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		<title>Le Chevalier au sp&#233;culum</title>
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		<dc:date>2009-08-28T14:47:00Z</dc:date>
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		<dc:subject>Femmes</dc:subject>
		<dc:subject>Fiction</dc:subject>

		<description>Ecrire un roman polyphonique jubilatoire, plein de rebondissements et d'&#233;motion, autour du service de gyn&#233;cologie d'un CHU de province ? C'est le pari que r&#233;ussit Martin Winckler avec Le Ch&#339;ur des femmes. Il y met en sc&#232;ne la rencontre de Franz Karma, directeur de l'unit&#233; 77, m&#233;decin contestataire et marginal, et de son nouveau stagiaire, Jean Atwood, brillant interne des h&#244;pitaux, futur chirurgien, furieux de devoir, pour achever sa formation, passer six mois &#224; (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique4.html" rel="directory"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot15.html" rel="tag"&gt;Fiction&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L102xH150/arton322-f2a4e.jpg&quot; width='102' height='150' style='height:150px;width:102px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ecrire un roman polyphonique jubilatoire, plein de rebondissements et d'&#233;motion, autour du service de gyn&#233;cologie d'un CHU de province ? C'est le pari que r&#233;ussit &lt;strong&gt;Martin Winckler&lt;/strong&gt; avec &lt;b&gt;&lt;i&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;. Il y met en sc&#232;ne la rencontre de Franz Karma, directeur de l'unit&#233; 77, m&#233;decin contestataire et marginal, et de son nouveau stagiaire, Jean Atwood, brillant interne des h&#244;pitaux, futur chirurgien, furieux de devoir, pour achever sa formation, passer six mois &#224; &lt;i&gt;&#171; &#233;couter des histoires de bonnes femmes &#187;&lt;/i&gt;. Ces deux-l&#224; vont s'affronter, se pousser mutuellement dans leurs retranchements, avant de s'apprivoiser, puis de bouleverser la vie l'un de l'autre. Un livre formidable, m&#234;lant le divertissement et l'&lt;i&gt;empowerment&lt;/i&gt;, qui pose mille questions sur la culture m&#233;dicale dominante, sur la relation m&#233;decin/patient, et dont on ressort avec une patate rare.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Lorsqu'un &#233;crivain qui, comme l'&#233;crasante majorit&#233; de ses semblables, exerce par ailleurs un autre m&#233;tier (&lt;a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='A propos de la double vie des &#233;crivains, lire sur ce site &#171; L'emploi (...)' id='nh1'&gt;1&lt;/a&gt;), s'invente un double id&#233;alis&#233; exer&#231;ant la m&#234;me profession que lui, et investit dans son texte toute la passion que lui inspire cette activit&#233;, le sens politique qu'elle rev&#234;t &#224; ses yeux, cela donne souvent des romans irr&#233;sistibles, que l'on d&#233;vore avec un immense plaisir, en leur pardonnant all&#232;grement tous leurs &#233;ventuels petits d&#233;fauts. La fiction permet &#224; l'auteur d'avoir les coud&#233;es franches pour balayer tout ce qui, dans la vie r&#233;elle, l'emp&#234;che de faire son m&#233;tier dans les conditions dont il r&#234;ve, tandis que sa connaissance intime du sujet assure la vraisemblance de ce qu'il raconte. Non seulement le livre a ainsi une valeur documentaire, mais il sert de tribune du haut de laquelle exposer sa vision d'une profession et des chambardements dont elle aurait grand besoin pour le bien de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La trilogie &lt;i&gt;Mill&#233;nium&lt;/i&gt;, par exemple, relevait de ce cas de figure : &#224; travers le personnage de Mikael Blomkvist, journaliste d'investigation comme lui, Stieg Larsson l&#226;chait la bride &#224; ses propres aspirations professionnelles. &lt;i&gt;Mill&#233;nium&lt;/i&gt;, le journal ind&#233;pendant dans lequel travaille Blomkvist, rappelle &lt;i&gt;Expo&lt;/i&gt;, le trimestriel fond&#233; par Larsson. Dans la vraie vie, ce dernier, lui aussi, combattait l'extr&#234;me droite su&#233;doise et les affairistes ; mais il ne b&#233;n&#233;ficiait pas pour cela de l'aide d'une hacker de g&#233;nie taill&#233;e comme une crevette et n&#233;anmoins reine de la baston, ce qui, on en conviendra, est quand m&#234;me tr&#232;s dommage. Si des millions de lecteurs ont pris un tel pied &#224; suivre les aventures du duo Blomkvist-Salander, c'est bien parce que l'auteur a su les inviter dans un fantasme finalement tr&#232;s personnel. Il fait plaisir parce qu'il &lt;i&gt;se&lt;/i&gt; fait plaisir, sur toute la ligne - y compris en faisant de son h&#233;ros un don juan ! Il s'agit d'un plaisir de nature presque enfantine, au tr&#232;s bon sens du terme : Larsson revendique l'influence de sa compatriote Astrid Lindgren, cr&#233;atrice &#224; la fois des personnages de Fifi Brindacier - &#224; qui Lisbeth Salander doit beaucoup - et de &#171; Super Blomkvist &#187;, un enfant-d&#233;tective c&#233;l&#232;bre en Su&#232;de. Plus largement, on sent chez Larsson, qui fut pr&#233;sident de la plus grande association de science-fiction scandinave, un go&#251;t tr&#232;s vif pour la culture populaire &#224; son meilleur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_727 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH236/choeur-ea859.jpg' width='160' height='236' alt=&quot;&quot; style='height:236px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, le nouveau roman de Martin Winckler, appartient lui aussi &#224; cette cat&#233;gorie que l'on pourrait baptiser &#171; litt&#233;rature du double m&#233;tier &#187; (ou &#171; m&#233;galomanie constructive &#187; !). Certes, c'&#233;tait d&#233;j&#224; le cas de la plupart de ses pr&#233;c&#233;dents livres, &#224; commencer par &lt;i&gt;La maladie de Sachs&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Les Trois M&#233;decins&lt;/i&gt; ; mais jamais encore il n'&#233;tait parvenu &#224; un r&#233;sultat aussi jubilatoire (six cents pages d&#233;vor&#233;es en deux jours : qui dit mieux ?! (&lt;a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Ajout du 31 ao&#251;t 2009 : lire, sur le blog que vient d'entamer Martin (...)' id='nh2'&gt;2&lt;/a&gt;)). Marqu&#233; lui aussi par la culture populaire - on conna&#238;t son amour des s&#233;ries am&#233;ricaines (&lt;a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Lire &#171; Les s&#233;ries m'ont appris &#224; faire confiance au lecteur &#187;, (...)' id='nh3'&gt;3&lt;/a&gt;) -, il r&#233;ussit ici une alchimie parfaite entre la dose de suspense et d'action (il y a m&#234;me un peu de castagne) et le propos militant, sur un sujet qui, &#224; premi&#232;re vue, semble pourtant s'y pr&#234;ter nettement moins bien que le journalisme d'investigation : la m&#233;decine gyn&#233;cologique...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En fait, Winckler, comble du raffinement, pratique m&#234;me le d&#233;doublement du double : le h&#233;ros du &lt;i&gt;Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, Franz Karma, directeur d'un service hospitalier d&#233;di&#233; &#224; l'accueil des femmes, est un ami de Bruno Sachs, le protagoniste de &lt;i&gt;La Vacation&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;La maladie de Sachs&lt;/i&gt; et des &lt;i&gt;Trois m&#233;decins&lt;/i&gt;. On apprend ici que Sachs, comme Winckler lui-m&#234;me, lass&#233; de r&#233;p&#233;ter que &#171; &lt;i&gt;la formation des m&#233;decins en France est archa&#239;que et violente&lt;/i&gt; (&lt;a href='#nb4' class='spip_note' rel='footnote' title='Lire &#171; L'&#233;cole des soignants : un r&#234;ve, un projet, un (nouveau) (...)' id='nh4'&gt;4&lt;/a&gt;) &#187;, s'est expatri&#233; au Canada. &#171; &lt;i&gt;Il ne m'a pas &quot;abandonn&#233;&quot;&lt;/i&gt;, dit Karma &#224; un autre personnage &#224; propos de son vieux complice. &lt;i&gt;Il a raccroch&#233;, le moment venu, comme nous en avions convenu, et il a eu raison. Il en avait fait assez, il avait le droit de vivre. Et crois-moi, ce qu'il fait l&#224;-bas, nous allons tous en b&#233;n&#233;ficier.&lt;/i&gt; &#187; Ainsi, la fiction offre m&#234;me &#224; Winckler le luxe de l'ubiquit&#233; : elle lui permet &#224; la fois de continuer la bagarre en France, &#224; travers Franz Karma, et d'aller r&#233;aliser les exp&#233;rimentations dont il r&#234;ve dans un pays davantage pr&#234;t &#224; les accueillir, &#224; travers Bruno Sachs...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le vieux contestataire
&lt;br /&gt;et le jeune cynique&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Au Centre hospitalier universitaire (CHU) de la ville imaginaire de Tourmens - th&#233;&#226;tre de tous les romans de Winckler -, Franz Karma, m&#233;decin rebelle, &#224; qui sa r&#233;putation de s&#233;ducteur vaut le surnom de &#171; Barbe-Bleue &#187;, dirige l'unit&#233; 77, un microcosme utopique dont l'&#233;quipe accueille et &#233;coute les femmes, leur prescrit des contraceptifs et pratique des avortements. Le service dispose aussi de quelques lits, en particulier pour les malades en fin de vie, &#224; qui il permet de finir leurs jours dans un environnement pas trop m&#233;dicalis&#233;, sans pour autant &#234;tre &#224; la charge de leur famille. Il re&#231;oit des patientes de tous horizons : celles dont on ne veut pas ailleurs - les sans domicile fixe, les femmes du voyage, les femmes voil&#233;es -, mais aussi les &#233;pouses de notables qui pr&#233;f&#232;rent ne pas courir le risque que ce qu'elles auront confi&#233; &#224; leur gyn&#233;cologue de ville revienne aux oreilles de leur mari.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le roman s'ouvre sur l'arriv&#233;e au sein de l'unit&#233; 77 de Jean Atwood, jeune m&#233;decin brillant, major de sa promotion, qui se destine &#224; la chirurgie gyn&#233;cologique, mais que, &#224; sa grande fureur, on oblige &#224; venir terminer sa formation dans le service du docteur Karma. Atwood n'a aucune envie de passer six mois &#224; &#171; &lt;i&gt;&#233;couter des histoires de bonnes femmes&lt;/i&gt; &#187; en tenant la main des patientes, et trouve &#233;c&#339;urantes la bienveillance mielleuse de &#171; Barbe-Bleue &#187;, sa certitude d'avoir tout compris, la guerre ouverte qu'il m&#232;ne contre la quasi-totalit&#233; de ses confr&#232;res. Karma, en effet, se fout des rapports de confraternit&#233; : &#171; &lt;i&gt;La loyaut&#233; d'un soignant&lt;/i&gt;, affirme-t-il, &lt;i&gt;va d'abord &#224; ses patients, ensuite seulement &#224; ses confr&#232;res.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La plupart du temps, dans ce roman polyphonique - comme l'indique son titre -, c'est Atwood qui raconte. Son point de vue corrosif sur l'unit&#233; 77 et sur Karma neutralise, en les devan&#231;ant, les r&#233;actions agressives ou le scepticisme qui pourraient &#234;tre ceux du lecteur. Ses constantes questions et objections, voire ses vitup&#233;rations scandalis&#233;es, poussent son patron dans ses retranchements, l'obligeant &#224; s'expliquer, &#224; expliciter et &#224; d&#233;fendre la philosophie qui sous-tend sa pratique, en m&#234;me temps qu'elles r&#233;v&#232;lent les a priori arrogants et cyniques dont Atwood a le cr&#226;ne bourr&#233; au terme de ses &#233;tudes (apr&#232;s le coup de th&#233;&#226;tre de la page 39, on est d&#233;finitivement ferr&#233;). Winckler ach&#232;ve de conqu&#233;rir le lecteur - et la lectrice - en jouant avec ses propres pr&#233;jug&#233;s misogynes, en l'amenant &#224; en prendre conscience, &#224; les interroger.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;M&#234;me si l'on devine bien, d&#232;s le d&#233;part, que l'on va assister &#224; la lente conversion d'Atwood, le processus est captivant &#224; suivre - d'autant plus que de nombreux secrets, qui seront r&#233;v&#233;l&#233;s peu &#224; peu, entourent les deux personnages, cr&#233;ant un suspense haletant. On partage l'extraordinaire soulagement et l'euphorie qui s'emparent du jeune m&#233;decin au fur et &#224; mesure que ses d&#233;fenses tombent, et que se r&#233;v&#232;lent les immenses gratifications offertes par ce rapport nouveau &#224; son m&#233;tier et aux patientes. L'&#233;criture du roman, vivante, rapide, efficace, d&#233;note une conviction et un enthousiasme contagieux.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans ses livres comme &lt;a href=&quot;http://martinwinckler.com/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;sur son site&lt;/a&gt;, Winckler n'en finit pas de s'&#233;poumoner contre la culture dominante du corps m&#233;dical, contre le rapport de sup&#233;riorit&#233; condescendante, voire m&#233;prisante et inhumaine, qu'il entretient trop souvent &#224; l'&#233;gard des patients. Un rapport dont on peine &#224; trouver une meilleure expression que celle formul&#233;e en son temps par Pierre Desproges - atteint d'un cancer, il connaissait bien l'autre c&#244;t&#233; de la barri&#232;re - dans &lt;i&gt;Vivons heureux en attendant la mort&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Je hais les m&#233;decins. Les m&#233;decins sont debout. Les malades sont couch&#233;s. Le m&#233;decin debout, du haut de sa superbe, parade tous les jours dans tous les mouroirs &#224; pauvres de l'Assistance publique, poursuivi par le z&#232;le gluant d'un troupeau de sous-m&#233;decins serviles qui lui collent au st&#233;thoscope comme un troupeau de mouche &#224; merde sur une blouse dipl&#244;m&#233;e, et le m&#233;decin debout glougloute, et fait la roue au pied des lits des pauvres qui sont couch&#233;s et qui vont mourir, et le m&#233;decin leur jette &#224; la gueule, sans les voir, des mots gr&#233;co-latins que les pauvres couch&#233;s ne comprennent jamais, et les pauvres couch&#233;s n'osent pas demander, pour ne pas d&#233;ranger le m&#233;decin debout qui pue la science et qui cache sa propre peur de la mort en distribuant sans sourciller ses sentences d&#233;finitives et ses antibiotiques approximatifs comme un pape au balcon dispersant la parole et le sirop de Dieu sur le monde &#224; ses pieds.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Bruno Sachs, dans &lt;i&gt;La maladie de Sachs&lt;/i&gt;, n'&#233;tait pas plus tendre. Des cahiers qu'il tenait pendant ses &#233;tudes, il exhumait des r&#233;quisitoires d'une virulence d&#233;vastatrice dont il ne reniait pas une ligne. Il se souvenait d'un petit fait &#244; combien r&#233;v&#233;lateur : &#171; &lt;i&gt;Pendant toutes mes &#233;tudes, chaque ann&#233;e, j'ai donn&#233; mon sang. Les membres du service de transfusion sanguine s'installaient une fois par an dans les couloirs attenants &#224; la caf&#233;t&#233;ria de la facult&#233;.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Un jour, j'ai demand&#233; &#224; une des infirmi&#232;res qui pr&#233;levaient s'ils passaient comme &#231;a dans toutes les facs. Elle m'a r&#233;pondu que oui, en ajoutant que les &#233;tudiants en m&#233;decine et en pharmacie &#233;taient ceux qui donnaient le moins.&lt;/i&gt; &#187; Et il constatait : &#171; &lt;i&gt;Pendant dix ans d'&#233;tudes, j'ai appris &#224; palper, manipuler, inciser, suturer, bander, pl&#226;trer, &#244;ter des corps &#233;trangers &#224; la pince, mettre le doigt ou enfiler des tuyaux dans tous les orifices possibles, piquer, perfuser, percuter, secouer, faire un &quot;bon diagnostic&quot;, donner des ordres aux infirmi&#232;res, r&#233;diger une observation dans les r&#232;gles de l'art et faire quelques prescriptions,&lt;/i&gt; mais pendant toutes ces ann&#233;es, jamais on ne m'a appris &#224; soulager la douleur, ou &#224; &#233;viter qu'elle n'apparaisse. Jamais on ne m'a dit que je pouvais m'asseoir au chevet d'un mourant et lui tenir la main, et lui parler. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La violence de ce rapport de pouvoir a tendance &#224; &#234;tre plus grande encore quand les patients sont des patientes ; il peut alors facilement se teinter de haine. On trouvait ainsi dans &lt;i&gt;Les Trois M&#233;decins&lt;/i&gt;, qui se d&#233;roulait dans les ann&#233;es 1970, un terrifiant personnage de chirurgien qui se vantait de ne jamais avoir d'&#233;tats d'&#226;me quand il s'agissait de &#171; &lt;i&gt;faire sauter&lt;/i&gt; &#187; un sein ou un ut&#233;rus. Sans aller jusque-l&#224;, &lt;i&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt; montre &#224; quel point, en mati&#232;re de contraception et d'avortement, le comportement de bien des m&#233;decins reste dict&#233; par des r&#233;flexes moralisateurs, voire r&#233;pressifs, dont Jean Atwood, au d&#233;but, fournit un assez bon &#233;chantillon. Maud Gelly, jeune m&#233;decin et militante du Collectif national pour les droits des femmes (CNDF), nous racontait d'ailleurs : &#171; &lt;i&gt;Au cours de mes &#233;tudes, j'ai fait un passage dans un service de gyn&#233;cologie, et j'ai &#233;t&#233; r&#233;volt&#233;e par la fa&#231;on dont on traitait les femmes qui venaient avorter. J'ai vu un jour un m&#233;decin jeter devant l'une d'elles une plaquette de pilules en lui disant : &lt;/i&gt;&#8220;Allez, montrez-moi comment on s'en sert !&#8221; (&lt;a href='#nb5' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir &#171; Les acquis f&#233;ministes sont-ils irr&#233;versibles ? &#187;, Le Monde (...)' id='nh5'&gt;5&lt;/a&gt;) &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Le soignant, &lt;br /&gt;c'est celui
&lt;br /&gt;&#224; qui le patient
&lt;br /&gt;prend la main &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est cette posture d&#233;fensive, ce maintien d'une barri&#232;re infranchissable entre m&#233;decin et patient, que Winckler et ses personnages dynamitent tranquillement. Le premier aime &#224; citer ce mot plein de sagesse : &#171; &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=617&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;La seule diff&#233;rence entre Dieu et un m&#233;decin&lt;/a&gt;, c'est que Dieu ne se prend pas pour un m&#233;decin.&lt;/i&gt; &#187; Karma, lui, va r&#233;p&#233;tant que &#171; &lt;i&gt;soigner, ce n'est pas&lt;/i&gt; jouer au docteur &#187;. Et l'exergue de l'un des chapitres du &lt;i&gt;Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt; affirme avec malice : &#171; &lt;i&gt;Le soignant, c'est celui &#224; qui le patient prend la main.&lt;/i&gt; &#187; En interdisant de se barricader dans la position de celui - ou de celle - qui sait, qui fait partie de la prestigieuse confr&#233;rie des m&#233;decins, et que ni la douleur, ni la mort ne concernent personnellement, cette attitude, &#233;videmment, implique le renoncement aux illusions de la toute-puissance, l'acceptation de sa propre vuln&#233;rabilit&#233; d'&#234;tre humain ; autant dire un investissement d'une nature tout &#224; fait diff&#233;rente, tourn&#233; davantage vers le bien-&#234;tre du patient, vers le sens m&#234;me du m&#233;tier de m&#233;decin, que vers la pr&#233;servation orgueilleuse d'un statut professionnel et social. &#171; &lt;i&gt;Soigner&lt;/i&gt;, ass&#232;ne Karma &#224; Atwood, &lt;i&gt;c'est fatigant, d&#233;primant et ingrat.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Fatigant, certes. Mais d&#233;primant ? Ingrat ? A lire &lt;i&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, ce n'est pas l'impression que l'on a, loin de l&#224;. Comme Winckler lui-m&#234;me, Karma tient un site Internet sur lequel, tel un voyageur en ballon qui l&#226;cherait du lest pour monter plus haut, il diffuse de l'information m&#233;dicale (&lt;a href='#nb6' class='spip_note' rel='footnote' title='Parmi les contributions ext&#233;rieures, on retrouve un article de P&#233;riph&#233;ries (...)' id='nh6'&gt;6&lt;/a&gt;), dilapidant ainsi ce pr&#233;cieux savoir qu'il serait cens&#233; garder par-devers lui. Remise en cause de la n&#233;cessit&#233; d'un examen syst&#233;matique pour une simple prescription de contraceptif, de la posture d'examen &#171; jambes &#233;cart&#233;es &#187;, de l'utilisation inutilement douloureuse de la pince de Pozzi, des pr&#233;jug&#233;s sur le st&#233;rilet... : le livre regorge de consid&#233;rations surprenantes, stimulantes, qui en font un v&#233;ritable outil d'&lt;i&gt;empowerment&lt;/i&gt;, donnant &#224; la lectrice le sentiment de r&#233;cup&#233;rer un regard critique sur la fa&#231;on dont on la soigne, loin de la r&#233;v&#233;rence craintive qu'inspire en g&#233;n&#233;ral le corps m&#233;dical. Avec la sant&#233; des femmes, mais aussi avec la question m&#233;connue de l'intersexualit&#233; et, plus largement, de l'identit&#233; sexuelle, &#233;galement abord&#233;es dans &lt;i&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, le romancier Winckler a d&#233;finitivement trouv&#233; ses sujets de pr&#233;dilection. On en sort avec une p&#234;che insubmersible, et l'espoir que ce livre saura r&#233;veiller des vocations, et donner envie &#224; de jeunes m&#233;decins de prendre leur courage &#224; deux mains pour s'en aller, &#224; leur tour, &lt;i&gt;terrasser le dragon&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;(&lt;a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;) A propos de la double vie des &#233;crivains, lire sur ce site &#171; &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article309.html&quot; class='spip_in'&gt;L'emploi du temps&lt;/a&gt; &#187; (mars 2007).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;) &lt;strong&gt;Ajout du 31 ao&#251;t 2009&lt;/strong&gt; : lire, sur le blog que vient d'entamer Martin Winckler, le billet intitul&#233; &#171; &lt;a href=&quot;http://wincklersblog.blogspot.com/2009/08/suivre.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;(A suivre...)&lt;/a&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;) Lire &#171; &lt;a href=&quot;http://www.telerama.fr/livre/le-romancier-martin-winckler-les-series-m-ont-appris-a-faire-confiance-au-lecteur,43104.php&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Les s&#233;ries m'ont appris &#224; faire confiance au lecteur&lt;/a&gt; &#187;, T&#233;l&#233;rama.fr, 30 mai 2009.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh4' id='nb4' class='spip_note' title='Notes 4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;) Lire &#171; &lt;a href=&quot;http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=923&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;L'&#233;cole des soignants : un r&#234;ve, un projet, un (nouveau) d&#233;part...&lt;/a&gt; &#187;, Winckler's Webzine, 17 juillet 2009.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh5' id='nb5' class='spip_note' title='Notes 5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;) Voir &#171; &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/04/CHOLLET/14649&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Les acquis f&#233;ministes sont-ils irr&#233;versibles ?&lt;/a&gt; &#187;, &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, avril 2007.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh6' id='nb6' class='spip_note' title='Notes 6' rev='footnote'&gt;6&lt;/a&gt;) Parmi les contributions ext&#233;rieures, on retrouve un article de P&#233;riph&#233;ries sur le choix de ne pas avoir d'enfant, &#171; &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article308.html&quot; class='spip_in'&gt;La vie est un man&#232;ge&lt;/a&gt; &#187; (3 f&#233;vrier 2007). A ce sujet, voir aussi le programme de l'Universit&#233; des femmes de Bruxelles, &#171; &lt;a href=&quot;http://www.universitedesfemmes.be/061_seminaires-feminisme.php?idsem=64&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;En avoir ou pas. Les f&#233;ministes et les maternit&#233;s&lt;/a&gt; &#187; (septembre 2009 - f&#233;vrier 2010).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;b&gt;Martin Winckler, &lt;i&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, P.O.L., 600 pages, 22,80 euros. &lt;br /&gt;On peut &lt;a href=&quot;http://www.pol-editeur.fr/catalogue/fichelivre.asp?Clef=6290&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;lire les premi&#232;res pages&lt;/a&gt; sur le site de l'&#233;diteur.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>A la crois&#233;e des fleuves</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article314.html</link>
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		<dc:date>2007-12-31T00:51:54Z</dc:date>
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		<dc:subject>Isra&#235;l / Palestine</dc:subject>
		<dc:subject>L'Occident et les autres</dc:subject>
		<dc:subject>Musique</dc:subject>

		<description>On ne peut concevoir une plus belle image de r&#233;sistance &#224; la brutalit&#233; et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, film&#233;s par Florence Strauss dans son documentaire sur la musique arabe, Le Blues de l'Orient, qui, dans leur maison en Isra&#235;l, perp&#233;tuent la tradition des &#171; salons de musique &#187; qu'ils tenaient en Irak. Pas parce qu'elle autorise des lamentations consensuelles sur &#171; ces peuples qui s'entred&#233;chirent alors qu'ils ont tant en commun &#187;, (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique4.html" rel="directory"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot16.html" rel="tag"&gt;Isra&#235;l / Palestine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot18.html" rel="tag"&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot29.html" rel="tag"&gt;Musique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L107xH150/arton314-c82fa.jpg&quot; width='107' height='150' style='height:150px;width:107px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;On ne peut concevoir une plus belle image de r&#233;sistance &#224; la brutalit&#233; et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, film&#233;s par &lt;strong&gt;Florence Strauss&lt;/strong&gt; dans son documentaire sur la musique arabe, &lt;b&gt;&lt;i&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;, qui, dans leur maison en Isra&#235;l, perp&#233;tuent la tradition des &#171; salons de musique &#187; qu'ils tenaient en Irak. Pas parce qu'elle autorise des lamentations consensuelles sur &#171; ces peuples qui s'entred&#233;chirent alors qu'ils ont tant en commun &#187;, mais parce qu'elle offre un prisme pour envisager d'une mani&#232;re radicalement diff&#233;rente le conflit isra&#233;lo-palestinien. Comme l'avait montr&#233; en 1986 l'universitaire isra&#233;lienne &lt;strong&gt;Ella Shohat&lt;/strong&gt; dans un texte fondateur sur les juifs orientaux en Isra&#235;l, &lt;b&gt;&lt;i&gt;Le sionisme du point de vue de ses victimes juives&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, l'Etat h&#233;breu s'est construit sur la n&#233;gation de l'identit&#233; &#171; m&#233;t&#232;que &#187; qui &#233;tait la cible des antis&#233;mites europ&#233;ens. Il s'est voulu &#224; tout prix un Etat occidental, ce qui impliquait de rejeter tant les Palestiniens que les juifs orientaux. Chez ces derniers, l'&#233;lite ashk&#233;naze appr&#233;cie, &#224; la limite, la gastronomie et l'exotisme chaleureux de leur folklore ; mais elle leur d&#233;nie - comme les pays europ&#233;ens &#224; leurs immigr&#233;s - toute l&#233;gitimit&#233; &#224; participer &#224; la &#171; production de sens &#187;. Pour penser le monde, l'Occident n'a besoin de personne. Le film de Florence Strauss montre bien, pourtant, que la culture arabe donne acc&#232;s, par des voies qui n'appartiennent qu'&#224; elle, &#224; un pan singulier de l'exp&#233;rience humaine - &#224; l'image de ce &#171; quart de ton &#187; propre &#224; sa musique, et dont ses amoureux disent qu'il touche l'auditeur &#171; non pas dans sa chair, mais dans la moelle de ses os &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_688 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH283/blues_de_l_orient1-e5318.jpg' width='200' height='283' alt=&quot;&quot; style='height:283px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;On peut difficilement concevoir une plus belle image de r&#233;sistance &#224; la brutalit&#233; et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, musiciens aveugles, chanteuses &#226;g&#233;es et splendides, film&#233;s par Florence Strauss dans son documentaire sur la musique arabe, &lt;b&gt;&lt;i&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/i&gt;&lt;/b&gt; (actuellement en salles (&lt;a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir la bande-annonce et les extraits sur Allocin&#233;.' id='nh1'&gt;1&lt;/a&gt;)), qui, dans leur maison en Isra&#235;l, perp&#233;tuent la tradition des &#171; salons de musique &#187; qu'ils tenaient en Irak, et se r&#233;citent entre deux accords les num&#233;ros de t&#233;l&#233;phone qui &#233;taient ceux des uns et des autres &#224; Bagdad. L'un d'entre eux montre &#224; la r&#233;alisatrice une brass&#233;e de cassettes d'Oum Kalsoum, qu'il a enregistr&#233;e fid&#232;lement &#224; la radio pendant vingt ans, et parle de son admiration pour le grand compositeur, interpr&#232;te et acteur &#233;gyptien Mohamed Abdelwahab. Interrog&#233; sur les chansons d&#233;di&#233;es par ce dernier &#224; la cause palestinienne, il r&#233;pond avec une sobre fermet&#233; que ces chansons-l&#224;, il les aime autant que les autres : &#171; La politique, dit-il, c'est autre chose. &#187; Il confie, tout en protestant de son attachement &#224; Isra&#235;l, qu'il lui arrive encore souvent de fermer les yeux pour &#233;voquer avec nostalgie le cours majestueux du Tigre et de l'Euphrate, ces deux fleuves qui se rejoignent comme se m&#234;lent en lui l'arabit&#233; et la jud&#233;it&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Celle qui tient la cam&#233;ra est issue de la m&#234;me histoire. Le grand-p&#232;re de Florence Strauss, Robert Hakim, &#233;tait un juif &#233;gyptien, n&#233; en 1907 &#224; Alexandrie, nourri de com&#233;dies musicales &#233;gyptiennes, qui devint avec son fr&#232;re Raymond l'un des grands producteurs du cin&#233;ma fran&#231;ais (&lt;i&gt;P&#233;p&#233; le Moko&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Belle de jour&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;La B&#234;te humaine&lt;/i&gt;...). De retour dans son pays natal pour un tournage, en 1956, il assiste &#224; l'exode forc&#233; de la communaut&#233; juive, devenue ind&#233;sirable apr&#232;s la crise de Suez et la &#171; triple et l&#226;che agression &#187; perp&#233;tr&#233;e par la France, le Royaume-Uni et Isra&#235;l pour tenter de r&#233;cup&#233;rer le canal nationalis&#233; par Nasser. D&#232;s lors, il coupe les ponts et d&#233;fend &#224; sa famille de remettre les pieds en Egypte. C'est cet interdit que sa petite-fille enfreint avec ce film, qui la m&#232;ne du Caire &#224; J&#233;rusalem et de Beyrouth &#224; Alep.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Juif par la religion, arabe par la culture : on imagine ce que cette position peut avoir d'infernal, mais aussi de f&#233;cond. Pas parce qu'elle autorise des lamentations consensuelles sur &#171; ces peuples qui s'entred&#233;chirent alors qu'ils ont tant en commun &#187;, mais parce qu'en mettant en &#233;chec les cat&#233;gorisations binaires, elle offre un prisme pour envisager d'une mani&#232;re radicalement diff&#233;rente le conflit isra&#233;lo-palestinien. La premi&#232;re &#224; l'avoir probl&#233;matis&#233;e est l'universitaire isra&#233;lienne Ella Shohat, dans un article sur la situation des &lt;i&gt;misrahim &lt;/i&gt;(leurs anc&#234;tres n'ayant jamais v&#233;cu en Espagne, les juifs orientaux ne sont pas &#224; proprement parler des S&#233;pharades) &#233;crit en 1986 et publi&#233; en fran&#231;ais en 2006 (La Fabrique Editions) : &lt;i&gt;&lt;b&gt;Le sionisme du point de vue de ses victimes juives&lt;/b&gt;&lt;/i&gt; (titre qui fait r&#233;f&#233;rence au texte d'&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article204.html&quot; class='spip_in'&gt;Edward Sa&#239;d&lt;/a&gt; &lt;i&gt;Le sionisme du point de vue de ses victimes&lt;/i&gt;). N&#233;e en Isra&#235;l de parents juifs irakiens, Ella Shohat est apparue en 2002 dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.forgetbaghdad.com/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Forget Bagdad&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, le film consacr&#233; par Samir, r&#233;alisateur suisse d'origine irakienne, aux clich&#233;s cin&#233;matographiques du &#171; juif &#187; et de &#171; l'Arabe &#187;, avec pour fil conducteur le portrait de quatre communistes juifs irakiens (&lt;a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Forget Bagdad peut &#234;tre command&#233; en ligne sur le site Artfilm.ch.' id='nh2'&gt;2&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_690 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:334px;'&gt;
&lt;a href=&quot;http://www.forgetbaghdad.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L334xH190/forget-102a5.jpg' width='334' height='190' alt=&quot;&quot; style='height:190px;width:334px;' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/span&gt;Le &#171; quart de ton &#187; typique de la musique orientale, que c&#233;l&#232;bre &lt;i&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/i&gt;, Ella Shohat le conna&#238;t bien : &#171; Pour mes parents, &#233;crit-elle en 2006, dans son pr&#233;ambule &#224; l'&#233;dition fran&#231;aise de son livre, c'&#233;tait comme si le temps s'&#233;tait arr&#234;t&#233; dans les ann&#233;es 1940 &#224; Bagdad. Mon p&#232;re continuait &#224; jouer de la musique &#224; quarts de ton sur son &lt;i&gt;kamanja&lt;/i&gt; (violon) dans les r&#233;unions familiales. Maintenant encore, mes vieux parents qui vivent dans un troisi&#232;me pays, les Etats-Unis, continuent &#224; regarder des films &#233;gyptiens sur la cha&#238;ne arabe de New York et &#224; &#233;couter m&#233;lancoliquement le chanteur irakien Nathom al-Ghazali ou l'Egyptienne Oum Kalsoum. &#187; Il y a quelques ann&#233;es, raconte-t-elle, ils sont venus lui rendre visite alors qu'elle vivait &#224; Rio de Janeiro : &#171; D&#232;s leur arriv&#233;e, ils sont partis &#224; la recherche des ingr&#233;dients de base pour la cuisine arabe. Ils ont rapidement trouv&#233; les &#233;piciers arabes de la ville, avec lesquels ils discutaient en arabe le prix des &#233;pices et des ingr&#233;dients et des produits familiers. En un rien de temps, nous fr&#233;quentions le &quot;Sahara&quot;, le quartier oriental de Rio, o&#249; juifs, chr&#233;tiens et musulmans arabes se trouvent m&#233;lang&#233;s comme dans bien des lieux de l'Orient arabe. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le faux nez du caract&#232;re
&lt;br /&gt;occidental d'Isra&#235;l&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cet attachement &#224; la cuisine orientale est loin de faire des parents d'Ella Shohat des exceptions : &#171; Isra&#235;l est un pays levantin ! s'&#233;criait &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article174.html&quot; class='spip_in'&gt;Esther Benbassa&lt;/a&gt; au cours de l'entretien r&#233;alis&#233; pour ce site en 2002. Un pays qui a bien s&#251;r beaucoup de caract&#233;ristiques europ&#233;ennes, mais un pays levantin, o&#249; l'on mange le hoummous et tous ces plats qui font partie de la tradition locale, o&#249; l'on &#233;coute de la musique en h&#233;breu avec des airs m&#233;diterran&#233;ens et surtout orientaux... &#187; Si on a tendance &#224; l'oublier, c'est parce que l'establishment isra&#233;lien fait tout pour refouler cette r&#233;alit&#233; : &#171; L'Etat d'Isra&#235;l, &#233;crivait Sophie Bessis dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article253.html&quot; class='spip_in'&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, n'a cess&#233; de se vouloir occidental, s'attachant avec constance &#224; conjurer tout risque d'orientalisation. Ses &#233;lites ont fid&#232;lement int&#233;rioris&#233;, pour ce faire, un discours de la supr&#233;matie &#233;labor&#233; pour d'autres dominations. &#187; Or ce caract&#232;re europ&#233;en, qui suscite chez bien des Occidentaux une identification rassurante &#224; Isra&#235;l et un soutien &#224; sa politique (soutien justifi&#233; par l'argument autrement plus pr&#233;sentable selon lequel il s'agit de la &#171; seule d&#233;mocratie du Proche-Orient &#187;), est un faux nez. Comme le montre Ella Shohat, les calculs sont vite faits : avec 50% de &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt; et 20% d'Arabes isra&#233;liens, Isra&#235;l compte 70% d'habitants appartenant au tiers-monde ; et ce chiffre monte &#224; 90% si on y inclut les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie... &#171; L'h&#233;g&#233;monie europ&#233;enne en Isra&#235;l, conclut Ella Shohat, n'est que le fait d'une minorit&#233; num&#233;rique particuli&#232;re, minorit&#233; qui a tout int&#233;r&#234;t &#224; minimiser l'&quot;orientalit&#233;&quot; et la &quot;tiers-mondialit&#233;&quot; de l'Etat h&#233;breu. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_691 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:140px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L140xH216/shohat-cdbdb.jpg' width='140' height='216' alt=&quot;&quot; style='height:216px;width:140px;' /&gt;&lt;/span&gt;Si l'&#233;lite ashk&#233;naze qui portait le projet sioniste a organis&#233; l'immigration des juifs orientaux, pour les besoins du peuplement et parce qu'il lui fallait une main d'&#339;uvre bon march&#233; (&#171; des juifs pour servir d'Arabes &#187;), elle n'en est pas moins hant&#233;e par une peur phobique &#224; l'id&#233;e de les voir prendre une importance num&#233;rique qui la submergerait - comme elle est hant&#233;e par la menace d'une h&#233;g&#233;monie d&#233;mographique palestinienne qui, pense-t-elle, la noierait dans un oc&#233;an de barbarie. Ce parall&#233;lisme donne &#224; penser qu'il ne s'agit pas seulement de pr&#233;server le caract&#232;re juif du pays - au m&#233;pris des cons&#233;quences inhumaines que cela entra&#238;ne pour les Palestiniens -, mais aussi (surtout ?) son caract&#232;re europ&#233;en, non-arabe et non-africain, en favorisant par exemple l'immigration de juifs russes au d&#233;triment des juifs &#233;thiopiens. &#171; La grande crainte qui nous &#233;treint, d&#233;clarait dans les ann&#233;es 1970 le ministre travailliste Abba Ebban, est le danger de voir les immigr&#233;s d'origine orientale, si d'aventure ils en venaient &#224; &#234;tre majoritaires, contraindre Isra&#235;l &#224; r&#233;gler son niveau culturel sur celui de la r&#233;gion. &#187; Ella Shohat analyse : &#171; Le r&#233;gime isra&#233;lien actuel a h&#233;rit&#233; de l'Europe une forte aversion pour le respect du droit &#224; l'autod&#233;termination des peuples non europ&#233;ens ; d'o&#249; son discours d&#233;cal&#233; et d&#233;pass&#233; [en 1986 du moins...], d'o&#249; aussi ses r&#233;f&#233;rences ataviques aux &quot;nations civilis&#233;es&quot; et au &quot;monde civilis&#233;&quot;. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Enferm&#233; dans une cage
&lt;br /&gt;avec un babouin hyst&#233;rique &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Elle donne des exemples effarants de propos tenus par des Isra&#233;liens originaires d'Europe sur les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt;, r&#233;guli&#232;rement compar&#233;s &#224; des animaux. Le journaliste Amnon Danker &#233;crit ainsi en 1983 dans &lt;i&gt;Haaretz&lt;/i&gt; qu'il se sent enferm&#233; dans le pays avec les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt; comme &#171; dans une cage avec un babouin hyst&#233;rique &#187;. Isra&#235;l, observe Ella Shohat, a donn&#233; aux Ashk&#233;nazes, marginalis&#233;s et pers&#233;cut&#233;s en Europe de l'Est, l'occasion de passer un &#171; test de civilisation &#187; ; et ils l'ont fait &#171; en marginalisant &#224; leur tour leurs propres &lt;i&gt;Ost-J&#252;den&lt;/i&gt;, &#224; savoir les juifs d'Orient &#187;. Le sionisme appara&#238;t ainsi non comme une valorisation, mais au contraire comme un reniement de cette identit&#233; juive tant stigmatis&#233;e par les antis&#233;mites europ&#233;ens - une conjuration dont la n&#233;cessit&#233; se fait d'autant plus sentir apr&#232;s le traumatisme du g&#233;nocide, cette identit&#233; &#233;tant associ&#233;e &#224; la faiblesse et &#224; l'incapacit&#233; de se d&#233;fendre. De fa&#231;on significative, Pascal Bruckner, par exemple, accuse ceux qui s'&#233;meuvent du sort des Palestiniens d'&#171; en vouloir aux juifs de ne pas se conformer au st&#233;r&#233;otype de la victime &#187; et &#224; Isra&#235;l d'&#171; embrasser la force sans crainte &#187;... Dans l'ouvrage collectif &lt;i&gt;Un tr&#232;s proche Orient&lt;/i&gt; (Jo&#235;lle Losfeld, 2002), l'historien fran&#231;ais d'origine palestinienne Elias Sanbar racontait avoir vu en 2000 &#224; la t&#233;l&#233;vision un reportage dans lequel on interviewait, &#224; H&#233;bron, un jeune soldat charg&#233; de veiller &#224; l'application du couvre-feu, qui ne concernait que les r&#233;sidents arabes la ville. Au journaliste qui lui demandait comment il faisait pour distinguer les civils juifs des civils arabes, il r&#233;pondait : &#171; Ceux qui ont l'air de juifs d&#233;sesp&#233;r&#233;s sont palestiniens. &#187; On pense aussi &#224; l'anecdote que rapporte Michel Warschawski dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article256.html&quot; class='spip_in'&gt;Sur la fronti&#232;re&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; : lors de sa premi&#232;re visite, adolescent, &#224; Tel-Aviv, en arrivant de France, il est si perdu et intimid&#233; que son cousin, qui y est n&#233;, le sermonne : &#171; Cesse donc de te comporter comme un petit youpin, tu n'es pas &#224; Strasbourg. &#187; Ce qui lui fait dire : &#171; C'est &#224; Tel-Aviv que j'ai entendu pour la premi&#232;re fois une remarque antis&#233;mite. &#187; Il voit le sionisme comme un projet de liquidation de cette identit&#233; diasporique et &#171; m&#233;t&#232;que &#187; &#224; laquelle lui-m&#234;me est profond&#233;ment attach&#233;, raison pour laquelle il pr&#233;f&#232;re J&#233;rusalem &#224; la moderne Tel-Aviv, alors que les dirigeants travaillistes, eux, m&#233;prisent la Ville Sainte : &#171; Avec ses synagogues, ses quartiers ghettos et son march&#233; oriental, ses juifs en caftan et en chapeau de fourrure, elle leur rappelait trop la diaspora qu'ils ha&#239;ssaient. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 1970, les Panth&#232;res Noires isra&#233;liennes, issues de la communaut&#233; &lt;i&gt;misrahi&lt;/i&gt;, se r&#233;voltent contre les discriminations continuelles subies par cette derni&#232;re, tout en faisant le lien avec l'oppression des Palestiniens - un lien que se garde bien d'&#233;tablir, en revanche, la gauche lib&#233;rale isra&#233;lienne. Mais de nombreux juifs orientaux r&#233;agissent autrement : ils int&#233;riorisent la haine anti-Arabes des Ashk&#233;nazes, et tentent de s'int&#233;grer par une surench&#232;re dans l'hostilit&#233; envers les Palestiniens. Comme le dit encore Esther Benbassa, les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt; &#171; sont &quot;autres&quot; parce qu'ils sont arabes : comment voulez-vous qu'ils int&#233;riorisent une image positive ? Comment voulez-vous qu'ils s'identifient &#224; l'Arabe qui est lui aussi rejet&#233; ? Sans vouloir faire de la psychanalyse de bas &#233;tage, en rejetant l'Arabe, ils rejettent l'arabit&#233; en eux - cette arabit&#233; qui a provoqu&#233; leur rel&#233;gation par l'establishment isra&#233;lien. On assiste donc &#224; un rejet en cha&#238;ne &#187;. De surcro&#238;t, la fa&#231;on dont ils sont trait&#233;s par la minorit&#233; travailliste &#171; &#233;clair&#233;e &#187; jette les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt; dans les bras du Likoud. Cette droitisation, conjugu&#233;e &#224; leur religiosit&#233; plus marqu&#233;e que celle de l'&#233;lite &#171; la&#239;que &#187;, redoublera leur stigmatisation en permettant &#224; la frange pacifiste et &#171; humaniste &#187; de la soci&#233;t&#233; isra&#233;lienne de d&#233;plorer leur attitude fonci&#232;rement hostile aux Arabes, qui fait obstacle &#224; la paix...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Garder le &#171; monopole de
&lt;br /&gt;la production de sens &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'une des mani&#232;res dont s'exprime l'inf&#233;riorisation des &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt;, c'est la n&#233;gation de leur histoire et de leur culture. Tout d'abord, on exag&#232;re leur diff&#233;rence : de m&#234;me qu'un pr&#233;jug&#233; colonialiste perp&#233;tue l'id&#233;e qu'avant la cr&#233;ation de l'Etat d'Isra&#235;l, il n'y avait en Palestine que quelques tribus de bergers (&lt;a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Un clich&#233; d&#233;menti, notamment, par le livre de photographies publi&#233; &#224; (...)' id='nh3'&gt;3&lt;/a&gt;), on d&#233;peint les m&#233;tropoles dont sont originaires les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt; - Alexandrie, Bagdad, Istanbul - comme des &#171; trous perdus sans &#233;lectricit&#233; ni voitures &#187;. On rappelle complaisamment que certains juifs d'Afrique du Nord vivaient dans des grottes - un sort auquel semblent toutefois avoir &#233;chapp&#233;, note Ella Shohat, pince-sans-rire, &#171; certains intellectuels comme Albert Memmi et Jacques Derrida &#187;. Quant aux diff&#233;rences culturelles qui existent bel et bien, on peut, &#224; la limite, les valoriser en tant que sympathique folklore exotique. Les intellectuels fran&#231;ais sont nombreux &#224; appr&#233;cier les riyads marocains, les tajines, le rituel du hammam, ou la danse orientale, bienvenue pour &#171; booster leur libido &#187;, comme on dit dans les magazines f&#233;minins, sans que cela les emp&#234;che de d&#233;blat&#233;rer par ailleurs leurs pr&#233;jug&#233;s racistes sur l'arri&#233;ration et la barbarie des musulmans. De m&#234;me, l'&#233;lite ashk&#233;naze isra&#233;lienne, constate Ella Shohat, peut appr&#233;cier les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt; &#171; pour leur musique folklorique, leur cuisine savoureuse et la chaleur de leur hospitalit&#233; &#187;, sans que cela l'emp&#234;che de maudire leur esprit &#171; oriental, illettr&#233;, patriarcal, sexiste et en un mot pr&#233;moderne &#187; (reproches qui rappellent des choses, non ?).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_685 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:140px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L140xH140/azrie-cc809.jpg' width='140' height='140' alt=&quot;&quot; style='height:140px;width:140px;' /&gt;&lt;/span&gt;La sensualit&#233; de la culture arabe est ainsi r&#233;duite &#224; une dimension anecdotique, priv&#233;e de toute signification, de toute port&#233;e philosophique. Or cette port&#233;e est &#233;vidente, justement, dans &lt;i&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/i&gt;, en particulier &#224; travers les propos &#233;rudits du chanteur syrien Abed Azri&#233; - l'une des voix d'or de la musique orientale contemporaine. La suggestion, faite dans le film par un musicien &#233;gyptien, d'une relation entre le rythme de la musique &#233;gyptienne et celui de la crue du Nil (supprim&#233;e par le barrage d'Assouan en 1970), indique bien que c'est de tout un rapport au monde qu'il s'agit. A l'image de ce &#171; quart de ton &#187; qui lui est propre, et dont ses amoureux disent qu'il touche l'auditeur &#171; non pas dans sa chair, mais dans la moelle de ses os &#187;, cette musique et cette culture donnent acc&#232;s, par des voies qui n'appartiennent qu'&#224; elles, &#224; un pan singulier de l'exp&#233;rience humaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais, pour penser le monde, l'Occident n'a besoin de personne, merci. Comme l'&#233;crivait Sophie Bessis, il se montre tr&#232;s soucieux de conserver son &#171; monopole de la production de sens &#187; ; m&#234;me dans les milieux &#233;clair&#233;s, on garde &#171; l'intime conviction que l'&#233;nonciation de l'universel, quel qu'en soit le contenu, est [son] apanage naturel &#187;. D&#232;s lors, les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt; en Isra&#235;l, de m&#234;me que les immigr&#233;s en France, sont consid&#233;r&#233;s comme ayant tout &#224; apprendre de l'&#233;lite occidentale, mais rien &#224; lui offrir. &#171; Les photos t&#233;moignant de la mis&#232;re orientale, observe Ella Shohat en se penchant sur les archives historiques de l'Etat h&#233;breu, sont souvent plac&#233;es en regard de portraits &#233;panouis d'Orientaux immigr&#233;s en Isra&#235;l, o&#249; ils apprennent &#224; lire et &#224; ma&#238;triser les technologies modernes, tels les tracteurs et les moissonneuses-batteuses. &#187; Cette autosatisfaction et cette suffisance sont rest&#233;es longtemps inentam&#233;es. Peut-on s'attendre &#224; voir s'y cr&#233;er progressivement quelques br&#232;ches - par exemple avec la mont&#233;e en puissance de l'Asie, ou avec le d&#233;sastre &#233;cologique, qui r&#233;sulte d'un mode de vie invent&#233; par l'Occident, et traduit un rapport au monde pour le moins probl&#233;matique ? En France, certains descendants d'immigr&#233;s ont aussi &#233;t&#233; tr&#232;s choqu&#233;s par l'h&#233;catombe de la canicule de 2003, qui r&#233;v&#233;lait la situation r&#233;voltante faite aux a&#238;n&#233;s dans cette soci&#233;t&#233;, et qui ne se serait jamais produite, clamaient-ils, dans leur tradition culturelle.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Etat unique du boulevard de Belleville&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#171; J'ai pas vu mon grand-p&#232;re dans les livres d'histoire &#187;, rappe le Minist&#232;re des affaires populaires (MAP) dans &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.dailymotion.com/video/x3gqpk_map-elle-est-belle-la-france&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Elle est belle la France&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;. En Isra&#235;l, les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt;, eux aussi, sont priv&#233;s d'histoire. Ils sont le plus souvent per&#231;us comme venant de loin, remarque Ella Shohat, alors qu'ils ont parcouru, pour immigrer, une distance objectivement bien moindre que les juifs d'Europe. A l'&#233;cole, ils n'apprennent rien sur leur pass&#233; : &#171; Tout comme on racontait aux enfants s&#233;n&#233;galais et vietnamiens que &quot;leurs anc&#234;tres les Gaulois &#233;taient blonds aux yeux bleus&quot;, l'histoire officielle instille aux enfants &lt;i&gt;misrahi&lt;/i&gt; la m&#233;moire de &quot;nos anc&#234;tres des &lt;i&gt;shtetls&lt;/i&gt; [petites villes ou quartiers juifs] de Pologne et de Russie&quot; et les engage &#224; v&#233;n&#233;rer l'&#339;uvre pionni&#232;re des p&#232;res fondateurs sionistes dans une r&#233;gion hostile. L'histoire juive est pr&#233;sent&#233;e comme une histoire d'abord europ&#233;enne. &#187; Ainsi se perd le souvenir de la vie relativement harmonieuse des juifs en pays musulmans : ceux qui en sont issus deviennent &#171; ennemis de leur propre pass&#233; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Certes, le statut de &lt;i&gt;dhimmi&lt;/i&gt; appliqu&#233; aux juifs et aux chr&#233;tiens en terre musulmane &#233;tait in&#233;galitaire. Mais, comme le rappelle Ella Shohat &#224; la suite de Maxime Rodinson, &#171; ce particularisme s'inscrivait dans la logique propre au contexte sociologique et historique de l'&#233;poque et n'avait rien d'un antis&#233;mitisme pathologique de type europ&#233;en &#187;. Et, au cours des premi&#232;res d&#233;cennies du XXe si&#232;cle, de nombreux juifs ont jou&#233; des r&#244;les de premier plan dans la vie culturelle ou politique des pays arabes, acc&#233;dant &#224; des positions &#171; bien plus &#233;lev&#233;es que celles auxquelles ont pu aspirer les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt; dans l'Etat juif &#187;. Ce genre de rappel suscite immanquablement les ricanements des h&#233;rauts du choc des civilisations, qui parlent d'&#171; id&#233;alisation &#187;. On pr&#233;f&#233;rera rappeler que la strat&#233;gie occidentale vis-&#224;-vis des juifs et des Arabes, notamment dans l'Alg&#233;rie de la colonisation, a toujours &#233;t&#233; &#171; diviser pour mieux r&#233;gner &#187;. Et que la v&#233;ritable na&#239;vet&#233; est plut&#244;t celle qui consiste &#224; tomber dans ce pi&#232;ge.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;M&#234;me aujourd'hui, d'ailleurs, en France, malgr&#233; le conflit isra&#233;lo-palestinien, les rapports entre les deux communaut&#233;s ne sont pas aussi mauvais qu'on veut bien le dire. Dans son propre livre, &lt;i&gt;Changement de propri&#233;taire&lt;/i&gt; (Seuil, 2007), Eric Hazan, l'&#233;diteur de la version fran&#231;aise du texte d'Ella Shohat, dit son attachement au projet d'un Etat unique, plut&#244;t qu'&#224; cet &#171; Etat palestinien &#187;-tarte &#224; la cr&#232;me que les tartuffes peuvent sans risque appeler de leurs v&#339;ux, puisqu'il a de moins en moins de chances de voir le jour sous une forme d&#233;cente. Et l'auteur de &lt;i&gt;L'invention de Paris&lt;/i&gt; ajoute :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_692 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:140px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L140xH206/hazan-8af35.jpg' width='140' height='206' alt=&quot;&quot; style='height:206px;width:140px;' /&gt;&lt;/span&gt;&#171; D'ailleurs, de cet Etat unique, il existe une pr&#233;figuration, d&#233;localis&#233;e et en miniature : le boulevard de Belleville entre les stations de m&#233;tro Belleville et Couronnes. De la rue de Belleville &#224; la rue Bisson, c'est la pays des juifs tunisiens, les caf&#233;s pauvres o&#249; les vieux jouent aux cartes &#224; longueur de journ&#233;e et s'engueulent en arabe, la grande synagogue Michkenot Yacov, d&#233;cor&#233;e, si l'on peut dire, d'un mur de pav&#233;s en trompe-l'&#339;il, les restaurants sous contr&#244;le du Beth-Din o&#249; l'on sert le poisson comme &#224; Tunis, les affiches pour des vacances pour presque rien &#224; Natanya ou &#224; Eilat. De l'autre c&#244;t&#233; de la rue Bisson, qui fait en quelque sorte office de Ligne verte, c'est une petite Alg&#233;rie. L'h&#233;breu sur les boutiques fait place &#224; l'arabe, les femmes ont totalement disparu des caf&#233;s, les vieux travailleurs discutent sans fin en se chauffant au soleil, le kiosque &#224; journaux pr&#232;s de la station Couronnes est tenu par une femme voil&#233;e, et sur le trottoir, ici et l&#224;, on propose des fers &#224; repasser usag&#233;s et des paquets de piles &#233;lectriques p&#233;rim&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais si la rue Bisson marque une limite, ce n'est pas une fronti&#232;re &#233;tanche. Les deux populations se m&#233;langent sans cesse - non dans les caf&#233;s, qui restent pour la plupart mono-appartenants, mais dans les boutiques, sur les trottoirs et au grand march&#233; qui se tient sur le terre-plein central le mardi et le vendredi. Certains pr&#233;tendent que le quartier est sous tension quand se produisent &quot;des &#233;v&#233;nements&quot; l&#224;-bas, en Isra&#235;l-Palestine. Je n'ai jamais rien vu de tel, pas m&#234;me lors de la guerre du Liban de l'&#233;t&#233; 2006. C'est l'Etat unique, dont les habitants vivent sans se fondre mais sans s'ignorer, sans n&#233;cessairement s'aimer mais avec le sens d'une commune humanit&#233;. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; J'ai toujours &#233;t&#233; persuad&#233;e, nous disait Esther Benbassa, que [les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt;] d&#233;tenaient les cl&#233;s de la coexistence - pour peu qu'ils surmontent leur contentieux avec eux-m&#234;mes, avec leur propre arabit&#233;. &#187; De quoi r&#234;ver d'un monde o&#249; aucun peuple ne se verrait plus imposer de &#171; test de civilisation &#187; - et ce, dans l'int&#233;r&#234;t de tous, y compris de ceux qui font passer les tests : &#171; La paix, &#233;crit Ella Shohat, ne sera pas possible sans respect envers &quot;l'Orient&quot; sous toutes ses formes, que ce soient les &lt;i&gt;misrahim&lt;/i&gt;, les Palestiniens ou les peuples arabo-musulmans voisins. &#187;&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;(&lt;a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;) Voir la bande-annonce et les extraits sur &lt;a href=&quot;http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=127320.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Allocin&#233;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;) &lt;i&gt;Forget Bagdad&lt;/i&gt; peut &#234;tre command&#233; en ligne sur le site &lt;a href=&quot;http://www.artfilm.ch/forgetbaghdad.php?&amp;id=forgetbaghdad&amp;suche=dvds&amp;lang=f&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Artfilm.ch&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;(&lt;a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;) Un clich&#233; d&#233;menti, notamment, par le livre de photographies publi&#233; &#224; l'initiative d'Elias Sanbar, &lt;i&gt;Les Palestiniens. Images d'une terre et de son peuple de 1839 &#224; nos jours&lt;/i&gt;, Hazan, Paris, 2004.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Voir aussi&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;* Le &lt;a href=&quot;http://members.aol.com/ehshohat/home/index.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;site personnel d'Ella Shohat&lt;/a&gt;, et l'un de ses articles publi&#233; en fran&#231;ais par &lt;i&gt;Mouvements&lt;/i&gt; (septembre-octobre 2007), &#171; &lt;a href=&quot;http://www.mouvements.info/spip.php?article172&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Notes sur le &quot;post-colonial&quot;&lt;/a&gt; &#187;. &lt;br /&gt;* &lt;a href=&quot;http://www.maqamworld.com/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Arabic Maqam World&lt;/a&gt;, un site d'introduction &#224; la musique arabe (en anglais).
