il suffit qu'une timide opportunit&#233; de faire dix fois pire pointe son nez, pour que tout le monde se rue dessus sans r&#233;fl&#233;chir. On se vautre sans inhibition dans la fascination pour le fric, en faisant abstraction de tout le reste ; on se shoote aux chiffres, et on regarde valser les millions, la langue pendante, pr&#234;t &#224; vendre son &#226;me pour une poign&#233;e de stock-options. Les ann&#233;es 90 ne nous ont rien appris.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il faut lire absolument le livre de Dominique M&#233;da qui s'intitule &lt;i&gt;Qu'est-ce que la richesse ?&lt;/i&gt; Ce qu'il contient, c'est le d&#233;bat de soci&#233;t&#233; qu'on est en train de manquer, en ce moment m&#234;me, et dont l'escamotage permet le ph&#233;nom&#232;ne des start-up. &#171; &lt;i&gt;La croissance est devenue le veau d'or moderne, la formule magique qui permet de faire l'&#233;conomie de la discussion et du raisonnement&lt;/i&gt;, &#233;crit l'auteur. &lt;i&gt;Il nous faut comprendre au terme de quel processus tous les discours politiques sur la bonne soci&#233;t&#233; et sur la mani&#232;re d'am&#233;liorer contin&#251;ment nos relations sociales et notre vie en soci&#233;t&#233; ont pu s'en remettre &#224; cette formule magique. Comprendre aussi comment s'est op&#233;r&#233;e la substitution du moyen (disposer d'un bon niveau de ressources mat&#233;rielles) aux fins (am&#233;nager une bonne soci&#233;t&#233;).&lt;/i&gt; &#187; Elle montre comment l'&#233;conomie, &#224; ses d&#233;buts, pour se sauver elle-m&#234;me et pouvoir pr&#233;tendre au statut de science exacte, a d&#233;cid&#233; d'embl&#233;e, arbitrairement, d'ignorer les richesses immat&#233;rielles, trop compliqu&#233;es &#224; mesurer. Et comment nous continuons &#224; vivre sur des indicateurs de richesse totalement erron&#233;s, marqu&#233;s par le contexte historique qui pr&#233;valait au moment de leur cr&#233;ation - la p&#233;nurie de l'apr&#232;s-guerre, par exemple. Avec des cons&#233;quences calamiteuses. &#171; &lt;i&gt;La menace qui p&#232;se sur nous est-elle vraiment la p&#233;nurie des biens de base ? La richesse continue-t-elle &#224; &#234;tre exclusivement issue de biens mat&#233;riels, ne vient-elle pas &#233;galement du niveau de savoir et de culture ? &lt;/i&gt;(...)&lt;i&gt; D&#232;s lors, si nos besoins sont certes mat&#233;riels, mais aussi sociaux, culturels, relationnels, si nos maux viennent d'une mauvaise r&#233;partition des biens, si nos besoins sont de mettre en valeur autrement nos patrimoines et nos talents, faut-il conserver le m&#234;me indicateur grossier qui s'imposait au sortir de la guerre ?&lt;/i&gt; &#187; De tous c&#244;t&#233;s perce la tentation de l&#226;cher compl&#232;tement les r&#234;nes, de renoncer &#224; tout projet collectif, de renoncer &#224; la civilisation - chacun pour soi et les stock-options pour tous. La tentation du laisser-faire, &#171; &lt;i&gt;qui est la tentation de la plus grande paresse, n'en d&#233;plaise aux lib&#233;raux&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dominique M&#233;da appelle &#224; reconna&#238;tre la valeur d'activit&#233;s autres que le travail, indispensables &#224; un d&#233;veloppement vraiment complet et harmonieux de l'&#234;tre humain (ce qu'elle appelle joliment le &#171; &lt;i&gt;multiancrage&lt;/i&gt; &#187;), &#224; en finir avec la centralit&#233; du travail dans nos vies. Elle &#233;voque l'exemple des cadres, dont on a dit et r&#233;p&#233;t&#233; qu'il &#233;tait risible d'exiger d'eux qu'ils passent aux trente-cinq heures, puisqu'ils ne comptaient pas leurs heures, que leur travail, c'&#233;tait leur vie... &#171; &lt;i&gt;Il y va de la cr&#233;dibilit&#233; et du succ&#232;s de la loi Aubry que les cadres soient d'une certaine mani&#232;re les premiers concern&#233;s par la r&#233;duction du temps de travail&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit-elle pourtant avec un aplomb d&#233;lectable. C'est une question de &#171; &lt;i&gt;richesse sociale&lt;/i&gt; &#187;, une question de civilisation. Il faut brider cette fuite en avant insens&#233;e qui fait que nous ne nous sommes plus capables d'imaginer nous r&#233;aliser autrement qu'en nous abrutissant dans n'importe quel travail imb&#233;cile - le plus souvent producteur de camelote nuisible -, en n&#233;gligeant nos proches et notre d&#233;veloppement personnel, en d&#233;truisant notre &#233;quilibre et notre environnement. Si Dominique M&#233;da avait &#233;crit son livre cette ann&#233;e, elle aurait sans doute pris pour exemple les employ&#233;s de start-up, et non les cadres... &#171; &lt;i&gt;On fait &#231;a quelques ann&#233;es, le temps de devenir riches&lt;/i&gt; &#187;, expliquent-ils tous en substance. Toutefois, m&#234;me s'ils deviennent effectivement riches un jour, on peut douter de leur capacit&#233; &#224; pouvoir encore fonctionner autrement, &#224; rattraper les ann&#233;es perdues sur le plan personnel.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Qu'est-ce que la richesse ?&lt;/i&gt; est un livre essentiel, m&#234;me s'il n'en parle pas, pour comprendre les aberrations de la nouvelle &#233;conomie. Car enfin, sous le vernis de l'innovation visionnaire, de quoi la prolif&#233;ration des start-up est-elle le sympt&#244;me, sinon d'un mod&#232;le de soci&#233;t&#233; qui part en vrille, incapable qu'il est de concevoir la richesse et le progr&#232;s autrement que comme un accroissement fr&#233;n&#233;tique et exponentiel des &#233;changes marchands - c'est-&#224;-dire incapable de se renouveler ?&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;b&gt;Dominique M&#233;da, &lt;i&gt;Qu'est-ce que la richesse ?&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, Champs-Flammarion, 2000 [Aubier, 1999], 423 pages.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Le Paradis, c'est par o&#249; ?</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article257.html</link>