&lt;br /&gt;* L'article de Jo&#235;lle Marelli &#171; &lt;a href=&quot;http://www.vacarme.eu.org/article622.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Les juifs-arabes et la question de Palestine&lt;/a&gt; &#187;, &lt;i&gt;Vacarme&lt;/i&gt;, &#233;t&#233; 2005.
&lt;br /&gt;* &#171; &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2005/12/BRAIBANT/13018&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Traces effac&#233;es dans le d&#233;sert&lt;/a&gt; &#187;, compte rendu par Sylvie Braibant du film de Claude Grunspan &lt;i&gt;Suite &#233;gyptienne&lt;/i&gt;, consacr&#233; au parcours du p&#232;re de la r&#233;alisatrice, juif d'Alexandrie et militant communiste (&lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, d&#233;cembre 2005).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>L'emploi du temps</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article309.html</link>
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		<dc:date>2007-03-18T13:08:59Z</dc:date>
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		<dc:subject>Travail / Ch&#244;mage</dc:subject>

		<description>Quand des &#233;crivains se plaignent de leur sort mat&#233;riel, ils suscitent toujours une vive agressivit&#233;. Ce ressentiment doit plus &#224; des images d'Epinal qu'&#224; la r&#233;alit&#233; : comme le rappelle le sociologue Bernard Lahire dans La Condition litt&#233;raire, en dehors de l'infime minorit&#233; qui vit de ses &#339;uvres, les auteurs n'ont pas de statut social en tant que tels. Ils ont le statut de leur second m&#233;tier, de leur gagne-pain, qui peut &#234;tre tr&#232;s divers. Et si beaucoup sont (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique4.html" rel="directory"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L96xH150/arton309-984ae.jpg&quot; width='96' height='150' style='height:150px;width:96px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Quand des &#233;crivains se plaignent de leur sort mat&#233;riel, ils suscitent toujours une vive agressivit&#233;. Ce ressentiment doit plus &#224; des images d'Epinal qu'&#224; la r&#233;alit&#233; : comme le rappelle le sociologue &lt;strong&gt;Bernard Lahire&lt;/strong&gt; dans &lt;b&gt;&lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, en dehors de l'infime minorit&#233; qui vit de ses &#339;uvres, les auteurs n'ont pas de statut social en tant que tels. Ils ont le statut de leur second m&#233;tier, de leur gagne-pain, qui peut &#234;tre tr&#232;s divers. Et si beaucoup sont pr&#233;caris&#233;s, c'est au m&#234;me titre et pour les m&#234;mes raisons que l'ensemble de la population. En revanche, ils suscitent une jalousie justifi&#233;e dans la mesure o&#249; ils ont la chance d'avoir identifi&#233; leur vocation, et d'avoir dans leur vie une activit&#233; gratuite, qu'ils exercent pour elle-m&#234;me. Ils donnent ainsi une visibilit&#233; &#224; un besoin qui existe chez tout le monde, mais qui ne trouve pas toujours &#224; s'exprimer. L'&#233;criture a aussi ceci de particulier qu'on y est irrempla&#231;able : personne d'autre ne pourrait produire le m&#234;me texte. Or, en lisant, dans &lt;b&gt;&lt;i&gt;Working&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, les t&#233;moignages d'Am&#233;ricains recueillis dans les ann&#233;es soixante-dix par le journaliste &lt;strong&gt;Studs Terkel&lt;/strong&gt;, on s'aper&#231;oit que c'est cela qui d&#233;partage les travailleurs heureux et malheureux : la possibilit&#233; ou non de se mettre soi-m&#234;me dans ce qu'on fait. Une aspiration humaine essentielle, mais compromise, dans tous les secteurs d'activit&#233;, par l'automatisation et la standardisation.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quand des &#233;crivains se plaignent de leur sort mat&#233;riel, ils suscitent toujours une vive agressivit&#233;. Ce ressentiment doit plus &#224; des images d'Epinal qu'&#224; la r&#233;alit&#233; : comme le rappelle le sociologue &lt;strong&gt;Bernard Lahire&lt;/strong&gt; dans &lt;b&gt;&lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, en dehors de l'infime minorit&#233; qui vit de ses &#339;uvres, les auteurs n'ont pas de statut social en tant que tels. Ils ont le statut de leur second m&#233;tier, de leur gagne-pain, qui peut &#234;tre tr&#232;s divers. Et si beaucoup sont pr&#233;caris&#233;s, c'est au m&#234;me titre et pour les m&#234;mes raisons que l'ensemble de la population. En revanche, ils suscitent une jalousie justifi&#233;e dans la mesure o&#249; ils ont la chance d'avoir identifi&#233; leur vocation, et d'avoir dans leur vie une activit&#233; gratuite, qu'ils exercent pour elle-m&#234;me. Ils donnent ainsi une visibilit&#233; &#224; un besoin qui existe chez tout le monde, mais qui ne trouve pas toujours &#224; s'exprimer. L'&#233;criture a aussi ceci de particulier qu'on y est irrempla&#231;able : personne d'autre ne pourrait produire le m&#234;me texte. Or, en lisant, dans &lt;b&gt;&lt;i&gt;Working&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, les t&#233;moignages d'Am&#233;ricains recueillis dans les ann&#233;es soixante-dix par le journaliste &lt;strong&gt;Studs Terkel&lt;/strong&gt;, on s'aper&#231;oit que c'est cela qui d&#233;partage les travailleurs heureux et malheureux : la possibilit&#233; ou non de se mettre soi-m&#234;me dans ce qu'on fait. Une aspiration humaine essentielle, mais compromise, dans tous les secteurs d'activit&#233;, par l'automatisation et la standardisation.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_667 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH253/condition-b04e7.jpg' width='160' height='253' alt=&quot;&quot; style='height:253px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;&#171; Il me reste une grande terreur parce que je vois que tout en moi est pr&#234;t pour un travail po&#233;tique, que ce travail serait pour moi une solution divine, une entr&#233;e r&#233;elle dans la vie, alors qu'au bureau je dois, au nom d'une lamentable paperasserie, arracher un morceau de sa chair au corps capable d'un tel bonheur &#187;, &#233;crivait en 1911, dans son journal, un Franz Kafka d&#233;sesp&#233;r&#233; par les entraves mises &#224; sa vocation litt&#233;raire par la n&#233;cessit&#233; de gagner sa vie. Le sociologue Bernard Lahire le cite dans &lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire - La double vie des &#233;crivains&lt;/i&gt;, au chapitre &#171; T&#233;moignages litt&#233;raires sur la double vie &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce livre fait un sort au pr&#233;jug&#233;, souvent entretenu par le milieu litt&#233;raire lui-m&#234;me, selon lequel les &#233;crivains seraient des cr&#233;atures vivant en l&#233;vitation permanente dans le ciel des id&#233;es, sur une sorte d'Olympe inaccessible au commun des mortels. De tout temps, ceux qui ont v&#233;cu de leur production litt&#233;raire ont &#233;t&#233; une infime minorit&#233;, m&#234;me si la notori&#233;t&#233; de certains d'entre eux - comme Flaubert, arch&#233;type de l'&#233;crivain-rentier - a pu donner l'illusion du contraire. D'autres, bien s&#251;r, tirent leur subsistance d'activit&#233;s tr&#232;s voisines, sources en m&#234;me temps d'une certaine notori&#233;t&#233;, comme l'&#233;dition, la critique et/ou le journalisme. Mais les plus nombreux, on l'oublie trop souvent, se baladent dans tous les autres secteurs de la soci&#233;t&#233;. &#171; Ce n'est que par un extraordinaire &lt;i&gt;abus de langage&lt;/i&gt; que l'on qualifie ces hommes et ces femmes d'&quot;&#233;crivains&quot; de la m&#234;me mani&#232;re que l'on parle de &quot;m&#233;decins&quot;, d'&quot;enseignants&quot;, d'&quot;ouvriers&quot; ou de &quot;patrons&quot; &#187;, signale Bernard Lahire. Il n'y a pas, en effet, de &#171; position sociale de l'&#233;crivain &#187; : la position sociale des &#233;crivains est celle de leur second m&#233;tier. En fonction du prestige dont ils jouissent aupr&#232;s du public et de la critique, et/ou de la publicit&#233; qu'ils lui font, leurs voisins, leurs coll&#232;gues, ceux qu'ils c&#244;toient dans leur vie de tous les jours, sont plus ou moins au courant de leur activit&#233; litt&#233;raire. Leurs publications ne font que donner une traduction concr&#232;te &#224; une dimension de leur personnalit&#233; qui ne trouve pas &#224; s'exprimer dans leur quotidien, et que leur entourage, parfois, est &#224; mille lieues de soup&#231;onner. L'&#233;crivain allemand Gottfried Benn (1886-1956), par exemple, &#233;tait m&#233;decin. Un confr&#232;re lui dit un jour : &#171; Je lis votre nom assez souvent dans les journaux ; s'agit-il bien vraiment de vous ? J'aurais pens&#233; tout &#224; fait impossible qu'on parl&#226;t avec vous d'autre chose que de statistique du cancer ou de d&#233;chirures du p&#233;ritoine. &#187; De son exp&#233;rience de &#171; double vie &#187;, Benn tire cet enseignement : &#171; L'unit&#233; de la personnalit&#233; est chose douteuse. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Chacun est une foule&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;crivain, dit Bernard Lahire, constitue &#171; un beau cas d'appartenance multiple &#187;. Il rend particuli&#232;rement &#233;vidente une v&#233;rit&#233; universelle : chacun est une foule. Il abrite des personnages diff&#233;rents, qui cohabitent en lui de fa&#231;on harmonieuse ou chaotique et se r&#233;v&#232;lent en fonction des lieux, des moments et des personnes avec qui il se trouve. Et si, quand on est t&#233;moin de cette pluralit&#233; ou de cette complexit&#233; chez les autres, on est, comme le confr&#232;re de Gottfried Benn, surpris et incr&#233;dule, voire choqu&#233;, c'est peut-&#234;tre parce que notre mode d'organisation sociale pousse les individus &#224; s'amputer de toutes leurs dimensions, pour en privil&#233;gier une seule, celle qui correspond &#224; leur activit&#233; r&#233;mun&#233;r&#233;e - une tendance qu'a encore amplifi&#233;e l'av&#232;nement du management et de la &#171; motivation &#187;. Lahire rappelle que, pour Marx, la soci&#233;t&#233; communiste id&#233;ale devait permettre &#224; chacun d'exercer tour &#224; tour diff&#233;rentes activit&#233;s, sans jamais se laisser p&#233;trifier dans un r&#244;le unique - &#171; de chasser le matin, de p&#234;cher l'apr&#232;s-midi, de pratiquer l'&#233;levage le soir, de faire de la critique apr&#232;s le repas, sans jamais devenir chasseur, p&#234;cheur ou critique &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est un r&#234;ve de cet ordre qu'exprime Mike Lefevre : employ&#233; dans une aci&#233;rie, il fait partie des Am&#233;ricains que le journaliste de radio Studs Terkel, au d&#233;but des ann&#233;es soixante-dix, a interrog&#233;s sur leur travail - des t&#233;moignages publi&#233;s par l'&#233;diteur franco-am&#233;ricain Andr&#233; Schiffrin et r&#233;cemment traduits en fran&#231;ais sous le titre &lt;i&gt;Working - Histoires orales du travail aux Etats-Unis&lt;/i&gt;. Son r&#234;ve, dit Mike Lefevre, serait d'ouvrir un bar-librairie o&#249; toutes sortes de gens se retrouveraient, &#171; o&#249; un ouvrier aurait pas honte de [lire le po&#232;te] Walt Whitman et o&#249; un professeur aurait pas honte d'avoir peint sa bicoque pendant son dimanche &#187;. Une autre interview&#233;e de Terkel, Beryl Simpson, h&#244;tesse de l'air, &#233;voque, elle, la pression qu'elle subit pour renoncer &#224; toutes les dimensions d'elle-m&#234;me qui n'entrent pas en jeu dans son travail : &#171; Je me rappelle, quand j'ai commenc&#233; &#224; travailler pour les compagnies a&#233;riennes, on m'a dit : &quot;Vous allez dormir, manger et boire de la compagnie a&#233;rienne. Il n'y aura pas de temps dans votre vie pour les ballets, le th&#233;&#226;tre, la musique, rien.&quot; Mon premier surveillant m'a dit &#231;a. Je parlais d'aller voir un ballet avec un autre employ&#233;, il nous a entendus et il nous a dit que nous devrions parler de notre travail. Quand des gens de compagnies a&#233;riennes se rencontrent, ils parlent d'avions. Pas d'autre chose. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le sentiment de
&lt;br /&gt;&#171; ne jamais &#234;tre assez disponible,
&lt;br /&gt;assez libre, assez tranquille,
&lt;br /&gt;de ne jamais avoir assez de temps &#187;
&lt;br /&gt;pour &#233;crire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;crivain peut donc &#234;tre vu comme une victime banale de la sp&#233;cialisation capitaliste, et de la place envahissante prise par leur gagne-pain dans la vie de tous les hommes, avec les frustrations que cela implique. &#171; Si j'avais une semaine de vingt heures, je conna&#238;trais mieux mes gosses et ma femme &#187;, dit Mike Lefevre. Il est oblig&#233; d'arbitrer entre diff&#233;rentes aspirations, entre diff&#233;rents aspects de lui-m&#234;me, &#224; d&#233;faut de pouvoir les r&#233;aliser tous : &#171; Si j'ai &#224; choisir entre un pique-nique avec ma femme et mes gosses ou un campus d'universit&#233;, &#231;a sera le pique-nique. Mais avec la semaine de vingt heures, je pourrais faire les deux. &#187; Si l'&#233;crivain souffre plus que les autres de cette n&#233;cessit&#233; d'arbitrer, c'est peut-&#234;tre &#224; cause de la nature tr&#232;s particuli&#232;re de son loisir de pr&#233;dilection : la fiction, en tant qu'univers parall&#232;le, concurrent de l'univers r&#233;el, est une activit&#233; d'une chronophagie sans limite, tout en b&#233;n&#233;ficiant d'une faible l&#233;gitimit&#233; sociale. Dans &lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire&lt;/i&gt;, certains racontent avec humour comment les plages de temps qu'ils se r&#233;servent pour &#233;crire, et qu'ils attendent avec impatience, finissent par leur filer entre les doigts sans avoir &#233;t&#233; mises &#224; profit, grignot&#233;es par des impr&#233;vus de toutes sortes, sollicitations des enfants, visites des amis, obligations diverses. Une jeune romanci&#232;re motive sa demande de bourse par le fait que &#171; rien n'est mieux qu'une immersion profonde dans ses &#233;crits, si l'on veut laisser cours &#224; ses &#233;lans d'inspiration et d'imagination &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'auteure Florence Piette (c'est un pseudonyme) parle de son sentiment de &#171; ne jamais &#234;tre assez disponible, assez libre, assez tranquille, de ne jamais avoir assez de temps &#187;. D'o&#249; la n&#233;cessit&#233;, parfois, de tailler dans le vif, et de supprimer carr&#233;ment ce &#224; quoi d'autres consid&#233;reraient comme impensable de renoncer : soit la vie de famille (pas d'enfants), soit le gagne-pain. Une auteure, anonyme, qui exerce la profession d'institutrice, a ainsi fait le choix de passer &#224; mi-temps, et de vivre avec tr&#232;s peu d'argent : &#171; Je sentais que l'&#233;criture prenait de plus en plus de place, qu'elle poussait le reste, les week-ends, les amis. J'en &#233;tais arriv&#233;e au point o&#249; je n'appr&#233;ciais plus d'&#234;tre dehors, en promenade, au bord de la mer. Je voulais rentrer. Retourner &#224; la table d'&#233;criture et travailler. Un jour, je me suis aper&#231;ue que l'&#233;criture avait pris le pas sur la vraie vie. Il y a eu danger. J'ai donc d&#233;cid&#233; de me lib&#233;rer du temps et tant pis pour le confort. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les &#233;crivains et l'intendance :
&lt;br /&gt;&#171; Ma femme s'occupe de tout &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;On voit aussi appara&#238;tre, dans &lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire&lt;/i&gt;, la dimension sexu&#233;e de la question : C&#233;cile Arti&#232;re (pseudonyme) explique que son temps d'&#233;criture est en partie bouff&#233; par ce qu'elle appelle &#171; la vie des femmes &#187;, les t&#226;ches domestiques, les courses, les v&#234;tements &#224; porter au pressing... Pour une &#233;crivaine, la fameuse &#171; double journ&#233;e des femmes &#187; se transforme en triple journ&#233;e. Yves Bichet, &#233;crivain et ma&#231;on, &#233;voque m&#234;me en riant le cas d'une romanci&#232;re qui, pour &#233;crire &#224; l'abri des sollicitations familiales, se r&#233;fugie &#224; l'h&#244;tel d'autoroute, entre Montpellier et B&#233;ziers : &#171; Elle t&#233;l&#233;phonait de temps en temps en disant : &quot;Vous n'avez pas &#224; savoir.&quot; &#187; Lui-m&#234;me commente : &#171; Ce qu'il y a souvent, dans les couples, c'est le mec &#233;crivain et puis la petite femme qui lui sert tout. C'est tr&#232;s souvent comme &#231;a. &#187; Une tendance confirm&#233;e par le t&#233;moignage de l'&#233;crivain Driss Chra&#239;bi, monument de goujaterie : &#171; Je ne m'occupe pas de factures. Je n'ai pas de ch&#233;quier, pas de carte bancaire. Je n'ai rien ! Ma femme s'occupe de tout. Elle g&#232;re. Et d'autant plus qu'elle est &#233;cossaise. Alors vous voyez ! Moi, &#231;a m'enchante ! (...) C'est elle qui fait les courses et les trucs dans ce genre. Non pas que je me compare &#224; de Gaulle, mais je suis tout &#224; fait d'accord avec lui quand il parlait un peu avec hauteur, avec d&#233;dain, de l'intendance. Je n'aime pas l'intendance, c'est tout. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article254.html&quot; class='spip_in'&gt;L'homme spirituel, la femme terrienne&lt;/a&gt;, lui qui se consacre &#224; sa vocation, elle cantonn&#233;e au r&#244;le de muse et/ou d'intendante, le premier rendant des hommages d'autant plus douteux qu'ils sont appuy&#233;s &#224; la personnalit&#233; de la seconde, &#224; son intelligence, &#224; sa sensualit&#233; et/ou &#224; son sens pratique : le sch&#233;ma peut sembler innocent la premi&#232;re fois qu'on le rencontre, mais, &#224; force, il devient r&#233;dhibitoire. Et emp&#234;che, par exemple, de trouver le moindre charme au r&#233;cent best-seller de l'Indien Tarun J. Tejpal, &lt;i&gt;Loin de Chandigarh&lt;/i&gt;, encens&#233; par la critique, dans lequel la compagne du h&#233;ros se voue &#224; son &#233;panouissement litt&#233;raire et &#233;rotique, cherchant des petits boulots pour faire bouillir la marmite pendant que monsieur, rest&#233; &#224; la maison, fait cr&#233;piter sa machine &#224; &#233;crire. On se prend &#224; r&#234;ver de couples qui cr&#233;eraient chacun de son c&#244;t&#233;, en se partageant les t&#226;ches domestiques et en se retrouvant pour des &#233;treintes torrides dont leurs &#339;uvres porteraient l'empreinte. Bernard Lahire remarque que, pour se mettre &#224; &#233;crire et avoir envie d'&#234;tre publi&#233;, il faut &#171; se sentir implicitement autoris&#233; &#224; le faire &#187; ; cela explique pourquoi, m&#234;me si le jeu litt&#233;raire est assez ouvert, les &#233;crivains appartiennent souvent aux classes sup&#233;rieures : &#171; L'&#233;criture longue et la publication restent associ&#233;es dans nos soci&#233;t&#233;s &#224; une certaine importance sociale. &#187; Une importance que conf&#232;re le milieu d'origine... Mais aussi, sans doute, le sexe.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le second m&#233;tier de l'&#233;crivain,
&lt;br /&gt;bienvenu pour
&lt;br /&gt;&#171; se situer dans le monde &#187;
&lt;br /&gt;et &#171; ne pas &#234;tre soi-m&#234;me
&lt;br /&gt;uniquement une fabrique &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le rapport des &#233;crivains &#224; la contrainte du &#171; second m&#233;tier &#187; est tr&#232;s divers. Certains en souffrent, alors que, pour d'autres, il fait office de garde-fou. Sans lui, il leur semble que l'univers parall&#232;le de la fiction pourrait les engloutir. &#171; J'ai fr&#244;l&#233; des moments o&#249; je pense que j'aurais pu basculer, pas dans la d&#233;mence mais bon dans une certaine marginalit&#233;. Donc ce qui me ferait h&#233;siter &#224; l&#226;cher l'&#233;cole, c'est &#231;a. Je me dis : &quot;Apr&#232;s, tu es toute seule.&quot; Donc il faut faire attention &#187;, dit Claudie Gallay. Alors que, dans leur travail, les &#233;crivains manipulent les protagonistes qu'ils ont cr&#233;&#233;s, leur activit&#233; r&#233;mun&#233;r&#233;e les oblige &#224; redevenir eux-m&#234;mes des protagonistes, &#224; retrouver leurs contours, les limites de leur enveloppe physique. La po&#233;tesse Caroline Sagot-Duvauroux (s&#339;ur de &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article175.html&quot; class='spip_in'&gt;Jean-Louis&lt;/a&gt;) appr&#233;cie pour cela ses emplois alimentaires : &#171; &#199;a m'&#233;vade un peu. Je le ressens comme quelque chose qui m'emp&#234;che d'&#234;tre d&#233;vor&#233;e par le monstre que j'ai choisi de servir, m&#234;me si ma grande joie, elle est l&#224;-dedans en m&#234;me temps. Le reste, c'est parce qu'il faut gagner des sous, mais en m&#234;me temps, il se trouve que &#231;a doit me d&#233;tendre quand m&#234;me un peu par le simple fait que &#231;a me situe dans le monde, que je ne suis pas moi-m&#234;me uniquement une fabrique. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Laura Desprein, auteure et com&#233;dienne, alterne deux activit&#233;s qui sont l'une tourn&#233;e vers l'int&#233;rieur, l'autre vers l'ext&#233;rieur. Arnaud Basch (pseudonyme) estime que la contrainte ext&#233;rieure est m&#234;me n&#233;cessaire &#224; l'&#233;criture : &#171; &#199;a doit &#234;tre bien de pouvoir ne faire qu'&#233;crire. Mais non, peut-&#234;tre qu'il y a aussi dans cette esp&#232;ce de tension et dans tout ce que je puise ailleurs, justement cette envie-l&#224; de me retrouver dans cette solitude indispensable pour moi, pour &#233;crire, par contraste. Il y a une capacit&#233; effective de mobiliser quelque chose qui est de l'ordre de soi-m&#234;me parce que la veille on &#233;tait dans la m&#234;l&#233;e. &#187; En outre, le second m&#233;tier peut constituer pour les &#233;crivains une source d'inspiration, m&#234;me &#224; leur corps d&#233;fendant : Kafka a beau pester contre son emploi de gratte-papier, on a du mal, aujourd'hui, &#224; imaginer ce qu'aurait &#233;t&#233; son &#339;uvre sans sa description de la bureaucratie, et par quel autre adjectif on aurait d&#251; remplacer &#171; kafka&#239;en &#187;...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Se m&#233;fier des morales doloristes&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;D'autres, au contraire, se passeraient sans complexe du second m&#233;tier, qui ne repr&#233;sente &#224; leurs yeux rien d'autre qu'un obstacle. Apr&#232;s avoir longtemps cru n&#233;cessaire de garder le contact avec le monde social, de &#171; voir le vrai peuple &#187; et &#171; &#234;tre avec des vrais gens &#187;, Annie Zadek dit en &#234;tre revenue : &#171; Je ne le crois pas ou je ne le crois plus ou j'ai fait le tour de &#231;a ou &#231;a me suffit. &#187; Dans &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt;, on trouve un torpillage du m&#234;me ordre dans la bouche de Terry Pickens, quatorze ans, qui exerce la fonction, si importante dans la mystique am&#233;ricaine du travail, de livreur de journaux : &#171; Je ne vois pas pourquoi &#231;a va vous rendre meilleur de vendre des journaux et d'apprendre que les gens sont plut&#244;t vachards, ou qu'ils ont pas assez de sous pour acheter un journal. &#199;a va vous rendre plut&#244;t plus mauvais, parce que vous allez pas les avoir &#224; la bonne, les gens qui vous paient pas. Et vous allez pas les avoir &#224; la bonne, ceux qui ont l'air de vous faire une grande faveur parce qu'ils vous paient. Ouais, &#231;a vous forme le caract&#232;re si on veut, mais pas en mieux. (...) Je vois pas o&#249; les gens vont chercher tous leurs boniments sur le m&#244;me qui va devenir Pr&#233;sident, et que vendre des journaux, c'est ce qui l'a fait devenir Pr&#233;sident. Que &#231;a lui a appris &#224; se d&#233;brouiller avec son argent, et toutes ces conneries-l&#224;. Vous savez ce que &#231;a m'a fait ? &#199;a m'a appris &#224; avoir les gens de ma tourn&#233;e dans le nez. Et les chiens. &#187; Il faut peut-&#234;tre se m&#233;fier, en effet, de cette morale doloriste selon laquelle il serait bon pour nous &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article217.html&quot; class='spip_in'&gt;d'en baver et de nous mortifier&lt;/a&gt;. Comme le fait remarquer Bernard Lahire, il y aurait &#171; mille autres mani&#232;res &#187; que le second m&#233;tier de rompre l'isolement des &#233;crivains. De m&#234;me, si une certaine dose de contrainte peut leur &#234;tre b&#233;n&#233;fique, comme &#224; tout &#234;tre humain, pour leur donner un &#171; cadre &#187;, il reste &#224; voir de quelle dose ils ont besoin au juste. Et enfin, il n'est peut-&#234;tre pas indispensable que, pour &#234;tre formatrice, cette contrainte soit d&#233;sagr&#233;able.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lahire, et certains des auteurs qui t&#233;moignent dans son livre, font valoir que les &#233;crivains, contrairement aux chercheurs ou aux intermittents du spectacle, ne b&#233;n&#233;ficient d'aucun statut. Seul le jeu de l'oie des prix litt&#233;raires, des bourses, des r&#233;sidences, leur permet parfois de se d&#233;gager davantage de temps pour &#233;crire que dans les interstices de leur &#171; second m&#233;tier &#187; - qui est souvent le premier par le nombre d'heures qu'ils lui consacrent, m&#234;me si ce n'est pas le plus important &#224; leurs yeux. Le march&#233; de l'&#233;dition n'existerait pas sans eux, plaident-ils, mais, parmi les acteurs de la cha&#238;ne du livre, ils sont les derniers servis. La question est d&#233;licate &#224; trancher : les chercheurs augmentent le savoir de la soci&#233;t&#233; sur un objet d'&#233;tude donn&#233; ; serait-il justifi&#233;, ou m&#234;me possible, de faire &#233;galement b&#233;n&#233;ficier d'un &#171; statut &#187; ceux qui se consacrent &#224; l'exploration de l'imaginaire ? En outre, l'&#233;crivain, contrairement au com&#233;dien, par exemple, exerce sa cr&#233;ativit&#233; et produit de l'art avec une logistique r&#233;duite au minimum : dans la solitude, dans l'intimit&#233;, en volant quelques heures &#224; ses autres occupations d&#232;s que l'occasion se pr&#233;sente.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Maupassant &#224; Flaubert :
&lt;br /&gt;&#171; Je ne trouve pas ma ligne,
&lt;br /&gt;et j'ai envie de pleurer sur mon papier &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Sa d&#233;marche se caract&#233;rise par une libert&#233; totale, qui, une fois qu'il y a go&#251;t&#233;, lui donne une d&#233;termination ph&#233;nom&#233;nale : quelles que soient les contraintes avec lesquelles il doit jongler, il trouve le moyen de r&#233;pondre &#224; ce qui constitue pour lui une n&#233;cessit&#233; int&#233;rieure. Comme Kafka, Guy de Maupassant, qui &#233;tait commis dans les minist&#232;res, se plaignait am&#232;rement du temps pr&#233;cieux que lui faisait perdre son gagne-pain ; il &#233;crivait &#224; Flaubert : &#171; Mon minist&#232;re me d&#233;truit peu &#224; peu. Apr&#232;s mes sept heures de travaux administratifs, je ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui m'accablent l'esprit. (...) Je ne trouve pas ma ligne, et j'ai envie de pleurer sur mon papier. &#187; Et pourtant, comme celle de Kafka, son &#339;uvre est l&#224;. D'une mani&#232;re ou d'une autre, ils ont trouv&#233; le moyen de la faire exister. &#171; J'&#233;cris l'hiver, et la nuit &#187;, dit aujourd'hui Andr&#233; Bucher, &#233;crivain-agriculteur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, la revendication d'un statut pour les &#233;crivains d&#233;clenche une agressivit&#233; tr&#232;s int&#233;ressante. La parution de &lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire&lt;/i&gt;, en septembre 2006, a b&#233;n&#233;fici&#233; d'une large couverture m&#233;diatique : la vie d'&#233;crivain fascine. Mais de nombreuses voix, y compris celles de certains auteurs, se sont &#233;lev&#233;es pour s'insurger contre l'id&#233;e qu'ils devraient b&#233;n&#233;ficier d'un traitement particulier, celui-ci &#233;tant per&#231;u comme un privil&#232;ge indu, un passe-droit. On y d&#233;c&#232;le la confirmation que ces gens-l&#224; sont des enfants g&#226;t&#233;s, &#233;gocentriques, inconscients et imbus d'eux-m&#234;mes, qu'ils se consid&#232;rent comme au-dessus du vulgaire et estiment qu'ils devraient &#234;tre dispens&#233;s de subir le lot commun. Pourtant, si on laisse ici de c&#244;t&#233; la question du r&#244;le que doit ou ne doit pas jouer l'Etat dans l'&#233;panouissement de la vie culturelle, on est frapp&#233; par une chose : si des &#233;crivains sont aujourd'hui dans une panade terrifiante, c'est exactement au m&#234;me titre qu'une grande partie de la population.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les &#233;crivains ne r&#233;clament pas
&lt;br /&gt;le droit d'aller chercher l'inspiration
&lt;br /&gt;aux frais du contribuable
&lt;br /&gt;entre deux cocktails
&lt;br /&gt;dans un mas du Luberon,
&lt;br /&gt;mais celui de survivre&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La lecture des demandes d'aides adress&#233;es &#224; la Soci&#233;t&#233; des gens de lettres, analys&#233;es dans &lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire&lt;/i&gt;, est insoutenable. Elle rend assez obsc&#232;ne, pour le coup, le proc&#232;s d'intention qu'on vient de mentionner, et qui traduit, outre un anti-intellectualisme puant, la persistance d'images d'Epinal assez peu en rapport avec la r&#233;alit&#233; de la condition d'&#233;crivain. Comme un grand nombre de leurs contemporains, ceux qui formulent ces demandes d'aide ont connu un accident de la vie, s&#233;paration, probl&#232;me de sant&#233;, licenciement ; ils ont perdu leur second m&#233;tier ou les petits boulots qui les avaient longtemps fait vivre. Ils ne r&#233;clament pas le droit d'aller chercher l'inspiration aux frais du contribuable entre deux cocktails dans un mas du Luberon, mais celui de survivre. S'ils le font en tant qu'&#233;crivains, ce n'est pas parce qu'ils estiment &#234;tre d'une essence sup&#233;rieure ou avoir plus de droits que les autres, mais tout simplement parce que c'est leur domaine, ou un de leurs domaines d'activit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et quand bien m&#234;me certains d'entre eux avaient fait le pari de vivre - chichement - de leur &#233;criture, jusqu'au jour o&#249; cela n'a plus march&#233;, est-ce vraiment si condamnable ? Au moins, leur production litt&#233;raire les rendait heureux, eux et leur cercle de lecteurs ; au pire, elle &#233;tait inoffensive, alors que bien des emplois sont nuisibles &#224; la soci&#233;t&#233; et rendent malheureux ceux qui les occupent, sans que &#231;a soul&#232;ve de contestation particuli&#232;re. Dans &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt;, la jeune Enid Du Bois se souvient de sa cuisante exp&#233;rience comme d&#233;marcheuse par t&#233;l&#233;phone pour vendre des abonnements &#224; un journal ; on lui avait attribu&#233; un ghetto de Chicago : &#171; Une femme que j'avais appel&#233;e de bonne heure le matin sortait juste de l'h&#244;pital. Elle avait &#233;t&#233; oblig&#233;e de se lever pour me r&#233;pondre. Ils me racontaient leurs malheurs. Certains ne savaient pas lire, je vous jure. Alors qu'est-ce qu'ils auraient fait d'un journal. Vous savez ce que je leur disais : &quot;Vous pourrez toujours regarder les bandes dessin&#233;es...&quot; &quot;Si vous avez des enfants, il faut bien qu'ils apprennent &#224; lire le journal.&quot; J'ai honte quand j'y pense. &#187; Elle craque le jour o&#249; elle tombe sur un aveugle qui se dit d&#233;sol&#233; de ne pas pouvoir l'aider en prenant un abonnement. Elle raccroche et court s'enfermer aux toilettes : &#171; J'en &#233;tais malade. J'ai beaucoup pri&#233;, l&#224;, dans les toilettes. Je disais : &quot;Mon Dieu, il doit y avoir quelque chose de mieux pour moi. Je n'ai jamais fait de mal &#224; personne, Seigneur.&quot; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'id&#233;e qu'on ne doit &#234;tre pay&#233;
&lt;br /&gt;que pour ce qui nous fait souffrir
&lt;br /&gt;ou exige de nous un renoncement,
&lt;br /&gt;un sacrifice&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dans l'agressivit&#233; que suscitent les &#233;crivains quand ils r&#233;clament de vivre un peu mieux de leur plume, il semble y avoir l'id&#233;e que quelque chose qui apporte du plaisir ne doit pas &#234;tre pay&#233; ; qu'on ne doit &#234;tre pay&#233; que pour ce qui nous fait souffrir ou exige de nous un renoncement, un sacrifice. Certes, c'est le lot de la plupart des gens. Mais si ceux qui ont cette chance en &#233;taient priv&#233;s, &#231;a n'am&#233;liorerait en rien le sort des autres. Personne n'a rien &#224; gagner &#224; conforter cette logique mortif&#232;re ; au contraire. Cette odeur tenace de mort pr&#233;matur&#233;e que d&#233;gage le travail moderne revient souvent dans les t&#233;moignages de &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt; : &#171; Un boulot, c'est un boulot, pas une condamnation &#224; mort &#187;, s'insurge par exemple Phil Stallings, soudeur chez Ford. C'est au point qu'Elmer Ruiz, le fossoyeur, qui habite avec sa famille sur son lieu de travail et pense qu'il y sera enterr&#233;, appara&#238;t comme une all&#233;gorie saisissante de bien d'autres t&#233;moins du livre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme tout le monde, les &#233;crivains, puisqu'ils ont presque tous un autre m&#233;tier, sont ballott&#233;s entre la pr&#233;carit&#233; et la peur du ch&#244;mage, qui menacent de les priver de subsistance, et la tyrannie du travail, qui les emp&#234;che de consacrer une part suffisante de leur temps &#224; l'activit&#233; qui leur importe le plus. On peut donc penser que l'approche la plus pertinente pour r&#233;soudre les difficult&#233;s que rencontrent les artistes n'est pas de r&#233;clamer pour eux un statut particulier, mais de faire le lien entre leur sort et celui de l'ensemble de la population. C'est ce qu'ont bien compris les intermittents du spectacle quand ils revendiquent non seulement le maintien de leur statut, mais son extension &#224; tous les travailleurs victimes, comme eux, de la discontinuit&#233; de l'emploi : &#171; Ce que nous d&#233;fendons, nous le d&#233;fendons pour tous. &#187; Par ailleurs, l'&#233;criture peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme un parfait exemple de ces activit&#233;s &#224; la crois&#233;e de l'intime et du public qui connaissent, avec Internet, une expansion in&#233;dite, ce qui brouille un peu plus la fronti&#232;re entre professionnalisme et amateurisme.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le travail contre le &#171; travail &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_668 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:160px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L160xH251/working-094a1.jpg' width='160' height='251' alt=&quot;&quot; style='height:251px;width:160px;' /&gt;&lt;/span&gt;Au lieu de rabrouer les &#233;crivains quand ils se plaignent de leur sort, on ferait mieux de les prendre comme cobayes pour repenser la condition de tous les travailleurs. Car l'&#233;criture, plus largement, s'inscrit dans un mouvement de prise de distance avec la sph&#232;re salariale : constatant que le meilleur d'eux-m&#234;mes ne peut s'y exprimer, que l'utilit&#233; sociale divorce de l'utilit&#233; &#233;conomique, beaucoup de salari&#233;s consacrent leurs loisirs &#224; une production, artistique ou non, qui leur semble avoir du sens. Dans &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt;, Nora Watson, r&#233;dactrice de vingt-huit ans, &#224; la recherche d'un autre poste, se pr&#233;sente &#224; des entretiens d'embauche en disant : &#171; Certainement je peux vous apporter des &#233;chantillons de mon travail, mais ceux dont je suis fi&#232;re, c'est ceux que l'institution n'a jamais publi&#233;s. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Harold Patrick, qui conduit un chariot-&#233;l&#233;vateur pendant la semaine, passe son week-end &#224; cultiver des l&#233;gumes sur un bout de terrain dans le New Jersey : &#171; A l'automne, vous faites des conserves de tomates, des haricots verts, vous faites de la gel&#233;e de raisin, de la gel&#233;e de cassis. Maintenant, j'ai creus&#233; un &#233;tang, j'y ai mis du poisson et il vient des oiseaux sauvages, des canards, des oies, des cygnes, des faisans, tout &#231;a. On voit quelquefois des cerfs, ils viennent boire... Ouais, je travaille comme un enrag&#233; l&#224;-bas ! Plus que sur mon &#233;l&#233;vateur. Bien s&#251;r, vous &#234;tes fier de tout &#231;a. &#187; Le travail contre le &#171; travail &#187;, en somme. Walter Lundquist, dessinateur commercial, revenu du r&#234;ve am&#233;ricain, &#171; ce beau r&#234;ve horrible, frelat&#233;, que nous avons tous plus ou moins &#187;, d&#233;go&#251;t&#233; de mettre son talent au service de la publicit&#233;, se consacre &#224; des projets qui le satisfont, quitte &#224; plancher sur les commandes lucratives le soir : &#171; Ma famille regarde la t&#233;l&#233; et moi je m'assieds &#224; c&#244;t&#233; d'eux et je travaille toute la soir&#233;e au boulot payant pour gagner ma cro&#251;te et pouvoir passer le reste de la journ&#233;e &#224; faire ce que je trouve important. Je fais des journ&#233;es de seize heures. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Dans l'inconscient collectif
&lt;br /&gt;l'auteur est riche de quelque chose
&lt;br /&gt;qui fait qu'il n'a pas besoin d'&#234;tre pay&#233; &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dans son introduction, Studs Terkel &#233;crit : &#171; Peut-&#234;tre est-il temps de red&#233;finir l'&#233;thique du travail et de retirer l'usage de cette id&#233;e aux hommes ordinaires qui l'invoquent. Dans un monde de cybern&#233;tique, de technologie galopante, ce sont de plus en plus les choses qui font les choses. Il semblerait que le moment soit venu pour notre esp&#232;ce de passer &#224; d'autres activit&#233;s. Des activit&#233;s humaines. Freud l'exprime d'une certaine fa&#231;on, Ralph Helstein d'une autre. Il est pr&#233;sident du syndicat des emballeurs. &quot;Apprendre, c'est du travail. Elever les enfants, c'est du travail. L'action sociale, c'est du travail. Une fois que vous avez accept&#233; l'id&#233;e que le travail, c'est quelque chose qui a un sens, et pas seulement le moyen de gagner de l'argent, vous n'avez plus besoin de vous inqui&#233;ter du ch&#244;mage. Plus d'excuse pour les b&#234;tes de somme. La soci&#233;t&#233; n'en a pas besoin. Nous sommes capables de nourrir, de loger et d'habiller tout le monde, sans probl&#232;me. La difficult&#233;, &#231;a va &#234;tre de trouver assez de fa&#231;ons d'occuper l'homme pour qu'il reste en contact avec la r&#233;alit&#233;.&quot; De toute &#233;vidence, nos imaginations n'ont pas encore &#233;t&#233; mises &#224; l'&#233;preuve. &#187; Trente-cinq ans apr&#232;s que ces lignes ont &#233;t&#233; &#233;crites, c'est malheureusement toujours vrai.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Dans l'inconscient collectif l'auteur est riche de quelque chose qui fait qu'il n'a pas besoin d'&#234;tre pay&#233; &#187;, dit un auteur cit&#233; dans &lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire&lt;/i&gt;. On croit savoir ce que c'est : tous les interview&#233;s de &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt; sont &#171; &#224; la recherche d'une vocation &#187; (c'est le titre d'une des parties du livre) ; ils ont une id&#233;e plus ou moins pr&#233;cise de ce que serait la leur, mais bien peu sont ceux qui peuvent la mettre en pratique. Elle reste virtuelle : &#171; L'or que l'on pourrait trouver dans leurs vies ignor&#233;es est aussit&#244;t transmut&#233; dans le vil m&#233;tal de l'&#234;tre banal &#187;, d&#233;plore, au sujet de la plupart des gens, le sociologue anglais Richard Hoggart, cit&#233; par Studs Terkel. Or, l'&#233;crivain, lui, a la chance inestimable d'avoir trouv&#233; sa vocation et de la r&#233;aliser, malgr&#233; les obstacles pratiques qu'il affronte. Nathacha Appanah-Mouriquand est tr&#232;s consciente de ce privil&#232;ge : &#171; Je sais que j'ai trouv&#233; quelque chose pour lequel je suis faite. (...) Je me dis que j'ai de la chance d'avoir trouv&#233; &#231;a, m&#234;me si c'&#233;tait dur &#224; poser. &#187; Dans &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt;, Bud Freeman, saxophoniste, a eu la m&#234;me chance ; il joue de son instrument depuis quarante-sept ans, et &#231;a n'a fait que devenir plus pr&#233;cieux pour lui : &#171; C'est la chose que j'ai besoin de faire. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Une activit&#233; qui porte