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		<dc:date>2006-11-17T18:45:39Z</dc:date>
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		<dc:subject>Utopie</dc:subject>
		<dc:subject>Paradis</dc:subject>

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique6.html" rel="directory"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot30.html" rel="tag"&gt;Paradis&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L72xH150/arton257-aa655.jpg&quot; width='72' height='150' style='height:150px;width:72px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Des enluminures des si&#232;cles pass&#233;s aux pages glac&#233;es des magazines de voyage et de d&#233;coration, des th&#233;ories collectivistes arides aux leurres publicitaires, la vitalit&#233; du d&#233;sir de Paradis n'a jamais faibli dans l'histoire de l'humanit&#233;. Les Anciens se le repr&#233;sentaient comme une &#238;le merveilleuse, un jardin foisonnant, une demeure dor&#233;e d'o&#249; coulaient les quatre fleuves &#233;voqu&#233;s par la Bible, irriguant toute la Terre... Ils armaient des navires, partaient &#224; sa recherche. Plus tard, avec Thomas More et son &lt;i&gt;Utopia&lt;/i&gt;, ils se sont mis en t&#234;te que le Paradis n'&#233;tait pas un Age d'Or perdu, ni un territoire &#224; conqu&#233;rir, mais un mod&#232;le d'organisation sociale &#224; d&#233;finir. Les faillites et les d&#233;sastres provoqu&#233;s par la mise en &#339;uvre de l'utopie communiste au XXe si&#232;cle ont persuad&#233; les hommes, aujourd'hui, que le salut ne peut &#234;tre qu'individuel, que l'Autre est toujours un boulet dans la qu&#234;te du bonheur. En m&#234;me temps, chacun voit bien s'&#233;tendre autour de lui les ravages d'une id&#233;ologie marchande qui exile l'&#234;tre humain du monde, de la compagnie r&#233;confortante des autres, de lui-m&#234;me. Les chemins du r&#234;ve sont devenus plus escarp&#233;s, mais ils restent praticables : &#224; nous d'en rectifier patiemment le trac&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;&lt;strong&gt;Novembre 2000&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;&#171; Il n'y a pas de devenir, pas de r&#233;volution, pas de lutte,
&lt;br /&gt;pas de chemin tout trac&#233; : d&#233;j&#224; tu es monarque et r&#232;gnes
&lt;br /&gt;sur ta propre peau - ton inviolable libert&#233;
&lt;br /&gt;n'attend pour &#234;tre compl&#232;te que l'amour
&lt;br /&gt;d'autres monarques : une politique du r&#234;ve,
&lt;br /&gt;aussi urgente que le bleu du ciel. &#187;
&lt;br /&gt;&lt;strong&gt;Hakim Bey, &lt;i&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_448 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:300px;'&gt;
&lt;a href=&quot;http://expositions.bnf.fr/utopie/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L300xH231/paradis3-6ae0c.jpg' width='300' height='231' alt=&quot;&quot; style='height:231px;width:300px;' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;Des r&#234;ves, il nous en faut ; il nous en a toujours fallu. C'est ce qui ressortait de l'exposition &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://expositions.bnf.fr/utopie/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Utopies&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; &#224; la Biblioth&#232;que Nationale de France Fran&#231;ois-Mitterrand (joli symbole), &#224; Paris, cet &#233;t&#233; : avec quelle obstination l'&#234;tre humain a toujours cherch&#233; &#224; l'aveuglette, &#224; t&#226;tons, une porte de sortie, une &#233;chapp&#233;e vers autre chose. Sous l'&#339;il du visiteur s'&#233;talaient les t&#233;moignages de milliers d'ann&#233;es de r&#234;veries fi&#233;vreuses, de fantasmes, de d&#233;lires, d'extrapolations, de poursuites mentales ou physiques de l'arc-en-ciel. Les Anciens dessinaient des cartes pour tenter de localiser le Paradis terrestre, ils r&#234;vaient d'odyss&#233;es vers des &#238;les merveilleuses, de batifolages au jardin des plaisirs. Un jardin, il y en a justement un &#224; la Biblioth&#232;que de France. Il est immense, exub&#233;rant, mais le public n'y a pas acc&#232;s. On se contente de le contempler depuis la terrasse qui le surplombe, en sirotant un caf&#233;. Il y en a un autre sur la ligne du rutilant m&#233;tro 14, qui m&#232;ne &#224; la Biblioth&#232;que : une jungle sous verre, soigneusement circonscrite, que l'on ne fait qu'apercevoir entre deux stations ripolin&#233;es, depuis la rame qui file &#224; toute vitesse. On touche avec les yeux !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans son livre &lt;i&gt;Non-lieux&lt;/i&gt;, l'anthropologue Marc Aug&#233; s'attache &#224; d&#233;crypter les espaces d'anonymat : voies rapides, gares, &#233;changeurs, a&#233;roports, supermarch&#233;s... Il explique que ce qui caract&#233;rise la &#171; &lt;i&gt;surmodernit&#233;&lt;/i&gt; &#187;, c'est de ne pas int&#233;grer l'ancien monde au nouveau - cela, c'est le r&#244;le de la modernit&#233; -, mais de l'ench&#226;sser, de le rel&#233;guer, et de ne plus faire que le &#171; &lt;i&gt;citer&lt;/i&gt; &#187;, l'invoquer. &#171; &lt;i&gt;On ne traverse plus les villes, mais les points remarquables sont signal&#233;s par des panneaux. Le voyageur est en quelque sorte dispens&#233; d'arr&#234;t et m&#234;me de regard.&lt;/i&gt; &#187; Ailleurs, il &#233;crit : &#171; &lt;i&gt;Il faudrait encore parler de la t&#233;l&#233;vision, des images. Dans un d&#233;cor contemporain d'autoroutes et de ronds-points, de r&#233;pliques, on peut s'inqui&#233;ter de l'aspect parodique du monde dans lequel nous vivons.&lt;/i&gt; &#187; Un monde qui canalise tous les r&#234;ves vers leur traduction marchande.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;i&gt;Home, sweet home&lt;/i&gt; &lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Penser le bonheur n'est plus vraiment une t&#226;che d'actualit&#233;. On laisse cela aux philosophes grecs ou latins de l'Antiquit&#233;, qui pouvaient encore d&#233;cemment y croire. Parler de bonheur au public contemporain, c'est se rendre suspect &#224; ses yeux : de quoi essaie-t-on de d&#233;tourner son attention, se demande-t-il aussit&#244;t ? Et, le plus souvent, il a raison. Mais &#231;a n'emp&#234;che pas que l'aspiration demeure, m&#234;me refoul&#233;e, m&#234;me inavou&#233;e. Chaque soir le journal t&#233;l&#233;vis&#233; d&#233;vide dans les foyers sa litanie morne, accablante. Il creuse son gouffre dans les consciences, &#233;veille une soif plus ou moins consciente d'autre chose, au point que l'on se sent pr&#234;t &#224; n'&#234;tre pas trop regardant, &#224; se pr&#233;cipiter sur tout ce qui nous sera propos&#233;. Cela tombe bien : le journal est suivi par la publicit&#233;. Enfin du r&#234;ve, enfin de l'&#233;vasion, enfin la promesse d'une consolation ! La publicit&#233; a aujourd'hui la charge quasi exclusive de la repr&#233;sentation du bonheur. Et que nous dit-elle ? Que le lieu d'&#233;tablissement de pr&#233;dilection du bonheur, c'est le foyer, l'unit&#233; domestique. Partout autour de nous, dans la rue, dans le monde, la violence et la d&#233;gradation gagnent du terrain. Il n'y a qu'une fois pass&#233;e la porte de sa maison ou de son appartement que l'on peut esp&#233;rer se retrouver dans un univers accueillant, doux, protecteur, confortable - les Allemands ont pour tout cela un mot unique, intraduisible : &lt;i&gt;gem&#252;tlich&lt;/i&gt;. Le cocon du logis est le dernier refuge de l'utopie, une utopie personnelle, un royaume &#224; construire de vos blanches mains, o&#249; personne ne viendra vous emmerder.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_452 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:250px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L250xH310/paradis8-ee9b4.jpg' width='250' height='310' alt=&quot;&quot; style='height:310px;width:250px;' /&gt;&lt;/span&gt;Il y a une part de v&#233;rit&#233; dans cette vision. Le pouvoir dont chacun dispose pour agir sur l'ordre global des choses, pour peu qu'il souhaite en user, est limit&#233;, et s'inscrit sur le long terme. Or sa vie a lieu &lt;i&gt;ici et maintenant&lt;/i&gt; : il est l&#233;gitime qu'il tente de saisir sa part de bonheur, de la construire avec les moyens du bord, en faisant son trou quelque part, en am&#233;nageant son environnement imm&#233;diat pour le transformer en un cadre de vie accueillant et agr&#233;able pour lui-m&#234;me et les autres. Racontant sa vie dans un merveilleux petit d&#233;pliant des &#233;ditions Amok, &lt;i&gt;Comme une souris dans l'herbe&lt;/i&gt;, Claudine Simon, infirmi&#232;re en Bretagne, parlait de la maison en ruines qu'elle avait achet&#233;e et retap&#233;e : &#171; &lt;i&gt;Au niveau de la symbolique, je sais tr&#232;s bien que la maison c'est soi, et qu'en la soignant c'est moi que je construis.&lt;/i&gt; &#187; Sa maison, elle l'appelait sa &#171; &lt;i&gt;grotte&lt;/i&gt; &#187;, sa &#171; &lt;i&gt;tani&#232;re&lt;/i&gt; &#187;. Elle &#233;voquait le jardin, dont elle aimait le c&#244;t&#233; sauvage, la lumi&#232;re qui baignait l'endroit quand elle rentrait chez elle au petit matin, apr&#232;s son service de nuit. Elle pouvait y vivre seule et heureuse pendant des jours, mais aussi y recevoir ses proches : &#171; &lt;i&gt;Je voulais absolument qu'il y ait une chambre d'amis. &lt;/i&gt;(...)&lt;i&gt; Ouvrir ma maison, c'est &#231;a, pour moi, ma vie sociale.&lt;/i&gt; &#187; Elle avait ainsi la satisfaction, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; beaucoup &#171; &lt;i&gt;&#224; droite &#224; gauche, chez les autres souvent&lt;/i&gt; &#187;, de &#171; &lt;i&gt;leur offrir la possibilit&#233; de venir&lt;/i&gt; &#187;. Et elle concluait : &#171; &lt;i&gt;Il y a des gens qui n'ont pas besoin de &#231;a, ils l'ont int&#233;rieurement sans ressentir la n&#233;cessit&#233; de mettre dessus de la pierre ou un morceau de terre.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un simulacre &#224; usage priv&#233;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais cette attitude naturelle, vitale, dans certains cas, une fois r&#233;cup&#233;r&#233;e et d&#233;voy&#233;e par la pub, se transforme en pi&#232;ge. Elle pousse chacun &#224; piller les derniers vestiges du monde commun, de la nature, pour entasser le maximum de butin chez lui, &#224; son usage exclusif, et recr&#233;er une version artificielle - parodique, dit Marc Aug&#233; - du monde ext&#233;rieur. Les citadins, par nostalgie d'une nature avec laquelle ils ont perdu tout contact, s'entourent d'objets et de produits cens&#233;s remplacer les sensations qu'elle procure, mais dont la fabrication ne fait que la ruiner encore un peu plus. &#171; &lt;i&gt;La libert&#233; et le bonheur se sont de plus en plus identifi&#233;s au souci exclusif de notre bien-&#234;tre priv&#233;, de notre int&#233;rieur domestique douillet&lt;/i&gt;, &#233;crit Franco Cassano dans &lt;i&gt;La Pens&#233;e m&#233;ridienne. M&#234;me si &#224; l'ext&#233;rieur les espaces verts publics se d&#233;gradent, nous pouvons toujours d&#233;corer nos balcons, parfumer et purifier l'air dans nos maisons et dans nos voitures en le rendant irrespirable dehors.&lt;/i&gt; &#187; Depuis quelques ann&#233;es, les magazines f&#233;minins ont d&#233;couvert la relaxation, le bien-&#234;tre, le naturel, l'aromath&#233;rapie, les produits aux plantes... La nature peut bien crever, puisqu'on a mis ses essences en flacons.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Nous vivons sur cette plan&#232;te que nous sommes en train de d&#233;truire&lt;/i&gt;, disait un jour Cornelius Castoriadis sur France-Inter, &lt;i&gt;et quand je prononce cette phrase je songe aux merveilles, je pense &#224; la mer Eg&#233;e, je pense aux montagnes enneig&#233;es, je pense &#224; la vue du Pacifique depuis un coin d'Australie, je pense &#224; Bali, aux Indes, &#224; la campagne fran&#231;aise qu'on est en train de d&#233;sertifier. Autant de merveilles en voie de d&#233;molition. Je pense que nous devrions &#234;tre les jardiniers de cette plan&#232;te. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-m&#234;me. Et trouver notre vie, notre place relativement &#224; cela. Voil&#224; une &#233;norme t&#226;che. Et cela pourrait absorber une grande partie des loisirs des gens, lib&#233;r&#233;s d'un travail stupide, productif, r&#233;p&#233;titif. Or cela est tr&#232;s loin non seulement du syst&#232;me actuel mais de l'imagination dominante actuelle. L'imaginaire de notre &#233;poque, c'est celui de l'expansion illimit&#233;e, c'est l'accumulation de la camelote - une t&#233;l&#233; dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre -, c'est cela qu'il faut d&#233;truire. Le syst&#232;me s'appuie sur cet imaginaire-l&#224;.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La maison, notre &#171; &lt;i&gt;tani&#232;re&lt;/i&gt; &#187;, est la traduction la plus concr&#232;te de cette &#171; &lt;i&gt;juste place&lt;/i&gt; &#187; &#224; trouver dans notre environnement naturel, comme le pr&#244;ne Castoriadis. Elle peut servir de sas entre monde priv&#233; et monde public, aider chacun &#224; g&#233;rer ses rapports avec l'ext&#233;rieur, &#224; assurer leur fluidit&#233;, leur harmonie : elle prot&#232;ge sans isoler ; elle est le lieu de l'&#233;panouissement personnel, de la solitude et de l'intimit&#233; ; elle permet de s'octroyer quelques heures de repos pour mieux ressortir dans le monde ensuite, ou d'accueillir les autres chez soi. Au lieu de cela, elle devient, dans l'imaginaire marchand, un lieu de fuite, de repli frileux, o&#249; l'on reconstitue le monde - ou plut&#244;t un simulacre du monde - pour mieux le nier. L'id&#233;ologie du &#171; &lt;i&gt;syst&#232;me&lt;/i&gt; &#187; met tout en &#339;uvre pour restreindre notre champ de vision sur notre environnement naturel, en nous mettant des &#339;ill&#232;res, en multipliant les effets de loupe. La fonction des supermarch&#233;s n'est pas tant de rassembler diff&#233;rentes sortes de marchandises dans un m&#234;me lieu, que de cr&#233;er un cadre o&#249; tout ce qui n'est pas la marchandise dispara&#238;t : dans les trav&#233;es, il n'y a plus que vous et les choses, flottant pareillement dans le vide. Dans les pages consommation des magazines, les produits sont photographi&#233;s en tr&#232;s gros plan, ce qui donne l'impression qu'il n'y a plus qu'eux &#224; voir dans le monde.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi, le produit se substitue &#224; l'exp&#233;rience - &#224; &lt;i&gt;toutes&lt;/i&gt; les exp&#233;riences. Les objets ne sont plus des m&#233;diateurs, des moyens de communiquer avec les autres : on ne les offre plus pour exprimer son amour ou son amiti&#233;, on ne se les procure plus pour rendre plus agr&#233;ables encore les moments que l'on passe avec ses proches, on ne les jette plus par la fen&#234;tre, on ne les br&#251;le plus pour passer sa col&#232;re &#224; l'&#233;gard de quelqu'un qui nous a d&#233;&#231;u ou tromp&#233;. Ils deviennent le substitut de l'amour et de l'amiti&#233; : des substituts cens&#233;s combler la solitude, annuler le risque d'&#234;tre d&#233;&#231;u ou tromp&#233;. Ils sont cens&#233;s recr&#233;er et remplacer non seulement l'environnement naturel, mais aussi l'environnement affectif. En soi, cela n'a rien de nouveau : les publicit&#233;s pour les cosm&#233;tiques sugg&#232;rent depuis longtemps cette sorte de pouvoir magique qui serait contenu dans une cr&#232;me.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Jusqu'ici, cependant, les produits de beaut&#233; conservaient toujours une fonction officielle, rationnelle, &#171; s&#233;rieuse &#187; - m&#234;me si celle-ci n'&#233;tait qu'un pr&#233;texte : hydrater, nettoyer, prot&#233;ger, att&#233;nuer les rides... C'est une marque am&#233;ricaine, r&#233;cemment arriv&#233;e en France, qui a rompu la premi&#232;re avec cette hypocrisie devenue superflue, en proposant des produits - &#224; base de plantes, bien s&#251;r - explicitement destin&#233;s &#224; &#171; &lt;i&gt;soigner l'esprit et le corps&lt;/i&gt; &#187; gr&#226;ce &#224; l'aromath&#233;rapie. Chacun d'entre eux porte un nom &#224; tiroirs et est agr&#233;ment&#233; d'une notice d&#233;taill&#233;e au vocabulaire empathique. Le shampooing donne aux cheveux &#171; &lt;i&gt;une bouff&#233;e d'enthousiasme&lt;/i&gt; &#187; ; le spray au gingembre contient une plante &#171; &lt;i&gt;cajoleuse&lt;/i&gt; &#187; ; la &#171; &lt;i&gt;brume d'oreiller&lt;/i&gt; &#187; s'appelle &#171; &lt;i&gt;Le Plus Court Chemin Vers les R&#234;ves&lt;/i&gt; &#187; : en la vaporisant sur son oreiller, on fera des r&#234;ves &#171; &lt;i&gt;plus denses, plus color&#233;s et plus &#233;mouvants&lt;/i&gt; &#187;. Les boules de gomme sont baptis&#233;es &#171; &lt;i&gt;Allez en paix&lt;/i&gt; &#187; (&#171; &lt;i&gt;Peace of Mind&lt;/i&gt; &#187;, en version originale) : &#171; &lt;i&gt;En quelques minutes, les muscles crisp&#233;s de la m&#226;choire se d&#233;tendent, et la tension s'&#233;vanouit comme par enchantement&lt;/i&gt;. &#187; Auparavant, lorsqu'on avait d&#233;j&#224; chez soi trois cr&#232;mes hydratantes, deux gels nettoyants, cinq masques gommants, trois shampooings, on avait quelques scrupules &#224; en acheter d'autres. D&#232;s lors que la fonction &lt;i&gt;officielle&lt;/i&gt; des produits n'est plus d'avoir une quelconque utilit&#233;, mais de &lt;i&gt;rendre heureux&lt;/i&gt; &#224; eux seuls, de remplacer la pl&#233;nitude du contact avec la nature ou de l'amour, un verrou saute : les besoins en produits &#171; utiles &#187; sont limit&#233;s ; la soif de bonheur, elle, est illimit&#233;e. Le tiroir-caisse n'a donc pas fini de tinter... Le slogan de la marque dit cr&#251;ment : &#171; &lt;i&gt;Le bonheur n'a pas de prix ? Allons donc ! Il est en vente chez nous.