&lt;br /&gt;sa r&#233;compense en elle-m&#234;me&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le grand luxe de l'&#233;crivain, m&#234;me dans le d&#233;nuement mat&#233;riel, c'est d'exercer une activit&#233; qui porte sa r&#233;compense en elle-m&#234;me, et pas dans le b&#233;n&#233;fice secondaire - par exemple mat&#233;riel - qu'elle permet. Il &#233;chappe &#224; cette mal&#233;diction qui est le lot commun : &#171; Les gens ne travaillent pas pour travailler, ils travaillent pour une voiture, une maison, des vacances &#187;, d&#233;plore dans &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt; Kay Stepkin (qui y &#233;chappe elle aussi puisqu'elle a ouvert une boulangerie coop&#233;rative). Les buts poursuivis par les autres semblent alors d&#233;risoires : &#171; Je n'ai jamais pens&#233; au probl&#232;me de gagner de l'argent. J'ai m&#234;me quasi crev&#233; de faim. Mais tout de m&#234;me, je n'arrivais pas &#224; penser &#224; &#231;a, gagner de l'argent &#187;, constate Caroline Sagot-Duvauroux. M&#234;me la publication de ses textes est secondaire : &#171; On &#233;crit, on &#233;crit et on verra bien &#187;, dit Alain Piolot. Catherine Simon auteure de polars, confirme : &#171; Quand on &#233;crit un roman policier - quand il est publi&#233; c'est autre chose - mais quand on l'&#233;crit, on est dans la sph&#232;re de l'intime, de l'invisible et du ludique. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article29.html&quot; class='spip_in'&gt;cr&#233;ation&lt;/a&gt; litt&#233;raire repr&#233;sente, selon l'auteure am&#233;ricaine Annie Dillard, &#171; la vie &#224; son plus haut degr&#233; de libert&#233; &#187; : Florence Piette a toujours aim&#233; &#171; l'id&#233;e de r&#233;organiser les donn&#233;es qu'on a dans la vie, de les enregistrer et de les transformer &#187;. Enzo Cormann, lui aussi, s'&#233;merveille de cette &#171; libert&#233; extraordinaire de pouvoir ficeler des agencements singuliers &#187;, de &#171; d&#233;ployer de la vie de fa&#231;on imaginaire et par cons&#233;quent d'&#233;largir l'&#233;ventail de l'exp&#233;rience &#187;. Il se met au travail &#171; avec de l'app&#233;tit &#187; : &#171; C'est-&#224;-dire que m'installer &#224; 8h et demie le matin avec une tasse de caf&#233;, c'est un vrai plaisir. &#187; L'&#233;crivain est un &#234;tre que le d&#233;sir, devan&#231;ant ou d&#233;jouant sa volont&#233; consciente, n'a pas quitt&#233;, ne quitte jamais : &#171; La n&#233;cessit&#233; d'&#233;crire revient par bouff&#233;es &#187;, dit Olivier Saison. Tous &#233;voquent une notion d'ancrage, d'ad&#233;quation, de pl&#233;nitude. Claudie Gallay : &#171; Quand je suis seule, je suis dans un &#233;tat d'esprit absolument parfait. &#187; A l'&#233;cole, Caroline Sagot-Duvauroux adorait les exercices de fran&#231;ais : &#171; C'est comme si j'&#233;tais dans l'eau et que j'&#233;tais un poisson. &#187; Pour Maryvonne Rippert, qui avait mis ses aspirations litt&#233;raires sous le boisseau pendant trente ans, se remettre &#224; &#233;crire a &#233;t&#233; comme &#171; enfiler des pantoufles psychologiques &#187;. C&#233;cile Arti&#232;re affirme : &#171; Mon identit&#233; psychique est dans l'&#233;criture. &#187; Le texte r&#233;v&#232;le en effet une v&#233;rit&#233; qui ne pourrait pas trouver &#224; s'exprimer ailleurs ; ainsi, raconte Bernard Lahire, Andr&#233; Gide avait d'abord refus&#233; de publier Marcel Proust &#224; la NRF, avant de faire son mea culpa aupr&#232;s de lui : &#171; Pour moi vous &#233;tiez rest&#233; celui qui fr&#233;quente chez Mmes X et Z - celui qui &#233;crit dans le &lt;i&gt;Figaro&lt;/i&gt;. (...) Un snob, un mondain amateur. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ce qu'il y a de beau dans l'&#233;criture,
&lt;br /&gt;c'est qu'on s'y sent &#171; insubstituable &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre cette autonomie, cette assurance dans leur vocation, qu'on envie aux &#233;crivains, et qui expliquent le m&#233;lange de respect et d'agressivit&#233; qu'ils suscitent. Laura Desprein fait remarquer : &#171; Les gens sont fascin&#233;s par l'id&#233;e qu'on puisse &#234;tre seul, dans notre soci&#233;t&#233; o&#249; on nie tellement la solitude que &#231;a les renvoie &#224; leur propre d&#233;sir de solitude, de vieil ermite, de l'&#238;le d&#233;serte. Et puis le fait d'&#233;crire de bout en bout quelque chose, &#231;a veut dire qu'il y a une certaine obstination, une certaine volont&#233; et &#231;a aussi &#231;a fascine les gens, cette volont&#233;, tout seul, sans que personne ait rien demand&#233; de faire. &#187; La jalousie, c'est d'ailleurs ce qui peut &#234;tre &#224; l'origine de certaines vocations d'&#233;crivains : &#171; On lit quelque chose et puis on imagine l'auteur en train de l'&#233;crire, et le plaisir qu'il a eu. Alors on est jaloux &#187;, dit Pierre Charras.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Marc Lambron, lui, dit que ce qu'il y a de beau dans l'&#233;criture, c'est qu'on s'y sent &#171; insubstituable &#187; : &#171; Le propre d'un texte litt&#233;raire, c'est pr&#233;cis&#233;ment que, si l'auteur ne l'&#233;crit pas, personne ne peut l'&#233;crire &#224; sa place en gros. Ecrire, c'est un marqueur identitaire tr&#232;s fort. &#187; Il met l&#224; le doigt sur l'essentiel. L'obsession anxieuse de se sentir utile, d'&#171; apporter une contribution &#187;, est un leitmotiv chez tous ceux qui t&#233;moignent dans &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt;. Et, quand on creuse un peu ce d&#233;sir, on s'aper&#231;oit qu'il traduit un besoin tr&#232;s profond de se rendre utile &lt;i&gt;en tant qu'on est soi-m&#234;me&lt;/i&gt;, et pas un autre ; en tant qu'on est, effectivement, &lt;i&gt;insubstituable&lt;/i&gt;. Or, ce qui met en &#233;chec ce besoin, et rend les gens malheureux au travail, c'est l'automatisation, la standardisation, qui gagnent tous les secteurs d'activit&#233;, et la conscience douloureuse d'&#234;tre interchangeables. &#171; Je suis un robot &#187;, &#171; un singe pourrait faire ce que je fais &#187;, &#171; vous devenez un cingl&#233; d'automate &#187; : cette plainte am&#232;re, remarque Studs Terkel, revient sans cesse dans les t&#233;moignages. Les &#234;tres humains se sentent contamin&#233;s par les machines : Sharon Atkins, r&#233;ceptionniste dans une grosse entreprise commerciale, constate que ses conversations avec ses proches sont devenues &#171; courtes, hach&#233;es &#187; ; elle r&#234;ve de s'exiler au &#171; pays sans t&#233;l&#233;phone &#187;. Steve Dubi, inspecteur chez US Steel depuis quarante ans, n'existe dans son m&#233;tier que sous la forme d'un num&#233;ro : &#171; Il y a des tas de gens qui connaissent pas votre nom. Moi, je suis quarante-quatre mille soixante-cinq. Sur votre feuille de paie, il y a pas votre nom, juste votre num&#233;ro. Au bureau central, ils savent pas qui c'est quarante-quatre mille soixante-cinq. Ils savent pas si c'est un Blanc, un Noir ou un Indien. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; On attend de vous moins
&lt;br /&gt;que ce que vous pouvez donner &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les machines ont m&#234;me droit &#224; plus d'&#233;gards que les hommes, qui leur sont subordonn&#233;s et asservis. Mike Lefevre ne comprend pas pourquoi ce n'est pas plut&#244;t l'inverse, les machines mises au service des humains : &#171; On peut envoyer une fus&#233;e sans hommes et on envoie des hommes dans les aci&#233;ries pour faire le boulot d'un mulet. Pourquoi ? &#187; L'ouvrier agricole Roberto Acuna constate que ses patrons &#171; traitent mieux leurs machines et leurs animaux &#187; que leurs travailleurs. Gary Bryner, ouvrier chez General Motors, a renonc&#233; &#224; un poste de contrema&#238;tre parce qu'il n'en pouvait plus de s'entendre seriner : &#171; La production d'abord, les hommes ensuite. &#187; Phil Stallings, chez Ford, confirme : &#171; Quand un type devient contrema&#238;tre, il peut m&#234;me plus &#234;tre humain, question sentiments. Y a un type, l&#224;, qui perd tout son sang. Et apr&#232;s, mon pote ? Faut que la cha&#238;ne continue &#224; tourner. &#187; On ne l'arr&#234;te que &#171; si un type est bless&#233; au point que &#231;a g&#234;ne la production &#187;. Dans une usine de mat&#233;riel agricole &#224; Moline, rapporte Studs Terkel, &#171; un ouvrier se plaint que celui qui produit beaucoup et mal est plus appr&#233;ci&#233; que celui qui produit peu et bien : le premier est un alli&#233; de la croissance nationale, alors que le second la menace &#187;. Ainsi, la fiert&#233; du travail bien fait ne peut plus exister. Comme dit Charlie Blossom, gosse de riches tr&#232;s paum&#233; devenu un hippie hilarant et caricatural, mais avec des &#233;clairs de lucidit&#233; : &#171; Nous sommes paresseux parce que nous n'avons rien d'int&#233;ressant &#224; faire. &#187; Et Nora Watson : &#171; On attend de vous moins que ce que vous pouvez donner. &#187; Les r&#233;cits de &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt; dessinent avec pr&#233;cision le tableau d'un monde qui marche sur la t&#234;te - qui, comme l'&#233;crit &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article52.html&quot; class='spip_in'&gt;Jean-Fran&#231;ois Billeter&lt;/a&gt;, &#171; soumet l'infinie profondeur et vari&#233;t&#233; du social aux abstractions de la raison marchande &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un monde o&#249; l'humanit&#233; est de trop. Rip Torn, acteur humili&#233; par la n&#233;cessit&#233; de tourner des publicit&#233;s, l'illustre bien : &#171; Au Mexique, il y a quelque chose d'unique dans les rues. Les trottoirs sont faits &#224; la main et pas &#224; la machine. Alors il y a des petites irr&#233;gularit&#233;s. C'est pour &#231;a que l'&#339;il se repose l&#224;-bas, m&#234;me en regardant les trottoirs et les murs. C'est de l'artisanat. Dans une chaise, vous voyez l'homme. Et vous savez qu'on n'en a pas sorti sept mille pareilles dans la journ&#233;e. (...) Il y a de l'art l&#224;-dedans, et c'est ce qui rend l'humanit&#233; plus heureuse. Vous travaillez par n&#233;cessit&#233;, bien s&#251;r, mais dans votre travail, il vous faut un peu d'art aussi. &#187; On peut d'ailleurs noter que les professions intellectuelles ne sont pas &#224; l'abri de la d&#233;personnalisation et de l'automatisation : le journalisme contemporain, dans lequel l'information devient de plus en plus un simple produit d'appel fabriqu&#233; &#224; la cha&#238;ne, se rapproche par bien des aspects d'un &#171; travail de singe &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le prestige des m&#233;tiers intellectuels :
&lt;br /&gt;&#171; Je croyais que les professeurs
&lt;br /&gt;avaient des W.-C. en or &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre l&#224; que se situe le clivage d&#233;cisif : non pas entre les m&#233;tiers intellectuels ou artistiques et les m&#233;tiers manuels, mais entre les m&#233;tiers qui font une place &#224; l'humanit&#233; et &#224; la singularit&#233; du travailleur, et ceux qui l'obligent &#224; les refouler. Certes, la premi&#232;re distinction est tr&#232;s pr&#233;sente dans &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt; : Rose Hoffmann, enseignante, exprime bien le prestige attach&#233; aux m&#233;tiers intellectuels, quand elle raconte qu'enfant, elle croyait que les professeurs &#171; avaient des W.-C. en or &#187;. Mike Lefevre s'insurge contre le m&#233;pris dans lequel on tient les m&#233;tiers manuels : &#171; Je voudrais bien voir dans un b&#226;timent comme &#231;a, disons l'Empire State, une plaque qui irait du haut en bas avec les noms de tous les ma&#231;ons, les noms de tous les &#233;lectriciens, tous les noms. Comme &#231;a, un type pourrait venir avec son gosse et il lui dirait : &quot;Tiens, tu vois, l&#224;, au quarante-cinqui&#232;me &#233;tage, c'est moi qui ai pos&#233; le longeron d'acier.&quot; Picasso, il peut montrer une peinture. Moi, qu'est-ce que je peux montrer ? Un &#233;crivain, il peut montrer son livre. Tout le monde, il devrait avoir quelque chose &#224; montrer. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais il n'emp&#234;che que c'est tr&#232;s net : ceux qui sont heureux et fiers de leur travail sont ceux qui, ind&#233;pendamment de la nature de leur activit&#233;, savent qu'aucune machine ne pourrait le faire &#224; leur place - ou alors, pas aussi bien. Alors que l'ouvrier &#224; la cha&#238;ne a l'impression d&#233;sesp&#233;rante que l'aiguille se tra&#238;ne sur le cadran de l'horloge, eux ne voient pas le temps filer. C'est le cas, par exemple, d'Eugene Russell, l'accordeur de pianos : &#171; Si je travaille sur un bon Steinway, ma journ&#233;e passe si vite que je me demande o&#249; elle est pass&#233;e. &#187; Un jour, il restaure enti&#232;rement un vieux piano droit ; une semaine apr&#232;s, il apprend que le propri&#233;taire l'a vendu. Surpris, il demande pourquoi. Et re&#231;oit cette r&#233;ponse : &#171; J'ai entendu le son que je voulais entendre. &#187; Alors qu'il accorde un piano dans la salle de danse d'un h&#244;tel o&#249; se tient une r&#233;union de fabricants d'ordinateurs, l'un d'eux vient lui taper sur l'&#233;paule : &#171; Un jour, on va prendre votre place. &#187; Il r&#233;plique : &#171; Quand vous aurez fini d'isoler un nombre infini d'harmoniques, vous aurez d&#233;pens&#233; des milliards de dollars en mat&#233;riel pour arriver &#224; faire ce que je fais avec mes oreilles. &#187; L'autre admet alors : &#171; Vous avez raison. On ne touchera jamais &#224; votre travail. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le travail doit permettre aux gens
&lt;br /&gt;de &#171; dire qui ils sont &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est aussi le cas du ma&#231;on Carl Murray Bates : &#171; Je demande l'heure au gars qui porte la hotte et il me dit deux heures et demie et je dis : &quot;C'est pas vrai, je voulais en faire bien plus que &#231;a !&quot; &#187; Alors que tous ceux qui occupent des emplois de &#171; robots &#187; affirment ne jamais penser &#224; leur travail, ni pendant qu'ils le font, ni apr&#232;s, sous peine de devenir fous, lui y pense tout le temps : &#171; La pierre, c'est ma vie. Je r&#234;ve toute la journ&#233;e et c'est presque toujours de pierre. Oh, je vais me construire ma petite maison de pierre au bord de la Green River. Je vais construire des placards de pierre dans la cuisine. Cette porte de pierre va &#234;tre rudement lourde, je me demande comment je vais fixer les gonds. Il faut que je trouve la fa&#231;on de faire un toit en pierre. Des trucs comme &#231;a. Dans tous mes r&#234;ves, apparemment, il y a une pierre quelque part. &#187; Il note que &#171; l'automation a bien essay&#233; de s'en m&#234;ler &#187;, mais que &#171; &#231;a n'a pas l'air de marcher tellement bien &#187;. Il regarde avec fiert&#233; les maisons qu'il a construites quand il passe devant : si ce n'est pas l'immortalit&#233; pour lui, puisque &#171; rien ne dure toujours dans ce monde &#187;, &#171; &#231;a y ressemble dr&#244;lement &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est enfin le cas de la responsable de la boulangerie coop&#233;rative, qui trouve si agr&#233;able de s'entendre dire par les clients que son pain est d&#233;licieux : &#171; Nous essayons d'arriver &#224; un compromis entre une fa&#231;on de faire les choses efficace et une fa&#231;on humaine. &#187; Elle a form&#233; un gar&#231;on qui sortait de l'&#233;cole de boulangerie : &#171; Il s'est aper&#231;u que ce n'&#233;tait pas n&#233;cessaire de mesurer la farine non blut&#233;e. Au doigt, on sent quand il y en a assez. &#199;a donne plus de satisfaction que de le faire comme une machine. Vous mettez plus de vous-m&#234;me, d'une certaine mani&#232;re. &#187; Elle estime que, pour que le monde dure, &#171; nous avons &#224; faire des choses concr&#232;tes, personnelles, plut&#244;t que des choses abstraites, impersonnelles &#187; : le travail doit permettre aux gens de &#171; dire qui ils sont &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt; &#171; Quelquefois, juste par rosserie,
&lt;br /&gt;quand je fais une pi&#232;ce,
&lt;br /&gt;je la cabosse un petit peu.
&lt;br /&gt;J'aime bien faire quelque chose
&lt;br /&gt;qui la rende unique &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais, pour autant, qu'on n'en d&#233;duise pas que tous les autres, ceux qui n'ont pas cette chance, ceux qui sont tous les jours comme &#171; un acteur avec un mauvais sc&#233;nario &#187; (Mike Lefevre), ont dit leur dernier mot. &lt;i&gt;Working&lt;/i&gt; fourmille de t&#233;moignages sur les mille et uns stratag&#232;mes, les mille et uns gestes de r&#233;sistance minuscules et magnifiques qu'ils inventent pour, dit Terkel, &#171; survivre &#224; leur journ&#233;e &#187;. L'ouvrier Phil Stallings raconte avec un &#171; large sourire &#187; comment, immense victoire, ses coll&#232;gues et lui ont r&#233;ussi &#224; faire arr&#234;ter la cha&#238;ne : &#171; Vous savez ce qu'on a fait ? On s'est tous assis par terre. Parole ! (&lt;i&gt;Il rit.&lt;/i&gt;) Elle s'est arr&#234;t&#233;e &#224; huit heures et elle est repartie qu'&#224; huit heures vingt. Absolument tout le monde &#233;tait assis. C'&#233;tait vraiment beau &#224; voir, sans mentir. &#187; L'aci&#233;riste Mike Lefevre avoue : &#171; Quelquefois, juste par rosserie, quand je fais une pi&#232;ce, je la cabosse un petit peu. J'aime bien faire quelque chose qui la rende unique. Un coup de marteau. Expr&#232;s, pour voir si &#231;a passera, pour que je puisse dire apr&#232;s que c'est moi qui l'ai fait. &#187; Gary Bryner va discuter avec les autres ouvriers sur la cha&#238;ne, et ceux-ci, &#224; l'occasion, pour pouvoir lui parler, laissent passer une voiture : &#171; Ah merde, c'est jamais qu'une caisse ! &#187; Nancy Rogers, employ&#233;e de banque, colle un autocollant fantaisie sur la plaque qui porte son nom, et sent bien qu'elle se fait mal voir : &#171; Ils veulent que tout le monde soit pareil. (...) Je crois que, dans bien des endroits, ils ne veulent pas que les personnes soient des personnes. &#187; Dolores Dante, serveuse, qui a &#171; une opinion sur tous les sujets qui existent &#187;, sert de la cr&#232;me aux clients en disant : &#171; Voil&#224; votre ersatz. Je crois que vous avalez du plastique. &#187; Elle trouve le moyen de varier les formulations : &#171; Ce serait tr&#232;s fatigant si j'&#233;tais oblig&#233;e de r&#233;p&#233;ter cinquante fois : &quot;Voulez-vous un cocktail ?&quot; Alors, je change, pour mon plaisir. Je dis : &quot;Qu'est-ce que je pourrais bien vous proposer d'in&#233;dit dans ce que j'ai au bar ?&quot; &#187; Elle met aussi un point d'honneur &#224; se d&#233;placer avec gr&#226;ce &#224; travers la salle, en s'imaginant qu'elle est une ballerine. Forc&#233;ment, &#231;a ne se passe pas toujours tr&#232;s bien : &#171; Partout o&#249; je serai, j'aurai des difficult&#233;s et ce sera ma faute. &#187; Nora Watson colle des affiches aux murs, apporte des fleurs, et tourne son bureau vers la fen&#234;tre, alors que tous ses coll&#232;gues le tournent vers la porte.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Parfois, pour ceux qui en ont la possibilit&#233; et/ou le courage, tout cela d&#233;bouche sur des ruptures plus radicales. Parce que, comme dit Walter Lundquist, le dessinateur commercial : &#171; Une fois que vous avez r&#233;veill&#233; l'animal humain, vous ne pouvez plus le rendormir. &#187;&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;b&gt;Bernard Lahire, &lt;i&gt;La Condition litt&#233;raire - La double vie des &#233;crivains&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, La D&#233;couverte, 2006.&lt;br /&gt;
&lt;b&gt;Studs Terkel, &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/Working.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Working - Histoires orales du travail aux Etats-Unis&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Denise Meunier et Aur&#233;lien Blanchard, Amsterdam, 2005 (1972).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>&#171; L'Acteur comme paradigme de la condition humaine &#187;</title>
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		<dc:subject>Th&#233;&#226;tre</dc:subject>

		<description>Salu&#233; lors de sa parution en anglais comme un grand livre sur l'art du com&#233;dien, Dans la peau d'un acteur, l'autobiographie de Simon Callow (le Gareth de Quatre mariages et un enterrement, pour aller vite), est bien plus que cela. Ecrit avec un abattage d&#233;coiffant, &#224; la fois profond et hilarant, proposant une superbe galerie de portraits, il rel&#232;ve &#224; la fois du roman d'apprentissage et du manifeste passionn&#233;. L'auteur y plaide pour la perp&#233;tuation de ce qui, (...)

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L98xH150/arton306-04e5b.jpg&quot; width='98' height='150' style='height:150px;width:98px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Salu&#233; lors de sa parution en anglais comme un grand livre sur l'art du com&#233;dien, &lt;i&gt;&lt;b&gt;Dans la peau d'un acteur&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;, l'autobiographie de &lt;strong&gt;Simon Callow&lt;/strong&gt; (le Gareth de &lt;i&gt;Quatre mariages et un enterrement&lt;/i&gt;, pour aller vite), est bien plus que cela. Ecrit avec un abattage d&#233;coiffant, &#224; la fois profond et hilarant, proposant une superbe galerie de portraits, il rel&#232;ve &#224; la fois du roman d'apprentissage et du manifeste passionn&#233;. L'auteur y plaide pour la perp&#233;tuation de ce qui, dans le th&#233;&#226;tre, l'a lui-m&#234;me touch&#233; au c&#339;ur alors qu'il &#233;tait encore enfant : plut&#244;t qu'une belle m&#233;canique dans laquelle le metteur en sc&#232;ne plaque sa vision sur le texte et le jeu des com&#233;diens, un rituel de possession, propre &#224; &#171; &lt;i&gt;revivifier le fond d'humanit&#233; de l'assistance&lt;/i&gt; &#187; &#224; travers la transformation quasi magique de l'acteur, amen&#233; par obligation professionnelle &#224; &#171; &lt;i&gt;entretenir autant de dimensions de lui-m&#234;me qu'il est humainement possible de le faire&lt;/i&gt; &#187;, et &#224; (faire) comprendre ainsi que &#171; je&lt;i&gt;, &#231;a n'existe pas&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'est avant tout un livre de th&#233;&#226;tre, et qui fut m&#234;me salu&#233;, &#224; sa sortie au Royaume-Uni, comme l'un des meilleurs ; Peter Brook le qualifia de plus grand t&#233;moignage sur le travail du com&#233;dien depuis Stanislavski. &lt;i&gt;Dans la peau d'un acteur&lt;/i&gt;, l'autobiographie de Simon Callow, grand acteur britannique de th&#233;&#226;tre et de cin&#233;ma (le public fran&#231;ais ne conna&#238;t pas son nom, mais se souvient au moins de lui en Gareth, l'homosexuel barbu et excentrique de &lt;i&gt;Quatre mariages et un enterrement&lt;/i&gt;), traduit en fran&#231;ais plus de vingt ans apr&#232;s sa premi&#232;re parution en anglais, int&#233;ressera donc avant tout ses pairs, ou ceux qui continuent &#224; ressentir le besoin d'aller au th&#233;&#226;tre... Mais pas seulement.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La premi&#232;re fois qu'on lui avait demand&#233; de donner une conf&#233;rence sur son m&#233;tier, Simon Callow l'avait intitul&#233;e : &#171; &lt;i&gt;L'Acteur comme paradigme de la condition humaine&lt;/i&gt; &#187;. Il ne plaisantait qu'&#224; moiti&#233;. Pour plonger avec bonheur dans son livre, il vaut mieux s'int&#233;resser au th&#233;&#226;tre, mais il peut suffire de s'int&#233;resser &#224; l'exp&#233;rience humaine et aux myst&#232;res de la cr&#233;ation artistique. Il se d&#233;gage de ces pages une vitalit&#233; si stup&#233;fiante, qu'on se retrouve &#224; les d&#233;vorer comme un affam&#233;, et &#224; s'en d&#233;lecter, m&#234;me quand on ignore tout de la plupart des personnes et des pi&#232;ces qui y sont &#233;voqu&#233;es : c'est le &lt;i&gt;rapport&lt;/i&gt; de cet homme avec son art, son enthousiasme (un mot auquel il fait honneur dans son sens &#233;tymologique : &lt;i&gt;avoir un dieu en soi&lt;/i&gt;), son exigence, son id&#233;alisme, son app&#233;tit compulsif d'apprentissages, de d&#233;couvertes, les m&#233;andres de son itin&#233;raire aussi bien professionnel que personnel, qui sont passionnants.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; A dix-huit ans, j'&#233;crivis &#224; Laurence Olivier. &lt;br /&gt;Il me r&#233;pondit, par retour du courrier,
&lt;br /&gt;en m'invitant &#224; rejoindre la troupe
&lt;br /&gt;du National Theatre...
&lt;br /&gt;au bureau de location &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ses talents de conteur, son style vivant et direct, son humour irr&#233;sistible, rendus intacts par une excellente traduction, y sont aussi pour quelque chose. Il livre une galerie de portraits digne de son cher Dickens - auquel il a consacr&#233; un spectacle en 2002. Si l'art de l'acteur est un art de l'empathie, alors Simon Callow &#233;crit bien en acteur, t&#233;moignant &#224; l'&#233;gard des autres comme de lui-m&#234;me d'un recul plein de d&#233;rision tendre et bouffonne.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les deux premi&#232;res parties, en particulier (le livre en compte trois), qui datent de 1984, alors qu'il n'avait encore que neuf ans de carri&#232;re derri&#232;re lui, sont un feu d'artifice permanent. Dans la premi&#232;re, il raconte ses ann&#233;es de formation. Le livre commence ainsi : &#171; &lt;i&gt;A dix-huit ans, j'&#233;crivis &#224; Laurence Olivier. Il me r&#233;pondit, par retour du courrier, en m'invitant &#224; rejoindre la troupe du National Theatre... au bureau de location.&lt;/i&gt; &#187; S'ensuivent quelques descriptions m&#233;morables de l'atmosph&#232;re qui r&#233;gnait dans les coulisses des plus grands th&#233;&#226;tres londoniens de l'&#233;poque, l'Old Vic o&#249; est install&#233; le National Theatre, puis le Mermaid Theatre de Bernard Miles, o&#249; Simon Callow travaillera &#233;galement, un peu plus tard, pour payer ses &#233;tudes au Drama Centre. Entre-temps, il a eu l'occasion, lors d'un festival &#224; Belfast, d'&#234;tre l'assistant-homme &#224; tout faire de l'acteur irlandais Miche&#225;l McLiamm&#243;ir, qui jouait alors son spectacle, rest&#233; fameux, sur Oscar Wilde. Le jeune Callow est charg&#233; de l'avertir de l'imminence de son entr&#233;e en sc&#232;ne :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_662 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:140px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L140xH215/callow-88325.jpg' width='140' height='215' alt=&quot;&quot; style='height:215px;width:140px;' /&gt;&lt;/span&gt;&#171; &lt;i&gt;Le moment approchant, un changement se produisait en Miche&#225;l. Son d&#233;bit volubile devenait un maigre filet qui finissait par se tarir. Il avait t&#244;t fait de se maquiller - cela se limitait en r&#233;alit&#233; &#224; de simples retouches de son maquillage de ville - et de s'habiller&lt;/i&gt; (...)&lt;i&gt;. Assis devant le miroir, il restait &#224; se d&#233;visager, le regard hant&#233;. Il semblait &#224; peine entendre les annonces. Comme le lever de rideau devenait imminent, il se mettait &#224; trembler. La sueur d&#233;gouttait &#224; travers le fard. Il s'agrippait violemment &#224; la table qui &#233;tait devant lui, si bien que les jointures de ses mains devenaient toutes blanches. Le r&#233;gisseur de plateau venait l'avertir qu'il &#233;tait l'heure. Miche&#225;l tendait le bras pour me saisir la main : &lt;/i&gt;&#8220;Conduis-moi&lt;i&gt;, disait-il. &lt;/i&gt;Je n'y vois rien, tu comprends.&lt;i&gt;&#8221; Par le couloir tout noir, nous partions - Miche&#225;l me labourant la paume de ses ongles, tout en se signant de sa main libre &#224; plusieurs reprises. &lt;/i&gt;&#8220;J&#233;sus Marie Joseph ! Seigneur J&#233;sus, prot&#233;gez-moi. J&#233;sus !&#8221;&lt;i&gt; Nous arrivions au plateau. Je lui disais :
&lt;br /&gt;&#8212; L&#224;, il y a trois marches. &lt;br /&gt;&#8212; O&#249; &#231;a ? &lt;/i&gt;O&#249; &#231;a&lt;i&gt; ?
&lt;br /&gt;Je l'aidais &#224; monter la premi&#232;re, puis la deuxi&#232;me, puis la troisi&#232;me. Il tripotait maladroitement le taps de coton noir, l'&#233;cartait, et se retrouvait en sc&#232;ne. Dans cette obscurit&#233; totale, la lumi&#232;re vous aveuglait, mais j'entendais de chaleureux applaudissements, nourris, nombreux, et puis la voix de Miche&#225;l, d'une assurance in&#233;branlable, comme s'il &#233;tait d&#233;j&#224; en sc&#232;ne depuis des heures : &lt;/i&gt;&#8220;To drift with every passion till my soul...&#8221; &lt;i&gt;Je faisais discr&#232;tement le tour pour aller regarder de face ce personnage exub&#233;rant, m&#233;connaissable, jongler avec les mots et les &#233;motions ; attirant dans son cercle magique son public largement compos&#233; de bons petits bourgeois m&#251;rissants de Belfast et leurs &#233;pouses, il les entra&#238;nait par le pouvoir de sa s&#233;duction dans un monde de raffinement et d'esprit qu'eux-m&#234;mes eussent probablement ex&#233;cr&#233; en toute autre circonstance, leur donnant, sans qu'ils sachent trop comment, l'impression de partager avec eux un secret et une sagesse.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Toutes ses raisons d'aimer le th&#233;&#226;tre sont d&#233;j&#224; l&#224;. Elles l'am&#232;neront &#224; en d&#233;fendre une conception qu'il ne cessera de d&#233;velopper et d'affiner par la suite : &#224; plusieurs reprises, dans le livre, il d&#233;nonce avec vigueur la place envahissante prise dans le th&#233;&#226;tre contemporain par le metteur en sc&#232;ne, qui, trop souvent, estime-t-il, instrumentalise la pi&#232;ce et le jeu des acteurs, plaquant sur eux sa vision au lieu de se mettre &#224; leur service. Cela aboutit &#224; &#233;touffer la cr&#233;ativit&#233; de l'acteur, dont la transformation, selon un processus presque magique qu'il d&#233;crit et tente de cerner de fa&#231;on captivante tout au long du livre, est &#224; ses yeux au centre du rituel th&#233;&#226;tral. C'&#233;tait aussi l'opinion de l'un de ses professeurs du Drama Centre : &#171; &lt;i&gt;Yat croyait - &#224; propos de la circulation de l'&#233;nergie sur un plateau, ce ph&#233;nom&#232;ne dont j'avais soudain fait la violente exp&#233;rience &#224; l'Old Vic quand j'avais l&#226;ch&#233; les premiers mots du monologue de Hamlet - que le th&#233;&#226;tre &#233;tait de la magie noire. Il ne nous a jamais dit &#224; quoi celle-ci devait servir. &#199;a lui ressemblait bien.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Quand le chaman ex&#233;cute sa danse,
&lt;br /&gt;personne ne lui dit : s'il vous pla&#238;t,
&lt;br /&gt;est-ce que vous pourriez
&lt;br /&gt;en faire un peu moins ? &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lui-m&#234;me a &#233;t&#233; marqu&#233; &#224; vie par les performances de ses prestigieux a&#238;n&#233;s ; s'il a voulu de toutes ses forces &#234;tre acteur, c'&#233;tait pour &#171; &lt;i&gt;devenir le Laurence Olivier de notre temps, cr&#233;er une succession d'images impressionnantes de l'humanit&#233; comme il l'avait fait, soumettant son corps, son visage, sa voix, &#224; des transformations de la plus grande ampleur possible pour hanter nos imaginations&lt;/i&gt; &#187;. Il voit dans le renoncement &#224; cette d&#233;mesure, &#224; cette capacit&#233; du th&#233;&#226;tre de &#171; &lt;i&gt;revivifier le fond d'humanit&#233; de l'assistance&lt;/i&gt; &#187; au lieu de simplement s'adresser &#224; son intelligence, la raison principale de la d&#233;saffection du public. Il s'agace d'entendre sans cesse r&#233;p&#233;ter que &#171; &lt;i&gt;moins, c'est plus&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;Tr&#232;s souvent&lt;/i&gt;, objecte-t-il, &lt;i&gt;le moins est simplement moins, et le plus vraiment&lt;/i&gt; plus. (...) &lt;i&gt;Le th&#233;&#226;tre, c'est l'endroit o&#249; se produisent des choses extraordinaires, o&#249; vous voyez des gens se conduire non pas comme ils le font dans la rue, mais comme ils pourraient le faire dans vos r&#234;ves. Ou vos cauchemars. Quand le chaman ex&#233;cute sa danse, personne ne lui dit : s'il vous pla&#238;t, est-ce que vous pourriez en faire un peu moins ?&lt;/i&gt; &#187; Dans le travail avec les acteurs, lorsqu'il s'est lui-m&#234;me essay&#233; &#224; la mise en sc&#232;ne, il a tent&#233;, dit-il, de &#171; &lt;i&gt;se concentrer sur ce qui pourrait les aider &#224; faire exister leur r&#244;le de la mani&#232;re la plus imaginative possible&lt;/i&gt; &#187;, persuad&#233; que, &#171; &lt;i&gt;si on ne laisse pas les acteurs s'investir librement dans leur travail, celui-ci sera toujours mati&#232;re morte. Une machine efficace, peut-&#234;tre, mais jamais une &#339;uvre d'art vivante&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;dl class='spip_document_663 spip_documents spip_documents_right' style='float:right;width:250px;'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L250xH182/amadeus84-5a6d5.jpg' width='250' height='182' alt='JPEG - 10.8 ko' style='height:182px;width:250px;' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dt class='crayon document-titre-663 spip_doc_titre' style='width:250px;'&gt;&lt;strong&gt;En Schikaneder dans &lt;i&gt;Amadeus&lt;/i&gt;, de Milos Forman (1984), dont il avait cr&#233;&#233; le r&#244;le-titre au th&#233;&#226;tre.&lt;/strong&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;C'est en cela aussi que la port&#233;e de son propos d&#233;passe le simple cadre th&#233;&#226;tral : les critiques qu'il &#233;met rappellent notamment celles qu'un Jean-Philippe Domecq adresse &#224; l'art contemporain (&lt;i&gt;Artistes sans art ?&lt;/i&gt;), la figure boursoufl&#233;e de l'&#171; artiste &#187; frisant elle aussi l'imposture et jouant le m&#234;me r&#244;le calamiteux que celle du metteur en sc&#232;ne chez Callow. Comme Domecq, celui-ci s'en prend d'ailleurs &#224; la manie du &#171; second degr&#233; &#187; qui sert de pr&#233;texte &#224; la liquidation du geste cr&#233;ateur : &#171; &lt;i&gt;Des guillemets semblent fr&#233;quemment appos&#233;s au travail de l'acteur contemporain : les personnages sont pr&#233;sent&#233;s &#224; l'examen, plut&#244;t qu'habit&#233;s. Les traits de caract&#232;re sont assembl&#233;s avec soin, mais la transformation tant int&#233;rieure qu'ext&#233;rieure - le fait de s'assujettir &#224; la vie de quelqu'un d'autre, d'&#234;tre pr&#234;t &#224; s'en laisser poss&#233;der - n'est plus tent&#233;e ; tous les ingr&#233;dients sont l&#224;, mais il n'y a pas de feu sous la casserole.&lt;/i&gt; &#187; Lui-m&#234;me, toutefois, ne peut oublier qu'il existe autre chose, &#171; &lt;i&gt;de colossalement nourrissant, d'une profondeur &#224; vous &#233;branler l'&#226;me&lt;/i&gt; &#187;, qu'il a retrouv&#233; par exemple - et on ne peut qu'acquiescer - dans les spectacles du Th&#233;&#226;tre Maly de Saint-P&#233;tersbourg.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La difficult&#233; &#224; faire comprendre au metteur en sc&#232;ne ce par quoi doit passer un acteur pour accoucher de son personnage, il l'a notamment &#233;prouv&#233;e en travaillant en 1981 avec &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article189.html&quot; class='spip_in'&gt;Edward Bond&lt;/a&gt;, qui montait alors sa propre pi&#232;ce, &lt;i&gt;Restauration&lt;/i&gt; ; ce qui nous vaut l'un des morceaux de bravoure du livre :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Dire qu'il faudrait consid&#233;rer un acteur comme une femme enceinte est peut-&#234;tre pousser le bouchon un peu trop loin, mais ce qui est en train de se produire est bien un processus analogue de bouleversement interne. Te voil&#224; en train de d&#233;composer tes propres mod&#232;les de pens&#233;e pour essayer de les reconstruire de telle fa&#231;on qu'ils &#233;pousent ceux du personnage, de t'ouvrir un chemin dans un territoire affectif qui pourra te para&#238;tre &#233;trange et difficile, de chercher le centre &#233;nerg&#233;tique d'une cr&#233;ature totalement &#233;trang&#232;re. Certains troubles moteurs se d&#233;clarent, la coordination musculaire se d&#233;labre. Des mots du texte apparaissent confus&#233;ment, tout au bout d'un long tunnel. Tes antennes mentales se tendent d&#233;sesp&#233;r&#233;ment, &#224; l'aff&#251;t du moindre indice, tandis que ton syst&#232;me psychoaffectif semble faire des courts-circuits &#224; tire-larigot, provoquant une horrible constipation des impulsions, une &#233;motivit&#233; sous haute tension mais totalement inexpressive, que ne soulage nullement le fait de te retrouver pourvu, sans raison apparente, de six mains et de quatorze pieds. D&#233;placer une chaise d'un bout &#224; l'autre du plateau, ou boire une tasse de th&#233;, pose des probl&#232;mes insurmontables.&lt;br /&gt;
Edward ne voyait rien de tout cela. Peu de metteurs en sc&#232;ne le voient. La plupart, cependant, reconnaissent que le travail est difficile et r&#233;clame certaines conditions. Pas lui. Le bruit, les gens qui traversent la salle de r&#233;p&#233;titions, les spectateurs occasionnels, il n'y voyait pas d'inconv&#233;nient. Apr&#232;s tout, les gens dans les usines bossaient dans des conditions autrement incommodes.&lt;/i&gt; Oui&lt;i&gt;, mais... Finalement, j'explosai. Nous r&#233;p&#233;tions sur le plateau - le temps &#233;tait pr&#233;cieux. Le d&#233;cor &#233;tait en place, ce qui &#233;tait tr&#232;s utile ; mais, alors que j'attaquais ce fameux premier monologue qui avait demand&#233; tant de travail, une perceuse Black et Decker se mit &#224; forer des trous juste derri&#232;re moi. Je r&#233;sistai quelques minutes, et puis :
&lt;br /&gt;&#8212; Oh, ce bruit, ce bruit, ce BRUIT !