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le dernier espace public : la d&#233;charge&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me - car il y a un probl&#232;me -, c'est qu'il faut bien se r&#233;soudre &#224; mettre encore le nez dehors de temps en temps. On aura beau s'acheter des sels de bain relaxants, des tapis de yoga et des parfums d'int&#233;rieur pour le soir et le week-end, on n'en subira pas moins, pendant la journ&#233;e, le stress et la suffocation des embouteillages, l'agressivit&#233; des automobilistes, la laideur et l'hostilit&#233; grandissantes du monde ext&#233;rieur. De plus en plus &#224; l'&#233;troit dans son petit cocon, on se retrouvera cern&#233; de toutes parts, rattrap&#233; par un univers rendu mena&#231;ant et invivable &#224; force d'avoir &#233;t&#233; n&#233;glig&#233;. &#171; &lt;i&gt;Nous serons tous plus riches non pas quand nous aurons tous gonfl&#233; notre butin priv&#233;, mais quand nous aurons rendu &#224; tout le monde les rues, les plages et les jardins, quand nous serons gu&#233;ris de la recherche obsessionnelle de la s&#233;paration et de la distinction&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit Franco Cassano, qui r&#233;fl&#233;chit, dans &lt;i&gt;La Pens&#233;e m&#233;ridienne&lt;/i&gt;, &#224; ce qu'est devenu le Sud italien, et pose un constat amer : &#171; &lt;i&gt;Observons les manifestations de ce qu'est devenue notre libert&#233; : une suite continuelle de gestes qui tendent &#224; l'appropriation et &#224; exclure les autres de nos possessions priv&#233;es, alors que nos enfances &#233;taient faites de lieux publics, de plages et de champs o&#249; l'on arrivait &#224; se sentir bien sans s'enfermer dans de petits enclos, o&#249; la recherche paradoxale d'une &lt;/i&gt;distinction de masse&lt;i&gt;, d'une &lt;/i&gt;privacy&lt;i&gt; obsessionnelle, n'avait pas encore d&#233;vast&#233; les c&#244;tes et les collines. La capacit&#233; d'exclure les autres &#233;tait le privil&#232;ge des gens vraiment riches et notre libert&#233; est devenue la poursuite paradoxale de ce mod&#232;le, avec ses surench&#232;res perp&#233;tuelles.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Cette &#233;mulation a entra&#238;n&#233; l'abolition des rencontres et des solidarit&#233;s collectives, la transformation du &#8220;public&#8221; en une entit&#233; r&#233;siduelle o&#249; nous d&#233;chargeons avec de moins en moins de scrupules les d&#233;chets de nos appropriations priv&#233;es.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Nous n'avons certainement pas atteint le niveau des riches, qui seront toujours capables d'exclure les autres, mais en revanche nous avons appris &#224; penser comme eux, et nous avons perdu jusqu'&#224; l'orgueil de n'&#234;tre pas comme eux.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_446 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH348/paradis1-2d4de.jpg' width='200' height='348' alt=&quot;&quot; style='height:348px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;Cette surench&#232;re dans la qu&#234;te des attributs de la richesse, par laquelle les pauvres se donnent l'illusion d'&#234;tre les &#233;gaux des riches, a si bien d&#233;figur&#233; et pollu&#233; les sites naturels, que les lieux sauvages pr&#233;serv&#233;s sont devenus tr&#232;s rares. Ce sont les derniers Paradis terrestres, et ils sont de plus en plus inaccessibles : leur beaut&#233; intacte est r&#233;serv&#233;e aux plus riches. On y construit de luxueux h&#244;tels : un b&#226;timent &#224; l'architecture avant-gardiste et &#233;cologique isol&#233; sur un haut plateau de Patagonie, au milieu des fjords et des montagnes ; un archipel de maisons en bois diss&#233;min&#233;es dans la jungle balinaise ; des cabanes dans les arbres, dans une r&#233;serve naturelle en Inde, o&#249; l'on vous am&#232;ne &#224; dos d'&#233;l&#233;phant et o&#249; l'on vous sert des repas biologiques...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_454 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:270px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L270xH207/paradis2-2-16054.jpg' width='270' height='207' alt=&quot;&quot; style='height:207px;width:270px;' /&gt;&lt;/span&gt;Tous ces endroits sont pr&#233;sent&#233;s dans les magazines de voyage et de d&#233;coration que des lectrices qui n'y mettront jamais les pieds feuillettent r&#234;veusement, envo&#251;t&#233;es. Quel genre de clients peuvent-ils accueillir ? Vraisemblablement des rombi&#232;res lift&#233;es, qui marinent dans la baignoire en marbre ou v&#233;g&#232;tent sur le lit &#224; baldaquin en fixant obsessionnellement une fissure dans le mur et en songeant au suicide. Qui ruminent leur d&#233;pression nerveuse, &#224; laquelle s'ajoute la culpabilit&#233; qu'elles &#233;prouvent &#224; ne pas &#234;tre heureuses dans un d&#233;cor qui vous met une pression terrible - ne serait-ce que par le montant de la facture - pour vous obliger &#224; l'&#234;tre. Aux riches comme aux pauvres, on ne propose jamais qu'un bonheur cl&#233;s en mains, un bonheur &#224; consommer, en oubliant que le vrai bonheur d&#233;pend de conditions infiniment subtiles et myst&#233;rieuses, &#233;chappe &#224; toute r&#232;gle, ne se laisse pi&#233;ger par aucune recette ou d&#233;finition grossi&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Qu'est-ce que vous faites