&lt;br /&gt;&#8212; Allons, allons, fit Edward. &lt;br /&gt;&#8212; Je ne peux pas bosser dans ce boucan. &lt;br /&gt;&#8212; Foutaises.
&lt;br /&gt;&#8212; Nom de Dieu ! hurlai-je, t'as bien le silence, toi, pour &lt;/i&gt;&#233;crire&lt;i&gt; !
&lt;br /&gt;L'homme &#224; la perceuse s'arr&#234;ta juste &#224; ce moment-l&#224;, et j'ignore si Edward admit mon point de vue.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Leur collaboration, conflictuelle et tumultueuse, se terminera cependant par un chaleureux &#233;panchement en t&#234;te &#224; t&#234;te au restaurant, au cours duquel l'auteur d&#233;clare &#224; l'acteur : &#171; &lt;i&gt;Un jour... Un jour, je te promets, j'&#233;crirai une bonne pi&#232;ce&lt;/i&gt; &#187;, et l'acteur &#224; l'auteur : &#171; &lt;i&gt;Et moi, tu verras, je serai bon dans un r&#244;le.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Un travail essentiel
&lt;br /&gt;au bien-&#234;tre de la soci&#233;t&#233;,
&lt;br /&gt;&#224; la survie de l'esp&#232;ce
&lt;br /&gt;et &#224; l'affirmation de l'art &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est aussi d'un projet de lettre &#224; Edward Bond qu'est n&#233;e la deuxi&#232;me partie du livre, dans laquelle Simon Callow s'attache &#224; d&#233;crire, non pas le travail sur un spectacle en particulier, mais des moments-types de la vie d'acteur : l'exp&#233;rience du ch&#244;mage, et les auditions auxquelles on se rend la t&#234;te basse, &#171; &lt;i&gt;comme si tu venais consulter pour une chaude-pisse au dispensaire d'hygi&#232;ne sociale&lt;/i&gt; &#187; ; le quotidien quand on joue le soir, le quotidien quand on n'a pas d'engagement ; la pr&#233;paration d'un r&#244;le, la premi&#232;re lecture (extrait &#224; lire &lt;a href=&quot;http://editions.espaces34.free.fr/espaces34_extrait.php3?id_article=106&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;sur le site de l'&#233;diteur&lt;/a&gt;), les r&#233;p&#233;titions, l'avant-premi&#232;re, ce qu'est une bonne repr&#233;sentation, ce qu'est une mauvaise repr&#233;sentation ; la part active prise par le public dans la r&#233;ussite ou non du spectacle (au point que &#171; &lt;i&gt;r&#233;p&#233;ter sans le public, c'est surfer sans les vagues&lt;/i&gt; &#187;), et la difficult&#233; de jouer devant &#171; &lt;i&gt;des salles muettes, qui t'ont paru enti&#232;rement compos&#233;es des membres du &#8220;Comit&#233; de vigilance des chr&#233;tiens fondamentalistes contre la pornographie&#8221;&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Apr&#232;s un tel r&#233;gal, la troisi&#232;me partie du livre, &#233;crite vingt ans plus tard, fait l'effet d'une douche froide. L'auteur ne tarde pas &#224; confier le d&#233;sarroi qui l'a saisi &#224; cette &#233;poque, mais on l'a compris bien avant, tant la baisse de tonus est imm&#233;diatement perceptible dans l'&#233;criture. Ces chapitres laissent une p&#233;nible impression d'amertume ; sans eux, toutefois, le t&#233;moignage sur la vie d'acteur serait sans doute incomplet. Il y a d'abord l'&#233;tat d&#233;plorable dans lequel les ann&#233;es Thatcher ont laiss&#233; le th&#233;&#226;tre britannique. Callow y avait d&#233;j&#224; consacr&#233; une &#171; &lt;i&gt;sombre postface&lt;/i&gt; &#187; en 1995 : il avait cru, en concluant la premi&#232;re &#233;dition de son livre, avoir d&#233;crit une &#171; &lt;i&gt;p&#233;riode de crise&lt;/i&gt; &#187; ; il se rendait compte r&#233;trospectivement qu'il s'agissait d'un &#171; &lt;i&gt;&#226;ge d'or&lt;/i&gt; &#187;. Toutes les solides structures qui avaient fait la qualit&#233; de ce th&#233;&#226;tre vacillent sur leurs bases : les &#233;coles d'art dramatique, comme le Drama Centre, o&#249; lui-m&#234;me avait v&#233;cu des ann&#233;es d'apprentissage intenses et ext&#233;nuantes &#224; tous points de vue, partageant avec ses camarades le sentiment d'accomplir &#171; &lt;i&gt;un travail essentiel au bien-&#234;tre de la soci&#233;t&#233;, &#224; la survie de l'esp&#232;ce et &#224; l'affirmation de l'art&lt;/i&gt; &#187;, n'ont plus les moyens de remplir leur mission aussi bien ; les troupes permanentes de province, qui permettaient &#224; tout jeune acteur de faire ses armes, ont presque toutes disparu, et les &#171; Ensembles &#187;, comme la Royal Shakespeare Company ou le National Theatre, dont les membres pouvaient s'&#233;panouir et se perfectionner sans cesse dans leur art, ont d&#251; s&#233;rieusement revoir leurs ambitions &#224; la baisse. Le temps n'est plus aux utopies : &#171; &lt;i&gt;Simplement tenir le coup &#233;tait d&#233;j&#224; une occupation &#224; plein temps.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour Simon Callow, c'est comme si le sol se d&#233;robait sous ses pieds, ou comme s'il &#233;tait priv&#233; de sa terre nourrici&#232;re. Ballott&#233; d'engagement en engagement, d'exp&#233;rience en exp&#233;rience, lui qui r&#234;vait de coh&#233;rence, de permanence, de pers&#233;v&#233;rance, d'asc&#233;tisme, voit s'&#233;loigner son r&#234;ve de devenir ce qu'il &#233;tait bien parti pour devenir : l'h&#233;ritier des &#171; &lt;i&gt;Grands Acteurs&lt;/i&gt; &#187;, de ces g&#233;ants qu'il avait &#233;perdument admir&#233;s, mais qui &#233;taient - aussi - des produits de leur temps. Il doit se rendre &#224; l'&#233;vidence : &#171; &lt;i&gt;J'&#233;tais destin&#233; &#224; &#234;tre un cas &lt;/i&gt;sui generis&lt;i&gt;, et &#224; devoir former quelque cat&#233;gorie maison bien &#224; moi.&lt;/i&gt; &#187; Mais, au fond, est-ce vraiment &#233;tonnant ? Aurait-il pu en &#234;tre autrement ? A le lire, on ne peut pas s'emp&#234;cher d'&#234;tre un peu d&#233;&#231;u de sa d&#233;ception, ni se d&#233;fendre de l'impression qu'il se rend inutilement malheureux en &#233;valuant son parcours &#224; l'aune d'un mod&#232;le tyrannique, absurde et d&#233;valorisant. Il manifeste toujours la m&#234;me excitation &#224; s'emparer d'un personnage, mais il s'y m&#234;le une anxi&#233;t&#233; nouvelle, et qu'on peut juger superflue : au lieu de se jeter simplement dans l'exp&#233;rience &#224; corps perdu, pour le seul amour de l'art, comme il le faisait autrefois, il se soucie de la fa&#231;on dont ce r&#244;le va s'inscrire dans sa carri&#232;re ; il esp&#232;re &#224; chaque fois que c'est celui-l&#224; qui va le faire entrer d&#233;finitivement dans l'histoire du th&#233;&#226;tre. Les rivalit&#233;s, la violence des relations dans ce milieu, ou encore la consigne des honneurs et des louanges re&#231;us, affleurent dans le r&#233;cit, alors qu'elles en &#233;taient absentes jusque-l&#224;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le th&#233;&#226;tre,
&lt;br /&gt;ce &#171; pi&#232;ge &#224; cons &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais soyons juste : Simon Callow est aussi victime de la simple cruaut&#233; de la condition d'acteur - et de la condition humaine. Des trag&#233;dies sont survenues dans sa vie personnelle. La passivit&#233; inh&#233;rente au statut de com&#233;dien, plus ou moins oblig&#233; d'attendre qu'on vienne le chercher, produit son effet d'usure. Il y a les propositions pour lesquelles on n'est pas disponible et qu'on doit refuser la mort dans l'&#226;me, celles dont on r&#234;ve et qui ne viennent pas, les projets dans lesquels on avait plac&#233; beaucoup d'espoirs et qui finissent par tomber &#224; l'eau... &lt;i&gt;Dans la peau d'un acteur&lt;/i&gt; est aussi un t&#233;moignage terrible sur la fragilit&#233; effarante du travail th&#233;&#226;tral, sur l'invraisemblable quantit&#233; de conditions favorables qui doivent &#234;tre r&#233;unies pour qu'un spectacle soit une r&#233;ussite. Quand il se produit, ce fameux d&#233;clic qui permet &#224; un acteur de trouver la cl&#233; de son personnage, ces &#171; &lt;i&gt;glorieux cinq pour cent d'inspiration, apr&#232;s lesquels les quatre-vingt-quinze pour cent de transpiration sont du simple travail d'artisan&lt;/i&gt; &#187;, c'est un miracle ; il peut &#234;tre amen&#233;, &#224; force de recherches et de ruminations, par un infime mouvement int&#233;rieur, ou, au contraire, surgir par le plus grand des hasards &#224; la faveur d'un jeu avec les accessoires ; mais parfois, aussi, il ne se produit jamais - ou alors, comble de malchance, il se produit au cours de la derni&#232;re repr&#233;sentation.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il arrive aussi qu'on se rende compte trop tard, quand la mise en sc&#232;ne est d&#233;j&#224; en place et le d&#233;cor construit, qu'on est parti sur une fausse piste : on doit alors se contenter de repl&#226;trer ici et l&#224; ce qui peut l'&#234;tre. Sans compter les humeurs du public, le casse-t&#234;te des rapports humains au sein de la troupe... Tout cela fait dire &#224; Simon Callow que, &#171; &lt;i&gt;pour les acteurs, comme pour les agriculteurs, rien n'est jamais comme il faudrait&lt;/i&gt; &#187;. Et puis, il y a les critiques, auxquels il voue une d&#233;testation cordiale. A cet &#233;gard, le passage sur les repr&#233;sentations du &lt;i&gt;Myst&#232;re de Charles Dickens&lt;/i&gt; &#224; Broadway est presque insoutenable : la pi&#232;ce avait re&#231;u de ses premiers spectateurs un accueil &#233;merveill&#233;, mais fut assassin&#233;e par le papier mitig&#233; du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; - alors que, dans cet univers impitoyable, il aurait imp&#233;rativement fallu une critique dithyrambique pour qu'elle ait une chance de tenir l'affiche. Ce cycle par lequel passent les acteurs, Simon Callow le compare au cycle de l'amour : apr&#232;s l'exaltation des d&#233;buts, vient le temps des d&#233;convenues et des revers cuisants. Comme l'amoureux d&#233;&#231;u, l'acteur jure qu'on ne l'y reprendra plus, et prend la ferme r&#233;solution de terminer son contrat, puis de se lancer dans &#171; &lt;i&gt;l'&#233;criture/la psychoth&#233;rapie/la vente d'antiquit&#233;s&lt;/i&gt; &#187;. Avant de retourner se jeter, tout feu tout flamme, dans un nouveau traquenard. Ce qui am&#232;ne l'auteur &#224; la conclusion logique que le th&#233;&#226;tre est un &#171; &lt;i&gt;pi&#232;ge &#224; cons&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un tr&#233;sor mis &#224; l'abri
&lt;br /&gt;en attendant des temps
&lt;br /&gt;plus favorables&lt;/h3&gt;
&lt;dl class='spip_document_660 spip_documents spip_documents_right' style='float:right;width:300px;'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L300xH163/callow4-ad0ba.jpg' width='300' height='163' alt='JPEG - 18 ko' style='height:163px;width:300px;' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dt class='crayon document-titre-660 spip_doc_titre' style='width:300px;'&gt;&lt;strong&gt;En Gareth dans &lt;i&gt;Quatre mariages et un enterrement&lt;/i&gt;, de Mike Newell (1994).&lt;/strong&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Cette troisi&#232;me partie est d&#233;cid&#233;ment troublante. On croyait na&#239;vement lire une &lt;i&gt;success story&lt;/i&gt;, et on d&#233;couvre un homme m&#233;lancolique et insatisfait, qui confie son sentiment &#171; &lt;i&gt;d'avoir plus aim&#233; le th&#233;&#226;tre que le th&#233;&#226;tre ne [l']a aim&#233;&lt;/i&gt; &#187;. Malgr&#233; ses nombreux engagements au cin&#233;ma et &#224; la t&#233;l&#233;vision (&lt;i&gt;Chambre avec vue&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Maurice&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Amadeus&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Quatre mariages et un enterrement&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;No man's land&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Shakespeare in love&lt;/i&gt;,&lt;i&gt; Angels in America&lt;/i&gt;...), il lui est en effet toujours rest&#233; fid&#232;le : &#171; &lt;i&gt;La salle, les coulisses, le foyer des acteurs, la loge : c'&#233;tait &#231;a mon milieu naturel, et je m'y sentais &#224; la fois excit&#233; et tranquille : excit&#233; &#224; la perspective de ce qui devait arriver, tranquille dans ma conviction de savoir ce que je faisais. J'&#233;tais un citoyen de la sc&#232;ne.&lt;/i&gt; &#187; Cet amour, impressionnant, oblige d'ailleurs &#224; r&#233;viser la conception que l'on pouvait se faire du talent, et &#224; mieux mesurer ce qu'il y entre de d&#233;sir et d'acharnement. D&#232;s sa sortie du Drama Centre, Simon Callow avait compris ce que voulait dire l'actrice am&#233;ricaine Ruth Gordon quand elle affirmait qu'&#171; &lt;i&gt;il ne suffit pas d'avoir du talent, il faut aussi &#234;tre dou&#233; pour cela&lt;/i&gt; &#187; : lui, par chance, contrairement &#224; certains de ses camarades qui lui semblaient meilleurs que lui, avait les deux sortes de don. Au d&#233;part, il n'&#233;tait d'ailleurs m&#234;me pas certain d'avoir la premi&#232;re sorte, et il en avait tenu compte dans le choix de sa formation : &#171; &lt;i&gt;J'avais lu les brochures de toutes les &#233;coles d'art dramatique. RADA&lt;/i&gt; [Royal Academy of Dramatic Art] &lt;i&gt;semblait &#234;tre un camp de vacances ; le Drama Centre, un camp de concentration. Je savais quel &#233;tait celui qu'il me fallait ; je savais &#224; quel point j'&#233;tais mauvais.&lt;/i&gt; &#187; Ailleurs, dans ses conseils aux jeunes acteurs, il insiste : &#171; &lt;i&gt;Il faut avoir besoin de jouer. L'envie de jouer ne suffit pas.&lt;/i&gt; &#187; Il adh&#232;re &#224; cette assertion du metteur en sc&#232;ne russe Vakhtangov : &#171; &lt;i&gt;Jouer, c'est vouloir, vouloir, et vouloir encore.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il y a encore des moments de gr&#226;ce, pourtant : sa d&#233;couverte revivifiante des &#233;crits, essentiels &#224; ses yeux, de Michael Chekhov - neveu du dramaturge russe - sur l'art de l'acteur ; ou sa pr&#233;paration du r&#244;le de Falstaff, et l'analyse formidablement s&#233;duisante qu'il fait du sens profond de ce personnage. Par ses &#233;crits - il a fait &#339;uvre d'essayiste, de traducteur et de biographe - comme par ses engagements d'acteur, Simon Callow se sera vou&#233; corps et &#226;me au th&#233;&#226;tre. Son livre donne le sentiment d'un tr&#233;sor mis &#224; l'abri en attendant des temps plus favorables, et rendu ainsi disponible pour ceux qui voudront s'en saisir ; ou encore, d'un secret merveilleux dont une &#233;poque arrogante et autodestructrice se d&#233;tourne, mais que cet ogre &#233;l&#233;gant et bienveillant chuchote &#224; l'oreille de ceux qui voudront bien l'entendre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce dont il indique la voie, c'est tout simplement une vie plus riche, plus pleine. Pour l'acteur, bien s&#251;r, amen&#233; par obligation professionnelle &#224; se d&#233;multiplier, &#224; &#171; &lt;i&gt;&#233;chapper &#224; l'insuffisance de sa vie&lt;/i&gt; &#187;, &#224; &#171; &lt;i&gt;&#233;tendre [s]on champ d'action &#224; des endroits de [lui]-m&#234;me jusqu'ici laiss&#233;s en sommeil ou r&#233;prim&#233;s&lt;/i&gt; &#187;, &#224; &#171; &lt;i&gt;entretenir autant de dimensions de [lui]-m&#234;me qu'il est humainement possible de le faire&lt;/i&gt; &#187;, et &#224; comprendre ainsi que &#171; je&lt;i&gt;, &#231;a n'existe pas&lt;/i&gt; &#187;. Mais aussi pour le public : un th&#233;&#226;tre est le seul lieu o&#249; il peut encore, en quelques occasions, se passer quelque chose qui est l&#224; &#171; &lt;i&gt;pour nous rappeler qui nous sommes et ce que nous sommes, quelque chose qui unit un groupe d'&#234;tres humains pour la dur&#233;e d'une soir&#233;e ou d'un apr&#232;s-midi afin de leur remettre en m&#233;moire ce sens de la communaut&#233; par ailleurs mort et oubli&#233;, qui masse l'imagination fatigu&#233;e pour la ranimer, et c&#233;l&#232;bre sous la forme vivante des acteurs eux-m&#234;mes les possibilit&#233;s d'&#234;tre un humain&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;b&gt;Simon Callow, &lt;i&gt;Dans la peau d'un acteur&lt;/i&gt;&lt;/b&gt; (&lt;i&gt;Being an actor&lt;/i&gt;), traduit de l'anglais par Gis&#232;le Joly, &#233;ditions &lt;a href=&quot;http://editions.espaces34.free.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Espaces 34&lt;/a&gt; (Montpellier), 2006, 408 pages, 24,50 euros.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Rien de ce qui se passe dans le ciel ne nous est &#233;tranger</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article264.html</link>
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		<dc:date>2006-11-18T11:30:00Z</dc:date>
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		<dc:subject>Isra&#235;l / Palestine</dc:subject>

		<description>Une nouvelle inspir&#233;e par un voyage dans les territoires occup&#233;s palestiniens. Fr&#233;d&#233;ric Barbe anime la maison d'&#233;dition nantaise La rue Blanche. Il est notamment l'auteur de La madone alg&#233;rienne, aux &#233;ditions L'Escarbille, collection Feux Follets (dans toutes les bonnes librairies), et de Papa Mambo, un conte de No&#235;l publi&#233; en 2000 dans P&#233;riph&#233;ries. 1 Les vieux dictionnaires aux tranches fatigu&#233;es ignorent tout du sniper et l'on sent bien, de toutes les fa&#231;ons, (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique4.html" rel="directory"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot16.html" rel="tag"&gt;Isra&#235;l / Palestine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Une nouvelle inspir&#233;e par un voyage dans les territoires occup&#233;s palestiniens.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Fr&#233;d&#233;ric Barbe anime la maison d'&#233;dition nantaise &lt;a href=&quot;http://la.rue.blanche.free.fr/atelier_ecriture/index.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;La rue Blanche&lt;/a&gt;. Il est notamment l'auteur de &lt;i&gt;La madone alg&#233;rienne&lt;/i&gt;, aux &#233;ditions L'Escarbille, collection Feux Follets (dans toutes les bonnes librairies), et de &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article263.html&quot; class='spip_in'&gt;Papa Mambo&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, un conte de No&#235;l publi&#233; en 2000 dans &lt;i&gt;P&#233;riph&#233;ries&lt;/i&gt;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;1&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les vieux dictionnaires aux tranches fatigu&#233;es ignorent tout du sniper et l'on sent bien, de toutes les fa&#231;ons, que les d&#233;finitions usuelles seraient impuissantes &#224; d&#233;crire le personnage. R&#244;deur discret des vieilles et grandes d&#233;flagrations du si&#232;cle vingt, le sniper s'est vraiment fait conna&#238;tre &#224; Beyrouth. Il s'est perfectionn&#233; &#224; Sarajevo. Il travaille dans les Territoires. Il est cet anonyme mandataire du meurtre comme spectacle de rue. Sa gloire est d'&#234;tre demeur&#233; un artisan dans le monde de la mort de masse. Un artisan que la machine de mort a fait rouage pour les t&#233;l&#233;visions du monde entier.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans d'autres parties de l'univers, on massacre par paquets, dix, vingt, cent, cinq cents mille et plus encore au hasard des opportunit&#233;s du meurtre de groupe. Le sniper, lui, est un &#233;conome de la mort. Il ne s'agit pas tant de la donner - on n'obtient rien sans effort - que de la produire comme une qualit&#233; de l'air que les gens respirent dans la lunette de vis&#233;e. Les &#233;coles pour devenir sniper n'existent pas vraiment, en tout cas, nous ne les connaissons pas. Sans doute s'agit-il essentiellement d'une cooptation, d'un contrat entre le ma&#238;tre sniper et son apprenti, conforme aux r&#232;gles de la corporation, elles-m&#234;mes identiques &#224; travers tout l'Empire. Le sniper &#233;prouve le c&#244;t&#233; obscur de la force.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lieu est fronti&#232;re, barri&#232;re, point d'appui, sommit&#233;, soupirail, ruines, bunker. Le temps est agit&#233;, m&#233;di&#233;val, incertain, cassant, brutal, irr&#233;gulier, affol&#233;, silencieux. La raison est op&#233;rante, hi&#233;rarchique, fraternelle, forcen&#233;e, psychiatrique, commode et l'arme pr&#233;cise, propre, ludique, appropri&#233;e, confidente, discr&#232;te, effac&#233;e. La cible est molle, rapide, courte, grande, &#226;g&#233;e, charg&#233;e, s&#251;re d'elle, peureuse et morte d&#233;j&#224;. Dernier vivant des no man's lands, arpenteur des g&#233;ographies poreuses, le sniper s'endort dans la maison du garde-fronti&#232;re. Il est heureux et il pense &#224; son avenir.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;2&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le Jourdain est un fleuve aux caract&#233;ristiques &#233;tonnantes. Il est tout &#224; la fois possible de le traverser en marchant dessus et g&#233;n&#233;ralement impossible de le traverser &#224; cause d'un solide diff&#233;rend historique qui en rend les abords peu s&#251;rs. Le Jourdain, qui coule du nord au sud, des confins syriens et libanais jusqu'au d&#233;versoir de la Mer Morte, est un fleuve s&#233;rieux et utilitaire au nord, mais il n'est plus qu'un ruisseau de seconde zone, saum&#226;tre et malvenu lorsqu'il arrive dans les Territoires. La Mer Morte, apr&#232;s avoir perdu cinquante m&#232;tres de son &#233;paisseur d'eau en cinq guerres successives, serait pr&#234;te, dit-on, &#224; mourir une nouvelle fois et &#224; dispara&#238;tre totalement et d&#233;finitivement de la surface de cette plan&#232;te. J&#233;sus lui-m&#234;me serait certainement &#233;tonn&#233; par cet &#233;tat des lieux lamentable qu'il trouverait ici-bas s'il venait &#224; rentrer au pays. Peut-&#234;tre ajouterait-il &#224; l'adresse des gens qui ne manqueraient pas d'aller &#224; sa rencontre le long du bas Jourdain :
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mes amis, la crucifixion peut prendre de multiples formes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Mais J&#233;sus ne reviendra pas, il est mort, on l'a enterr&#233; et il s'est sauv&#233;. C'est une affaire class&#233;e et pourtant les miracles existent parfois. C'est exactement ce qu'&#233;tait en train de se dire Lamia Chali en constatant que l'eau sortait par saccades puissantes du robinet de sa cuisine. Il &#233;tait midi et l'eau courante, &#224; cette heure l&#224; dans ce quartier populaire du camp au nord de Gaza, constituait ind&#233;niablement un miracle pour lequel il faudrait louer le Seigneur, sous toutes ses formes et sans retard. Lamia Chali se pressa &#224; la petite fen&#234;tre de sa cuisine et se mit &#224; crier pour pr&#233;venir ses voisines.
&lt;br /&gt;- L'eau, l'eau ! L'eau est revenue !
&lt;br /&gt;Une autre femme lui r&#233;pondit au bout de quelques instants. &#171; Fatigu&#233;e &#187;, comme Lamia avait l'habitude de l'appeler, jalousait les m&#232;res de famille les plus jeunes du voisinage et la vieillesse avait pr&#233;serv&#233; comme un tr&#233;sor sa voix puissante qui transper&#231;ait avec facilit&#233; les murs des petites maisons vite pouss&#233;es et tass&#233;es les unes contre les autres au fond de la ruelle.
&lt;br /&gt;- Tu te moques, Lamia ! Seule la nuit est propice &#224; la venue de l'eau ! C'est cette nuit qu'il te faudra te lever !
&lt;br /&gt;- Ouvrez donc les robinets !
&lt;br /&gt;Lamia s'&#233;tait retourn&#233;e &#224; nouveau et observait avec fascination les saccades de l'eau de la ville de Gaza qui venait frapper de toutes ses forces l'&#233;vier galvanis&#233;.
&lt;br /&gt;- Retourne &#224; ta cuisine et ne nous fais plus r&#234;ver, malheureuse, comme si nous n'avions rien d'autre pour nous tourmenter !
&lt;br /&gt;&#171; Fatigu&#233;e &#187; claqua dans ses mains pour marquer sa d&#233;sapprobation.
&lt;br /&gt;L'instant d'apr&#232;s, le bruit autour de Lamia avait disparu et elle crut entendre le lointain &#233;cho de la voix de la vieille femme qui s'enfuyait entre les murs de la ruelle. Le bruit des vagues peut-&#234;tre au loin, pensa-t-elle un instant. Il ne s'agissait que des femmes du quartier qui s'&#233;taient tues et qui tournaient toutes au m&#234;me instant le robinet de leur cuisine afin de savoir qui de &#171; Fatigu&#233;e &#187; ou de Lamia avait perdu la t&#234;te en ce nouveau jour de vie &#224; Gaza. Lamia se tenait &#224; sa fen&#234;tre et attendait. Le temps, comme souvent en Palestine, avait soudain pris des libert&#233;s avec l'horloge. Elle se demanda :
&lt;br /&gt;- Est-ce que je suis en train de devenir folle ? Qu'est-ce que j'ai racont&#233; ?
Si elle avait r&#234;v&#233;, si elle avait simplement r&#234;v&#233; de l'eau, de ce robinet puissant et solide, de ce tumulte blanc, les voisines sauraient se moquer d'elle et son mari ne serait pas content en rentrant. Il s'inqui&#233;terait pour la r&#233;putation de la famille dans le quartier et la disputerait. Ils avaient assez de difficult&#233;s comme cela.
&lt;br /&gt;- Lamia a raison, l'eau coule ici comme au pied d'un ch&#226;teau d'eau ! L'eau est revenue ! C'est un miracle ! Une rivi&#232;re !
&lt;br /&gt;Ce qu'elle entendit la rassura, Lamia ferma les yeux et glissa le long du mur. Ses id&#233;es &#233;taient devenues liquides et bleut&#233;es. Elle s'&#233;vanouit et tomba lourdement sur le sol. L'eau &#233;tait revenue.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;3&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est &#171; Fatigu&#233;e &#187; qui commentait la sc&#232;ne et questionnait &#224; bonne distance, tandis que des femmes attentives l'emp&#234;chaient d'approcher la jeune femme allong&#233;e par terre, qui reprenait peu &#224; peu ses esprits.
&lt;br /&gt;- Lamia, ma petite, &#231;a va mieux ? Alors, toi, tu nous donnes de l'&#233;motion, tu peux le dire ! D'abord l'eau qui revient, ensuite toi qui pars ! C'est incroyable.
&lt;br /&gt;D'un geste de la main sans &#233;quivoque, la voisine imm&#233;diate de Lamia Chali interrompit &#171; Fatigu&#233;e &#187; et s'adressa directement &#224; la jeune femme.
&lt;br /&gt;- Comment tu as su ?
&lt;br /&gt;- Su quoi ? demanda Lamia d'une voix p&#226;teuse.
&lt;br /&gt;- Pour l'eau ! Mais reprends tes esprits, bon sang ! Tout le quartier a de l'eau, de l'eau potable, de l'eau transparente en pleine journ&#233;e !
&lt;br /&gt;Lamia se redressa un peu.
&lt;br /&gt;- Je ne sais pas. Le robinet de la cuisine n'&#233;tait pas bien ferm&#233; et la force de l'eau l'a fait jaillir sous mes yeux. D'un seul coup...
&lt;br /&gt;- Dieu soit lou&#233;, tu ne t'es pas fait mal en tombant ! C'est un miracle, et toi, ma fille, tu nous as annonc&#233; un tout autre miracle. Tu sais comment on appelle les gens qui font &#231;a ?
&lt;br /&gt;Lamia cligna des yeux et lui r&#233;pondit avec lenteur.
&lt;br /&gt;- Doucement, Fatma, je me r&#233;veille &#224; l'instant. J'ai l'impression d'avoir dormi toute une ann&#233;e et je n'ai pas l'esprit tr&#232;s clair.
&lt;br /&gt;L'autre femme lui caressa la joue, elle lui sourit et affirma que le ph&#233;nom&#232;ne semblait bien &#233;tabli.
&lt;br /&gt;- Tu ne fais que confirmer tout ce qui s'est pass&#233;, tu &#233;tais en songe, et l'eau, par ton songe, est venue couler dans ton &#233;vier. Tu as la force divine avec toi, Lamia ... Tu es une sainte !
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu racontes, je suis une m&#232;re de famille sans enfant dans la d&#232;che...
&lt;br /&gt;- Une sainte, je te dis, affirma encore Fatma, que l'on disait vers&#233;e en religion officielle et surtout non officielle, &#339;cum&#233;nique, populaire et h&#233;t&#233;rodoxe, une sainte descendue dans le quartier pour annoncer la venue des temps meilleurs.
&lt;br /&gt;Une des voisines, agenouill&#233;e &#224; proximit&#233; de Lamia, se mit &#224; la f&#233;liciter d'une autre mani&#232;re.
&lt;br /&gt;- C'est ton mari qui va &#234;tre content, Lamia. Il a &#233;pous&#233; une sainte sans le savoir, c'est un cadeau de Dieu. Tu as de la chance, et lui aussi !
&lt;br /&gt;Elles &#233;clat&#232;rent de rire, et Lamia aussi, avec tant de bonheur et d'incompr&#233;hension m&#234;l&#233;s, que les larmes lui vinrent aux yeux. Fatma se leva avec solennit&#233; et s'adressa &#224; travers Lamia &#224; toute l'assembl&#233;e des femmes de la rue entass&#233;es dans cette petite cuisine.
&lt;br /&gt;- Lamia, ma sainte voisine, je vais revenir, mais je dois aller porter la bonne nouvelle aux habitants des autres rues du quartier et des autres quartiers de la ville. Ici vit la sainte qui fait venir l'eau dans les maisons comme dans ses yeux. Personne ne comprendrait que nous gardions la nouvelle pour nous. Porte-toi bien, Lamia, et que Dieu soit avec toi !
&lt;br /&gt;- Que Dieu t'accompagne, Fatma, r&#233;pondirent en ch&#339;ur les femmes pr&#233;sentes &#224; c&#244;t&#233; de la sainte, va porter la bonne nouvelle et nous f&#234;terons bient&#244;t ton retour.
&lt;br /&gt;Lorsque Fatma eut disparu de la pi&#232;ce, une voisine s'approcha de Lamia et prit la place qu'avait occup&#233; Fatma. Elle chuchota, troubl&#233;e.
&lt;br /&gt;- Ma voisine, ce n'est pas Dieu qui commande les vannes du service d'eau !
&lt;br /&gt;Lamia ne put que qu'opiner avec bon sens.
&lt;br /&gt;- Ah, ben, non, &#231;a c'est s&#251;r, ce n'est pas Dieu, c'est les officiers de l'arm&#233;e d'occupation.
&lt;br /&gt;L'autre continua.
&lt;br /&gt;- Ton mari ne travaille-t-il pas pr&#232;s du r&#233;servoir ?
&lt;br /&gt;- Si. Il saura si quelque chose s'est pass&#233;.
&lt;br /&gt;- Alors allons le voir, tu nous emm&#232;nes ?
&lt;br /&gt;- Maintenant ?
&lt;br /&gt;Les femmes hoch&#232;rent la t&#234;te. Maintenant. Sans attendre. Les miracles sont si fugaces, insaisissables. Dieu ne passe jamais deux fois les plats et il faut se servir quand c'est le bon moment. Apr&#232;s, il est trop tard. Dieu est un impatient.
&lt;br /&gt;- Les enfants ? demanda encore Lamia.
&lt;br /&gt;- Ils jouent avec l'eau dehors, ils viendront avec nous.
&lt;br /&gt;C'est certain. Sans poser de questions. Aller &#224; la source, se baigner, nager, plonger. Quelques enfants espi&#232;gles espionnaient par la fen&#234;tre. Ils se mirent &#224; courir dans la ruelle en criant des phrases incompr&#233;hensibles par toute personne qui ne comprendrait pas imm&#233;diatement le langage de l'eau.
&lt;br /&gt;Lamia se leva enfin.
&lt;br /&gt;- Je vous emm&#232;ne. Je vais vous conduire &#224; la coop&#233;rative.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;4&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dans les Territoires, le sniper sait qu'un enfant, pass&#233; douze ans, n'est plus un enfant, mais un impact possible. L'administration militaire aide en cons&#233;quence le sniper &#224; calculer l'&#226;ge de l'enfant &#224; cinq cents m&#232;tres de distance, avec des gabarits en carton peint. Un appeau r&#233;glementaire permet aussi d'amener l'enfant &#224; se rapprocher pour que le sniper puisse appr&#233;cier plus sereinement son &#233;tat civil. Tout cela n'est pas aussi simple que vous le croyez, car beaucoup d'enfants de plus de douze ans aimeraient faire croire au sniper qu'ils en ont, en r&#233;alit&#233;, moins de douze. C'est presque un jeu, vous l'avez entendu dire, les enfants ont l&#224;-bas un go&#251;t pour la mort qu'ils partagent avec leur ami, le sniper.
&lt;br /&gt;Il n'est pas facile de d&#233;crire, ni m&#234;me de comprendre cela lorsque l'on n'a jamais mis en joue une cible vivante et na&#239;ve &#224; cinq cents m&#232;tres de distance. Le tir au ballon &#224; la foire n'est qu'un ersatz tr&#232;s insatisfaisant et ne saurait restituer toute la palette des sensations du sniper. Car le sniper, il faut le savoir, met tout son c&#339;ur &#224; l'ouvrage. Il cesse de penser pour faire la mauvaise machine &#224; tuer. Rien ne pourra l'arr&#234;ter une fois qu'il aura d&#233;cid&#233; d'ex&#233;cuter le travail qui lui a &#233;t&#233; confi&#233;.
&lt;br /&gt;- Tu y vois quelque chose ?
&lt;br /&gt;- Impossible de travailler avec un temps pareil. On nous a fait venir pour rien.
&lt;br /&gt;Les deux hommes relev&#232;rent les canons de leurs fusils, puis pos&#232;rent d&#233;licatement leurs armes dans leurs &#233;tuis. L'un d'eux s'essuya les mains sur ses cuisses.
&lt;br /&gt;- Elles sont moites.
&lt;br /&gt;L'autre saisit sa gourde.
&lt;br /&gt;- Tu veux dire qu'on pisse la sueur par tous les pores ! Je n'ai jamais vu un temps pareil par ici.
&lt;br /&gt;- Ce n'est pas bon pour les asthmatiques.
&lt;br /&gt;- Tu es asthmatique ?
&lt;br /&gt;- Non, c'&#233;tait pour dire. Il y a trop d'humidit&#233; dans l'air. L'hygrom&#233;trie n'est conforme ni &#224; la saison, ni au lieu. &#199;a va finir par p&#233;ter.
&lt;br /&gt;- Oui, mais alors ce sera bon pour les jardins.
&lt;br /&gt;- En attendant, on risque pas de travailler correctement avec un air aussi trouble et aussi fugace.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Attention, &#231;a recommence...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;En quelques secondes, ils avaient repris leurs armes et se tenaient pr&#234;ts &#224; tirer. La voix de l'officier continuait &#224; gr&#233;siller dans la radio pos&#233;e &#224; leurs c&#244;t&#233;s.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ils arrivent...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Je vois rien, marmonna l'un des deux snipers. Foutu m&#233;tier, foutu temps !
&lt;br /&gt;- Ne t'&#233;nerve pas, lui r&#233;pondit le deuxi&#232;me homme. Ils vont se rapprocher, regarde comme l'atmosph&#232;re les fait trembler. Ils ont une sacr&#233;e trouille, oui, une sacr&#233;e trouille...
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Sur la gauche, pr&#232;s du mur, quand vous voulez...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;La voix de l'officier de liaison, noy&#233;e de parasites, les lib&#233;ra de toute la tension contenue dans l'atmosph&#232;re proche-orientale. Ils avaient carte blanche. Ils accroch&#232;rent ensemble le gar&#231;on de plus de douze ans qui courait le long du mur ext&#233;rieur de la colonie assi&#233;g&#233;e.
&lt;br /&gt;- C'est &#224; moi, ce coup-ci.
&lt;br /&gt;- Pas de chance, fr&#232;re, il pleut !
&lt;br /&gt;En une fraction de seconde, la visibilit&#233; devint quasi nulle et la colonie ne fut plus qu'une &#238;le dans l'oc&#233;an de la pluie, une arche. L'enfant avait disparu des mires. Il go&#251;tait la pluie qui tombait sur les gens du quartier et recouvrirait bient&#244;t la ville enti&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;5&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les femmes avaient resserr&#233; leur voile et marchaient maintenant group&#233;es autour de Lamia, qui, seule, connaissait le chemin jusqu'&#224; la coop&#233;rative o&#249; son mari travaillait comme agronome. Il fallait marcher quelques kilom&#232;tres en direction de la fronti&#232;re de 1948 et s'arr&#234;ter lorsqu'on apercevait les plantations de la colonie, elle-m&#234;me adoss&#233;e &#224; la fronti&#232;re. La coop&#233;rative se trouvait l&#224;, encastr&#233;e entre la mer, les camps et les colons. Le p&#232;re de Lamia avait travaill&#233; autrefois &#224; construire les maisons des colons &#224; Dugit et Ele Sinai, quand ils habitaient &#224; proximit&#233;. Papa &#233;tait mort, puis les maisons avaient &#233;t&#233; ras&#233;es par l'arm&#233;e apr&#232;s les premiers attentats contre les colons. Le reste de la famille avait rejoint les quartiers r&#233;cents de Gaza. La bande de Gaza &#233;tait si petite - quarante kilom&#232;tres sur cinq - qu'elle ressemblait &#224; une &#238;le, un &#238;lot ass&#233;ch&#233; et assoiff&#233; dont Lamia avait toujours pens&#233; qu'elle ne sortirait jamais.
&lt;br /&gt;- Bon, alors, ce songe, tu nous le racontes ?
&lt;br /&gt;- Quel songe, c'est vous qui avez r&#234;v&#233; !
&lt;br /&gt;- Allez, raconte donc, on est tes amies, tes voisines, ne fais pas la fi&#232;re ! Il ne plairait pas &#224; Dieu que tu gardes cela pour toi.
&lt;br /&gt;Elles touchaient r&#233;guli&#232;rement Lamia comme pour s'assurer que, toute sainte qu'elle &#233;tait, aucun processus atomique extraordinaire n'&#233;tait en train de modifier la forme humaine de leur jeune voisine. Lamia Chali soufflait comme une b&#234;te fatigu&#233;e, r&#233;tive aux questions pesantes qui s'abattaient sur elle. En traversant le quartier, les femmes avaient pu observer ensemble que l'eau &#233;tait bien arriv&#233;e partout, qu'elle avait envahi les maisons et qu'elle faisait le spectacle sur les places. Les enfants livraient bataille pour le contr&#244;le des bornes et des fontaines publiques. Toutes sortes de r&#233;cipients et de m&#233;thodes &#233;taient utilis&#233;s. Plusieurs fois, les femmes furent copieusement asperg&#233;es. En quittant la p&#233;riph&#233;rie du quartier, o&#249; l'urbanisme &#171; officiel &#187; se rel&#226;chait par bouff&#233;es de pauvret&#233; monumentale, elles aper&#231;urent au loin un h&#233;licopt&#232;re qui survolait le point de passage d'Erez. Lamia leur fit quitter la route principale pour &#233;viter un convoi de v&#233;hicules militaires en provenance de la colonie la plus proche et qui semblait descendre vers le centre de Gaza. Elle d&#233;cida de bifurquer, elles longeraient plut&#244;t la plage.
&lt;br /&gt;- Alors, ce songe ? Il te faut l'autorisation de ton mari pour nous le raconter ?
&lt;br /&gt;Elles &#233;clat&#232;rent de rire. Lamia chercha &#224; rassembler ses id&#233;es.
&lt;br /&gt;- Il ne va pas vous plaire.
&lt;br /&gt;- Et pourquoi donc ?
&lt;br /&gt;- Mais parce que vous n'allez pas aimer cela du tout !
&lt;br /&gt;Le grondement interrompit la conversation et toutes les femmes port&#232;rent leurs yeux de Lamia aux nu&#233;es, des nu&#233;es &#224; Lamia. Les nuages s'&#233;taient d&#233;velopp&#233;s en d'&#233;paisses colonnes noir&#226;tres qui obscurcissaient maintenant une grande partie de l'horizon. Elles la regard&#232;rent avec insistance.
&lt;br /&gt;- Tu sais, Lamia. Tu dois nous le dire.
&lt;br /&gt;- Il va pleuvoir...
&lt;br /&gt;- Arr&#234;te de te moquer de nous, tu es notre guide, notre sainte. Toute folle qu'elle est, Fatma a acc&#232;s aux v&#233;rit&#233;s qui souvent nous &#233;chappent. Fatma sait bien que tu as quelque chose &#224; nous dire, &#224; nous faire partager.
Quelques gouttes tomb&#232;rent &#224; cet instant, discontinues, isol&#233;es, galop d'essai des condensations monstrueuses qui travaillaient au-dessus de leurs t&#234;tes. Lamia c&#233;da enfin et demanda aux femmes de s'asseoir autour d'elle, &#233;loignant les enfants vers une laisse de d&#233;chets amen&#233;s par la mer qu'elle leur demanda d'aller explorer.
&lt;br /&gt;- Bon, &#231;a va &#234;tre rapide. J'ai r&#234;v&#233; que j'accouchais dans l'eau. Vous &#234;tes contentes ?
&lt;br /&gt;- Dans l'eau ? Comment cela dans l'eau ?
&lt;br /&gt;- Vous voyez, cela ne vous pla&#238;t pas, s'&#233;nerva Lamia.
&lt;br /&gt;- Explique donc au lieu de te f&#226;cher !
&lt;br /&gt;- Dans l'eau, cela veut dire, dans l'eau. J'attendais mon b&#233;b&#233; dans l'eau, une eau claire et transparente. Quand le b&#233;b&#233; est arriv&#233;, j'ai su que c'&#233;tait une fille et elle parlait d&#233;j&#224;. Elle m'a dit qu'elle s'appelait Jaffra, qu'elle &#233;tait heureuse que je sois sa maman et puis vous m'avez r&#233;veill&#233;e &#224; ce moment-l&#224;.
&lt;br /&gt;Ses voisines la regardaient bouche b&#233;e. Lamia en con&#231;ut une certaine g&#234;ne. L'une d'elles approcha les mains de sa bouche et lui envoya un baiser par les airs. Les autres l'imit&#232;rent.
&lt;br /&gt;- Mais alors tu es enceinte !
&lt;br /&gt;- Fatma avait raison, je te l'avais dit. Tu as re&#231;u la gr&#226;ce de Dieu et tu donneras naissance &#224; une fille de l'eau !
&lt;br /&gt;Puis elles se turent, chacune d'elles se rem&#233;morant ses pr&#233;c&#233;dents accouchements et essayant d'imaginer ce qu'il en serait d'accoucher dans l'eau. Elles se surprirent &#224; prononcer ensemble la m&#234;me phrase.
&lt;br /&gt;- Nous accoucherons dans l'eau avec toi, Lamia et, &#224; l'avenir, nos filles seront toutes des filles de l'eau.
&lt;br /&gt;Ce ne serait que justice pour ces femmes qui d&#233;tenaient, depuis de nombreuses ann&#233;es, le record du monde de l'indice conjoncturel de f&#233;condit&#233;. Les enfants revinrent du bas de la plage tout excit&#233;s, se disputant un vieux parapluie cass&#233;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;6&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les services de pr&#233;vision m&#233;t&#233;orologiques de l'Autorit&#233; palestinienne annoncent plus souvent des chutes de pierres ou des ciels d'h&#233;licopt&#232;res qu'ils ne pr&#233;viennent efficacement la population locale des pluies &#224; venir, pour permettre ainsi de s'habiller le matin en fonction du temps pr&#233;vu pour la journ&#233;e. Leur comp&#233;tence ne saurait &#234;tre mise en cause, ni m&#234;me la faiblesse de leurs moyens de recherche. Au contraire, le renforcement de la coop&#233;ration avec les services de la m&#233;t&#233;orologie nationale norv&#233;gienne a abouti &#224; cette curieuse extension de leur champ d'activit&#233;s et justifie la devise qui orne le fronton du b&#226;timent de la m&#233;t&#233;orologie palestinienne de Ramallah.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Rien de ce qui se passe dans le ciel ne nous est &#233;tranger.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Pourtant, ce qu'aper&#231;ut Mahmoud Hosseini, ce jour l&#224;, sur son &#233;cran d'ordinateur, n'avait rien &#224; voir avec les ballons-sondes, les d&#233;pressions scandinaves et toute la quincaillerie affriolante de M&#233;t&#233;osat. L'&#233;norme tache noire qui obstruait la carte du Proche-Orient ne correspondait &#224; rien de connu, &#224; tel point que Mahmoud Hosseini crut un instant que son &#233;cran de fabrication asiatique &#233;tait en train de rendre l'&#226;me. Quelques clics sur l'Internet l'assur&#232;rent qu'il n'en &#233;tait rien.
&lt;br /&gt;Bient&#244;t, la tache noire se fit plus compacte &#224; mesure que le temps continuait de s'&#233;couler dans le bureau de Mahmoud. C'est dans cet &#233;tat second provoqu&#233; par la fatigue, l'humidit&#233; de l'air et l'inqui&#233;tude que le m&#233;t&#233;orologue entendit le t&#233;l&#233;phone sonner et son coll&#232;gue b&#233;gayer dans un anglo-am&#233;ricain international qu'il ma&#238;trisait pourtant d'habitude avec facilit&#233;. Il comprit que les interlocuteurs au bout du fil &#233;taient les sp&#233;cialistes du Centre europ&#233;en de pr&#233;vision du temps et il tenta, d&#233;sesp&#233;r&#233;ment, d'interpr&#233;ter les propos &#233;quivoques de son coll&#232;gue. &lt;br /&gt;Lorsque le combin&#233; tomba sur le sol, le grondement ext&#233;rieur ne r&#233;ussit pas &#224; couvrir le hurlement qui traversa soudain les bureaux de la m&#233;t&#233;orologie de Ramallah. L'homme effray&#233; esp&#233;rait ainsi avoir pr&#233;venu toute la Palestine d'un seul cri, guttural et d&#233;sesp&#233;r&#233;.
&lt;br /&gt;ETAT D'ALERTE MAXIMUM !
&lt;br /&gt;RISQUES D'INONDATIONS TORRENTIELLES SUR TOUT LE TERRITOIRE !
&lt;br /&gt;EVACUATION DES ZONES EXPOSEES !
&lt;br /&gt;Mahmoud Hosseini n'avait pas boug&#233;. Comme p&#233;trifi&#233;, il regardait son coll&#232;gue et ami, d&#233;compos&#233;, qui semblait lui tendre un miroir. Ainsi, aucun des deux ne pouvait ignorer la peur et l'impuissance de l'autre. Ils savaient qu'il n'existait dans les Territoires aucun plan d'exposition aux risques majeurs, aucun dispositif permettant d'&#233;vacuer et de prot&#233;ger les populations civiles des rigueurs du mauvais temps. Un silence se fit, laissant le tonnerre entrer dans chacune des maisons de Ramallah et en emplir de bruit et de fureur chaque centim&#232;tre cube.
&lt;br /&gt;- Mahmoud, appelle le Ra&#239;s, appelle l'Autorit&#233;, il faut envoyer la police faire &#233;vacuer les habitants des vall&#233;es et des bas-fonds, les emmener sur les plus hautes collines, &#224; l'abri de la mont&#233;e des eaux. Je tente ma chance avec la voiture de service. Je t'appelle d&#232;s que j'ai du nouveau. Fais vite et bien, Mahmoud, nous sommes les premiers &#224; avoir compris.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;7&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les deux jeunes activistes de l'organisation de fabrication des kamikazes furent surpris d'apercevoir au loin ce groupe de femmes et d'enfants, courant sous la pluie battante, le long du petit chemin c&#244;tier. Eux-m&#234;mes roulaient pr&#233;cautionneusement et les rattraperaient rapidement. D&#233;sireux de rejoindre la route qui reliait la colonie voisine au point de passage d'Erez, les deux jeunes gens empruntaient ce qu'il est convenu d'appeler, dans d'autres parties du monde, le chemin des &#233;coliers. Leur voiture &#233;tait bourr&#233;e d'explosifs et ils projetaient de la pr&#233;cipiter sur le premier objectif qu'ils trouveraient sur leur chemin. Ils s'&#233;taient attel&#233;s &#224; ce transport de mati&#232;res dangereuses, ouvriers int&#233;rimaires de la mort en service command&#233; pour, disaient-ils, Dieu et la nation arabe. Lib&#233;rer J&#233;rusalem. Ils avaient en songe des images rouges et brunes, carcasses br&#251;l&#233;es de bus et fragments corporels diss&#233;min&#233;s qui emplissaient la petite route menant au paradis des obs&#233;d&#233;s de la mort par explosion.
&lt;br /&gt;Toute cette op&#233;ration avait &#233;t&#233; bien compliqu&#233;e &#224; mener, songeaient-ils encore, et ils n'avaient r&#233;ussi &#224; r&#233;cup&#233;rer la voiture qu'au prix des plus grandes difficult&#233;s. Son propri&#233;taire n'ayant pas souhait&#233; s'en s&#233;parer aux conditions propos&#233;es par l'organisation de fabrication des kamikazes, ils avaient d&#251; user de persuasion, dans une approche plus physique que strictement religieuse ou id&#233;ologique.
&lt;br /&gt;Certes, la voiture ne pouvait atteindre des vitesses excessives, &#224; cause tout &#224; la fois de sa v&#233;tust&#233; et de son contenu, mais c'&#233;tait un v&#233;hicule &#224; moteur et il ferait bien l'affaire. Tandis qu'ils d&#233;passaient les femmes et leurs enfants courant sous la pluie battante, ils prirent conscience graduellement que la voiture perdait de la vitesse. Les femmes restaient &#224; leur hauteur.
&lt;br /&gt;- A-t-on jamais vu des femmes courir aussi vite qu'une voiture, demanda l'un deux.
&lt;br /&gt;- Les femmes palestiniennes sont parmi les plus robustes au monde, lui r&#233;pondit le conducteur, un gar&#231;on de Jabaliya pr&#233;nomm&#233; Hisham. En Palestine, tout est possible ! Si Dieu le veut !
&lt;br /&gt;Mais, non, ce n'&#233;tait pas possible. Les femmes couraient maintenant plus vite que la voiture ! Elles-m&#234;mes en semblaient &#233;tonn&#233;es. En v&#233;rit&#233;, elles l'&#233;taient moins que les deux terroristes motoris&#233;s, car elles savaient parfaitement que la saintet&#233; de Lamia donnait des ailes &#224; tout le groupe. Hisham eut une illumination d'origine m&#233;canique et absolument non divine, lorsqu'il comprit que la p&#233;dale d'acc&#233;l&#233;rateur ne commandait plus rien et que le moteur avait cess&#233; d'&#233;mettre quelque bruit que ce soit. C'&#233;tait l'orage qui tambourinait sur leur voiture maintenant totalement &#224; l'arr&#234;t.
&lt;br /&gt;- Izzedine, on n'avance plus !
&lt;br /&gt;- La pluie sans doute, l'humidit&#233;, le moteur doit &#234;tre noy&#233;. C'est vraiment une voiture de merde qu'il nous a fourgu&#233;e.
&lt;br /&gt;- Une voiture de m&#233;cr&#233;ant, une voiture de mauvais musulman !
&lt;br /&gt;Hisham se rendit compte le premier que les femmes entouraient la voiture, leurs visages humides coll&#233;s aux vitres, au milieu des voiles mouill&#233;s et ceux des enfants, &#233;pat&#233;s sur le pare-brise, sous un vieux parapluie trou&#233;.
&lt;br /&gt;- Vous voulez de l'aide ? demand&#232;rent-elles en ch&#339;ur. Nous pouvons pousser la voiture pour vous aider &#224; red&#233;marrer.
&lt;br /&gt;Hisham s'affola, tant de femmes &#224; la fois et tant d'explosifs dans un si petit v&#233;hicule ! Tout cela n'&#233;tait pas pr&#233;vu dans le plan d'action mis au point par les artificiers de l'organisation. Il d&#233;clina fermement l'offre en baissant sa vitre.
&lt;br /&gt;- Non, merci, il faut simplement attendre que le moteur refroidisse. Toute cette eau va lui faire grand bien ! Il sourit et ajouta encore qu'il faudrait mieux pour les femmes qu'elles rentrent chez elles. Le temps n'avait pas l'air de s'arranger et les enfants finiraient par prendre froid, termina-t-il.
&lt;br /&gt;- Nous allons &#224; la coop&#233;rative, lui r&#233;pondit Lamia, mon mari travaille l&#224;-bas. Il n'y a pas de probl&#232;me. S&#251;r que vous n'avez pas besoin d'aide ?
&lt;br /&gt;- S&#251;r, r&#233;it&#233;ra Hisham, l&#233;g&#232;rement agac&#233;. On a la m&#233;canique dans le sang. A la prochaine &#233;claircie, on repart.
&lt;br /&gt;- Alors, bonne route !
&lt;br /&gt;- Bonne route, la paix soit avec vous !
&lt;br /&gt;Ils regard&#232;rent ces femmes survolt&#233;es s'&#233;loigner vers la coop&#233;rative, comme port&#233;es par le vent. Bient&#244;t, elles disparurent dans la pluie. Un peu rassur&#233;s, les deux kamikazes se retrouv&#232;rent &#224; nouveau seuls. L'eau commen&#231;ait &#224; s'infiltrer s&#233;rieusement dans l'habitacle. Le v&#233;hicule restait malgr&#233; tout parfaitement immobile. Izzedine craqua le premier et commen&#231;a &#224; insulter les &#233;l&#233;ments et la nature en g&#233;n&#233;ral.
&lt;br /&gt;- Pluie de merde ! Eau de merde ! Je te d&#233;teste, l'eau, je te d&#233;teste !
&lt;br /&gt;Il l'entendit aussit&#244;t.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Tu perds ton sang-froid, Izzedine !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Le jeune homme se figea en entendant la voix de l'eau, une voix si &#233;trange et si diff&#233;rente, par exemple, de celle d'Hisham, son partenaire en martyrologie sous contrat, qui pour le moment enrageait silencieusement &#224; c&#244;t&#233; de lui et qui, dans quelques minutes, exploserait en &#233;clats grossiers, dont m&#234;me le Tout-puissant, dans son infinie largeur d'esprit, finirait par s'offusquer.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Qui te permet de m'insulter ainsi ?&lt;/i&gt; continua la voix. &lt;i&gt;Sais-tu le bien que j'apporte &#224; la terre et &#224; ceux qui l'habitent, sais-tu que l'on m'appelle depuis des milliers d'ann&#233;es, que toi-m&#234;me, depuis que tu as quitt&#233; le ventre de ta m&#232;re, tu m'appelles, tous les jours ! J'arrive enfin et c'est comme cela que tu m'accueilles. Je suis d&#233;&#231;ue, Izzedine, tr&#232;s d&#233;&#231;ue.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Tu as tout fait foirer ! r&#233;pondit Izzedine sans se d&#233;monter. Ainsi sont les fanatiques, bloqu&#233;s dans le tunnel des certitudes, embourb&#233;s dans la ranc&#339;ur qui rend l'esprit aveugle et sourd.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;De quoi parles-tu ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Cet attentat qu'on a eu tant de mal &#224; pr&#233;parer.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ce n'est pas un bon jour pour mourir, Izzedine, et puis, tu es trop jeune, je n'aime pas cela, que les jeunes fassent n'importe quoi sans r&#233;fl&#233;chir aux cons&#233;quences.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Et toi, qu'as-tu fait depuis quarante ans ? O&#249; &#233;tais-tu quand nous avions besoin de toi ?
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;J'ai souffert, mon gar&#231;on, on m'a enferm&#233;e, mesur&#233;e, quantifi&#233;e, transform&#233;e, transport&#233;e, pomp&#233;e, d&#233;riv&#233;e, canalis&#233;e, exploit&#233;e, pollu&#233;e, on m'a tir&#233; dessus. J'ai m&#234;me cru que j'allais dispara&#238;tre de la r&#233;gion et finalement je suis revenue, je suis l&#224; &#224; tes c&#244;t&#233;s. Il va pleuvoir maintenant quarante jours pour les quarante ann&#233;es qui nous ont manqu&#233;, alors tu peux oublier cette voiture et ce qu'elle contient. Tu n'auras pas le loisir de t'en resservir.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Pourquoi on te croirait, l'eau ?
&lt;br /&gt;L'eau &#233;clata de rire.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Tu penses peut-&#234;tre que je suis manipul&#233;e par les services secrets isra&#233;liens ? Sauvez-vous, les gamins, abandonnez cette stupide voiture et allez vous occuper de vos familles. C'est le D&#233;luge, nom de Dieu ! &lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;8&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir tent&#233; d'alerter par t&#233;l&#233;phone les principaux responsables de l'Autorit&#233; Palestinienne, Mahmoud Hosseini s'accorda un r&#233;pit dans ses infructueux efforts de protection de la population civile et de pr&#233;vention des risques majeurs. Depuis son petit bureau du service m&#233;t&#233;orologique palestinien de Ramallah, il essaya de rappeler ses coll&#232;gues du Centre europ&#233;en de pr&#233;vision du temps.
&lt;br /&gt;L'explication scientifique du ph&#233;nom&#232;ne avait manqu&#233; &#224; Mahmoud Hosseini pour convaincre ses interlocuteurs locaux. Dans ce pays, non, m&#234;me pas un pays, dans ces fragments de territoires qui avaient connu tant d'autres catastrophes depuis l'Exode, et de toute nature, son annonce soudaine d'une inondation imminente et g&#233;n&#233;ralis&#233;e avait au mieux provoqu&#233; des silences g&#234;n&#233;s, au pire des menaces de r&#233;torsion budg&#233;taire. Ainsi est faite la structure administrative qu'elle n'attend rien de bon de la r&#233;alit&#233; et qu'elle ne peut entendre ce qu'elle n'est pas pr&#233;par&#233;e &#224; entendre.
&lt;br /&gt;On lui avait raccroch&#233; au nez.
&lt;br /&gt;Son coll&#232;gue parti en voiture porter la bonne parole ne devait pas avoir connu davantage de succ&#232;s. Mahmoud se demanda s&#233;rieusement combien de check-points il avait pu r&#233;ussir &#224; passer avant de devoir s'arr&#234;ter pour r&#233;pondre par &#233;crit &#224; un &#233;prouvant test de connaissances sur la m&#233;t&#233;orologie &#224; travers les &#226;ges. Il l'imagina encore essayant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment d'&#233;chapper &#224; la surveillance stress&#233;e d'un sous-officier fra&#238;chement arriv&#233; d'une petite r&#233;publique de l'ex-URSS et qui parlait mille fois moins bien l'h&#233;breu que tous les fonctionnaires du service m&#233;t&#233;orologique palestinien r&#233;unis. Il entendit au loin, &#224; travers l'orage, son coll&#232;gue et le sous-officier s'engager dans ce curieux langage des signes que doublait un h&#233;breu de bazar, m&#226;tin&#233; d'arabe, d'anglais et de g&#233;orgien. Il vit Babel sous les nu&#233;es, le doigt inquiet tendu vers les cataractes qui se d&#233;versaient maintenant sur les collines de Cisjordanie.
&lt;br /&gt;Mahmoud composa l'international.
&lt;br /&gt;Dans les grands centres europ&#233;ens, on lui indiqua imm&#233;diatement que les coll&#232;gues de permanence avaient constamment gard&#233; un &#339;il sur la Proche-Orient depuis leur derni&#232;re communication, mais qu'ils n'avaient pas progress&#233; d'un pouce.
&lt;br /&gt;Oui, l'&#233;norme bulle d'eau en formation &#233;tait centr&#233;e sur J&#233;rusalem et elle ne bougeait pas.
&lt;br /&gt;Oui, l'&#233;paisseur de la couche nuageuse augmentait r&#233;guli&#232;rement, plongeant peu &#224; peu toute la r&#233;gion dans la p&#233;nombre.
&lt;br /&gt;Non, le rapport avec le trou dans la couche d'ozone et les polluants atmosph&#233;riques ne pouvait &#234;tre &#233;tabli.
&lt;br /&gt;Non, Saddam Hussein &#233;tait toujours enferm&#233; et ne disposait toujours pas des moyens de faire la pluie et le beau temps chez ses voisins.
&lt;br /&gt;Mahmoud Hosseini sortit sur la terrasse du b&#226;timent des services m&#233;t&#233;orologiques de l'Autorit&#233;, un modeste parall&#233;l&#233;pip&#232;de aux sols de ciment qui, bizarrement, avait toujours &#233;pargn&#233; par les repr&#233;sailles de l'arm&#233;e d'occupation, alors m&#234;me qu'il est si simple et si tentant de briser le thermom&#232;tre quand on ne veut rien savoir du temps qu'il fait. Mahmoud se mit &#224; observer les grosses gouttes de pluie qui tombaient &#224; ses pieds, ruisselaient et rejoignaient, en quelques instants, un petit lac en formation sur la terrasse. Il avait d&#233;j&#224; v&#233;cu cette sc&#232;ne, pensa-t-il. Avec le soutien du Centre de recherches pour le d&#233;veloppement international et d'une universit&#233; canadienne, les services de la m&#233;t&#233;orologie palestinienne avaient, il y avait de cela plusieurs ann&#233;es, en collaboration avec les services municipaux des villes de Gaza et de Ramallah, &#233;tudi&#233; plusieurs syst&#232;mes de captage des eaux de pluie sur les toits terrasses, type de couverture quasi-syst&#233;matique des habitations du pays. &lt;br /&gt;Ce syst&#232;me astucieux, se rappela Hosseini, aussi vieux qu'H&#233;rode et les Hittites, avait n&#233;anmoins ses inconv&#233;nients. Poussi&#232;res et pollutions en suspension dans l'atmosph&#232;re, fientes d'oiseaux et d&#233;chets divers accumul&#233;s sur les toits devaient &#234;tre s&#233;par&#233;s de l'eau de pluie elle-m&#234;me afin d'&#233;viter la contamination des citernes. &#171; Mahmoud Syst&#232;me &#187;, mat&#233;riaux bon march&#233;, go&#251;t de la bricole et surveillance de la qualit&#233; de l'eau, Mahmoud Hosseini estima une nouvelle fois qu'ils avaient fait du bon travail, malgr&#233; les sarcasmes des entrepreneurs en eau potable qui du haut de leurs camions-citernes faisaient parfois courir de vilaines rumeurs.
&lt;br /&gt;Un &#233;norme &#233;clair coupa court &#224; de plus amples auto-f&#233;licitations. Ce flash monstrueux &#233;claira la ville comme en plein jour et fit scintiller les milliers d'autres lacs artificiels en train de na&#238;tre sur les toits terrasses de Ramallah la bourgeoise. Un deuxi&#232;me &#233;clair permit &#224; Mahmoud d'observer la rue principale du quartier devenue d&#233;versoir de ce nouveau d&#233;luge.
&lt;br /&gt;Dans le fracas du tonnerre, le m&#233;t&#233;orologue se mit &#224; pleurer sur son peuple et ses larmes tomb&#232;rent dans le petit lac artificiel o&#249; il se tenait debout, face aux &#233;l&#233;ments d&#233;cha&#238;n&#233;s. Bient&#244;t, ses larmes s'en furent dans le grand d&#233;versoir de la rue.
&lt;br /&gt;Il pensa au D&#233;luge et maudit Dieu &#224; son tour.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ne te fatigue pas, Mahmoud, Dieu n'y est pour rien !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Il sursauta car il savait &#234;tre seul dans le b&#226;timent &#224; cette heure.
&lt;br /&gt;- Qui es-tu, qui parle ?
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je suis l'eau, Mahmoud, l'eau !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- L'eau ?
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je suis tes larmes, l'eau de tes larmes, Mahmoud, et je sais que ce ne sont pas les premi&#232;res que tu verses.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Le m&#233;t&#233;orologue avait la voix bris&#233;e par le cours des &#233;v&#233;nements et la prescience qu'il &#233;tait face &#224; l'Incroyable, &#224; l'Indicible.
&lt;br /&gt;- Pourquoi ? Pourquoi ici o&#249; le marteau est d&#233;j&#224; tomb&#233; tant de fois ?
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Les larmes, Mahmoud, cet orage monstrueux vient des quarante ans de larmes accumul&#233;es dans le ciel de ce pays. Il faudra que tu enseignes cela &#224; tes coll&#232;gues de la m&#233;t&#233;orologie du monde entier. C'est le d&#233;luge des larmes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- C'est un ph&#233;nom&#232;ne physique ? s'entendit demander le Palestinien.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Tu veux parler d'&#233;vaporation, de condensation, de masses nuageuses, de courants ascendants ? Oui, Mahmoud, les larmes n'&#233;chappent pas aux lois g&#233;n&#233;rales qui r&#233;gissent l'univers. Seule la myopie du monde scientifique depuis Auguste Comte vous a tenus dans l'ignorance de cela. &lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Les gens d'ici vont mourir, alors ?
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Pourquoi dis-tu cela ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Rien n'est pr&#233;vu pour porter assistance aux populations menac&#233;es. Ils mourront.
&lt;br /&gt;L'eau se fit enjou&#233;e, d&#233;ployant une fausse col&#232;re.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mahmoud, tu me prends pour qui ? Tout cela s'arr&#234;tera &#224; temps ! Je suis l'eau, certes, mais sache bien que depuis ce qui s'est pass&#233; du temps de No&#233;, j'ai toujours d&#233;test&#233; les punitions collectives !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;9&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lamia entra la premi&#232;re dans la coop&#233;rative. L'eau avait d&#233;j&#224; envahi les entrep&#244;ts et les employ&#233;s tentaient de sauver ce qui pouvait l'&#234;tre. Au bout de quelques instants, cependant, en constatant que le niveau de l'eau continuait de monter &#224; vue d'&#339;il, m&#232;res de famille et employ&#233;s pr&#233;sents d&#233;cid&#232;rent de se r&#233;fugier avec les enfants sur le r&#233;servoir d'eau potable, seul point haut &#224; cet endroit de la bande de Gaza.
&lt;br /&gt;Acc&#233;der au sommet du r&#233;servoir par l'&#233;chelle m&#233;tallique ne fut pas simple. Hisham et Izzedine arriv&#232;rent &#224; temps pour aider les enfants &#224; grimper. Ils port&#232;rent les plus jeunes sur leur dos. Une fois &#224; l'abri, hommes, femmes et enfants, tous &#233;galement apeur&#233;s, observ&#232;rent le ciel z&#233;br&#233; d'&#233;clairs. De cet endroit, ils apercevaient la M&#233;diterran&#233;e des mauvais jours, noir&#226;tre et assassine. Sans le moindre avertissement, un missile air-sol explosa sur la plage, &#224; la limite des vagues de la mer d&#233;mont&#233;e et de l'inondation qui, peu &#224; peu, recouvrait les arpents surpeupl&#233;s de la &#171; Gaza Strip &#187; des rapports internationaux. Machinalement, les r&#233;fugi&#233;s cherch&#232;rent qui dans le ciel avait pu tirer. Ils aper&#231;urent l'h&#233;licopt&#232;re de l'arm&#233;e isra&#233;lienne en difficult&#233;, virevoltant comme un oiseau alcoolique, ivrogne malhabile, avant de s'affaisser et de choir lourdement dans le mar&#233;cage qui avait remplac&#233;, au pied du r&#233;servoir, les cultures mara&#238;ch&#232;res de la coop&#233;rative. L'h&#233;licopt&#232;re n'avait pas r&#233;sist&#233; au mauvais temps et les r&#233;fugi&#233;s les plus au fait de la chose militaire comprirent que les soldats avaient tir&#233; leurs missiles pour s'en d&#233;barrasser juste avant de se poser en catastrophe. &lt;br /&gt;Tandis qu'ils les regardaient s'extraire de l'appareil &#233;chou&#233;, Lamia Chali se mit &#224; parler le plus discr&#232;tement possible avec son mari.
&lt;br /&gt;- Youssef, les voisines me prennent pour une sainte, aide-moi...
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? r&#233;pondit-il avec mauvaise humeur. Qu'est-ce que tu as encore &#233;t&#233; raconter ?
&lt;br /&gt;- L'eau, l'eau &#224; la maison, elle est revenue. Explique-moi...
&lt;br /&gt;Il grogna.
&lt;br /&gt;- Je n'en sais rien, j'&#233;tais dans mon bureau, je n'ai rien vu de sp&#233;cial. Personne n'est all&#233; sur le r&#233;servoir, ni soldats isra&#233;liens, ni techniciens de la coop&#233;rative. Personne n'a touch&#233; aux vannes, je peux te l'assurer...
&lt;br /&gt;Lamia s'&#233;nerva un peu et le pin&#231;a en posant &#224; nouveau sa question.
&lt;br /&gt;- Toi qui es l'homme, qui sais tout sur tout, explique-moi ce qui s'est pass&#233; ! Explique-moi ce qui se passe !
&lt;br /&gt;Il commen&#231;a avec ce ton professoral qu'elle n'aimait pas.
&lt;br /&gt;- Le niveau de la nappe a d&#251; se relever d'un coup, sinon c'est inexplicable. Mais le niveau de la nappe phr&#233;atique de Gaza est si bas que l'eau de mer s'y infiltre depuis des ann&#233;es. Il aurait fallu une telle arriv&#233;e d'eau alors que la pluie n'avait pas encore commenc&#233; &#224; tomber. Je ne vois pas, Lamia, je n'ai pas d'explication... Que la main de Dieu... Ma science n'y peut rien, la science des hommes est ainsi faite que Dieu la d&#233;fait.
&lt;br /&gt;Lamia ne r&#233;pondit rien. Elle regardait les soldats isra&#233;liens qui progressaient difficilement dans plus d'un m&#232;tre d'eau boueuse et s'approchaient lentement du r&#233;servoir. Ils commenc&#232;rent &#224; escalader l'&#233;chelle &#224; leur tour. Hisham et Izzedine partirent se r&#233;fugier de l'autre c&#244;t&#233; de la plate-forme, &#224; l'oppos&#233; de l'&#233;chelle. Lamia se serra contre son mari.
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Lamia, Youssef !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Qui parle ? s'&#233;tonna Youssef.
&lt;br /&gt;Je suis l'eau, Youssef, et je voulais te dire que ce qui s'infiltre depuis des ann&#233;es dans la nappe phr&#233;atique de Gaza, ce n'est pas l'eau de mer, ce sont les larmes sal&#233;es des gens de ce pays. Et si, aujourd'hui, le niveau de la nappe remonte, c'est que les larmes se sont faites plus grosses et plus nombreuses. Certaines larmes s'&#233;vaporent, mais d'autres s'infiltrent dans le sol ! Ils ne t'ont pas appris &#231;a, &#224; l'Institut sup&#233;rieur d'Agronomie d'Atlanta ? A quoi donc t'ont servi tes &#233;tudes en Am&#233;rique ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;10&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Au point de passage d'Erez, &#224; la fronti&#232;re entre Isra&#235;l et la bande de Gaza, l'eau circulait depuis plusieurs heures tout &#224; fait librement &#224; travers les mailles des grillages &#233;lectrifi&#233;s. Le courant avait saut&#233;. Des deux c&#244;t&#233;s du mur, les derniers Palestiniens encore autoris&#233;s &#224; aller travailler en Isra&#235;l, ceux qui partaient et ceux qui rentraient chez eux, leur journ&#233;e termin&#233;e, se donnaient la main pour lutter contre le courant. Peu &#224; peu, les terrasses de b&#233;ton et de t&#244;le bleut&#233;e des installations de surveillance de la fronti&#232;re furent les derniers lieux visibles &#224; Erez. Une foule de plusieurs milliers de personnes s'y tenait agglutin&#233;e, m&#234;lant indistinctement travailleurs palestiniens et jeunes hommes et femmes, soldats isra&#233;liens aux visages adolescents en gilets pare-balles. La foule observait avec &#233;tonnement le fleuve boueux qui traversait Erez en direction du sud. Un temps, le fleuve charria une colonne de tanks qui fit voler en &#233;clat le long tunnel m&#233;tallique r&#233;serv&#233; aux travailleurs migrants et emporta avec elle les petites baraques frontali&#232;res r&#233;serv&#233;es aux VIP, d&#233;chiquetant toute cette lamentable architecture de zone commerciale militaris&#233;e. Peu &#224; peu et une &#224; une, les cartes d'identit&#233; magn&#233;tiques des travailleurs palestiniens s'en all&#232;rent rejoindre la colonne de chars et le fleuve de boue, sans qu'un mot d'explication suppl&#233;mentaire soit n&#233;cessaire. Le responsable isra&#233;lien du poste fronti&#232;re jeta &#224; son tour les tampons officiels qu'il avait pourtant pris soin de mettre &#224; l'abri. Les cartes et les formulaires ne pourraient resservir avant un long moment et c'&#233;tait certainement le moment de s'en d&#233;barrasser et de vider ses poches. Ainsi pensaient les gens r&#233;fugi&#233;s sur les toits. Maintenant totalement d&#233;pourvus de pi&#232;ces officielles &#224; pr&#233;senter ou &#224; contr&#244;ler, tous se sentaient assur&#233;ment des hommes neufs et pour quelques-unes des femmes neuves.
&lt;br /&gt;A quelques kilom&#232;tres de Ramallah, &#224; l'autre bout des Territoires, un jeune gar&#231;on de plus de douze ans chantait sous la pluie. Debout sur le haut d'un muret, &#224; quelques pas de chez lui, devant le croisement qui donnait acc&#232;s la colonie voisine et &#224; son poste militaire, il s'amusait de l'orage.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'&#233;p&#233;e de lumi&#232;re na&#238;t de mon front
&lt;br /&gt;Et l'eau du fleuve part de ma main
&lt;br /&gt;Ma nationalit&#233;, c'est le c&#339;ur des autres
&lt;br /&gt;Je n'ai besoin d'aucun autre passeport&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le sniper attendait la fin du D&#233;luge pour percer le front de l'enfant, ignorant encore que la pluie ne cesserait pas de sit&#244;t.
&lt;br /&gt;Debout sur un r&#233;servoir, au nord de la bande de Gaza, entre les camps, la plage et les colonies, tremp&#233;e de la t&#234;te aux pieds, Lamia Chali racontait une histoire &#224; ses voisines, son mari, ses coll&#232;gues de la coop&#233;rative et vingt soldats isra&#233;liens tomb&#233;s du ciel. Lamia Chali racontait son r&#234;ve d'accoucher dans une eau pure et transparente d'un b&#233;b&#233; dou&#233; de parole et qui lui dirait :
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je m'appelle Jaffra et je suis heureuse que tu sois ma m&#232;re.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;A l'autre bout du r&#233;servoir, Hisham et Izzedine, jeunes kamikazes inconstants &#233;conduits par le mauvais temps, faisaient flotter de petites embarcations de papier dans une mare de la terrasse. Ils apprenaient l'art du pliage aux enfants de la ruelle de Lamia et Youssef. Dans un bureau de l'organisation de fabrication des kamikazes, on enrageait de l'incomp&#233;tence de ces deux adolescents attard&#233;s et l'on se promettait d'&#234;tre plus s&#233;lectif &#224; l'avenir.
&lt;br /&gt;&#171; Fatma la Causeuse &#187; , &#171; Fatma la Diseuse &#187;, qui parcourait Gaza en tous sens depuis des heures, sut bient&#244;t avec certitude, &#224; mesure que son corps se trempait, que la religion et le merveilleux r&#233;sistaient toujours au monopole exclusif des th&#233;ologiens affairistes et des sc&#233;naristes am&#233;ricains. Fatma se rem&#233;mora &#224; cet instant ce que sa &#171; m&#232;re &#187; en religion lui avait appris de l'ambivalence de ce monde, heureuse, malgr&#233; la duret&#233; d'un aussi long enfermement, d'&#234;tre n&#233;e et d'avoir toujours v&#233;cu &#224; Gaza pour y rencontrer en ce jour et en Lamia Chali, une nouvelle sainte du quotidien.
Mahmoud Hosseini, m&#233;t&#233;orologiste palestinien non dualiste, t&#233;l&#233;phonait &#224; ses coll&#232;gues europ&#233;ens pour leur faire part de deux d&#233;couvertes scientifiques de la plus haute importance.
&lt;br /&gt;a) les larmes font partie int&#233;grante du cycle de l'eau et du syst&#232;me climatique mondial.
&lt;br /&gt;b) ma nationalit&#233;, c'est le c&#339;ur des autres, je n'ai besoin d'aucun autre passeport.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;mailto:frederic.barbe@free.fr&quot; class='spip_mail'&gt;Fr&#233;d&#233;ric Barbe&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/b&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Papa Mambo</title>
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		<description>Le conte de No&#235;l de P&#233;riph&#233;ries. A ceux d'entre vous qui croient encore que No&#235;l est un jour de r&#233;conciliation entre tous les hommes, je propose la lecture de Papa Mambo. Vous y d&#233;couvrirez, si vous ne la connaissez pas encore, la v&#233;ritable histoire du P&#232;re No&#235;l, la v&#233;ritable identit&#233; de ce salopard fasciste. Vous pouvez choisir de vous jeter imm&#233;diatement sur le texte comme la v&#233;role sur le bas-clerg&#233; breton, ou bien plus subtilement l'imprimer et le glisser discr&#232;tement au (...)

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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;&lt;strong&gt;A ceux d'entre vous qui croient encore que No&#235;l est un jour de r&#233;conciliation entre tous les hommes, je propose la lecture de &lt;i&gt;Papa Mambo&lt;/i&gt;. Vous y d&#233;couvrirez, si vous ne la connaissez pas encore, la v&#233;ritable histoire du P&#232;re No&#235;l, la v&#233;ritable identit&#233; de ce salopard fasciste.
&lt;p&gt;Vous pouvez choisir de vous jeter imm&#233;diatement sur le texte comme la v&#233;role sur le bas-clerg&#233; breton, ou bien plus subtilement l'imprimer et le glisser discr&#232;tement au pied de votre magnifique sapin, pour tenter une lecture publique inopin&#233;e (compter une bonne heure plus les d&#233;bats aff&#233;rents) pouvant constituer une int&#233;ressante diversion tout autant qu'une alternative au programme r&#233;veillonnesque pr&#233;&#233;tabli par Michel-&#201;douard Leclerc et vos proches.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tirez-lui la barbe, c'est une fausse !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Observons ensemble que si le P&#232;re No&#235;l est assur&#233;ment une ordure fasciste, tous les fascistes ne se d&#233;placent pas d&#233;guis&#233;s en P&#232;re No&#235;l.
Ce serait trop simple et, pour tout dire, un peu trop facile.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;1&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les agents d'Interpol se pr&#233;sent&#232;rent au Palais Pr&#233;sidentiel de la R&#233;publique d'Anguilla vers dix heures du matin, quelques minutes seulement apr&#232;s leur descente d'avion. Les policiers &#233;taient munis d'un mandat d'arr&#234;t international d&#233;livr&#233; par le Tribunal P&#233;nal International pour le Rwanda &#224; l'encontre du d&#233;nomm&#233; Papa Mambo, ressortissant dominicain r&#233;sidant habituellement sur l'&#238;le d'Anguilla.
&lt;br /&gt;Le Palais Pr&#233;sidentiel, une cin&#233;matographique demeure de style colonial, contient l'unique cellule de l'&#238;le.
&lt;br /&gt;Le Pr&#233;sident les y accueillit avec de grandes d&#233;monstrations d'amiti&#233;. Il portait un canotier en paille color&#233;e aux couleurs de l'&#238;le. Son corps d&#233;j&#224; &#226;g&#233; flottait dans un vaste costume de flanelle blanche. Il semblait cr&#233;ole jusqu'au bout de ses ongles longs et finement taill&#233;s. Son &#233;l&#233;gante collection de guitares demi-caisse avait envahi toutes les pi&#232;ces du palais et une lancinante musique salsa baignait le premier &#233;tage. Au fond d'un couloir, le Pr&#233;sident leur indiqua une porte.
&lt;br /&gt;- Il est en train de r&#233;p&#233;ter, mais vous pouvez entrer.
&lt;br /&gt;Les agents d'Interpol enfonc&#232;rent la porte d'un coup de pied nerveux et rentr&#232;rent arme au poing dans la pi&#232;ce. Papa Mambo se tenait debout, en sueur. Il mouillait son tee-shirt Jah Love et ses dreadlocks &#233;paisses, en d&#233;roulant des motifs musicaux subtils sur un steel-drum monumental au rythme d'une bande enregistr&#233;e.
&lt;br /&gt;- L&#226;che tes baguettes, Mambo, tu es en &#233;tat d'arrestation.
&lt;br /&gt;- Ce ne sont pas des baguettes, mais des maillets.
&lt;br /&gt;- L&#226;che-les et l&#232;ve les mains.
&lt;br /&gt;Papa Mambo l&#226;cha ses maillets et leva lentement les mains vers le plafond o&#249; tournoyait, pour l'ambiance, un vieux ventilateur. Le Palais Pr&#233;sidentiel poss&#233;dait maintenant l'air conditionn&#233; et Internet, un acc&#232;s direct &#224; l'Antimonde.
&lt;br /&gt;Dans cette posture de d&#233;linquant pris sur le fait, son corps apparaissait encore plus imposant.
&lt;br /&gt;Le plus &#226;g&#233; des policiers s'approcha de lui.
&lt;br /&gt;- Nous vous emmenons en Tanzanie, monsieur Mambo. Vous &#234;tes recherch&#233; pour avoir &#233;t&#233; l'interm&#233;diaire principal dans les livraisons d'armes aux g&#233;nocidaires rwandais, en 1994, pendant l'embargo international. Voici le mandat d'arrestation. Les juges vous entendront &#224; Arusha. Vous serez en d&#233;tention sur place sous la protection des policiers de l'ONU.
&lt;br /&gt;- Vous devez faire erreur, monsieur. Je ne suis qu'un musicien antillais, un amuseur public, un artiste de casinos.
&lt;br /&gt;- Vous expliquerez tout cela au juge. Vous pouvez t&#233;l&#233;phoner &#224; un avocat.
&lt;br /&gt;Le policier lui tendit un petit objet de plastique color&#233;.
&lt;br /&gt;- Je pr&#233;f&#233;rerais que nous passions le chercher, si vous le voulez bien. Il habite &#224; deux pas d'ici.
&lt;br /&gt;- Allons-y.
&lt;br /&gt;Arriv&#233;s en haut du grand escalier colonial, ils aper&#231;urent au pied des marches le Pr&#233;sident assis, avec sa guitare, sur un tabouret de bar. Il chantait en cr&#233;ole une vieille chanson de l'&#238;le. Les fen&#234;tres du rez-de-chauss&#233;e &#233;taient grandes ouvertes et les oiseaux &#233;taient entr&#233;s pour l'&#233;couter. Dans le jardin, de jeunes vierges d&#233;nud&#233;es, le principal produit d'exportation de la R&#233;publique d'Anguilla, dansaient avec gr&#226;ce, au rythme de la musique.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;2&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s sa prime enfance, Franz Kappiert a acquis l'intime conviction que le P&#232;re No&#235;l n'habitait plus la Laponie depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Certes, apr&#232;s le d&#233;part du corps exp&#233;ditionnaire franco-britannique de la t&#234;te de pont de Narvik et l'invasion de la Norv&#232;ge par les nazis, le temps s'&#233;tait calm&#233; de ce c&#244;t&#233;-ci du cercle polaire. Mais &#224; l'autre bout de la p&#233;ninsule scandinave, les Finlandais et les Sovi&#233;tiques n'en finissaient pas de s'envoyer des tonnes d'acier et de feu &#224; la figure. Bient&#244;t les navires am&#233;ricains pass&#232;rent au nord pour rejoindre Mourmansk et ravitailler l'arm&#233;e rouge qui passait &#224; l'offensive sur le front de l'Est.
La Laponie fut comme un grand bordel pendant cinq ans.
&lt;br /&gt;En 1992, Franz Kappiert a pu &#233;tablir formellement &#224; partir des archives militaires allemandes que le P&#232;re No&#235;l a r&#233;sid&#233; plus de cinq ans en Su&#232;de, entre 1940 et 1945, alors que ce pays &#233;tait officiellement neutre dans le conflit mondial. Cette exploration m&#233;thodique des archives a, d'autre part, pouss&#233; Franz Kappiert &#224; entreprendre divers voyages en Scandinavie, afin de collecter des t&#233;moignages des survivants de cette &#233;poque.
&lt;br /&gt;C'est &#224; ce pass&#233; trouble, fuyant et obs&#233;dant que pense Franz Kappiert, professeur d'histoire contemporaine &#224; l'universit&#233; libre de Berlin, tandis que le petit bimoteur &#224; h&#233;lice de la compagnie r&#233;gionale lapone commence sa descente sur Svappavaara. La piste est &#224; la mesure de la densit&#233; humaine &#224; cette latitude. A peine visible, malgr&#233; les petites lumi&#232;res rouges qui la balisent, tandis que le vent bouscule l'appareil et les passagers.