&lt;br /&gt;dans mon hallucination ? &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;cors sublimes de ces derniers Paradis sont photographi&#233;s vides de toute pr&#233;sence humaine. Si tel n'&#233;tait pas le cas, on peut parier qu'ils auraient le plus grand mal &#224; passer pour des paradis. La lectrice de magazines, contrari&#233;e, ne parviendrait plus &#224; r&#234;ver : &lt;i&gt;et, merde ! Il y a quelqu'un !...&lt;/i&gt; Pendant plusieurs si&#232;cles - le dernier, en particulier -, les utopies ont &#233;t&#233; collectives : or elles ont &#233;chou&#233; lamentablement, quand elles n'ont pas provoqu&#233; des cataclysmes plan&#233;taires. On en a retenu la le&#231;on : il n'y a de salut qu'individuel. L'ennemi du r&#234;ve, de l'aspiration &#224; un id&#233;al, le boulet qui vous entrave dans votre qu&#234;te de bonheur, c'est l'Autre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_450 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:270px;'&gt;
&lt;a href=&quot;http://expositions.bnf.fr/utopie/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L270xH410/paradis6-993c8.jpg' width='270' height='410' alt=&quot;&quot; style='height:410px;width:270px;' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;A l'&#233;poque o&#249; l'on croyait &#224; l'existence d'un Paradis terrestre, on armait des navires, on s'embarquait bille en t&#234;te, avide de conqu&#234;tes, de recommencements, de territoires vierges comme de belles pages blanches. Mais les territoires n'&#233;taient jamais tout &#224; fait vierges : l'Autre, cet emp&#234;cheur de r&#234;ver en rond, vous y attendait de pied ferme. Comme il n'&#233;tait pas question de renoncer si pr&#232;s du but, il n'y avait plus qu'&#224; tenter de le nier, de l'effacer, de l'expulser d'une mani&#232;re ou d'une autre. Que l'autochtone, d&#233;muni, se laisse faire, ou qu'il se rebelle avec la derni&#232;re &#233;nergie, le choc du r&#234;ve et de l'alt&#233;rit&#233; produit cauchemars et d&#233;sastres - p&#233;ch&#233;s originels des Etats-Unis d'Am&#233;rique, d'Isra&#235;l, de toutes les colonisations.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'id&#233;alisation du territoire est toujours all&#233;e de pair avec le rejet de ses habitants, ou du moins le m&#233;pris condescendant dans lequel ils &#233;taient tenus. Pour les po&#232;tes occidentaux du XIXe si&#232;cle, rappelle Edward W. Sa&#239;d dans &lt;i&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt;, l'Orient &#233;tait une &#171; &lt;i&gt;province personnelle&lt;/i&gt; &#187;, un domaine o&#249; ils projetaient leur imaginaire, leur int&#233;riorit&#233;, leur soif de romantisme, en n&#233;gligeant ses habitants, ou en les r&#233;duisant &#224; des clich&#233;s. En 1843, Nerval, en voyage dans l'Orient r&#233;el, &#233;crivait &#224; Th&#233;ophile Gautier : &#171; &lt;i&gt;Moi, j'ai d&#233;j&#224; perdu, royaume &#224; royaume, et province &#224; province, la plus belle moiti&#233; de l'univers, et bient&#244;t je ne vais plus savoir o&#249; r&#233;fugier mes r&#234;ves ; mais c'est l'&#201;gypte que je regrette le plus d'avoir chass&#233;e de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs !&lt;/i&gt; &#187; Rien de plus efficace que la confrontation avec vos semblables pour vous ramener brutalement sur terre...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_449 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:300px;'&gt;
&lt;a href=&quot;http://expositions.bnf.fr/utopie/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L300xH406/paradis4-9a784.jpg' width='300' height='406' alt=&quot;&quot; style='height:406px;width:300px;' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;&#171; &lt;i&gt;Qu'est-ce que vous faites dans mon hallucination ?&lt;/i&gt; &#187; demande s&#232;chement un personnage &#224; un autre dans &lt;i&gt;Angels in America&lt;/i&gt; de Tony Kushner. Chacun prom&#232;ne avec lui un monde tout entier, avec ses lois, ses paysages, sa coh&#233;rence, son foisonnement. Mais comment pourrait-il le d&#233;ployer, le projeter sur l'ext&#233;rieur, alors qu'il est entour&#233; de millions de ses semblables qui tous aimeraient en faire autant ? Comment voulez-vous n&#233;gocier cela dans le m&#233;tro aux heures de pointe ? La plan&#232;te est trop petite. Pas assez de place. Ou alors, il faut neutraliser tous ces univers en puissance qu'abritent les autres dans leur carcasse, les obliger &#224; y renoncer pour se consacrer &#224; la r&#233;alisation du v&#244;tre. Faire table rase de ce qui existe et le remplacer par les projections de votre cerveau malade, forc&#233;ment malade. Si vous essayez de convaincre pacifiquement vos semblables que votre syst&#232;me est le meilleur, ils essaieront &#224; leur tour de vous convaincre de la m&#234;me chose, vous n'aurez jamais fini de discutailler, et, de tout cela, il ne ressortira qu'un compromis m&#233;diocre. Il faut donc user de la contrainte : d&#233;sastre de grande ampleur garanti.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans son documentaire &lt;i&gt;November Days&lt;/i&gt;, Marcel Oph&#252;ls filme des Allemands de l'Est, leurs r&#233;flexions, leurs appr&#233;hensions, leurs espoirs, juste apr&#232;s la chute du Mur de Berlin. Il capte ce moment fascinant o&#249; le r&#233;gime communiste s'effondre, et o&#249; ceux qui l'ont subi, ou qui y ont jou&#233; un r&#244;le, se retournent une derni&#232;re fois sur leur pass&#233;, avant de rejoindre la soci&#233;t&#233; de march&#233;. C'est un immense sentiment de lib&#233;ration qui domine, m&#234;me si des intellectuels qui y ont cru se sentent trahis par ce peuple qui n'a plus soif que de devises, et regrettent que la r&#233;unification se fasse si pr&#233;cipitamment. L'un des protagonistes identifie ce qui rendait le r&#233;gime communiste particuli&#232;rement d&#233;testable et pervers : sa pr&#233;tention &#224; la moralit&#233;, son &#233;tatisation de la morale, de l'id&#233;al.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'utopie, longtemps confisqu&#233;e par des hommes politiques tonitruants et fourbes qui n'y comprenaient rien, doit &#234;tre rendue &#224; ses gardiens l&#233;gitimes : les artistes. Comme les dictateurs et les tyrans, les artistes travaillent &#224; retourner leur univers propre comme une chaussette, &#224; l'ext&#233;rioriser, &#224; le traduire dans le monde physique, &#224; en concr&#233;tiser la forme, les contours. Mais, au lieu de vouloir remplacer le monde r&#233;el par leur monde int&#233;rieur, ils peuplent le monde r&#233;el de fragments de leur monde int&#233;rieur. Ils se contentent de mettre en circulation ces morceaux de r&#234;ves, sur des supports autonomes aux fronti&#232;res souveraines : livres, tableaux, films, spectacles... Le public prend ou ne prend pas, l&#224; est toute la diff&#233;rence avec la dictature. S'il prend, il se cr&#233;e une intersection &#233;ph&#233;m&#232;re entre deux univers, mais une intersection qui n'est nulle part ailleurs que dans la t&#234;te de celui qui lit, qui regarde, qui &#233;coute. D'o&#249; le d&#233;risoire des &#171; &lt;i&gt;j'aime beaucoup ce que vous faites&lt;/i&gt; &#187;. Seule l'&#339;uvre a permis la communication, la rencontre - rencontre unilat&#233;rale, le plus souvent : vous connaissez l'artiste, lui ne vous conna&#238;t pas. L'&#339;uvre permet de jeter des ponts entre des univers personnels invisibles, mais elle n'est nulle part, elle n'est pas de ce monde, elle d&#233;passe m&#234;me son cr&#233;ateur qui est toujours moins bien qu'elle, qui n'est jamais qu'un pauvre &#234;tre humain banal. Quand il cherche &#224; reconstituer dans la r&#233;alit&#233; la rencontre qu'a permis l'&#339;uvre dans l'imaginaire, l'admirateur, comme celui qui poursuit l'arc-en-ciel, voit ses mains se refermer sur du vide. Mais peu importe, au fond. Un &#233;blouissement s'est produit, une direction a &#233;t&#233; sugg&#233;r&#233;e, un d&#233;sir a &#233;t&#233; allum&#233; : tout ce qui nous maintient en vie, tout ce qui &#233;largit notre champ de conscience, tout ce qui nous fait avancer.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Choisir les autres et non les subir&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_451 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:239px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L239xH326/paradis7-340a9.jpg' width='239' height='326' alt=&quot;&quot; style='height:326px;width:239px;' /&gt;&lt;/span&gt;Dans l'un de ses &#171; Polaro&#239;d &#187; (&lt;i&gt;Charlie Hebdo&lt;/i&gt;, 20 mai 1998), G&#233;b&#233; &#233;voquait ces &#171; &lt;i&gt;r&#233;alisations d&#233;cevantes, abusivement pr&#233;sent&#233;es comme des &#233;closions d'un progr&#232;s en perp&#233;tuelle mont&#233;e de s&#232;ve, mais que quelques-uns savent dues aux r&#233;ponses b&#226;cl&#233;es donn&#233;es aux aspirations humaines&lt;/i&gt; &#187;. Il ajoutait : &#171; &lt;i&gt;Aspiration, D&#233;sir, Envie, Utopie : des noms de parfums.&lt;/i&gt; &#187; Eh, oui : des noms de parfums. Quoi d'autre ?... Et pourtant, si nous ne voulons plus entendre parler du collectif, nous savons bien que l'isolement et la compensation consum&#233;riste auxquels nous pousse le march&#233; - &#171; &lt;i&gt;l'accoutumance &#224; la solitude am&#232;re qui caract&#233;rise la conscience au XXe si&#232;cle&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit Hakim Bey - ne sont pas satisfaisants. Ni avec les autres, ni sans eux : voil&#224; le dilemme. Les utopies de la fin de ce si&#232;cle ont &#224; man&#339;uvrer entre les &#233;cueils du collectivisme et de l'individualisme. Elles ne pr&#233;tendent plus proposer des mod&#232;les d'organisation sociale rigides, dont on a vu qu'ils menaient in&#233;vitablement au totalitarisme. Elles ne connaissent pas de lois, se passent de chefs, pr&#244;nent la libert&#233; pour chacun - c'est le cas de &lt;i&gt;L'An 01&lt;/i&gt; de G&#233;b&#233;, par exemple.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;L'An 01&lt;/i&gt; est cependant encore une utopie qui concerne l'ensemble de la soci&#233;t&#233;, qui parie sur un mouvement unanime de ras-le-bol et d'euphorie. Ce n'est d&#233;j&#224; plus le cas de la &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.lyber-eclat.net/lyber/taz.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;TAZ&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (&#171; Temporary Autonomous Zone &#187; : &#171; Zone Autonome Temporaire &#187;) : grande figure de la cyberculture, Hakim Bey pr&#244;ne la constitution, sur le mod&#232;le des enclaves pirates du XVIIIe si&#232;cle, de petites communaut&#233;s d'affinit&#233;s, toujours mouvantes et provisoires - c'est-&#224;-dire insaisissables et irr&#233;cup&#233;rables. Analysant apr&#232;s coup le succ&#232;s de &lt;i&gt;TAZ&lt;/i&gt;, Julius Van Daal &#233;crit dans sa pr&#233;face &#224; &lt;i&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt;, le nouveau livre de Hakim Bey : &#171; &lt;i&gt;De cet assemblage h&#233;t&#233;roclite de digressions parfois na&#239;ves et de divagations, il &#233;mergeait une &lt;/i&gt;bonne id&#233;e. &lt;i&gt;Et qui avait l'infini m&#233;rite d'&#234;tre op&#233;ratoire. Face au vide et au d&#233;sarroi qui gouvernent l'&#233;poque, tout juste rescap&#233;e des glaciales ann&#233;es 80, c'est d&#233;j&#224; &#233;norme.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_453 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH265/hakim-3fa35.jpg' width='160' height='265' alt=&quot;&quot; style='height:265px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;Choisir les autres, et non les subir. La &lt;i&gt;TAZ &lt;/i&gt;est finalement une reconstitution de cette notion de maison, de foyer, que le marketing a pervertie : un lieu d'int&#233;grit&#233;, d'&#233;panouissement, d'intimit&#233;, de construction ou de pr&#233;servation identitaire, qui &#233;chappe au regard inquisiteur tant de l'Etat que du march&#233;. Il s'agit cependant ici d'une &#171; famille &#187; &#233;largie, mouvante. Hakim Bey &#233;crit dans &lt;i&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt; : &#171; &lt;i&gt;Le capitalisme ne soutient certaines sortes de groupes - la famille nucl&#233;aire, par exemple, ou les coll&#232;gues-qui-se-fr&#233;quentent - que parce que de tels groupes sont d&#233;j&#224; auto-ali&#233;n&#233;s et int&#233;gr&#233;s dans la structure travailler-consommer-mourir. D'autres types de groupes peuvent &#234;tre tol&#233;r&#233;s mais ils seront priv&#233;s de tout soutien de la part des structures sociales institutionnelles.