&lt;br /&gt;Svappavaara est encore loin du terme de son voyage. Franz Kappiert doit prendre le train pour se rendre dans un hameau &#224; proximit&#233; d'Abisko, une ville situ&#233;e sur la ligne qui relie le port sid&#233;rurgique de Lulea aux mines de fer de G&#228;llivare et Kiruna, puis traverser ensuite la fronti&#232;re norv&#233;gienne pour atteindre le port de Narvick.
&lt;br /&gt;A peu pr&#232;s au milieu de la ligne, le train quitte la for&#234;t et s'enfonce dans la toundra glaciale battue par le vent. C'est l&#224; qu'il descendra, bien au nord du cercle polaire, dans la pl&#233;nitude du vide lapon, coinc&#233; entre deux barrages hydro&#233;lectriques et une station m&#233;t&#233;orologique automatique.
&lt;br /&gt;En attendant le train, Franz Kappiert, devant un grand caf&#233; arros&#233; d'alcool, consulte la documentation fournie par l'IOASC, l'lnternational Organization Against Santa Claus, un groupuscule norv&#233;gien qui r&#233;clame sur l'Internet le remplacement du P&#232;re No&#235;l par un ministre de No&#235;l &#233;lu au suffrage universel sur la base de candidatures mixtes.
&lt;br /&gt;Une derni&#232;re ligne le fait sursauter.
&lt;br /&gt;Maybe we should give Santa Claus a Chritsmas present ? A Gilette Sensor Excel !
&lt;br /&gt;Peut-&#234;tre devrions-nous offrir un cadeau au P&#232;re No&#235;l ? Un rasoir Gilette &#224; deux lames et t&#234;te pivotante !
&lt;br /&gt;La plaisanterie tombe &#224; plat et lui rappelle imm&#233;diatement les femmes fran&#231;aises tondues &#224; la Lib&#233;ration pour avoir couch&#233; avec des Allemands, le sujet de sa th&#232;se d'histoire contemporaine &#224; la facult&#233; de Berlin. Il entrevoit les fils invisibles qui tiennent ensemble tous les morceaux de la pi&#232;ce.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;3&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Manuel se souvient que, lorsqu'il &#233;tait enfant, il lisait le catalogue officiel du P&#232;re No&#235;l pendant des heures, dans un silence intense que seule sa respiration perturbait de loin en loin. C'est dans ces moments l&#224; qu'il pr&#233;parait sa lettre, ignorant tout du P&#232;re Fouettard, cette m&#233;diocre et bureaucratique r&#233;incarnation de Hans Trapp, l'ogre qui emportait autrefois dans son sac les enfants d&#233;sob&#233;issants. Quinze ann&#233;es plus tard, Manuel sait : Hans Trapp, alias le P&#232;re Fouettard, est bien vivant et c'est un salopard fasciste.
&lt;br /&gt;Manuel est &#224; Madrid. Il pleut. Il regarde par la fen&#234;tre. L'Europe, c'est donc &#231;a, le Grand Empire Occidental, cette ville flasque et tentaculaire ? Sa valise est pr&#234;te. Il l'a ferm&#233;e tout &#224; l'heure. Elle contient les cadeaux pour sa famille et quelques v&#234;tements pour l'&#233;t&#233; austral. Son avion part dans deux heures. Il attend le facteur. A dire vrai, il aurait aim&#233; avoir la r&#233;ponse avant de rentrer pour qu'une certitude en remplace une autre.
&lt;br /&gt;Il se rappelle que l'Espagne d&#233;mocratique n'a jamais jug&#233; les criminels franquistes et que l'oubli n'est d'abord qu'une maladie honteuse.
Au d&#233;but du mois de d&#233;cembre, sa maman lui demandait toujours s'il avait termin&#233; sa lettre. Au dernier moment, il voulait toujours tout changer. Elle souriait en lui disant :
&lt;br /&gt;- C'est le dernier jour, apr&#232;s il n'aura plus le temps de s'en occuper.
&lt;br /&gt;Alors le petit Manuel r&#233;&#233;crivait &#224; toute allure comme s'il mourait le soir m&#234;me. La m&#232;re ajoutait :
&lt;br /&gt;- N'en mets pas trop, tu sais que sa hotte n'est pas tr&#232;s grande, et puis, tu n'es pas tout seul. Tu as pens&#233; aux autres enfants ?
&lt;br /&gt;- Mais maman, j'ai &#233;t&#233; sage cette ann&#233;e.
&lt;br /&gt;- C'est vrai, Manuel.
&lt;br /&gt;Il lui souriait et venait l'embrasser sous ses longs cheveux noirs, sur ses joues immenses qui l'attiraient. C'&#233;tait No&#235;l comme cela ne lui arrivera jamais plus. Un jour, le petit cordon est cass&#233;, on ne sait pas pourquoi et puis c'est fini.
&lt;br /&gt;Ensuite, il d&#233;corait la maison avec ses s&#339;urs. Il ramenait de l'&#233;cole ses couleurs, pr&#233;parait son bas pour les cadeaux.
&lt;br /&gt;Le facteur d'habitude est d&#233;j&#224; pass&#233; &#224; cette heure. Manuel regarde sa montre avec un peu d'agacement. Il reste encore dix minutes avant de prendre le bus pour l'a&#233;roport. La pluie a cess&#233;. Il voit maintenant un plus loin dans la rue, c'est le pr&#233;pos&#233; qui titube. A l'horizon de sa propre angoisse, le postier bafouille de porte coch&#232;re pisseuse en porte coch&#232;re pisseuse. Il &#233;tend sa toile alcoolis&#233;e entre les immeubles fatigu&#233;s, sur les briques entass&#233;es. L'homme en d&#233;ch&#233;ance avance ses pions, pas &#224; pas.
Le jour venu, Manuel voulait veiller le plus tard possible pour tenter d'apercevoir le P&#232;re No&#235;l, mais, &#224; un certain moment de la soir&#233;e, un signe de son p&#232;re lui signifiait, &#224; lui et &#224; ses s&#339;urs, qu'il &#233;tait l'heure d'aller dormir. Il restait dans son lit les yeux ouverts dans le noir &#224; esp&#233;rer l'entendre racler les murs avec sa hotte et l'entendre s'exclamer devant les d&#233;corations qu'il avait r&#233;alis&#233;es pour lui.
&lt;br /&gt;Manuel referme la porte et descend l'escalier. Il va le croiser en bas. Il ralentit pour &#233;viter le face &#224; face. Il l'entend. Le facteur d&#233;pose les lettres dans les casiers. La premi&#232;re fait un petit bruit sec en heurtant le bois du casier, les suivantes glissent sans bruit. Le pr&#233;pos&#233; ressort, la porte claque.
&lt;br /&gt;Manuel sent son c&#339;ur s'affoler, il descend le dernier &#233;tage quatre &#224; quatre. Il l&#226;che son sac et tire la lettre avec ses doigts sans ouvrir le casier. C'est elle. C'est la lettre qu'il attendait.
&lt;br /&gt;Il ne l'ouvre pas tout de suite, il la plie et la range dans la poche de sa veste.
&lt;br /&gt;Le bus pour l'a&#233;roport doit &#234;tre en route. Il sort dans la rue et se met &#224; courir pour l'attraper.
&lt;br /&gt;Manuel, autrefois, avait demand&#233; tout &#231;a, un grand bus, un avion, des immeubles &#224; construire, un costume de facteur. A chaque fois, le P&#232;re No&#235;l avait exauc&#233; ses v&#339;ux sans m&#233;goter. &#199;a, non, pour autant qu'il s'en souvienne, jamais le P&#232;re No&#235;l n'avait m&#233;got&#233;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;4&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je vais vous apprendre quelque chose qui va peut-&#234;tre vous &#233;tonner.&lt;/i&gt;
&lt;i&gt;Mon boulot de P&#232;re No&#235;l, c'est pas tomb&#233; du ciel comme &#231;a en claquant des doigts un matin au r&#233;veil.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je ne l'ai pas trouv&#233; non plus sous le sabot d'un cheval, ni sous celui d'un renne.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je roule en scooter.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je vais vous dire, ce m&#233;tier, c'est moi qui l'ai cr&#233;&#233;, tout seul, j'ai d&#251; faire mon trou comme on dit et &#231;a m'a pris du temps.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Il a fallu d&#233;blayer le terrain pour mes activit&#233;s.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Il y avait d&#233;j&#224; du monde sur la place !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous &#234;tre en train de vous dire, qu'est-ce que j'en ai &#224; foutre des &#233;lucubrations de ce vieux singe poilu.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Eh bien, l&#224;, je dis, vous faites fausse route.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'est que vous ignorez qui &#233;tait l&#224; avant moi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous faites l'impasse sur le progr&#232;s et le sens de l'histoire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je vous pose la question.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Qui seriez-vous en train d'attendre assis en tailleur devant votre chemin&#233;e si je n'avais pas &#233;t&#233; l&#224; ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je vais vous le dire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Un chiard, une gonzesse et un &#226;ne, beau tierc&#233;, non ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Dans une &#233;glise glaciale.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Oui, vous seriez &#224; l'&#233;glise de la paroisse en train d'applaudir l'entr&#233;e d'une jeune fille portant un b&#233;b&#233; dans ses bras.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Si je vous dis que la jeune fille entre dans l'&#233;glise mont&#233;e sur un &#226;ne...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Si j'ajoute que pendant la messe, les fid&#232;les, donc vous, devez terminer chaque pri&#232;re par un hi-han tonitruant...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous ne trouvez pas qu'un peu de cocooning autour d'un sapin, &#231;a a du bon ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;A moins que vous ne pr&#233;f&#233;riez la f&#234;te des fous.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Quoi, qu'est-ce que c'est que la f&#234;te des fous ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;On est curieux tout d'un coup.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;La f&#234;te des fous du 25 d&#233;cembre commence quand votre femme de m&#233;nage vous expulse de votre chambre &#224; coucher pour venir se vautrer dans votre lit, le temps de faire couler son bain dans le jacuzzi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous vous demandez ce que fait le mari de la femme de m&#233;nage pendant ce temps-l&#224; ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;L'intuition est bonne.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Il conduit votre Mercedes classe A au bout de ses limites, puis l'offre &#224; son fils qui la br&#251;le joyeusement avant d'aller cambrioler votre pharmacie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et vous quand vous sortez pour aller porter plainte de vive voix au commissariat, puisque la femme de m&#233;nage a emprunt&#233; votre t&#233;l&#233;phone mobile et harangue sa s&#339;ur qui habite Lisbonne depuis plus de deux heures, un Africain en uniforme vous demande vos papiers d'identit&#233; et votre carte de s&#233;jour.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Le monde &#224; l'envers quoi !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous vous &#233;tonnez de ce contr&#244;le inhabituel.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;L'Africain en tenue ignore votre question et vous demande la raison de votre pr&#233;sence dans ce quartier bourgeois en montrant d'un doigt r&#233;publicain l'adresse populaire qui figure sur la carte d'identit&#233;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Il vous fait observer que cette adresse est &#224; plus de trente kilom&#232;tres de l'endroit o&#249; vous vous trouvez et qu'il faut prendre le train avant la fermeture prochaine de la station.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous commencez &#224; vous &#233;nerver et brutalement vous &#234;tes plaqu&#233; au sol par ses deux coll&#232;gues antillais.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous donnez un coup de pied dans le vide, mais vous arr&#234;tez tout de suite car le contact avec les matraques &#233;lectriques de No&#235;l est extr&#234;mement d&#233;sagr&#233;able.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous r&#233;fl&#233;chissez pendant qu'ils vous enl&#232;vent vos lacets de chaussures.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous ignorez l'heure du dernier train et la localisation exacte de votre femme dans l'espace m&#233;tropolitain.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous sentez que vous allez bient&#244;t vous pisser dessus.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous &#234;tes mal.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Alors, vous appelez au secours et me voil&#224; !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous ne pr&#233;f&#233;rez pas finalement votre bon vieux gros P&#232;re No&#235;l et son manteau en poil de chameau ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;5&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Papa Mambo occupait bien deux si&#232;ges &#224; lui tout seul dans l'avion qui l'emmenait &#224; Arusha. Cette corpulence &#233;tonnante, cette stature de g&#233;ant lui avaient valu une bonne part de sa r&#233;putation de dur. Son avocat &#224; deux si&#232;ges de l&#224; ressemblait &#224; une anguille de pr&#233;toire. L'anguille t&#233;l&#233;phonait au procureur d'Arusha et essayait d'obtenir de son interlocuteur une remise en libert&#233; sous caution.
&lt;br /&gt;- Ecoutez Monsieur le Procureur, Papa Mambo donne une s&#233;rie de concerts dans les prochains jours. Sa mise en d&#233;tention provisoire va entra&#238;ner l'annulation de sa tourn&#233;e de fin d'ann&#233;e. Vous savez combien cela co&#251;te d'organiser une tourn&#233;e aujourd'hui ? Sa mise en d&#233;tention entra&#238;nera la faillite de sa soci&#233;t&#233; de production musicale. Je vous propose une caution de 100 000 dollars. Le pr&#233;sident d'Anguilla, lui-m&#234;me musicien de grand talent, est d'accord pour avancer la somme. Qu'en pensez-vous ?
Les yeux de Papa Mambo fil&#232;rent des l&#232;vres de l'anguille vers l'horizon bord&#233; du hublot. Les c&#244;tes africaines n'&#233;taient toujours pas en vue. Papa Mambo se demanda s'ils traverseraient l'espace a&#233;rien angolais, si peu s&#251;r ces temps derniers.
&lt;br /&gt;Papa Mambo a toujours &#233;t&#233; accueilli &#224; bras ouverts en Angola.
&lt;br /&gt;Les r&#233;sidences officielles de Luanda n'ont plus de secrets pour lui. Il y a connu les vieux routiers des &#233;tats-majors p&#233;troliers fran&#231;ais et anglo-saxons, en perp&#233;tuelle rivalit&#233;, les &#233;minences grises des grandes ambassades. Apr&#232;s le d&#233;part du corps exp&#233;ditionnaire cubain, Papa Mambo est rest&#233; l'interm&#233;diaire principal entre le gouvernement du pr&#233;sident Dos Santos, aux abois, et les fabricants de jouets.
&lt;br /&gt;Aujourd'hui, la situation est plus calme, le front s'est stabilis&#233; autour de Kuito et de Huambo. Aucun des bellig&#233;rants ne peut l'emporter et il faut fournir sans rel&#226;che les deux adversaires. C'est pourquoi Papa Mambo conna&#238;t aussi tr&#232;s bien les gars d'en face, les rebelles de l'UNITA qui lui &#233;crivent souvent des lettres et lui envoient aussi des pierres pr&#233;cieuses pour 200 millions de dollars chaque ann&#233;e.
&lt;br /&gt;A un rythme pareil, Papa Mambo doit vider presque quotidiennement la bo&#238;te postale de son fan-club. C'est un gros travail que de r&#233;pondre &#224; chacun d'eux personnellement. Leur indiquer que tout a un prix, que tout n'est pas possible tout de suite, qu'il faut &#234;tre patient, faire preuve de sagesse et de bonne gestion, qu'avec 200 millions de dollars aujourd'hui, on a plus rien et qu'heureusement qu'il est l&#224;, Papa Mambo pour distribuer des bons points et des confiseries.
&lt;br /&gt;Quelquefois, quand il sent dans une &#233;criture un peu trop tordue l'urgence anormale d'une lettre, Papa Mambo d&#233;croche son t&#233;l&#233;phone pour signaler que, oui, la commande est bien partie, mais que l'option chez vous en 24 heures, c'est en suppl&#233;ment.
&lt;br /&gt;Quelquefois, il t&#233;l&#233;phone aussi en Europe, au Br&#233;sil, en Am&#233;rique, en Chine, car qui va distribuer les jouets ? Nul ne peut plus ignorer aujourd'hui les lois de la logistique.
&lt;br /&gt;Il faut &#233;galement une mise en sc&#232;ne, la tradition l'exige, et comme Papa Mambo n'a pas le don d'ubiquit&#233;, qui va jouer le P&#232;re No&#235;l sur la photo de fin d'ann&#233;e ?
&lt;br /&gt;L'anguille vient de refermer son petit t&#233;l&#233;phone. Papa Mambo le regarde silencieusement. L'anguille secoue la t&#234;te n&#233;gativement. Papa Mambo retourne dans son horizon bord&#233; de plastique blanc. Il aper&#231;oit la brume c&#244;ti&#232;re au loin, cette ouate un peu sale qui enveloppe les dunes du d&#233;sert namibien. Il regarde sa montre. Il est des pays que les avions civils doivent &#233;viter. Il lui reste quelques heures avant d'arriver sur les hautes terres tanzaniennes.
&lt;br /&gt;Lentement Papa Mambo descend la tablette viss&#233;e au dos du si&#232;ge et, sans que son visage trahisse le moindre effort, il la plie, l'arrache et la laisse choir par terre.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;6&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;K.S. est &#233;leveur de rennes en retraite, il vient de f&#234;ter ses 79 ans. Personne n'a jamais repris son exploitation. Ses trois fils ont immigr&#233; en Norv&#232;ge &#224; l'&#233;poque o&#249; l'on d&#233;couvrait un gisement p&#233;trolier par jour. Il ne voit ses petits-fils que rarement, eux aussi travaillent sur les plates-formes et quand ils sont en r&#233;cup&#233;ration, les jeunes pr&#233;f&#232;rent aller s'amuser en ville.
&lt;br /&gt;K.S. comprend d'un certain point de vue, mais il lui semble aussi que cette empathie un peu douloureuse le vieillit de dix ans chaque fois qu'il y recourt. Il re&#231;oit bien des cartes postales de temps en temps, post&#233;es depuis une &#238;le tropicale ou m&#233;diterran&#233;enne, quand ses petites-filles partent en vacances avec leur mari, mais ce n'est pas pareil. Pour tout dire, K.S. pr&#233;sente tous les signes cliniques d'un s&#233;v&#232;re coup de blues sans rapport avec les conditions climatiques locales.
&lt;br /&gt;- C'est la mal&#233;diction des dieux, ils nous ont maudits pour des g&#233;n&#233;rations.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
&lt;br /&gt;Franz Kappiert sait qu'il a d&#233;j&#224; compris, il veut simplement que le vieil homme aille au bout de son raisonnement.
&lt;br /&gt;- Les cadeaux, les cadeaux sous nos pieds, ce sont des cadeaux empoisonn&#233;s.
&lt;br /&gt;- Vous parlez du fer ?
&lt;br /&gt;- Je parle du fer, du p&#233;trole et de tout le reste, le gaz, le cuivre, le plomb, les diamants. Heureux ceux qui n'ont rien dans leur sous-sol, car les portes du paradis sur la terre leur sont grandes ouvertes.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce qu'il en pensait, lui ?
&lt;br /&gt;- Lui, oh, est-ce que quelqu'un peut se vanter de savoir ce qu'il pensait vraiment ? Il faisait son beurre, voil&#224; tout.
&lt;br /&gt;Franz Kappiert tient ses deux mains serr&#233;es autour d'un grand bol de caf&#233; chaud. Dehors, il neige toujours. Le v&#233;hicule qui l'a amen&#233; chez K.S. a disparu. Le premier voisin est &#224; vingt kilom&#232;tres dans le blizzard. Le vieux semble lire dans ses pens&#233;es.
&lt;br /&gt;- Vous resterez bien quelques jours, la m&#233;t&#233;o annonce de la neige jusqu'au 25. Il y a tout ce qu'il faut ici.
&lt;br /&gt;Un sentiment de pl&#233;nitude envahit Franz Kappiert. Le feu cr&#233;pite dans le po&#234;le. Il fait - 20 dehors et le vent souffle par rafale. Il sent la g&#234;ne du t&#233;l&#233;phone portable dans sa poche. Il le sort. A cette latitude, dans cette vall&#233;e perdue au pied du Kebnekaise, il ne peut lui &#234;tre d'aucune utilit&#233;.
&lt;br /&gt;- Vous attendez vos enfants pour le jour de No&#235;l ?
&lt;br /&gt;- Je ne sais pas, Franz, ce sera la surprise. Je n'ai pas le t&#233;l&#233;phone et ils ne m'ont pas &#233;crit.
&lt;br /&gt;K.S. se l&#232;ve. Il s'avance et ouvre la porte, le vent s'engouffre et des bouff&#233;es de neige envahissent la pi&#232;ce principale de l'habitation pr&#233;fabriqu&#233;e.
&lt;br /&gt;- J'ai toujours piss&#233; dehors, Franz, c'est pas &#224; 79 ans que je vais me refaire. Les rennes aimaient bien. Ils me retrouvaient &#224; l'odeur.
K.S. se tut un instant. Puis Franz Kappiert l'entendit prononcer une suite de mots inintelligibles, probablement en langue saami. Enfin, d'un geste de la main, il l'appela.
&lt;br /&gt;- Venez, Franz, venez.
&lt;br /&gt;Le jeune homme s'approcha. Dehors, devant la porte, un renne de taille monstrueuse soufflait et tapait des pieds dans la temp&#234;te. Ses bois &#233;taient
endommag&#233;s. Il semblait tr&#232;s vieux et &#224; l'examiner plus pr&#233;cis&#233;ment, sa carrure gigantesque dissimulait mal ses c&#244;tes saillantes.
&lt;br /&gt;- C'est le dernier renne du P&#232;re No&#235;l. Le dernier et le seul survivant. Il vient ici quelquefois, pouss&#233; par la faim. Je vais lui donner &#224; manger. Venez.
Le vieil homme s'approcha de l'animal, lui tapota le museau et se pla&#231;a &#224; ses c&#244;t&#233;s en lui passant un bras autour de l'encolure. Tous deux entreprirent de contourner la maison vers une petite annexe, elle aussi de conception pr&#233;fabriqu&#233;e. Au moment de d&#233;crocher la barre qui tenait la porte ferm&#233;e au blizzard, K.S. se tourna vers Franz Kappiert.
&lt;br /&gt;- Tu comprends, Franz, les rennes, plus personne n'en a rien &#224; foutre aujourd'hui, et surtout pas lui, tu comprends &#231;a, Franz, il les a laiss&#233;s crever ses rennes, il n'est jamais revenu s'en occuper quand il est parti en Am&#233;rique apr&#232;s 45, les rennes, eux, ils &#233;taient devenus compl&#232;tement d&#233;pendants de lui, il le savait, il ne pouvait pas l'ignorer. Le P&#232;re No&#235;l a abandonn&#233; ses rennes, Franz, comme il aurait abandonn&#233; son chien au mois d'ao&#251;t en Espagne. C'est moi qui les ai d&#233;couverts mourant de faim dans la montagne, encore attach&#233;s &#224; son tra&#238;neau. Le vieux Klipo, c'est le seul survivant de l'attelage, je m'en suis occup&#233; pendant toutes ces ann&#233;es, Franz, tu comprends, si je tenais ce salopard, ce fumier, cette ordure entre mes mains, je te jure que je lui ferais passer le go&#251;t de la vie.
&lt;br /&gt;Franz regarda K.S. dans les yeux en souriant. Le vieil homme lui semblait avoir rajeuni de dix ans.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;7&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Manuel regarda sa montre. L'avion venait de commencer sa descente sur Buenos Aires. Le ciel &#233;tait d&#233;gag&#233; et il apercevait le quartier o&#249; il avait grandi. Il y serait &#224; l'heure du d&#238;ner, juste &#224; l'heure des informations. Mentalement, il fit le d&#233;compte de ses bagages embarqu&#233;s dans la soute, une poup&#233;e de marque am&#233;ricaine et ses accessoires pour la plus petite de ses s&#339;urs, un d&#233;guisement de Cendrillon grande taille pour la moyenne et des logiciels de jeux con&#231;us par des designers barcelonais pour la plus grande.
&lt;br /&gt;Pour ses parents, il n'avait rien achet&#233;, il n'avait que la lettre qu'il n'avait pas encore ouverte.
&lt;br /&gt;Il tenait sur son c&#339;ur le petit morceau de papier qu'il imaginait l&#233;g&#232;rement administratif, distant, laissant au destinataire le soin d'effectuer la traduction dans le langage concret de la vie r&#233;elle. Manuel se demanda s'ils seraient contents tous les cinq qu'il glisse la lettre parmi les cadeaux sous le sapin artificiel achet&#233; il y a huit ans et qu'il les laisse ouvrir l'enveloppe.
&lt;br /&gt;Les temps avaient bien chang&#233;.
&lt;br /&gt;Les folles de la place de Mai tournaient toujours, il les avait vues lorsque l'avion avait commenc&#233; &#224; descendre sur la ville. Mais tout le reste de l'histoire n'existait plus que dans les livres. L'avion resta suspendu quelques secondes au-dessus de la piste, puis les roues accroch&#232;rent enfin les plaques de b&#233;ton. Il passa sa main dans ses cheveux. Son p&#232;re serait l&#224; tr&#232;s certainement &#224; l'attendre, droit dans ses bottes, peut-&#234;tre avec toute la famille.
&lt;br /&gt;Manuel se leva et sortit son sac du compartiment. Il abandonna les journaux espagnols sur son si&#232;ge et se mit en position dans la chenille press&#233;e des voyageurs qui traversa la zone des douanes en direction des rubans mouvants de la salle des bagages. Il attendait ses cadeaux.
Puis la chenille devint une vague &#233;motionnelle qui se brisa sur mille visages amis.
&lt;br /&gt;- Manuel, Manuel !
&lt;br /&gt;Il eut &#224; peine le temps de reconna&#238;tre la voix de sa petite s&#339;ur avant de la recevoir dans ses bras.
&lt;br /&gt;- Oh Manuel, comme je suis contente de te voir. Tu m'as manqu&#233;, tu sais.
&lt;br /&gt;- Tu m'as manqu&#233; aussi, Nilda.
&lt;br /&gt;- J'ai plein de choses &#224; te raconter.
&lt;br /&gt;Elle ne l'avait pas encore l&#226;ch&#233; quand Manuel aper&#231;ut la statue rigide du corps paternel en face de lui.
&lt;br /&gt;- Bonjour, papa.
&lt;br /&gt;- Bonjour, Manuel, bienvenue chez toi.
&lt;br /&gt;- Merci. Maman n'est pas l&#224; ?
&lt;br /&gt;- Ouvre les yeux.
&lt;br /&gt;Manuel fit un panoramique dans le hall encombr&#233; d'embrassades mouill&#233;es. Il l'aper&#231;ut ou plut&#244;t devina son corps, abouti, malgr&#233; la vieillesse en marche, cach&#233; derri&#232;re un cam&#233;scope. Elle les filmait en vid&#233;o. Elle leva une main et l'agita quand les yeux de Manuel rencontr&#232;rent les siens &#224; travers l'objectif de la cam&#233;ra.
&lt;br /&gt;- Bienvenue &#224; la maison, Manuel !
&lt;br /&gt;Elle s'avan&#231;a lentement en essayant de ne pas trop bouger. Au fur et &#224; mesure qu'elle s'approchait de son fils, les circuits &#233;lectroniques de la cam&#233;ra corrigeaient la mise au point. Manuel observa distinctement les mouvements de rotation de l'objectif. Puis brusquement, elle baissa l'appareil.
&lt;br /&gt;- Bonjour mon fils.
&lt;br /&gt;- Bonjour maman.
&lt;br /&gt;- Tu ne m'embrasses pas ?
&lt;br /&gt;Sa petite s&#339;ur &#233;tait encore dans ses bras. Elle sauta par terre et regarda sa m&#232;re.
&lt;br /&gt;- Il est &#224; moi, maman, c'est mon fr&#232;re.
&lt;br /&gt;Sa m&#232;re lui jeta un regard noir qui s'&#233;crasa douloureusement dans les yeux de la petite fille.
&lt;br /&gt;- Que veux-tu me dire ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;8&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Si je connais le Rwanda, le pays des mille collines ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Comme tout le monde, sans plus.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mon travail ne me laisse gu&#232;re le loisir de consulter les atlas de g&#233;ographie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Bref, pour tout dire, j'ai oubli&#233; le code postal de Kigali la Rouge.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;J'ajoute que je voyage toujours en classe affaire, jamais en classe touriste.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;En plus, je ne me souviens pas du tout avoir livr&#233; ce missile qui a abattu l'avion des pr&#233;sidents rwandais et burundais.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Il faudrait retrouver la lettre qu'ils m'ont envoy&#233;e, mais j'en re&#231;ois tellement que &#231;a fait cinquante ans que je n'archive plus rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je serai d'avis de passer tout &#231;a en pertes et profits.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Au fait, pour en rester &#224; la g&#233;ographie, notez que, contrairement aux id&#233;es re&#231;ues, je n'ai jamais habit&#233; au p&#244;le Nord.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Franchement, vous m'avez imagin&#233; rouler ma bosse sur la banquise ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et le trou d'ozone, les gaz &#224; effet de serre ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je ne suis au courant de rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je vous dis, je n'y ai jamais habit&#233;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Non, pour les rennes, il faut du concret, du paysage, de l'herbe, une pr&#233;sence et moi aussi, j'aime bien la compagnie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;J'ai toujours v&#233;cu en Laponie, un peu au nord du cercle polaire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Bon, c'est vrai depuis quelques ann&#233;es, je suis devenu, disons, itin&#233;rant.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mais c'est parce que le march&#233; est devenu mondial.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mes tourn&#233;es sont devenues de plus en plus longues, et les progr&#232;s du transport a&#233;rien n'y ont rien chang&#233;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Un taux de croissance exponentiel !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je dois vous l'avouer, je crains fort que le Produit Int&#233;rieur Brut du Rwanda ne soit m&#234;me pas visible dans l'inflexion progressive de la courbe de croissance de mes activit&#233;s.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ou alors au microscope &#233;lectronique &#224; balayage.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous en avez un sous la main ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Avec vos jumelles de th&#233;&#226;tre, vous n'arriverez &#224; rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Non vraiment, je plaide non coupable.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Il s'agit d'un &#233;norme malentendu, je dirai m&#234;me d'un acte de malveillance.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je fais des jaloux, vous savez.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous voulez des noms ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Les Rois Mages sponsoris&#233;s par Benetton.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Bouddha Je Roule Pour Vous.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Saint Nicolas l'enflure de la bonne conscience.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mithra discret comme un indicateur de police.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Thor, Odin et tous les autres branquignoles de Scandinavie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;D'autres encore ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;9&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'il se pr&#233;senta en haut de la passerelle, Papa Mambo eut tout le loisir de contempler le comit&#233; d'accueil au pied de l'appareil, une dizaine de policiers de l'ONU en uniforme et deux civils, juges ou officiers de police. Il leur fit un grand signe de la main, comme s'il venait donner un concert au profit des mal-log&#233;s d'Arusha. Il sentit l'anguille derri&#232;re lui qui le pressait d'avancer.
&lt;br /&gt;- Le compteur tourne, Papa.
&lt;br /&gt;- Il faut soigner l'image, l'anguille, quelles que soient les circonstances. C'est la clef du succ&#232;s en ce bas-monde.
&lt;br /&gt;- On est dans l'arri&#232;re-cour, Papa. Garde ton &#233;nergie pour l'audition.
&lt;br /&gt;- Et toi, l'anguille, garde donc ta salive pour la presse et r&#233;vise ton code. Dis donc, tu sais pourquoi il n'y a aucun journaliste sur le tarmac ?
&lt;br /&gt;- Ca m'a co&#251;t&#233; dix mille dollars, Papa. Tous les journalistes nous attendent &#224; Nairobi.
&lt;br /&gt;- Bravo, l'anguille, tu es vraiment parfait.
&lt;br /&gt;Papa Mambo commen&#231;a &#224; descendre le petit escalier escamotable de l'avion. Les policiers le firent grimper dans un fourgon militaire. Au moment o&#249; son corps bascula &#224; l'int&#233;rieur du fourgon, les pneus accus&#232;rent le coup. L'anguille le regarda s'&#233;loigner, puis monta &#224; son tour dans un taxi pour quitter le Kilimanjaro International Airport et les bureaux d&#233;serts d'Air Tanzania.
&lt;br /&gt;Le chauffeur engagea imm&#233;diatement la conversation.
&lt;br /&gt;- Je connais une tr&#232;s bonne adresse, patron, Intercontinental Lodge sur la Swahili Street, les meilleurs lits d'Arusha, 30 dollars la chambre et je peux vous trouver tout ce dont vous avez besoin ici.
&lt;br /&gt;- Emmenez-moi au Novotel Mount Meru.
&lt;br /&gt;- C'est pas dans le centre, patron, vous ne pr&#233;f&#233;rez pas...
&lt;br /&gt;- Novotel Mount Meru je te dis, et vite, j'ai du travail.
&lt;br /&gt;- OK, patron.
&lt;br /&gt;La Mercedes climatis&#233;e d&#233;marra bruyamment et d&#232;s la sortie de l'a&#233;roport le taxi acc&#233;l&#233;ra brutalement sans tenir compte de l'&#233;tat fortement d&#233;grad&#233; de la chauss&#233;e, d&#233;passant b&#234;tes et enfants sans ralentir. Le chauffeur se retourna vers l'anguille.
&lt;br /&gt;- Tu aimes, patron ?
&lt;br /&gt;L'anguille lui retourna son regard en passant sa main sur sa gorge.
&lt;br /&gt;- Regarde la route, petit.
&lt;br /&gt;Le taxi se retourna s&#232;chement et se remit &#224; regarder la route qui d&#233;filait devant lui. Il tripota les boutons de sa radio cherchant une fr&#233;quence sans la trouver.
&lt;br /&gt;- Calme-toi, petit, je paye bien et j'ai besoin d'un chauffeur pour quelque temps, tu vas prendre tes quartiers au Novotel.
&lt;br /&gt;- OK, patron.
&lt;br /&gt;- Et puis, pas un mot, motus et bouche cousue, sinon...
&lt;br /&gt;- Sinon, patron ?
&lt;br /&gt;- Sinon couic, petit !
&lt;br /&gt;L'anguille observa &#224; travers la vitre le couvert nuageux de la mousson d'hiver, celle qui vient du continent engloutir le mont Ngorongoro. Il lui semblait que toute l'eau du monde se trouvait suspendue au-dessus de leurs t&#234;tes. Il aper&#231;ut d'autres policiers de l'ONU en vadrouille dans la ville, avec des paquets-cadeaux dans les bras. Tous ensemble, ils f&#234;teraient bient&#244;t No&#235;l &#224; Arusha.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;10&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Franz Kappiert sortit de la maison pr&#233;fabriqu&#233;e pour profiter d'une &#233;claircie dans la temp&#234;te de neige. On apercevait quelques arbres nains effeuill&#233;s par l'hiver et le vent, un coin de ciel bleu faiblement &#233;clair&#233; par le soleil du Nord, et la neige, &#233;vidence blanche qui lui br&#251;lait les yeux m&#234;me au c&#339;ur de l'hiver. Il entendit comme une grande respiration, un bruit de bouche.
&lt;br /&gt;Klipo, le dernier renne du P&#232;re No&#235;l, le survivant, le regardait, camp&#233; sur ses pattes, comme un vieux combattant de la guerre d'Espagne, un vieux militant qui attend sa m&#233;daille quarante ans apr&#232;s, assis sur sa bo&#238;te en sapin. Franz Kappiert s'approcha de l'animal. Le jeune homme eut un brusque mouvement de recul quand Klipo secoua la t&#234;te.
&lt;br /&gt;- N'aie pas peur, Franz, c'est sa mani&#232;re &#224; lui de te dire bonjour. Continue.
&lt;br /&gt;- Les rennes ne chargent jamais ?
&lt;br /&gt;- C'est un renne d'attelage, il a &#233;t&#233; ch&#226;tr&#233;. Il n'a jamais connu l'amour, Franz, juste une bonne vieille amiti&#233; avec les hommes. Il a toujours &#233;t&#233; sage, mais il ne sait pas se battre avec les autres m&#226;les, c'est pour cela qu'il a du mal &#224; se nourrir, les autres le chassent de leur territoire, et puis il se fait vieux, comme moi, il attend la quille.
&lt;br /&gt;- O&#249; est le reste de ton troupeau ?
&lt;br /&gt;K.S. tapa dans ses mains, le renne secoua nerveusement la t&#234;te.
&lt;br /&gt;- Tout mon troupeau est l&#224;, Franz, devant toi. Je n'ai plus qu'une t&#234;te de b&#233;tail, Franz, et &#224; moi tout seul, je fais sacr&#233;ment baisser les statistiques agricoles de l'Union Europ&#233;enne.
&lt;br /&gt;- Je croyais que...
&lt;br /&gt;- Quand j'ai vendu quelques b&#234;tes &#224; l'automne 1986, apr&#232;s les pluies de Tchernobyl, toutes les carcasses &#233;taient fortement radioactives.
&lt;br /&gt;Le vieux K.S. ne s'&#233;tait pas ras&#233; depuis un moment. Mais les rides et la barbe cachaient mal l'&#233;motion qui strangulait sa voix.
&lt;br /&gt;- Continue, je me souviens parfaitement de ce jour-l&#224;. Les &#233;coles &#233;taient ferm&#233;es en Allemagne.
&lt;br /&gt;- Ils ont trouv&#233; de quatre &#224; cinq milles becquerels par kilo selon l'&#226;ge et la corpulence des b&#234;tes. Les gens du gouvernement sont venus me voir et m'ont dit que tout mon troupeau &#233;tait contamin&#233; et devait &#234;tre abattu et mis en d&#233;charge. Je n'ai jamais repris de b&#234;tes, Franz, tout ce qu'ils mangent est contamin&#233; pour cinquante ans, je n'ai jamais pu, Franz, jamais, je n'ai m&#234;me pas essay&#233; de d&#233;contaminer mes installations, j'ai tout l&#226;ch&#233;. C'est fini, Franz, il n'y a plus que deux vieillards, ici, Klipo et moi.
&lt;br /&gt;- Ils reviendront un jour.
&lt;br /&gt;- Qui ? Les gens du gouvernement ? Ils attendent que je cr&#232;ve, je leur co&#251;te encore trop cher.
&lt;br /&gt;- Je parlais de vos enfants et des rennes, plus tard, quand tout se sera apais&#233;.
&lt;br /&gt;- Personne ne reviendra. Quand le fer sera &#233;puis&#233;, les autres partiront aussi et alors il ne restera plus que les techniciens des barrages qui monteront ici par roulement. La fin des rennes est le signal de notre propre disparition.
&lt;br /&gt;- Je ne crois pas.
&lt;br /&gt;- L'histoire des Saami se termine, Franz, tu pourras l'&#233;crire en rentrant &#224; Berlin, c'est maintenant qu'il faut venir pour nous photographier, apr&#232;s il n'y aura plus personne. Allez, viens m'aider &#224; atteler Klipo, on va aller faire une petite balade en tra&#238;neau, je vais te faire visiter le Nord, le vrai.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;11&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'ouverture des cadeaux constitue presque toujours un moment formidable dans la biographie des personnes. Cette impatience juv&#233;nile et presque &#233;rotique, devant ces papiers obscurs et brillants, laisse des traces ind&#233;l&#233;biles. Manuel s'avan&#231;a &#224; la suite de sa s&#339;ur dans la maison. Le sapin avait &#233;t&#233; plac&#233; au centre de la pi&#232;ce principale du rez-de-chauss&#233;e. Une guirlande musicale et lumineuse semblait un lierre &#233;lectrique &#233;touffant l'arbre sous sa masse color&#233;e.
&lt;br /&gt;Sa plus jeune s&#339;ur se retourna vers lui et le regarda avec un air narquois.
&lt;br /&gt;- C'&#233;tait des blagues.
&lt;br /&gt;- Quoi ?
&lt;br /&gt;- Le P&#232;re No&#235;l, c'&#233;tait des blagues, il n'existe pas, c'est les parents qui am&#232;nent les cadeaux.
&lt;br /&gt;Manuel garda son air aust&#232;re de gar&#231;on de bonne famille.
&lt;br /&gt;- Si, pourtant, il existe bien.
&lt;br /&gt;La petite fille fit une grimace particuli&#232;rement laide.
&lt;br /&gt;- Je les ai vus faire et puis c'est impossible de toute mani&#232;re, un homme seul ne pourrait pas faire tout &#231;&#224; &#224; lui tout seul. Et puis le coup des rennes, tu en as d&#233;j&#224; vu en vrai des rennes ?
&lt;br /&gt;Manuel porta un doigt sur sa bouche.
&lt;br /&gt;- Je vais te dire un secret, s&#339;urette. Approche.
&lt;br /&gt;Il la prit dans ses bras et la petite cala sa t&#234;te sur son &#233;paule.
&lt;br /&gt;- Tu vois, Nilda, il existe, m&#234;me si cela peut te para&#238;tre bizarre. A moi, par exemple, il m'a envoy&#233; quelque chose de vraiment important cette ann&#233;e.
&lt;br /&gt;- C'est quoi ?
&lt;br /&gt;- Je ne peux pas te le dire maintenant, d'ailleurs, je ne sais pas exactement ce qu'il a trouv&#233;.
&lt;br /&gt;- Mais dis !
&lt;br /&gt;- Viens, on va la glisser dans le tas de cadeaux.
&lt;br /&gt;- C'est quoi, une lettre ? C'est nul comme cadeau !
&lt;br /&gt;- Cette lettre est tr&#232;s importante, s&#339;urette. Elle vaut tous les cadeaux du monde.
&lt;br /&gt;- Si tu le dis.
&lt;br /&gt;La m&#232;re entra &#224; son tour dans la pi&#232;ce en portant de la vaisselle dor&#233;e. Elle l'interpella.
&lt;br /&gt;- Manuel, ton p&#232;re t'a dit quand il rentrait ? Il ne me dit jamais rien !
&lt;br /&gt;- Il est parti chercher Grand-P&#232;re. Il devrait &#234;tre l&#224; dans quelques minutes, ne t'inqui&#232;te pas.
&lt;br /&gt;- Sol a t&#233;l&#233;phon&#233;. Ils sont en route.
&lt;br /&gt;- Ce sera une belle soir&#233;e.
&lt;br /&gt;- Comme quand tu &#233;tais petit.
&lt;br /&gt;Il la regarda. C'&#233;tait sa maman.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;12&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je vais vous parler d'abord de Saint-Nicolas de Myra, ce chr&#233;tien de bazar.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Il a &#233;t&#233; tu&#233; un 6 d&#233;cembre par la chute d'un d&#233;cor sur un plateau de la t&#233;l&#233;vision turque.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Bon, c'est moi qui avait install&#233; le d&#233;cor, mais &#231;a ne prouve rien, il y a des gens qui sont n&#233;s avec le mauvais &#339;il.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'est la fatalit&#233;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ce mec, il jetait les pi&#232;ces d'or par la chemin&#233;e pour racheter &#224; leurs parents des jeunes filles destin&#233;es &#224; la traite des blanches.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'&#233;tait un Tr&#232;s Saint Homme.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Moi, je vous dis &#231;a comme &#231;a, ces jeunes filles, on les a jamais revues ailleurs que sur des vid&#233;os sp&#233;cialis&#233;es.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Enfin, vous pensez ce que vous voulez.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Bref, les anglo-saxons essayent de vous faire croire que c'est moi Saint-Nicolas, qui suis devenu le P&#232;re No&#235;l, par un glissement strat&#233;gique du 6 au 25 d&#233;cembre, dans le cadre de l'optimisation calendaire pontificale.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Foutaises.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ceux qui vous disent cela n'y connaissent rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'est un coup de J&#233;sus.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Il supporte pas la concurrence celui-l&#224;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;D'ailleurs, je vais vous confier quelque chose que j'ai d&#233;couvert dans les ann&#233;es soixante quand j'&#233;tais en Am&#233;rique.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Tout le monde a entendu parler de l'&lt;/i&gt;affirmative action&lt;i&gt; ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Non ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Tant pis pour vous, ignorants crasses.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Tout le monde croit que c'est le pasteur Martin Luther King et son partenaire au poker le pr&#233;sident Lyndon Baines Jonhson qui ont invent&#233; l'&lt;/i&gt;affirmative action&lt;i&gt;, en 68, au cours d'une partie m&#233;morable dans un motel de Memphis, Tennessee.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Sottises.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'est J&#233;sus qui a tout invent&#233;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ce gars-l&#224; faisait d&#233;j&#224; de l'&lt;/i&gt;affirmative action&lt;i&gt; 2000 ans avant le mouvement pour les droits civiques et l'avancement des gens de couleur.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Comptez avec vos doigts.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Gaspard, Melchior et Balthazar.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Trois noms.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Trois couleurs.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;D&#233;j&#224; les quotas de l'&lt;/i&gt;affirmative action&lt;i&gt;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous croyez franchement que je me soucie de quotas quand j'emballe mes cadeaux ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Non, s&#233;rieusement, j'aurais l'air de quoi avec 33,33 % de P&#232;res No&#235;ls noirs ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ou 33,33 % de P&#232;res No&#235;ls jaunes ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Foutaises.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je l'affirme jusque dans l'adversit&#233;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je suis le seul d&#233;positaire de la marque.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je suis le P&#232;re No&#235;l forever.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Immens&#233;ment blanc !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Qu'on se le dise.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;13&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le juge repla&#231;a ses lunettes sur son petit nez curieux et fouineur de lettr&#233; sikh. Papa Mambo et l'anguille lui faisaient face de l'autre c&#244;t&#233; d'une &#233;paisse table en bois tropical. Deux policiers se trouvaient de faction pr&#232;s de la porte d'entr&#233;e de la pi&#232;ce, car le Tribunal P&#233;nal International d'Arusha n'&#233;tait pas &#224; l'abri d'une tentative d'attentat. Un fonctionnaire, en retrait &#224; gauche du bureau, consignait les &#233;changes entre le juge, le pr&#233;venu et son conseil.