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En un sens, la cour&#233;e marseillaise du film &lt;i&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt;, ce gros plan sur un microcosme, &#233;tait un bon exemple de &lt;i&gt;TAZ&lt;/i&gt; : elle donnait corps &#224; une possibilit&#233; d'&#234;tre heureux ensemble, loin du mod&#232;le marchand. L'Estaque que filmait &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article209.html&quot; class='spip_in'&gt;Robert Gu&#233;diguian&lt;/a&gt; &#233;tait un vestige du Paradis d'avant la chute, un &#238;lot &#233;pargn&#233;, idyllique. Il donnait &#224; ses habitants la force d'affronter le dehors, o&#249; la peur, la violence, l'uniformisation, emportaient tout sur leur passage. Le public, &#233;merveill&#233;, posait &#224; Gu&#233;diguian toujours la m&#234;me question : cette cour existe-t-elle ? Ce que vous d&#233;crivez est-il vraiment possible ? &#171; &lt;i&gt;Cette cour&lt;/i&gt;, r&#233;pondait-il, &lt;i&gt;je ne la montre pas parce qu'elle existe, mais pour qu'elle existe.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;L'An 01&lt;/i&gt;, G&#233;b&#233;, marqu&#233; par le productivisme b&#233;at des ann&#233;es soixante-dix, rejette l'accumulation de camelote. Enfant d'une &#233;poque o&#249; la marchandise sert surtout &#224; exiler l'homme du monde et de lui-m&#234;me, Hakim Bey, lui, met le doigt sur la n&#233;cessit&#233; d'&#233;chapper &#224; &#171; &lt;i&gt;l'empire du Spectacle et de la Simulation&lt;/i&gt; &#187; - le monde &#171; &lt;i&gt;parodique&lt;/i&gt; &#187; d&#233;crit par Marc Aug&#233;, en quelque sorte. Il a compris que le spectaculaire est toujours du c&#244;t&#233; du manche ; que seuls sont vrais la confidence, le secret, l'intime, l'insaisissable. &#171; &lt;i&gt;A l'instar des B&#233;douins, nous choisissons une architecture faite de peaux - et une plan&#232;te parsem&#233;e d'endroits o&#249; dispara&#238;tre&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit-il dans &lt;i&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt;. Les nouvelles utopies ne peuvent &#234;tre que des circulations clandestines de signes, de t&#233;moignages. Dans un r&#233;gime totalitaire, l'autre est votre ge&#244;lier ; dans l'utopie &#224; g&#233;om&#233;trie variable de la &#171; &lt;i&gt;zone autonome temporaire&lt;/i&gt; &#187;, il est au contraire celui qui, par sa seule pr&#233;sence, vous rappelle inlassablement &#224; une identit&#233; riche, vous donne l'&#233;nergie de vous arracher aux mornes plaisirs consum&#233;ristes, vous aide &#224; d&#233;sob&#233;ir aux discours normatifs du marketing, &#224; vous r&#233;approprier ce monde qu'un syst&#232;me inhibant voudrait vous dissuader d'explorer et de cultiver. Il est celui qui, dans un milieu morcel&#233;, confin&#233;, d&#233;senchant&#233;, o&#249; la marchandise accro&#238;t prodigieusement la distance entre les hommes, maintient allum&#233;s pour vous des feux de haute mer, et vous arrime &#224; son regard pour vous emp&#234;cher de sombrer dans l'ali&#233;nation.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;* &lt;strong&gt;Marc Aug&#233;&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;Non-lieux - Pour une anthropologie de la &#171; surmodernit&#233; &#187;&lt;/i&gt;, &#233;ditions du Seuil, 1992.
&lt;br /&gt;* &#171; &lt;i&gt;Comme une souris dans l'herbe - La v&#233;rit&#233; de Claudine Simon&lt;/i&gt; &#187;, propos recueillis par Olivier Marboeuf, collection &lt;i&gt;La v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;, &#233;ditions &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article203.html&quot; class='spip_in'&gt;Amok&lt;/a&gt;, octobre 1997.
&lt;br /&gt;*&lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article73.html&quot; class='spip_in'&gt;G&#233;b&#233;&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;L'An 01&lt;/i&gt;, L'Association, 2000 [1972, 1975, 1983]. &lt;br /&gt;* &lt;strong&gt;Hakim Bey&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt;, Nautilus, 2000.
&lt;br /&gt;*&lt;strong&gt; Franco Cassano&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;La Pens&#233;e m&#233;ridienne&lt;/i&gt;, &#233;ditions de l'Aube, 1998.
&lt;br /&gt;* &lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis&lt;/strong&gt;, &#171; &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/CASTORIADIS/10826.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&lt;i&gt;Stopper la mont&#233;e de l'insignifiance&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;L&#224;-bas si j'y suis&lt;/i&gt; &#187;, novembre 1996/&lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, ao&#251;t 1998.
&lt;br /&gt;* &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article204.html&quot; class='spip_in'&gt;Edward W. Sa&#239;d&lt;/a&gt;, &lt;i&gt;L'Orientalisme - L'Orient cr&#233;&#233; par l'Occident&lt;/i&gt;, &#233;ditions du Seuil, 1994 [1980].
&lt;br /&gt;* &lt;strong&gt;Tony Kushner&lt;/strong&gt;,&lt;i&gt; Angels in America&lt;/i&gt;, suivi de &lt;i&gt;Le Mill&#233;naire approche&lt;/i&gt;, L'Avant-Sc&#232;ne th&#233;&#226;tre, 1994.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; &lt;a href=&quot;http://www.interdits.net/2002juillet/utopie1.htm&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&lt;i&gt;Il est urgent de partir en Utopie&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; &#187;&lt;/strong&gt;, dossier du webzine lillois &lt;i&gt;L'Interdit&lt;/i&gt;, juillet 2002.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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