&lt;br /&gt;- Monsieur Mambo, je vais vous relire les chefs d'inculpation qui ont motiv&#233; votre arrestation et votre transfert &#224; Arusha. Votre avocat pourra s'il le souhaite intervenir pour vous pr&#233;ciser les implications de tel ou tel &#233;l&#233;ment du dossier. D'abord, je dois vous signaler que votre dossier se d&#233;compose maintenant en deux ensembles juridiquement distincts. Le Tribunal P&#233;nal International pour le Rwanda a retenu contre vous les charges suivantes : trafic d'armes avec pays sous embargo international, complicit&#233; d'attentat et complicit&#233; de g&#233;nocide puisque les fournitures d'armes que nous avons pu identifier montrent que votre fili&#232;re d'acheminement a fonctionn&#233; jusqu'&#224; l'exode du gouvernement g&#233;nocidaire.
L'anguille se redressa dans son fauteuil et prit la parole avant que le juge
ne reprenne son souffle.
&lt;br /&gt;- Mon client ne distribue que des jouets et quelquefois des psychotropes fantaisie au hasard de ses tourn&#233;es, il est impossible qu'il soit impliqu&#233; de la mani&#232;re que vous d&#233;crivez.
&lt;br /&gt;- Papa Mambo &#233;tait en concert &#224; Kigali le 24 d&#233;cembre 1993, apr&#232;s une tourn&#233;e qui a commenc&#233; au mois de novembre pr&#233;c&#233;dent. Chaque concert de cette tourn&#233;e a &#233;t&#233; l'occasion d'une livraison &#224; un groupe arm&#233; officiel ou &#224; un groupe clandestin des r&#233;seaux Z&#233;ro.
&lt;br /&gt;- C'est une co&#239;ncidence. Son orchestre anime souvent des r&#233;veillons dansants.
&lt;br /&gt;Le juge ignora la faible remarque de l'anguille.
&lt;br /&gt;- Quant &#224; la seconde partie de la proc&#233;dure judiciaire, il s'agit de deux mises en examen simultan&#233;es par la justice belge et fran&#231;aise, accompagn&#233;es de deux demandes d'extradition officielles, portant sur le financement occulte de partis politiques de ces pays. Les charges retenues sont : fausses factures et faux en &#233;critures priv&#233;es, abus de biens sociaux, corruption active, d&#233;faut d'autorisation d'exportation d&#233;livr&#233;e par le Minist&#232;re de la D&#233;fense. Enfin, une plainte a &#233;t&#233; d&#233;pos&#233;e pour homicide volontaire par la femme d'un des occupants du Falcon 50 abattu le 6 avril 1994 au dessus de l'a&#233;roport de Kigali. Je vous informerai ult&#233;rieurement de l'&#233;tat d'avancement de cette nouvelle proc&#233;dure.
&lt;br /&gt;Papa Mambo chaussait grand, au moins du 51, ce qui n'&#233;tait pas sans lui poser des probl&#232;mes pour se chausser correctement. Il racla le sol avec ses talons.
&lt;br /&gt;- Dites-moi ce qu'il y avait dans ces soi-disantes livraisons ?
&lt;br /&gt;- Des h&#233;licopt&#232;res, des blind&#233;s l&#233;gers, des canons de 105 et de 120, des mitrailleuses, des fusils et pistolets automatiques, des grenades. Nous avons de nombreux bordereaux attestant le transport depuis la France, via un pays tiers, et cela, malgr&#233; la destruction par l'ambassade de France de la totalit&#233; de ses archives. J'ajouterai que vous &#234;tes soup&#231;onn&#233; d'avoir achemin&#233; les deux missiles SAM-16, missiles &#233;paul&#233;s &#224; guidage infrarouge, saisis par l'arm&#233;e fran&#231;aise dans les stock irakiens au cours de la premi&#232;re guerre du Golfe, en f&#233;vrier 1991 et utilis&#233;s contre l'avion du pr&#233;sident. Les deux servants de cette arme sophistiqu&#233;e seraient deux soldats ou agents fran&#231;ais ou sud-africains d&#233;guis&#233;s en soldats belges.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce qui vous fait penser que je puisse &#234;tre m&#234;l&#233; &#224; cela ?
&lt;br /&gt;- Le d&#233;guisement, monsieur Mambo, l'art du d&#233;guisement.
&lt;br /&gt;Lentement, comme dans un cauchemar gluant d'inertie, Papa Mambo vit le bureau chavirer autour de lui puis basculer au milieu des cadavres flottants dans la rivi&#232;re rougie. Il vit le vieil homme s'approcher de lui en nageant par saccades. Les morceaux de son corps tenaient avec des liens. Papa Mambo lui adressa vertement la parole.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu veux le vieux ?
&lt;br /&gt;- Imana yirirwa ahandi igatawa i Rwanda.
&lt;br /&gt;Puis le vieux s'agrippa fermement &#224; lui.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;14&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les deux hommes achevaient de charger le tra&#238;neau qui contenait maintenant tous les &#233;l&#233;ments de la kota, la tente traditionnelle des saamis, et de nombreux sacs en peaux de renne et des provisions. Ils avaient rev&#234;tu les v&#234;tements traditionnels rouges et bleus renforc&#233;s de fourrure. Le vieux Klipo s'&#233;brouait de temps en temps, secouant l'attelage entier, impatient d'un nouveau d&#233;part. K.S. se tourna vers Franz. Leurs paroles cr&#233;aient de petits nuages &#233;ph&#233;m&#232;res au devant de leurs l&#232;vres.
&lt;br /&gt;- Tu sais, pour lui aussi, c'est quelque chose. Depuis 45, il n'a plus jamais &#233;t&#233; attel&#233; et moi, je suis sorti en tra&#238;neau pour la derni&#232;re fois en 85. Apr&#232;s, tu comprends, je n'avais plus le go&#251;t.
&lt;br /&gt;- Tu ne m'as pas encore dit o&#249; on allait.
&lt;br /&gt;- J'ai mon id&#233;e. Tu le verras bien assez t&#244;t.
&lt;br /&gt;- On est pr&#234;t ?
&lt;br /&gt;- Je crois bien.
&lt;br /&gt;- Alors, on est parti !
&lt;br /&gt;- Grimpe !
&lt;br /&gt;Klipo s'&#233;broua quand K.S. lan&#231;a le cri du d&#233;part. Le tra&#238;neau s'&#233;branla et commen&#231;a &#224; glisser vers l'ouest en faisant craquer la neige. Ils semblaient partir &#224; la poursuite du soleil. Franz Kappiert resserra sa toque sur ses oreilles &#224; mesure que l'attelage prenait de la vitesse. La fulgurance du tra&#238;neau lui parut au d&#233;part un peu inhabituelle, mais rapidement Franz Kappiert tomba dans un sommeil profond, propice aux r&#234;ves les plus fous.
&lt;br /&gt;- Franz ! R&#233;veille-toi !
&lt;br /&gt;- Hein ?
&lt;br /&gt;- On est arriv&#233;, Franz. Tu sais, son tra&#238;neau, c'&#233;tait vraiment pas du pipeau.
&lt;br /&gt;Le jeune Allemand frotta ses yeux, dig&#233;rant lentement les paroles du vieux.
&lt;br /&gt;- Tu veux dire qu'on a voyag&#233; avec le tra&#238;neau du P&#232;re No&#235;l ?
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu crois que c'est ? Une motoneige japonaise ?
&lt;br /&gt;- Ah, merde alors, tu aurais pu me pr&#233;venir.
&lt;br /&gt;Il se leva pour extirper son corps engourdi du v&#233;hicule qui avait tant berc&#233; son enfance.
&lt;br /&gt;- On est arriv&#233;, c'est l&#224; que je voulais t'emmener. C'est beau, non ?
&lt;br /&gt;Franz jugea qu'il &#233;tait difficile de trancher entre le jour et la nuit, c'&#233;tait comme un troisi&#232;me &#233;tat de la lumi&#232;re. Le col pr&#233;sentait une large ouverture, comme emp&#226;t&#233; par le temps. Aucun arbre n'&#233;tait visible &#224; des kilom&#232;tres.
&lt;br /&gt;- Regarde l&#224;-bas.
&lt;br /&gt;K.S. lui indiquait quelque chose au loin dans la p&#233;nombre.
&lt;br /&gt;- O&#249;, l&#224;-bas ? Je ne vois rien.
&lt;br /&gt;- Droit devant, les maisons juste &#224; l'entr&#233;e de la vall&#233;e. C'&#233;tait le poste allemand qui contr&#244;lait l'ancienne route terrestre entre la Norv&#232;ge et la Su&#232;de.
&lt;br /&gt;- Il y avait des soldats ?
&lt;br /&gt;- Une quinzaine d'hommes, des bless&#233;s ou des gars trop vieux pour &#234;tre renvoy&#233;s sur le front de l'Est. A l'&#233;poque, j'avais vingt-trois ans et je comprenais pas grand-chose &#224; ce qui se passait autour de moi. Et puis on ne se comprenait pas. Eux, ils ne connaissaient que l'allemand ou le polonais, et nous, le saami. Ils &#233;taient comme dans une oasis, prot&#233;g&#233;s de la guerre par la neige et le Nord. Et puis, un jour de d&#233;cembre 43, je les ai aper&#231;us pr&#232;s de chez nous, en pleine montagne, avec leurs paquetages, en pleine temp&#234;te de neige. J'ai cru qu'ils s'&#233;taient perdus, je suis all&#233; &#224; leur rencontre. Ils avaient re&#231;u leur feuille de route pour aller arr&#234;ter l'arm&#233;e rouge d&#232;s le lendemain. Ils venaient de d&#233;serter.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce qu'ils sont devenus ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;15&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il existe diff&#233;rents moyens pour ouvrir une lettre, depuis la coupure chirurgicale jusqu'&#224; la d&#233;chirure d'une plaie boursoufl&#233;e. Bien s&#251;r, la lettre de Manuel n'est apparue qu'&#224; la fin de la soir&#233;e, lorsque tous les autres cadeaux eurent &#233;t&#233; ouverts. Elle n'avait bien s&#251;r pas l'allure habituelle d'une lettre de No&#235;l comme en fabriquent parfois les enfants. Aucune trace de feutre, aucune trace de paillettes n'&#233;taient visibles sur l'enveloppe.
Il &#233;tait tout juste possible d'apercevoir l'adresse madril&#232;ne de Manuel &#224; travers la fen&#234;tre translucide. C'est sa m&#232;re qui commen&#231;a &#224; d&#233;couper le silence en petits morceaux de douleur si petits et si nombreux que chacun pourrait repartir combl&#233;.
&lt;br /&gt;- C'est pour qui ? demanda-t-elle.
&lt;br /&gt;- C'est pour tout le monde, pour tous ceux qui me connaissent.
&lt;br /&gt;- C'est pas lui qui l'a &#233;crite. C'est le P&#232;re No&#235;l !
&lt;br /&gt;Le regard noir des adultes calma instantan&#233;ment la petit fille.
&lt;br /&gt;- Qui veut l'ouvrir ?
&lt;br /&gt;Le p&#232;re se dressa comme s'il venait de comprendre. Il regarda son fils dans les yeux, puis d&#233;chira &#224; son tour cet espace de silence qu'il avait peu &#224; peu construit, consolid&#233; jusqu'&#224; ce qu'il prenne l'apparence et la consistance du r&#233;el.
&lt;br /&gt;- Alors, tu l'as fait ?
&lt;br /&gt;- C'&#233;tait plus facile l&#224;-bas.
&lt;br /&gt;- Dis-moi que ce n'&#233;tait pas la raison principale de ton d&#233;part ?
&lt;br /&gt;- C'&#233;tait une intuition.
&lt;br /&gt;- Tu seras toujours mon fils.
&lt;br /&gt;- Peut-&#234;tre que c'est marqu&#233; dans la lettre comment on fait dans ces cas-l&#224;... Tu veux l'ouvrir ?
&lt;br /&gt;De grosses larmes avaient roul&#233; sur les joues immenses de sa m&#232;re, ces m&#234;mes joues qui l'avaient tant attir&#233; quand il &#233;tait petit. Ses deux yeux devinrent deux oc&#233;ans furieux, d'o&#249; l'eau sortait en bouillonnements macabres. Manuel avait d&#233;j&#224; vu sa m&#232;re dans cet &#233;tat, quand elle avait perdu son fr&#232;re dans le naufrage du croiseur G&#233;n&#233;ral Belgrano coul&#233; par la marine anglaise pendant la guerre des Malouines. Mais, &#224; l'&#233;poque, en 1982, Manuel n'&#233;tait encore qu'un enfant et il avait douloureusement ha&#239; cette Dame en Fer qui semblait la cause de tous leurs malheurs et qui lui avait ravi son oncle.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu veux savoir, Manuel ?
&lt;br /&gt;- Je veux d'abord que quelqu'un nous lise cette lettre.
&lt;br /&gt;Le p&#232;re s'approcha du sapin, se baissa et ramassa l'enveloppe. Il sortit son briquet et commen&#231;a &#224; enflammer le coin droit de la lettre pr&#232;s de la fen&#234;tre. On n'entendait que le craquement l&#233;ger de la flamme, comme une soufflerie miniature du pays des jouets.
&lt;br /&gt;- Manuel, il n'y a aucune raison d'ajouter du sordide &#224; cette explication. Je vais te raconter l'histoire de ta naissance. Je n'ai rien &#224; foutre de ces singeries g&#233;n&#233;tiques. Je pensais simplement que tu nous aurais donn&#233; cr&#233;dit de ton enfance. Mais je constate que je me suis tromp&#233;. Tu vois, Manuel, &#224; l'&#233;poque j'ai longuement h&#233;sit&#233;, &#231;a s'est fait sur un coup du c&#339;ur, nous avons voulu te sortir de ta route, Manuel, parce qu'il nous semblait &#224; ta m&#232;re et &#224; moi que ta route ne menait nulle part.
&lt;br /&gt;- O&#249; sont mes parents ?
&lt;br /&gt;- Ton p&#232;re est mort en mer, Manuel, il a &#233;t&#233; pr&#233;cipit&#233; d'un h&#233;licopt&#232;re dans l'oc&#233;an le 6 d&#233;cembre 1977. Ta m&#232;re &#233;tait d&#233;j&#224; enceinte quand elle a &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;e, elle a accouch&#233; en prison, ils l'ont gard&#233;e trois mois apr&#232;s ta naissance, puis elle a &#233;t&#233; ex&#233;cut&#233;e. Son corps est dans une fosse commune dans une zone d'entra&#238;nement de l'arm&#233;e de terre, pr&#232;s de Rosario. Nous t'avons r&#233;cup&#233;r&#233; quand tu avais six mois, et entre-temps, tu avais &#233;t&#233; plac&#233; dans une institution religieuse ici &#224; Buenos Aires.
&lt;br /&gt;Le p&#232;re se tut et le tic-tac de l'horloge devint monstrueux dans les t&#234;tes.
&lt;br /&gt;- C'est tout ce que tu as &#224; dire ?
&lt;br /&gt;Personne n'avait appris &#224; Manuel comment se comporter dans de semblables occasions. Il avait peur, il avait mal, il avait honte. Sa m&#232;re tourna son visage vers lui, mais elle ne pouvait pas voir, ses yeux &#233;taient inond&#233;s.
&lt;br /&gt;- Alors, tu as fini par aller voir les Folles ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;16&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Si j'ai boss&#233; avec l'Oncle Sam ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Affirmatif et pas qu'un peu.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'est lui qui m'a offert ma premi&#232;re Cadillac.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;On est un peu comme deux associ&#233;s dans cette affaire, lui et moi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ma petite entreprise, je l'ai cal&#233;e propre et sec entre la premi&#232;re et la deuxi&#232;me r&#233;volution industrielle.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;On parle tout le temps de Citizen Kane.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mais moi j'ai utilis&#233; la presse bien avant lui.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Premi&#232;res salves, 1820, j'enl&#232;ve le haut.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Deuxi&#232;mes salves, 1860, j'enl&#232;ve le bas.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Le P&#232;re No&#235;l, un mec qui tient ses promesses.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Coup de gr&#226;ce, 1930, en pleine d&#233;pression, je signe un partenariat avec Coca-Cola pour acc&#233;der au march&#233; mondial.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Le plan Marshall, c'est qui &#224; votre avis qui a eu l'id&#233;e ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Marshall, ce galonn&#233; monomaniaque ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;J'ai imagin&#233;, con&#231;u et assur&#233; 95 % des programmations du Plan Marshall.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Le chewing-gum, les s&#233;ries B et les bas synth&#233;tiques qu'on fait rouler en bandant, c'est moi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Evidemment la publicit&#233; et la mercatique, cela g&#233;n&#232;re quelques contraintes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et toute activit&#233; est soumise &#224; un cycle de vie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;L'ascendance de la courbe n'est infinie que chez les nymphomanes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Il faut se diversifier.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Le dernier des maffieux sait cela.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Un Fran&#231;ais m'a contact&#233; en 1940 pour cr&#233;er la f&#234;te des m&#232;res, je lui ai fourni quelques conseils techniques moyennant une participation au capital initial.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Quand il a cass&#233; sa pipe, j'ai repris toute l'affaire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;J'ai aussi pass&#233; un pacte secret d'assistance mutuelle avec l'Union Sovi&#233;tique et l'Allemagne, o&#249; j'ai c&#233;d&#233; les droits d'exploitation de mon personnage &#224; d'excellents mimes locaux, le Grand Joseph Vissarionovitch Djougatchvili et le D&#233;licat Adolf Heil.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mais j'ai repris l'exploitation directe pour l'un d&#232;s 1945, pour l'autre &#224; partir de 1991, les r&#233;sultats &#233;taient devenus tr&#232;s insuffisants.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mais attention, je sais partager.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;J'ai cr&#233;&#233; la convention collective des P&#232;res No&#235;ls, o&#249; j'ai mis au point avant tout le monde la formule du CDD jetable.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je g&#232;re aussi des parcs d'attraction, &#231;a me change les id&#233;es.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ah, j'allais oublier.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;J'ai pris des options dans le g&#233;nie g&#233;n&#233;tique appliqu&#233; &#224; la culture de la citrouille.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous avez vu comme &#231;a marche fort Halloween en ce moment ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Bref, vous avez compris.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Bouffer de la viande de renne &#224; longueur de temps, j'en ai vite eu marre.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Les Lapons sont les derniers des ringards.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;17&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;- Revenons &#224; cet histoire de d&#233;guisement, monsieur Mambo, puisqu'elle a
l'air de vous troubler.
&lt;br /&gt;- Je n'ai rien &#224; dire &#224; ce sujet.
&lt;br /&gt;- Oh si, monsieur Mambo. J'aimerai que vous m'aidiez &#224; compl&#233;ter la liste de vos nombreuses et multiples identit&#233;s.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que vous insinuez, monsieur le Juge ? Papa Mambo est citoyen d'Anguilla, musicien de son &#233;tat. Et j'ajoute que c'est un grand ami des Etats-Unis.
&lt;br /&gt;Le juge fit un geste &#224; l'attention du greffier, lui signifiant qu'il &#233;tait inutile de faire figurer les propos qui allaient suivre dans le proc&#232;s-verbal d'interrogatoire et qu'il pouvait aller prendre un caf&#233; dans la salle des pas perdus. La porte se referma et le juge reprit l'accroche de l'anguille tout en se penchant vers eux, sur le ton de la confidence.
&lt;br /&gt;- Ecoutez-moi bien tous les deux. La politique est devenue sacr&#233;ment compliqu&#233;e ces temps-ci. Et je crois bien que vous avez un train de retard.
&lt;br /&gt;- Je ne comprends rien &#224; vos salades.
&lt;br /&gt;- Dans toute cette affaire du Rwanda, vous vous &#234;tes trop avanc&#233;s avec les Fran&#231;ais, Mambo, &#231;a vous retombe sur la gueule maintenant. C'est normal.
&lt;br /&gt;- Mon client a toujours entretenu des liens de confiance avec l'administration am&#233;ricaine et conna&#238;t personnellement plusieurs anciens pr&#233;sidents.
&lt;br /&gt;- Je sais, Monsieur Mambo partageait beaucoup de choses avec la face cach&#233;e de l'administration am&#233;ricaine, fourniture de femmes, de drogue, financement des campagnes &#233;lectorales pr&#233;sidentielles et de partis politiques.
&lt;br /&gt;- Je n'ai jamais fait que du financement po&#233;tique, de l'aide &#224; la cr&#233;ation.
&lt;br /&gt;Le juge &#233;clata de rire.
&lt;br /&gt;- Alors vous, Mambo, vous &#234;tes un marrant ! Vous risquez de passer une &#233;ternit&#233; derri&#232;re les barreaux et vous continuez &#224; faire comme si de rien n'&#233;tait. Ecoutez, m&#234;me si cela d&#233;passe le cadre de cette instruction, j'ai l&#224; de quoi alimenter un Tribunal P&#233;nal International en proc&#233;dures contre vous pour au moins tout le prochain mill&#233;naire.
&lt;br /&gt;Il montra de la main des caisses et des caisses de dossiers empil&#233;es le long des murs.
&lt;br /&gt;Vous voulez quelques &#233;l&#233;ments d'appr&#233;ciation ?
&lt;br /&gt;Il souleva le rabat d'un pochette cartonn&#233;e pos&#233;e sur son bureau. Papa Mambo l'arr&#234;ta d'un geste de la main, auquel sa stature dominante donna encore plus de poids.
&lt;br /&gt;- Inutile de discuter des d&#233;tails. Qui m'a donn&#233; ?
&lt;br /&gt;- Vous n'avez aucune id&#233;e sur la question, monsieur Mambo ?
&lt;br /&gt;- Comment avez-vous accumul&#233; tous ces dossiers ?
&lt;br /&gt;Une rage int&#233;rieure &#233;tait en train de sourdre des orifices de Papa Mambo.
&lt;br /&gt;- Un groupe d'enqu&#234;teurs de l'ONU surveille vos activit&#233;s depuis votre intervention en 1968 &#224; Mexico.
&lt;br /&gt;Papa Mambo interrompit &#224; nouveau le juge.
&lt;br /&gt;- Pourquoi ? Qui a ordonn&#233; cette enqu&#234;te ?
&lt;br /&gt;- Il y avait &#224; cette &#233;poque des plaintes qui &#233;manaient de nombreux pays. Ce sont des fonctionnaires scandinaves qui traitaient ces dossiers. Le parlement autonome lapon a aliment&#233; r&#233;guli&#232;rement la plupart des dossiers depuis sa cr&#233;ation en 1973.
&lt;br /&gt;Papa Mambo se leva d'un bloc, comme saisi d'une col&#232;re incontr&#244;lable et se mit &#224; &#233;ructer sa rage. Les deux gardes d&#233;gain&#232;rent pour assurer la s&#233;curit&#233; du juge onusien.
&lt;br /&gt;- Je vais les r&#233;duire en bouillie, je vais les bouffer, je vais les br&#251;ler, les &#233;craser, les vomir, les r&#233;duire &#224; l'&#233;tat de particules &#233;l&#233;mentaires, les ch&#226;trer, les crucifier, les d&#233;couper en lani&#232;res que je ferai s&#233;cher au vent mauvais...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;18&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Franz Kappiert tentait de replacer correctement ses moufles pour &#233;chapper au blizzard glac&#233; qui s'engouffrait dans ses manches et dans la vall&#233;e comme dans un entonnoir.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce qui s'est pass&#233;, vous les avez cach&#233;s ?
&lt;br /&gt;- Bien s&#251;r, moi, je les aimais bien. C'&#233;taient peut-&#234;tre des soldats allemand mais ils n'avaient rien fait de mal ici et puis je savais parfaitement ce qui les attendait sur le front de l'Est.
&lt;br /&gt;K.S. avait stopp&#233; le tra&#238;neau devant les baraquements construits par le d&#233;tachement de la Wehrmacht qui avait surveill&#233; ce bout de fronti&#232;re avec la Su&#232;de pendant quatre ans. Tout semblait en l'&#233;tat, comme neuf, pr&#234;t &#224; revivre. Franz Kappiert lui en fit l'observation d'une voix un peu rauque.
&lt;br /&gt;- C'est vrai, mais &#231;a m'a toujours paru naturel ainsi. Il s'est pass&#233; ici des choses qui ont peu &#224; voir avec la vie ordinaire.
&lt;br /&gt;Il s'avan&#231;a vers le premi&#232;re construction dont la porte m&#233;tallique battait au vent. K.S. d&#233;gagea la cong&#232;re &#224; coup de pieds et entra. Les lits &#233;taient tous l&#224;, avec les couvertures pli&#233;es, et les armes de chacun des hommes du d&#233;tachement allemand suspendues aux montants m&#233;talliques. C'est &#224; peine si une odeur d'humidit&#233; suintante trahissait l'abandon du b&#226;timent depuis cinquante ans.
&lt;br /&gt;- Evidemment les autorit&#233;s militaires allemandes se sont bien dout&#233;es qu'ils n'&#233;taient pas partis p&#234;cher la baleine. La police militaire de la SS les a r&#233;clam&#233;s &#224; la Su&#232;de d&#232;s le lendemain. Mais, en d&#233;cembre 1943, il commen&#231;ait &#224; se faire tard pour faire les gros yeux au gouvernement su&#233;dois. Bref, l'attach&#233; militaire de l'ambassade d'Allemagne est mont&#233; jusqu'ici pour porter sa lettre au P&#232;re No&#235;l.
&lt;br /&gt;Franz Kappiert r&#233;alisait qu'il n'&#233;tait venu ici que pour se faire confirmer une intuition. K.S lui permettait de v&#233;rifier empiriquement son hypoth&#232;se initiale. Son grand-p&#232;re, Ernst Mutig, sous-officier d'infanterie de vingt-six ans, bless&#233; devant Leningrad, convalescent et d&#233;serteur de la Wehrmacht &#224; la date du 19 d&#233;cembre 43, avait &#233;t&#233; livr&#233; &#224; la police militaire SS par le P&#232;re No&#235;l le 24 d&#233;cembre de la m&#234;me ann&#233;e. Il avait &#233;t&#233; fusill&#233; le soir m&#234;me avec ses camarades d'&#233;vasion.
&lt;br /&gt;- Il les a attrap&#233;s dans notre campement, dans leur tente. A l'&#233;poque, on n'avait pas tous ces pr&#233;fabriqu&#233;s. Il a d&#251; leur raconter une histoire tellement belle qu'ils sont partis avec lui sans m&#234;me nous dire au revoir. Peut-&#234;tre qu'il leur a dit que la guerre &#233;tait finie, qu'Hitler et Staline avaient sign&#233; la paix &#224; l'occasion de No&#235;l, qu'il les ramenait chez eux dans leurs familles pour la messe de minuit. Tu ne l'as jamais rencontr&#233;, Franz, mais sache bien qu'il faut une sacr&#233; force de caract&#232;re pour ne pas se faire embobiner par le P&#232;re No&#235;l. Ce type est vraiment un tordu.
&lt;br /&gt;- Et les corps ?
&lt;br /&gt;- Les Allemands n'ont jamais voulu nous le dire. Et je ne crois pas qu'ils aient archiv&#233; ce genre de d&#233;tails. Il faudrait retrouver l'un des SS, peut-&#234;tre y en a-t-il encore en vie... Ils ont la vie dure, en g&#233;n&#233;ral.
&lt;br /&gt;K.S. s'assit sur l'un des lits de fer en baissant la t&#234;te vers le sol. Franz regardait au loin, &#224; travers le mur humide. K.S. releva les yeux, chercha &#224; attraper son regard, puis il recommen&#231;a &#224; parler.
&lt;br /&gt;- Tu sais, Franz, les Saami ont un secret, le P&#232;re No&#235;l, nous savons vraiment qui c'est. Je veux dire, on a toujours su &#224; quoi s'en tenir avec lui. R&#233;trospectivement, je peux te dire que nous avons &#233;t&#233; tr&#232;s na&#239;fs de croire qu'il n'existait plus parce qu'il avait quitt&#233; la r&#233;gion depuis cinquante ans.
La voix de Franz prit les intonations douloureuses d'un vocoder.
&lt;br /&gt;- Tu as connu un d&#233;nomm&#233; Ernst Mutig ?
&lt;br /&gt;- Quand je suis entr&#233; dans leur grande tente vide, le 25 au matin, j'ai vu leurs plaques militaires en &#233;vidence au centre de la tente, sur les pierres du foyer. Ils nous les avaient laiss&#233;es, heureux de partir, confiants dans une vie meilleure. Au printemps, je suis revenu les enterrer dans la montagne, dans cet endroit o&#249; nous avions camp&#233;. Oui, ce nom est bien inscrit sur l'une des plaques, Franz. Je t'emm&#232;nerai l&#224;-bas.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;19&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La pi&#232;ce semblait mesurer des kilom&#232;tres. Ils se voyaient, mais de loin, sans poss&#233;der le d&#233;tail des visages, juste une fluctuation formelle de la ligne des corps sur l'horizon. Le p&#232;re paraissait au garde-&#224;-vous devant l'histoire. C'est &#224; peine s'il rel&#226;cha ses traits quand il reprit la parole.
&lt;br /&gt;- Maintenant, Manuel, tu pars ou tu restes, mais tu d&#233;cides l&#224; maintenant, ce soir. Sache que n'est pas moi qui jet&#233; ton p&#232;re dans la mer, que ce n'est pas moi qui tortur&#233; et &#233;x&#233;cut&#233; ta m&#232;re. Nous t'avons toujours aim&#233;, ta m&#232;re et moi. Pour nous, tu as toujours &#233;t&#233; notre fils. C'est &#224; toi de choisir, Manuel, maintenant.
&lt;br /&gt;- Tu sais pourquoi ils sont morts ?
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu veux, Manuel ? Ne m&#233;lange pas tout, je n'ai jamais fait de renseignement. Je ne suis pas juge d'instruction. Si tu veux savoir cela, ce n'est pas &#224; nous qu'il faut le demander. Il y a des tribunaux pour &#231;a.
&lt;br /&gt;- Ca fait un moment que j'ai des doutes.
&lt;br /&gt;- Tu aurais pu nous en parler au lieu de faire analyser des m&#232;ches de cheveux en Espagne. Nous &#233;tions si indignes que tu ne puisses pas nous en parler ?
&lt;br /&gt;- Je veux retrouver mes parents.
&lt;br /&gt;- Ils sont morts, Manuel, et n'existent plus qu'&#224; l'&#233;tat de souvenirs.
&lt;br /&gt;- Je veux tout savoir d'eux, comment ils &#233;taient, pourquoi ils sont morts, o&#249; ils vivaient avant, leurs amis, leur famille.
&lt;br /&gt;- C'est un travail de deuil. Je comprends que tu aies envie de le faire.
&lt;br /&gt;C'est sa m&#232;re qui venait de retrouver l'usage de la parole. Le flot mouvant de ses larmes s'&#233;tait tari et elle faisait beaucoup plus &#226;g&#233;e comme cela, semblable &#224; une vieille sorci&#232;re abandonn&#233;e par le destin. Elle s'arrima aux paroles de son mari pour en infl&#233;chir le cours.
&lt;br /&gt;- Nous sommes pr&#234;ts &#224; t'aider, Manuel, mais le pass&#233; est mort. Il faut aussi que tu t'occupes du pr&#233;sent.
&lt;br /&gt;- Le pass&#233; est incorpor&#233; en nous. Mes parents vivent en moi quoi que tu en penses.
&lt;br /&gt;- Manuel, comprends bien que nous regrettons tout ce qui c'est pass&#233; &#224; cette &#233;poque, les circonstances ont fait cette vie qui est la n&#244;tre aujourd'hui. Je n'en suis pas particuli&#232;rement fi&#232;re. J'ai toujours fait ce que j'ai pu.
&lt;br /&gt;- Je ne te demande pas de te justifier. Le monde n'a pas commenc&#233; d'exister six mois apr&#232;s ma naissance, c'est tout. Si tu n'es pas capable de comprendre &#231;a...
&lt;br /&gt;- Je comprends, Manuel. Si tu es all&#233; voir les Folles, tu dois conna&#238;tre l'identit&#233; de tes parents.
&lt;br /&gt;- Elles avaient besoin de d&#233;tails que je ne connaissais pas et puis je n'&#233;tais pas s&#251;r &#224; ce moment-l&#224;. Ma situation pouvait correspondre &#224; plusieurs enfants de disparus, dont on est toujours sans nouvelles.
&lt;br /&gt;- Je ne l'ai jamais dit &#224; ton p&#232;re, mais quand tu avais quatre ans, tu dessinais de dr&#244;les de choses. Alors je suis all&#233; voir les s&#339;urs de la F&#233;licit&#233;, ce sont elles qui t'ont gard&#233; pendant les trois mois qui ont s&#233;par&#233; la mort de ta m&#232;re de ton arriv&#233;e chez nous. Elles m'ont appris beaucoup de choses sur ta maman. Elles l'ont vue le jour o&#249; ils l'ont s&#233;par&#233;e de toi. Va les voir, Manuel, moi je n'arriverai jamais &#224; te le raconter moi-m&#234;me. Et puis, il y avait cet interm&#233;diaire qui s'est occup&#233; de placer tous les enfants de disparus dans des familles. Je ne sais pas s'il vit encore. Retrouve cet homme, Manuel, et demande-lui ce que tu veux savoir. C'est tout ce que je peux te dire.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;20&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les gens sont devenus exigeants.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Tenez, m&#234;me ceux qui n'ont rien veulent quelque chose.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et pour tout dire, la vente par correspondance c'est plus comme avant.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'est fini la boutique &#224; Grand-Papa avec inventaire le 2 janvier.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Depuis que je m'y suis mis, je peux l'affirmer devant t&#233;moins et en toute honn&#234;tet&#233;, le spectacle est permanent.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Vous connaissez Schumpeter, l'&#233;conomiste f&#233;ru d'&#233;pist&#233;mologie, l'homme au paradigme entre les dents.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'&#233;tait son truc &#224; lui, la vague d'innovations.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et bien je surfe sur une vague d'innovations depuis cinquante ans, les mecs.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ouais, depuis que j'ai quitt&#233; la Laponie, je me sens mieux.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Passer sa vie au cul des rennes, quelle mis&#232;re !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Les Cara&#239;bes, la Floride, la Californie, l'Argentine, le Br&#233;sil, l'Afrique du Sud, la Tha&#239;lande, voil&#224; des destinations qui sonnent comme la musique que j'aime.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Les fl&#251;tes en tibia de renne et la musique ethnographique, merci, j'ai d&#233;j&#224; donn&#233;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Mais je m'&#233;gare, revenons &#224; cette vague d'innovations dont je vous parlais tout &#224; l'heure.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Tenez, par exemple, le march&#233; du b&#233;b&#233; blanc vivant ne s'est jamais aussi bien port&#233;, avec son sous-march&#233; de la m&#232;re porteuse saine, jusqu'&#224; 100 000 dollars la pi&#232;ce.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;A ce prix-l&#224;, on aurait tort de se g&#234;ner.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et puis aussi il y a tous les orphelins qui cherchent un foyer, et qui s'en occupe vraiment ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Les services sociaux ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Foutaises keyn&#233;siennes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'est encore moi qui me tape tout le boulot.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et je peux vous dire que la gratitude n'est pas la chose la mieux partag&#233;e du monde.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Bon.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Derni&#232;rement, j'ai offert les codes g&#233;n&#233;tiques de la population islandaise &#224; tout un tas d'apprentis sorciers qui me tannaient le cul depuis des ann&#233;es en tripotant compulsivement tous les 24 d&#233;cembre leur ADN pour les nuls.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'est humain, &#231;a.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Faut bien faire plaisir, sinon les gens finissent par ne plus y croire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Evidemment, souvent ils veulent tous la m&#234;me chose.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et alors ils se disputent car je n'ai pas amen&#233; assez de jouets pour tout le monde.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je leur dis, c'est bient&#244;t la nouvelle ann&#233;e, prenez de bonnes r&#233;solutions sinon la guerre du Golfe va durer cent ans.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et ils font des r&#233;solutions qui durent le temps qu'on met &#224; les r&#233;diger.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ils n'&#233;coutent jamais rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Je vais vous dire un secret moi aussi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;En v&#233;rit&#233;, le patron travaille seul.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;C'est la seule morale de toute cette histoire.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;21&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ecrire un &#233;pilogue constitue souvent un exercice fastidieux car tout le monde a compris et pour tout dire enfoncer des portes ouvertes peut s'av&#233;rer dangereux. Nombreuses sont les personnes qui se sont bless&#233;es dans cet exercice.
&lt;br /&gt;K.S., le Lapon abandonn&#233; de tous, confia le secret au jeune universitaire allemand.
&lt;br /&gt;- Ce secret, Franz, nous ne l'avons jamais r&#233;v&#233;l&#233; &#224; quiconque n'&#233;tait pas saami et comme presque personne sur la terre ne parle saami, il a &#233;t&#233; facile de consid&#233;rer cela comme une affaire qui ne regardait que nous.
&lt;br /&gt;- C'est &#224; propos de lui, du P&#232;re No&#235;l ?
&lt;br /&gt;- Nous n'avons commenc&#233; &#224; en parler aux fonctionnaires asserment&#233;s de l'ONU qu'&#224; partir de 1973, quand nous avons obtenu la cr&#233;ation d'un parlement autonome lapon en Finlande. &#199;a a &#233;t&#233; une bonne base logistique pour surveiller ses activit&#233;s. Tous les deux mois, on envoyait un rapport d&#233;taill&#233; de ses m&#233;faits, du moins de ceux que l'on avait rep&#233;r&#233;s en lisant la presse internationale.
&lt;br /&gt;- C'est qui alors ?
&lt;br /&gt;- Le P&#232;re No&#235;l, c'est un Stallo, le dernier des Stallo, le roi des Stallo. Le dernier de son esp&#232;ce, mais le plus dangereux aussi. &lt;br /&gt;- Je n'ai jamais entendu parler de &#231;a.
&lt;br /&gt;- Je te dis, on a longtemps consid&#233;r&#233; que c'&#233;tait une affaire interne. J'ai &#233;t&#233; l'un des premiers &#224; penser que nous devions le surveiller de beaucoup plus pr&#232;s.
&lt;br /&gt;- D'o&#249; il vient ?
&lt;br /&gt;- Personne ne sait vraiment, des gens d'ici ont m&#234;me souvent ouvertement dout&#233; de son existence. Pourtant tous nos r&#233;cits mythologiques abondent de combats avec les Stallo. Longtemps, ils nous ont terroris&#233;s. Ils venaient et enlevaient les gens, les enfants, tuaient les troupeaux, br&#251;laient les campements. Et puis, un jour, on a tu&#233; un premier Stallo presque par hasard, par la parole. Les Stallo ont toujours parfaitement ma&#238;tris&#233; la langue saami et l'art du discours, mais ce jour-l&#224; on s'est aper&#231;u qu'ils ne supportaient pas que l'on s'exprime mieux qu'eux. Le Stallo &#233;tait mort de rage contre lui-m&#234;me d'avoir &#233;t&#233; ainsi humili&#233; devant nous. Il s'est consum&#233; et a disparu. On a &#233;limin&#233; comme cela la plupart des Stallo, qui ont alors cess&#233; de se reproduire comme avant. Puis ils sont devenus de moins en moins nombreux et, au bout d'un moment, il n'est plus rest&#233; que les plus dou&#233;s. Et puis, un jour, il y a maintenant plus de cent cinquante ans, il n'en est rest&#233; plus qu'un, leur Roi, un roi sans peuple et sans couronne. Nous lui avons alors propos&#233; un march&#233;. Nous lui laissions la vie sauve et le droit de circuler chez nous, et lui, lui changeait radicalement de vie en d&#233;cidant de faire le bien. Au d&#233;but, tout s'est pass&#233; comme convenu, et puis peu &#224; peu, nous sommes quelques-uns &#224; avoir eu des doutes, tu sais, cette intuition que le fond de l'air sent mauvais.
&lt;br /&gt;C'est au m&#234;me instant, &#224; des milliers de kilom&#232;tres de l&#224;, que le juge du Tribunal P&#233;nal International pour le Rwanda s'adressa &#224; Papa Mambo en langue saami, lui intimant l'ordre de s'asseoir. Le colosse regarda le juge et un &#233;clair de feu sembla sortir de ses pupilles.
&lt;br /&gt;- Qui es-tu pour me parler ainsi ?
&lt;br /&gt;- Tous les fonctionnaires onusiens de ce programme d'enqu&#234;te ont suivi des stages intensifs de langue saami, Stallo, tu ne pourras pas t'en sortir, m&#234;me ces deux policiers nig&#233;riens parlent saami comme s'ils &#233;taient n&#233;s &#224; Kautokeino.
&lt;br /&gt;- Salopard !
&lt;br /&gt;Le tissu des v&#234;tements de Papa Mambo commen&#231;a &#224; se dissoudre sous l'effet de la chaleur.
&lt;br /&gt;- Nous ne souhaitons pas sp&#233;cialement qu'il y ait un proc&#232;s public, Stallo, tu sais trop de choses sur trop de gens. Le mythe continuera &#224; vivre sans toi. Les Lapons ont fini par accepter notre version de l'histoire en contrepartie de la concession &#224; titre collectif, exclusif et permanent de l'&#233;levage du renne et de la fermeture des autres tranches de la centrale de Tchernobyl.
&lt;br /&gt;Stallo voulut r&#233;pondre, mais sa langue &#233;tait devenue une langue de flamme et aucun son ne sortit de sa bouche. La pi&#232;ce &#233;tait envahie de fum&#233;e. Il se mit &#224; courir vers la fen&#234;tre ouverte. Les deux policiers nig&#233;riens lanc&#232;rent une sommation en saami, mais d&#233;j&#224; Stallo avait disparu, et dans la cour du palais de justice d'Arusha, en quelques instants, la mousson africaine transforma Stallo en une bouillie sans forme, une p&#226;te d&#233;pourvue de toute intelligence.
&lt;br /&gt;A la m&#234;me seconde, &#224; Buenos Aires, Nilda, la plus petite des trois s&#339;urs de Manuel s'aper&#231;ut que la lettre qui venait de br&#251;ler quelques minutes plus t&#244;t &#233;tait encore l&#224;, sous le sapin. Elle le regarda en souriant.
&lt;br /&gt;- Je peux l'ouvrir, Manuel, la lettre ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;*&lt;/h3&gt;
&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;mailto:frederic.barbe@free.fr&quot; class='spip_mail'&gt;Fr&#233;d&#233;ric Barbe&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Une boussole dans la temp&#234;te</title>
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		<dc:date>2006-11-17T17:42:50Z</dc:date>
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		<dc:subject>Isra&#235;l / Palestine</dc:subject>

		<description>Fils du grand rabbin de Strasbourg, parti poursuivre des &#233;tudes talmudiques &#224; J&#233;rusalem, Michel Warschawski rejoint en 1968 le groupuscule d'extr&#234;me gauche Matzpen, qui d&#233;veloppe une critique radicale du sionisme et noue les premiers contacts avec des militants de la paix palestiniens. Fondateur du Centre d'information alternative, destin&#233; &#224; informer les Isra&#233;liens sur la soci&#233;t&#233; palestinienne et inversement, il est arr&#234;t&#233; en 1985 et jug&#233; pour &#171; liens et services rendus &#224; une (...)

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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L95xH150/arton256-1d330.jpg&quot; width='95' height='150' style='height:150px;width:95px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Fils du grand rabbin de Strasbourg, parti poursuivre des &#233;tudes talmudiques &#224; J&#233;rusalem, &lt;strong&gt;Michel Warschawski&lt;/strong&gt; rejoint en 1968 le groupuscule d'extr&#234;me gauche Matzpen, qui d&#233;veloppe une critique radicale du sionisme et noue les premiers contacts avec des militants de la paix palestiniens. Fondateur du Centre d'information alternative, destin&#233; &#224; informer les Isra&#233;liens sur la soci&#233;t&#233; palestinienne et inversement, il est arr&#234;t&#233; en 1985 et jug&#233; pour &#171; &lt;i&gt;liens et services rendus &#224; une organisation terroriste&lt;/i&gt; &#187;. Dans &lt;b&gt;&lt;i&gt;Sur la fronti&#232;re&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, il raconte un engagement qui, motiv&#233; par un sentiment de responsabilit&#233; envers sa propre communaut&#233;, n'en exige pas moins de se tenir en retrait, afin d'&#233;chapper &#224; un &#171; &lt;i&gt;tribalisme&lt;/i&gt; &#187; &#233;touffant. Son d&#233;calage, il le doit &#224; son attachement aux valeurs de la diaspora, avec lesquelles il estime qu'Isra&#235;l doit renouer : &#171; &lt;i&gt;Ce n'est qu'en retrouvant ses racines juives et en s'ouvrant &#224; la dimension arabe de son identit&#233; et de son environnement que la soci&#233;t&#233; isra&#233;lienne pourra enfin construire sa vie dans la normalit&#233;.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Fils du grand rabbin de Strasbourg, &#233;lev&#233; dans une famille qui consid&#233;rait que &#171; &lt;i&gt;l'identification avec les opprim&#233;s, les faibles et les humili&#233;s faisait partie de son identit&#233; juive&lt;/i&gt; &#187;, et o&#249; &#171; &lt;i&gt;le soutien &#224; l'ind&#233;pendance alg&#233;rienne &#233;tait aussi &#233;vident que l'interdiction d'allumer la lumi&#232;re le samedi&lt;/i&gt; &#187;, Michel Warschawski est parti &#224; l'&#226;ge de seize ans poursuivre des &#233;tudes talmudiques &#224; J&#233;rusalem. &#171; &lt;i&gt;J&#233;rusalem, pas Isra&#235;l&lt;/i&gt;, pr&#233;cise-t-il d'embl&#233;e.&lt;i&gt; Car j'avais bien senti qu'en Isra&#235;l il y avait le centre isra&#233;lien et la p&#233;riph&#233;rie juive. Le centre, c'&#233;tait Tel-Aviv : une ville moderne, la&#239;que, occidentale.&lt;/i&gt; &#187; Cette ville l'intimide tant, lors de sa premi&#232;re visite, que son cousin, qui y est n&#233;, le sermonne : &#171; &lt;i&gt;Cesse donc de te comporter comme un petit youpin, tu n'es pas &#224; Strasbourg.&lt;/i&gt; &#187; Ce qui lui fait dire : &#171; &lt;i&gt;C'est &#224; Tel-Aviv que j'ai entendu pour la premi&#232;re fois une remarque antis&#233;mite.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;J&#233;rusalem, en revanche, lui appara&#238;t comme &#171; &lt;i&gt;le n&#233;gatif d'Isra&#235;l, un microcosme de la diaspora, un ghetto juif &#224; la fronti&#232;re entre Isra&#235;l et le monde arabe&lt;/i&gt; &#187;. Au fond, affirme-t-il, les dirigeants travaillistes m&#233;prisent la Ville Sainte : &#171; &lt;i&gt;Avec ses synagogues, ses quartiers ghettos et son march&#233; oriental, ses juifs en caftan et en chapeau de fourrure, elle leur rappelait trop la diaspora qu'ils ha&#239;ssaient. Mais moi, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce que les p&#232;res fondateurs d'Isra&#235;l m&#233;prisaient qui m'attirait dans cette ville.&lt;/i&gt; &#187; Cette situation, cependant, ne durera pas : &#171; &lt;i&gt;Le 6 juin 1967, les parachutistes du colonel Mota Gour allaient mettre fin &#224; cette sp&#233;cificit&#233;.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;La conqu&#234;te de J&#233;rusalem-Est allait aussi signifier la normalisation de J&#233;rusalem, sa &#8220;naturalisation&#8221; isra&#233;lienne.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_445 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH319/Warschawski-9cc55.jpg' width='200' height='319' alt=&quot;&quot; style='height:319px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;Pour lui, la guerre des Six Jours est le grand tournant. L'&#233;pisode qui va d&#233;terminer son engagement futur se d&#233;roule &#224; H&#233;bron, o&#249; il s&#233;journe avec des amis strasbourgeois en visite, peu apr&#232;s la victoire isra&#233;lienne : &#171; &lt;i&gt;Tout fier d'&#234;tre isra&#233;lien, je prom&#232;ne ce groupe d'Alsaciens dans les rues d'une ville &#233;trang&#232;re o&#249; je me sens non seulement chez moi, mais v&#233;ritablement propri&#233;taire des lieux. Et c'est &#224; ce moment que je vois le regard soumis et humili&#233; du commer&#231;ant arabe, &#224; qui j'essaie de marchander une peau de mouton avec l'arrogance de tous les colons du monde. Comme un coup de poing en pleine figure, je prends conscience que cette fois l'opprim&#233; c'est lui et que, moi, je me trouve de l'autre c&#244;t&#233; de la fronti&#232;re, celui o&#249; se trouvent les forts, o&#249; se trouve le pouvoir. Et cette place je refuse de l'assumer, imm&#233;diatement, spontan&#233;ment. Cette r&#233;action n'avait rien d'id&#233;ologique ou de politique ; je continuais &#224; croire que les Arabes &#233;taient responsables de la guerre et les Isra&#233;liens dans leur bon droit. Mais de l&#224; &#224; accepter d'&#234;tre un occupant, je n'&#233;tais pas pr&#234;t &#224; faire le pas : ma compassion allait, tout naturellement, vers l'occup&#233;. J'ai eu la chance, d&#232;s ce soir-l&#224;, de trouver un soutien aupr&#232;s de mon p&#232;re, qui me dit : &#8220;Toute occupation est mauvaise et corrompt moralement ceux qui y prennent part, prions le ciel pour que celle-ci se termine le plus vite possible.&#8221;&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Nous d&#233;couvrions
&lt;br /&gt;ce que la culture isra&#233;lienne
&lt;br /&gt;faisait tout pour nous cacher :
&lt;br /&gt;notre environnement arabe, sa r&#233;alit&#233;,
&lt;br /&gt;ses espoirs, ses contradictions &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il adh&#232;re alors &#224; Matzpen (&#171; La Boussole &#187;), un groupuscule d'extr&#234;me gauche qui d&#233;veloppe une critique radicale du sionisme et qui noue des contacts &#171; &lt;i&gt;de l'autre c&#244;t&#233;&lt;/i&gt; &#187;, notamment &#224; l'universit&#233; de Bir Zeit, avec des Palestiniens qui partagent son d&#233;sir de coop&#233;ration : Michel Warschawski se liera ainsi bient&#244;t d'amiti&#233; avec Hanane Ashrawi, Le&#239;la Shahid ou Fay&#231;al Husseini. &#171; &lt;i&gt;Nous d&#233;couvrions ce que la culture isra&#233;lienne faisait tout pour nous cacher : notre environnement arabe, sa r&#233;alit&#233;, ses espoirs, ses contradictions. Les Arabes que nous rencontrions commen&#231;aient, eux, &#224; percevoir un autre Isra&#235;l, plus compliqu&#233; que l'image unidimensionnelle qu'ils en avaient, plus prometteur aussi.&lt;/i&gt; &#187; Il fait aussi la connaissance de celle qui va devenir sa compagne, L&#233;a Tsemel, l'une des deux seules avocates isra&#233;liennes &#224; d&#233;fendre les combattants palestiniens. Pendant des ann&#233;es, ils vont vivre dans une extr&#234;me marginalit&#233;. Le jeune fils du couple entend r&#233;guli&#232;rement sa m&#232;re se faire traiter de &#171; &lt;i&gt;pute d'Arafat&lt;/i&gt; &#187; ; dans la rue, on la prend &#224; partie : elle rend les coups comme les insultes, et ses r&#233;pliques, assure son mari, sont &#171; &lt;i&gt;d'une grossi&#232;ret&#233; &#224; faire rougir plus d'un adjudant&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Parall&#232;lement &#224; leur coop&#233;ration avec des Palestiniens, les militants de Matzpen s'attachent &#224; exacerber les contradictions internes &#224; la soci&#233;t&#233; isra&#233;lienne, afin d'acc&#233;l&#233;rer leur &#233;clatement in&#233;luctable : contradictions &#171; &lt;i&gt;entre politique de colonisation et d&#233;sir d'en finir avec la situation de guerre permanente, entre sionisme et la&#239;cit&#233;, entre Etat juif et Etat d&#233;mocratique, entre riches et pauvres, entre vell&#233;it&#233;s de melting-pot culturel et permanence des diversit&#233;s identitaires&lt;/i&gt; &#187;... Leur isolement se rompt au moment de la guerre du Liban, en 1982, quand ils sont rejoints par la gauche mod&#233;r&#233;e - qui les a longtemps d&#233;savou&#233;s avec virulence -, et que na&#238;t le premier grand mouvement des objecteurs de conscience, baptis&#233; Yesh Gvoul, ce qui signifie &#224; la fois &#171; &lt;i&gt;il y a une fronti&#232;re&lt;/i&gt; &#187; - la fronti&#232;re entre le Liban et Isra&#235;l - et &#171; &lt;i&gt;il y a une limite&lt;/i&gt; &#187; - autrement dit : &#171; &lt;i&gt;&#231;a suffit&lt;/i&gt; &#187;. En 1984, Michel Warschawski fonde le Centre d'information alternative (AIC), qui emploie des collaborateurs tant palestiniens qu'isra&#233;liens, et qui produit de l'information en arabe sur Isra&#235;l, et en h&#233;breu sur les territoires palestiniens, afin d'am&#233;liorer la connaissance que les deux communaut&#233;s ont l'une de l'autre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les br&#232;ches ouvertes par les pionniers de la gauche radicale, apr&#232;s s'&#234;tre &#233;largies &#224; partir de la guerre du Liban, qui marque la fin du consensus national, et davantage encore avec l'&#233;clatement de la premi&#232;re Intifada, en 1987, se sont aujourd'hui pratiquement referm&#233;es. Mais quelles que soient les fluctuations de l'opinion et de la psychologie isra&#233;liennes, dont il livre une description passionnante, Michel Warschawski reste fid&#232;le, quant &#224; lui, &#224; la ligne de conduite qu'il s'est fix&#233;e. &#171; &lt;i&gt;Je n'ai jamais cru en une paix qui ne serait qu'une esp&#232;ce d'absence de guerre, du genre : &#8220;Vous chez vous et nous chez nous, et foutez-nous la paix&#8221;&lt;/i&gt;, &#233;crit-il. &lt;i&gt;La paix isra&#233;lo-palestinienne sera une paix de coop&#233;ration, de coexistence, ou ne sera pas. Et cette coexistence, il faut commencer &#224; la construire d&#232;s maintenant, par le dialogue, la coop&#233;ration et la solidarit&#233;. Ces objectifs-l&#224;, on ne peut les r&#233;aliser au c&#339;ur du consensus, bien en s&#233;curit&#233; au centre de notre soci&#233;t&#233;, voire de notre gauche bien-pensante. La coop&#233;ration isra&#233;lo-palestinienne se construit sur la fronti&#232;re, et uniquement sur la fronti&#232;re. D&#232;s 1968, j'ai choisi de m'y placer ; de ce c&#244;t&#233;-ci, dans ma soci&#233;t&#233; &#224; moi, mais aussi pr&#232;s que possible de l'autre soci&#233;t&#233;.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les pi&#232;ges du tribalisme :
&lt;br /&gt;&#171; Deux ou trois guerres faites ensemble,
&lt;br /&gt;cela p&#232;se plus lourd
&lt;br /&gt;que les divergences id&#233;ologiques &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Jamais il ne songe &#224; rejoindre les rangs des combattants palestiniens, comme le font certains de ses camarades. Il se sent profond&#233;ment isra&#233;lien, et &#233;prouve &#224; l'&#233;gard de son groupe un fort sentiment de responsabilit&#233;. Il rel&#232;ve ce fait significatif : &#171; &lt;i&gt;Malgr&#233; de nombreuses ann&#233;es d'&#233;tude de la langue arabe, je n'ai jamais r&#233;ussi &#224; la parler, comme si, dans mes relations avec des Palestiniens, je voulais toujours marquer clairement qui j'&#233;tais, et surtout qui je n'&#233;tais pas et ne tentais pas d'&#234;tre. Mais peut-&#234;tre n'est-ce l&#224; qu'une mauvaise excuse &#224; ce qui n'est qu'une impardonnable paresse intellectuelle...&lt;/i&gt; &#187; En 1985, il est arr&#234;t&#233; pour &#171; &lt;i&gt;liens et services rendus &#224; une organisation terroriste&lt;/i&gt; &#187; - le Front populaire de lib&#233;ration de la Palestine de George Habache ; l'AIC est ferm&#233;. Son proc&#232;s, qui s'ouvre en 1987, dure deux ans. Comme son avocat a obtenu sa lib&#233;ration sous caution, il compara&#238;t libre. Effectuant &#224; la m&#234;me &#233;poque ses p&#233;riodes de r&#233;serve - il refuse simplement de servir dans les territoires occup&#233;s, &#171; &lt;i&gt;sauf sur la fronti&#232;re&lt;/i&gt; &#187; -, il lui arrive plusieurs fois de se rendre au tribunal en uniforme... Il d&#233;finit ainsi sa strat&#233;gie et sa conception des choses : &#171; &lt;i&gt;Ne pas traverser la fronti&#232;re, mais se situer &#224; la lisi&#232;re de la loi, entre le droit et l'interdit. Dans une d&#233;mocratie, ce qui n'est pas explicitement interdit est l&#233;gal. Se battre pour la d&#233;mocratie interdit d'en rester &#224; ce qui est ouvertement autoris&#233;, il est imp&#233;ratif de tester la loi, d'occuper tout espace de libert&#233; non explicitement interdit, et parfois aussi de mettre au d&#233;fi la loi pour imposer de nouvelles libert&#233;s. Dans le domaine des libert&#233;s, tout espace d&#233;laiss&#233; est occup&#233; par le pouvoir et ses interdits.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais le plus difficile, dans ce choix de rester ancr&#233; dans la soci&#233;t&#233; isra&#233;lienne, est de r&#233;sister &#224; la force du consensus qui y r&#232;gne. L'arm&#233;e est bien s&#251;r essentielle dans la formation d'une &#171; &lt;i&gt;solidarit&#233; tribale&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;La fraternit&#233; entre jeunes qui ont pass&#233; ensemble trois ann&#233;es tr&#232;s intenses et qui ont souvent risqu&#233; leur vie l'un pour l'autre se prolonge par celle qui les unit, pendant plus de vingt-cinq ans, dans une unit&#233; de r&#233;serve. Deux ou trois guerres faites ensemble, sans parler des nuits de patrouille ou d'embuscade sur la fronti&#232;re - cela p&#232;se plus lourd que les divergences id&#233;ologiques.&lt;/i&gt; &#187; Lors de son arrestation, et du mois qu'il passe en prison, il est interrog&#233; par les services g&#233;n&#233;raux de s&#233;curit&#233;, le Shin Beit. Comme il est isra&#233;lien, il &#233;chappe &#224; la torture ; les interrogatoires ressemblent &#224; des &#171; &lt;i&gt;conversations de salon&lt;/i&gt; &#187;. Visiblement cultiv&#233;s, tenant un discours &#171; de gauche &#187;, ses interlocuteurs discutent avec lui de th&#233;orie politique, ou encore des m&#233;rites de la p&#233;dagogie Freinet. Un jour, l'interrogatoire est interrompu par la sonnerie du t&#233;l&#233;phone : la fille de l'un des agents, qui est lyc&#233;enne, doit r&#233;diger un m&#233;moire sur les commissions parlementaires. Son p&#232;re demande au prisonnier s'il ne pourrait pas l'aider... Celui-ci, qui, le reste du temps, souffre de l'isolement au point de parfois se sentir devenir fou, doit fournir les plus grands efforts pour ne pas tomber dans le pi&#232;ge, et saisir la main apparemment secourable que lui tend sa tribu par l'interm&#233;diaire des agents du Shin Beit. &#171; &lt;i&gt;La fronti&#232;re implique un questionnement permanent sur ce qui &#8220;nous&#8221; d&#233;finit, et qui est l'autre, celui qui se trouve au-del&#224; de la fronti&#232;re&lt;/i&gt;, &#233;crit-il.&lt;i&gt; Notre r&#233;alit&#233; sociologique &#233;tant plurielle, nous sommes tous entour&#233;s de multiples fronti&#232;res. Encore faut-il en prendre conscience, et pour ce faire, combattre la tentation permanente de r&#233;duire son identit&#233; &#224; une r&#233;alit&#233; unidimensionnelle. Car ils sont nombreux ceux qui veulent &#224; tout prix nous pousser &#224; nous d&#233;finir uniquement en fonction d'un drapeau, d'une seule appartenance, et couper ainsi le monde entre un &#8220;nous&#8221; ethnique ou national et tous les autres.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le sioniste de gauche :
&lt;br /&gt;&#171; Ses intentions &#233;tant pures
&lt;br /&gt;et les valeurs qu'il d&#233;fend nobles,
&lt;br /&gt;il ne peut jamais &#234;tre tenu pour responsable
&lt;br /&gt;des crimes qu'il a commis &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;En 1999, trois membres de l'AIC meurent accidentellement lors d'une randonn&#233;e dans le d&#233;sert. L'un est un ancien prisonnier politique palestinien, l'autre une ancienne kibboutznik isra&#233;lienne, et le troisi&#232;me un Juif new-yorkais pratiquant. La d&#233;couverte que trois individus que tout semble s&#233;parer aient pu se promener paisiblement ensemble suscite une forte &#233;motion dans les m&#233;dias isra&#233;liens. Dans la &lt;i&gt;Revue d'&#233;tudes palestiniennes&lt;/i&gt;, Simon Bitton &#233;crit : &#171; &lt;i&gt;Ce n'&#233;tait pas tant une curiosit&#233; en face de l'inhabituel qui a fascin&#233; les m&#233;dias locaux et fait r&#234;ver des milliers d'Isra&#233;liens et de Palestiniens, mais ce qu'ils ont senti comme une promesse d'un autre possible, infiniment plus s&#233;curisant que la muraille la plus haute, que le plus puissant des ghettos.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est bien un &#171; &lt;i&gt;possible&lt;/i&gt; &#187;, pas moins, mais pas plus, qu'incarnent les membres de l'AIC : Michel Warschawski se fait peu d'illusions sur les liens qui peuvent se nouer entre les membres de deux communaut&#233;s en guerre, n'h&#233;sitant pas &#224; affirmer qu'il est abusif, m&#234;me s'il l'a parfois fait lui-m&#234;me, de parler d'amiti&#233; : &#171; &lt;i&gt;Non que l'amiti&#233; ne soit pas possible entre des hommes et des femmes appartenant &#224; des communaut&#233;s en guerre ; mais dans le contexte sp&#233;cifique des relations isra&#233;lo-palestiniennes, cette forme d'intimit&#233; qui abolit, dans la relation personnelle, l'appartenance ethnique ou confessionnelle, et que l'on appelle amiti&#233;, est quasiment impossible.&lt;/i&gt; &#187; Il raconte l'effarement des militantes palestiniennes qui, exceptionnellement pr&#233;sentes &#224; une r&#233;ception chez une d&#233;put&#233;e de la gauche isra&#233;lienne, entendaient leur h&#244;tesse raconter sa dispute avec le d&#233;put&#233; d'extr&#234;me droite Rehavam Zeevi - qui pr&#244;nait le transfert des populations arabes, et qui a &#233;t&#233; assassin&#233; en octobre 2001 -, qu'elle appelait famili&#232;rement par son surnom, sans se rendre compte du malaise de ses invit&#233;es... Si une v&#233;ritable amiti&#233; s'est cependant nou&#233;e entre L&#233;a Tsemel et Hanane Ashrawi, note-t-il, c'est uniquement parce que, fait rarissime, elles ont partag&#233; leur quotidien : la maison de la famille Ashrawi &#233;tant situ&#233;e juste en face du tribunal militaire de Ramallah, l'avocate isra&#233;lienne venait souvent s'y restaurer ou s'y reposer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Son engagement, Michel Warschawski le fonde sur une r&#233;flexion solide et sur une finesse d'analyse qui ajoutent encore &#224; la valeur de son t&#233;moignage. Cela donne notamment un chapitre d'anthologie sur le &#171; &lt;i&gt;sioniste de gauche&lt;/i&gt; &#187; emp&#234;tr&#233; dans ses contradictions : car il y a bien, dans le sionisme, une &#171; &lt;i&gt;contradiction interne entre projet socialiste ou du moins humaniste et un projet colonialiste qui, dans le noble but de b&#226;tir un refuge pour les juifs pers&#233;cut&#233;s, nie non seulement les droits les plus &#233;l&#233;mentaires, mais l'existence m&#234;me d'une communaut&#233; indig&#232;ne. Afin de vivre cette contradiction, le sioniste de gauche est oblig&#233; de nier la r&#233;alit&#233;, de litt&#233;ralement l'effacer de sa m&#233;moire&lt;/i&gt; &#187;. D'o&#249; ce grand &#233;cart permanent : &#171; &lt;i&gt;Le sioniste de gauche est attach&#233; &#224; l'Occident, lui dont les p&#232;res ont pourtant fait le choix de r&#233;soudre la question juive en Orient. L'Europe est sa v&#233;ritable m&#233;tropole et New York sa Mecque. D'o&#249; un autre paradoxe du sioniste de gauche : il est profond&#233;ment pro-am&#233;ricain et voit dans la politique des Etats-Unis la seule garantie du maintien de la civilisation. Le soutien apport&#233; par son gouvernement aux dictatures latino-am&#233;ricaines et africaines ne lui pose gu&#232;re de probl&#232;me majeur. Mais il ne comprend pas pourquoi il est trait&#233; de r&#233;actionnaire et de pro-imp&#233;rialiste par les intellectuels de gauche europ&#233;ens dont il revendique l'amiti&#233; et le respect. Pour r&#233;soudre cette contradiction, le sioniste de gauche a, une fois de plus, recours &#224; l'antis&#233;mitisme : derri&#232;re chaque critique d'Isra&#235;l se cache un antis&#233;mite plus ou moins conscient.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Ses intentions &#233;tant pures et les valeurs qu'il d&#233;fend nobles, il ne peut jamais &#234;tre tenu pour responsable des crimes qu'il a commis.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Emp&#234;cher la transformation
&lt;br /&gt;d'un conflit national et anticolonial
&lt;br /&gt;en guerre ethnique &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lorsque Michel Warschawski a entrepris la r&#233;daction de ce livre, les accords d'Oslo tenaient encore. Malgr&#233; les mises en garde de L&#233;a Tsemel, bien moins optimiste que lui, il pensait &#233;crire un t&#233;moignage d'ancien combattant. Puis la deuxi&#232;me Intifada a &#233;clat&#233;. Apr&#232;s avoir analys&#233; en d&#233;tail l'&#233;chec des accords d'Oslo, il cite ces mots du co-pr&#233;sident palestinien de l'AIC commentant la situation actuelle : &#171; &lt;i&gt;Maintenant, notre unique objectif doit &#234;tre d'emp&#234;cher la transformation d'un conflit national et anticolonial en guerre ethnique. Si nous &#233;chouons dans cette t&#226;che, ce sera terrible. Non seulement en termes de violences, de destruction et de victimes innocentes, mais surtout pour l'avenir de nos soci&#233;t&#233;s respectives. Les guerres ethniques engendrent des soci&#233;t&#233;s ethniques, referm&#233;es sur elles-m&#234;mes, r&#233;pressives, st&#233;riles et d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;es. Il n'y a jamais de gagnant dans une guerre ethnique.&lt;/i&gt; &#187; Il note aussi : &#171; &lt;i&gt;L'identification de plus en plus totale et inconditionnelle avec Isra&#235;l des porte-parole autoproclam&#233;s des juifs de la diaspora, qu'ils soient notables ou intellectuels communautaires, ne risque-t-elle pas d'entra&#238;ner le juda&#239;sme de la diaspora dans la catastrophe vers laquelle nous m&#232;nent nos dirigeants, dont la vue &#224; court terme n'a d'&#233;gale que leur absence totale de r&#233;f&#233;rence &#224; l'histoire ? Leur philosophie est celle du &#8220;maintenant&#8221;, qui ignore avec une suffisance path&#233;tique et hier et apr&#232;s-demain ; leur politique n'est motiv&#233;e ni par le souvenir de la souffrance des p&#232;res, ni par la promesse de lendemains radieux, mais par une volont&#233; de puissance qui ne conna&#238;t plus de limites et qui risque de ne s'arr&#234;ter que lorsqu'elle percutera de plein fouet le mur de la haine suscit&#233;e ou entretenue par des d&#233;cennies d'arrogance.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quant &#224; lui, il affirme encore une fois son attachement aux valeurs de la diaspora. Racontant les d&#233;buts de Matzpen, il &#233;crit : &#171; &lt;i&gt;Nous &#233;prouvions tous le besoin de nous enraciner dans une histoire et de d&#233;fendre une autre identit&#233; que celle qu'imposait l'appartenance &#224; la tribu isra&#233;lienne. Nous avions besoin d'un r&#233;cit qui nous fournisse le substrat d'une collectivit&#233; diff&#233;rente de celle que le sionisme voulait b&#226;tir sur les ruines de la Palestine et de la diaspora juive.&lt;/i&gt; &#187; A ses yeux - et en cela, ses vues rejoignent celles, notamment, des historiens &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article174.html&quot; class='spip_in'&gt;Esther Benbassa&lt;/a&gt; et Jean-Christophe Attias -, ce n'est qu'en renouant avec ces valeurs qu'Isra&#235;l trouvera son salut : &#171; &lt;i&gt;Le projet sioniste a cru que la r&#233;demption de l'existence juive ne serait possible qu'en rompant avec notre pass&#233; juif et en tournant le dos &#224; notre environnement arabe. Au contraire, ce n'est qu'en retrouvant ses racines juives et en s'ouvrant &#224; la dimension arabe de son identit&#233; et de son environnement que la soci&#233;t&#233; isra&#233;lienne pourra enfin construire sa vie dans la normalit&#233; et projeter l'avenir de ses enfants avec s&#233;r&#233;nit&#233;.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Michel Warschawski, &lt;b&gt;&lt;i&gt;Sur la fronti&#232;re&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, Stock, 2002.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;b&gt;Voir aussi l'&lt;a href=&quot;http://vacarme.eu.org/article325.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;entretien avec Michel Warschawski&lt;/a&gt;&lt;/b&gt; dans la revue &lt;a href=&quot;http://vacarme.eu.org/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&lt;i&gt;Vacarme&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, num&#233;ro 20, juillet 2002.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>La subversion par les plantes</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article255.html</link>
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		<dc:date>2006-11-17T17:15:14Z</dc:date>
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		<description>Dans Ruines-de-Rome, de Pierre Senges, un placide employ&#233; du cadastre entreprend de semer dans les moindres failles de la civilisation urbaine les graines qui saperont ses bases et l'enseveliront sous un exub&#233;rant chaos v&#233;g&#233;tal. D&#233;crivant avec volupt&#233; les divers aspects et implications de cette entreprise, il cultive dans l'imagination du lecteur une langue aussi surprenante et diversifi&#233;e que les plantes dont il a fait ses alli&#233;es, et qu'il convoque tour &#224; tour en t&#234;te de (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique4.html" rel="directory"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot15.html" rel="tag"&gt;Fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot30.html" rel="tag"&gt;Paradis&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L104xH150/arton255-8f00d.jpg&quot; width='104' height='150' style='height:150px;width:104px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans &lt;b&gt;&lt;i&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, de &lt;strong&gt;Pierre Senges&lt;/strong&gt;, un placide employ&#233; du cadastre entreprend de semer dans les moindres failles de la civilisation urbaine les graines qui saperont ses bases et l'enseveliront sous un exub&#233;rant chaos v&#233;g&#233;tal. D&#233;crivant avec volupt&#233; les divers aspects et implications de cette entreprise, il cultive dans l'imagination du lecteur une langue aussi surprenante et diversifi&#233;e que les plantes dont il a fait ses alli&#233;es, et qu'il convoque tour &#224; tour en t&#234;te de chaque micro-chapitre : &#171; pomme-reinette-clochard &#187;, &#171; herbe-aux-teigneux &#187;, &#171; haricot candide &#187;, &#171; crachat-de-lune &#187;, &#171; d&#233;sespoir du peintre &#187;... Envo&#251;t&#233;, on oublie vite que c'est de pr&#233;parer notre perte qu'il s'agit. On se laisse s&#233;duire par une forme de r&#233;volte in&#233;dite : solitaire, souterraine, &#171; germinative &#187;, aussi efficace que paresseuse... et fataliste : &#171; &lt;i&gt;Pour se croire ma&#238;tre des &#233;v&#233;nements il faut sans doute frustrer sa curiosit&#233;.&lt;/i&gt; &#187; Le h&#233;ros de Senges invente la subversion en forme de bouteille &#224; la mer - qu'il s'agisse de semer des graines ou des id&#233;es.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'est l'histoire d'un paisible et solitaire employ&#233; du cadastre qui, &#224; la veille de la retraite, se met &#171; &lt;i&gt;&#224; imaginer, comme d'autres r&#234;vent d'accouplements, diverses formes de s&#233;dition&lt;/i&gt; &#187;. Un noyau de p&#234;che recrach&#233; sur le chemin du travail, et qui avait pris racine, lui a donn&#233; &#224; m&#233;diter. Lui qui jusque-l&#224; trompait son ennui par des rituels d&#233;risoires consacre d&#233;sormais ses nuits et tout son temps libre &#224; un dessein secret : il se fait patient jardinier de l'Apocalypse, semant dans les moindres failles de la civilisation urbaine les graines qui saperont ses bases et l'enseveliront sous un exub&#233;rant chaos v&#233;g&#233;tal. Son id&#233;e n'a rien d'extravagant : en 1897, nous apprend-il, aux Etats-Unis, la jacinthe d'eau, &#171; &lt;i&gt;pas plus grosse qu'une salade&lt;/i&gt; &#187;, causait de tels d&#233;g&#226;ts - &#171; &lt;i&gt;invasion, d&#233;bordements, chauss&#233;es rompues, accrocs divers, cultures &#233;touff&#233;es sous le poids de la mauvaise herbe&lt;/i&gt; &#187; - qu'il avait fallu envoyer l'arm&#233;e. On a tendance &#224; l'oublier : &#171; &lt;i&gt;En temps ordinaire seul un acharnement de tous les instants emp&#234;che la ville de sombrer sous les arbres - et, sinon les arbres, les foug&#232;res, les mousses, les pissenlits, l'herbe-aux-gueux et la rue f&#233;tide. Seul un aveuglement tout aussi permanent permet d'oublier que, tous les ans, dans nos murs, vingt-sept mille grains de pollen de toutes esp&#232;ces se d&#233;posent sur un seul centim&#232;tre carr&#233;.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_444 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH290/senges-9063e.jpg' width='200' height='290' alt=&quot;&quot; style='height:290px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;Le narrateur de Pierre Senges ne veut pas qu'on se m&#233;prenne : son but est bien d'en finir, et non de refaire de la plan&#232;te un Eden inviol&#233;. Il imiterait volontiers ces prisonniers qui, astreints &#224; des travaux de jardinage d'utilit&#233; publique, avaient sem&#233; leurs graines de fa&#231;on &#224; ce que la floraison trace sur les pelouses les insultes les plus grossi&#232;res. Sa vision des plantes est tout sauf idyllique : il les aime glauques et vaseuses autant que primesauti&#232;res et &#233;vanescentes - tant que &#231;a pousse... La pollution ne le d&#233;range pas, au contraire : il trouve tr&#232;s int&#233;ressantes les herbes nitrophytes qui prolif&#232;rent &#224; proximit&#233; des d&#233;charges et des chemin&#233;es d'usines. C'est qu'&#171; &lt;i&gt;&#234;tre de mauvais augure aide &#224; prendre la vie du bon c&#244;t&#233;&lt;/i&gt; &#187;, aussi. Cependant, il sait qu'il doit faire preuve d'un minimum d'hypocrisie s'il ne veut pas attirer les soup&#231;ons sur ses &#233;tranges activit&#233;s : &#171; &lt;i&gt;Le jardinier devra faire en sorte que chacun, se trompant, assimile son apocalypse aux jardins de Cyth&#232;re ou d'Adonis, aux banquets de rose et de miel : il devra, comme ces petits trafiquants en qu&#234;te de couverture honorable, dissimuler son apocalypse derri&#232;re des utopies agraires - peut-&#234;tre aussi : &#233;cologiques, hippies, pr&#234;chant le naturel pour semer le poison.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le narrateur a beau dire &#171; cataclysme &#187;,
&lt;br /&gt;on entend &#171; paradis &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;On est donc fix&#233; sur le sort atroce r&#233;serv&#233; &#224; l'humanit&#233;. Il ne s'agit de rien d'autre, nous r&#233;p&#232;te-t-on avec insistance, que de pr&#233;parer notre mort. Et pourtant... Pourtant, on n'arrive pas &#224; consid&#233;rer l'entreprise comme criminelle, encore moins &#224; s'en indigner. Bien au contraire : la lecture de &lt;i&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt; procure un plaisir incroyable. La perspective de voir r&#233;introduire du jeu et de l'impr&#233;vu dans un quotidien morne, et se gripper les rouages d'une soci&#233;t&#233; peu satisfaisante, a toujours quelque chose d'excitant, que le r&#244;le jou&#233; par la v&#233;g&#233;tation porte ici &#224; son paroxysme. Rien &#224; faire : le narrateur a beau dire &#171; &lt;i&gt;cataclysme&lt;/i&gt; &#187;, on entend &#171; &lt;i&gt;paradis&lt;/i&gt; &#187;. Ce paradis, le h&#233;ros de Pierre Senges en fait d'ailleurs lui-m&#234;me une &#233;vocation sublime. Quand il n'est pas en vadrouille, occup&#233; &#224; ses semailles, il a une autre occupation : il lit la Bible &#224; l'envers. Ce qui implique cet &#233;tourdissant rembobinage : &#171; &lt;i&gt;Lire les Ecritures en remontant leur cours signifie, pour finir, retourner dans ce paradis &#224; la fa&#231;on du fils prodigue, &#234;tre accueilli par un pardon qui est l'envers d'une col&#232;re mais n'ouvre pas grand ses bras pour autant, &#234;tre accueilli par un serpent qui ravale ses conseils et fait office de concierge, inaugurer sa nouvelle vill&#233;giature par un strip-tease d&#233;finitif renon&#231;ant une fois pour toutes &#224; la culotte de feuille de figuier, et terminer tout nu parmi les jujubiers - enfin p&#233;n&#233;trer plus profond&#233;ment dans l'Eden, renoncer au travail comme &#224; la mort et recracher le fruit pour conna&#238;tre un semblant de paix.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Jean-Louis Sagot-Duvauroux, dans son livre &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article176.html&quot; class='spip_in'&gt;Pour la gratuit&#233;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, identifie dans la nostalgie du paradis perdu un &#171; &lt;i&gt;profond d&#233;sir de gratuit&#233;&lt;/i&gt; &#187; ; une notion bien pr&#233;sente dans &lt;i&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt; : &#171; &lt;i&gt;C'est par n&#233;cessit&#233;, par crapulerie, que le jardinier puise dans un fonds public, coupe des tiges de rosiers, fauche des graines exotiques dans le jardin des Plantes et des herbes dans les anciens potagers du roi ; pour fournir sa campagne en semences, en boutures, il taille discr&#232;tement - il a parfois l'impression (la nuit caniculaire propice &#224; des r&#234;ves orientalistes) d'arpenter la ville en passant d'un seul bond de jardins suspendus en jardins suspendus : tout lui sert de p&#233;pini&#232;re. Mais, voleur, le jardinier ne l'est pas de fa&#231;on radicale : puisque tout repousse selon la loi de la physiologie v&#233;g&#233;tale, il n'y a pas un chapardage qui ne soit un jour remplac&#233;, il n'y a pas de garde-champ&#234;tre qui ne soit enclin au pardon, chaque nouveau printemps tenant lieu d'amnistie, de prescription.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ecrire pour explorer un fantasme&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'elle fait vibrer la corde de cette nostalgie du paradis originel, l'id&#233;e de voir la nature &#171; &lt;i&gt;reprendre ses droits&lt;/i&gt; &#187;, selon l'expression consacr&#233;e, correspond semble-t-il &#224; un fantasme bien ancr&#233;, qu'aucun romancier avant Pierre Senges n'avait si bien identifi&#233; et exploit&#233; - du moins &#224; notre connaissance. Agenc&#233; comme un inventaire dont chaque micro-chapitre est plac&#233; sous le signe d'un nom de plante (&#171; &lt;i&gt;pomme-reinette-clochard&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;saxifrage des endroits ombreux&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;herbe-aux-teigneux&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;haricot candide&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;crachat-de-lune&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;ail &#224; trois angles&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;d&#233;sespoir du peintre&lt;/i&gt; &#187;... ou &#171; &lt;i&gt;ruine-de-Rome&lt;/i&gt; &#187;), le r&#233;cit n'avance d'ailleurs pas tant chronologiquement que dans le sens du recensement et de l'exploration minutieuse des divers agr&#233;ments procur&#233;s - en r&#233;alit&#233; ou en imagination, on ne sait pas tr&#232;s bien - par le d&#233;ploiement de ce plan insidieux. Oui, le h&#233;ros de Senges fomente bien une prise de pouvoir du r&#232;gne v&#233;g&#233;tal &#171; &lt;i&gt;comme d'autres r&#234;vent d'accouplements&lt;/i&gt; &#187;, et il nous fait partager la volupt&#233; infinie qu'il en &#233;prouve. Il est pourtant bien conscient de travailler &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; &#224; sa propre mort : &#171; &lt;i&gt;Le jardinier veut fomenter sa Fin de l'int&#233;rieur, s'inscrire dans le tableau, dans le d&#233;cor, se compter au nombre des victimes, quitte &#224; n'&#234;tre qu'un figurant de sa propre apocalypse.&lt;/i&gt; &#187; Cela ne diminue en rien son &#233;vidente d&#233;lectation. Pourquoi cela diminuerait-il la n&#244;tre ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En assignant &#224; la langue la fonction d'exorciser le fantasme, il lui donne un statut particulier, presque magique : dire la chose, c'est la convoquer, la caresser, la faire exister. Pour l'insurg&#233;, tous ces noms litt&#233;ralement inou&#239;s, surprenants, po&#233;tiques, dont la puissance d'&#233;vocation rend le livre si touffu, valent presque autant que les plantes qu'ils d&#233;signent. Il le sugg&#232;re lui-m&#234;me : &#171; &lt;i&gt;Ouvrir &#224; n'importe quelle page un dictionnaire des plantes sauvages suffit pour offrir au jardinier, presque exhaustive, presque disponible comme une pluie qu'une simple pri&#232;re appelle, un troupeau de serviteurs fid&#232;les, ou d'alli&#233;s potentiels, de ressources apparemment in&#233;puisables.&lt;/i&gt; &#187; Du coup, sa langue a la m&#234;me densit&#233;, la m&#234;me diversit&#233; que les jungles qu'il s&#232;me ; en m&#234;me temps qu'il reboise les banlieues sans &#226;me, il repeuple l'imaginaire du lecteur, reconstituant les d&#233;fenses de son vocabulaire assi&#233;g&#233; par le langage scl&#233;ros&#233; de la t&#233;l&#233;vision, de la radio, de la publicit&#233;. Le territoire mental sur lequel on peut s'&#233;battre grandit &#224; mesure que, dans le livre, l'empire de la v&#233;g&#233;tation s'&#233;tend &#224; travers la ville.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La r&#233;alit&#233; d&#233;vor&#233;e par la fiction&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La for&#234;t devient la m&#233;taphore de l'&#339;uvre litt&#233;raire : un lieu radicalement d&#233;paysant, un labyrinthe o&#249; l'on se perd avec d&#233;lice, sans savoir ce qu'on d&#233;couvrira au prochain tournant, prot&#233;g&#233; pour un temps de la r&#233;alit&#233; commune entre deux hauts murs de branchages - ou de mots. &#171; &lt;i&gt;Le jardinier d&#233;veloppera le labyrinthe, l'agrandira au moyen de boutures et de marcottages ; d'un labyrinthe d&#233;coratif, aimable, plaisantin, aussi bas qu'une levrette, d&#233;coration de parc &#224; la Le N&#244;tre pr&#233;vue pour des colin-maillards entre gens du m&#234;me linge, il fera l'embryon jusqu'ici inf&#233;cond&#233;, latent, d'un d&#233;dale sans limite, d&#233;dale prolif&#233;rant, &#233;largi, &#233;tal&#233;, couvrant de jours en jours et de d&#233;tours en d&#233;tours tout l'espace disponible, par hypoth&#232;se la terre enti&#232;re.&lt;/i&gt; &#187; Comme si la fiction d&#233;vorait la r&#233;alit&#233;, grignotait son territoire, puis la gobait tout enti&#232;re... C'est d'ailleurs exactement ce qui arrive quand on lit les Ecritures &#224; l'envers. Car ce processus ne se contente pas - et c'est l&#224; que les choses se g&#226;tent - de renverser la chute originelle en &lt;i&gt;happy end&lt;/i&gt; ; il implique aussi d'annuler la cr&#233;ation du monde : &#171; &lt;i&gt;Le reste, fait de r&#233;gressions successives, n'est que l'effacement de chaque &#234;tre redevenu anonyme, puis simple vue de l'esprit, fleurs referm&#233;es une &#224; une, extinction successive de tous les feux, indistinction progressive des eaux et des terres, puis du jour et de la nuit, puis du ciel et du sol - puis confusion des dur&#233;es au point que le temps n'a plus cours, ni la r&#233;alit&#233; m&#234;me, confondue avec qui la suscite, qui la consid&#232;re, qui la r&#234;ve, qui en a la tr&#232;s vague prescience.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un autre auteur des &#233;ditions Verticales, Bertrand Leclair, le rappelle dans son livre &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article250.html&quot; class='spip_in'&gt;Th&#233;orie de la d&#233;route&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; : le surgissement de la fiction est toujours une subversion. Et peut-&#234;tre l'enthousiasme du lecteur de &lt;i&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt; ne s'explique-t-il pas seulement par une obscure pulsion masochiste, mais aussi par la capacit&#233; de Senges &#224; faire - consciemment ou non - du chamboulement foment&#233; par son personnage la m&#233;taphore de la subversion id&#233;ale. Ou du moins d'une subversion d'un genre suffisamment original pour nous fasciner. Elle rompt avec tout le folklore sans lequel, habituellement, on ne con&#231;oit pas de r&#233;volution. Par son individualisme, d'abord - m&#234;me s'il est forc&#233; : &#171; &lt;i&gt;Peut-on croire &#224; des r&#233;voltes men&#233;es dans la solitude ? - pas seulement en solitaire mais pire, en esseul&#233; ? Peut-on croire &#224; des foules d'un seul homme, des longues marches sans rien ni personne, un meneur abandonn&#233; de tous ?&lt;/i&gt; &#187; Il y a aussi son c&#244;t&#233; intuitif, autodidacte, loin de toute doctrine &#224; laquelle le narrateur se conformerait ; il dit &#171; &lt;i&gt;avoir cherch&#233; en vain le mode d'emploi id&#233;al, une clef digne des grimoires, &#224; la fois formule magique, abracadabras tir&#233;s d'anciennes centuries et techniques de sabotage ordinaire&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Il faut savoir donner aux r&#233;sistances
&lt;br /&gt;un toucher soyeux &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le plus troublant est que, si ses agissements sont une menace tr&#232;s s&#233;rieuse pour l'ordre &#233;tabli, &#224; aucun moment ils ne se d&#233;marquent d'un aimable passe-temps : &#171; &lt;i&gt;M&#234;me si l'on me surprend, main au panier ou dans le sac, l'index tremp&#233; dans le pollen d'une ang&#233;lique, occup&#233; &#224; f&#233;conder en tout bien tout honneur une pervenche du jardin des Plantes, m&#234;me si l'on trouve dans mes poches les restes &#233;vidents de mes forfaits (boutures, boutons, rejetons, broutilles), m&#234;me si un l&#233;giste malicieux parvient &#224; trouver dans la forme d'une greffe un style qui m'est propre, &lt;/i&gt;(...) &lt;i&gt;malgr&#233; tout cela, preuves, flagrant d&#233;lit, recel et pi&#232;ces &#224; conviction, je demeurerai innocent, ne resterai pas au poste le temps de voir faner la fleur que, par d&#233;fi ou en signe de ralliement de moi-m&#234;me &#224; moi-m&#234;me, j'accroche tous les matins &#224; ma boutonni&#232;re.&lt;/i&gt; &#187; Il se contente de faire chaque jour ce qu'il a &#224; faire, ce qu'il a envie de faire, sans jamais forcer le cours des choses : &#171; &lt;i&gt;Ma mutinerie ressemble &#224; une promenade quotidienne.&lt;/i&gt; &#187; Il y a bien s&#251;r des raisons strat&#233;giques &#224; cela, mais pas seulement : contrairement aux r&#233;volutionnaires obs&#233;d&#233;s par l'affrontement, notre homme &#171; &lt;i&gt;n'est pas un adepte du champ contre champ, des duels dos &#224; dos ou face &#224; face, mais de pr&#233;f&#233;rence port&#233; sur l'oblique, sur la diagonale&lt;/i&gt; &#187;. Son anticipation de la fin du monde ne l'emp&#234;che pas de soigner son pr&#233;sent : &#171; &lt;i&gt;Il faut savoir rendre son aff&#251;t confortable et donner aux r&#233;sistances un toucher soyeux.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Paradoxalement, ses m&#233;thodes sont aussi efficaces qu'inoffensives : &#171; La lenteur de mes gestes (d'une vie v&#233;g&#233;tative) et surtout leur continuit&#233;, qui font de mes sabotages un processus permanent, rendent impossible l'id&#233;e m&#234;me de d&#233;lit flagrant : ni d&#233;but, ni fin, semble-t-il : la nature des choses, seulement. &#187; Il fait confiance &#224; sa propre obstination et aux processus souterrains : &#171; La fin du monde qu'anticipe le jardinier est enti&#232;rement germinative, presque tout en dormance, et sait profiter de son sursis en dessous des zones expos&#233;es. &#187; Cette certitude lui donne une grande s&#233;r&#233;nit&#233; : &#171; Je me recouche avec le sentiment de l'&#339;uvre en cours : si elle n'atteint pas son but, ou pas encore, ma campagne progresse, la for&#234;t marche, l'herbe pousse, mais si lentement, avec un tel souci de pond&#233;ration, de mesure, de discr&#233;tion et de paresse (la dormance, bien s&#251;r, mais aussi la photosynth&#232;se qui est pour le v&#233;g&#233;tal une fa&#231;on de se nourrir, au soleil, de la m&#234;me fa&#231;on qu'un mammif&#232;re l&#233;zarde), ce souci du cheminement dont j'ai &#224; mon tour, peut-&#234;tre &#224; tort, fait l'&#233;loge et que j'ai cultiv&#233; avec acharnement. &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Pour se croire ma&#238;tre des &#233;v&#233;nements
&lt;br /&gt;il faut sans doute frustrer sa curiosit&#233; &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, il lui arrive parfois d'observer les premiers r&#233;sultats de son action : il voit &#171; &lt;i&gt;la chauss&#233;e soulev&#233;e &#224; la p&#233;riph&#233;rie des platanes, des murs &#233;branl&#233;s par le sceau-de-Salomon, des gu&#233;rites envahies de fumeterre, des rues livr&#233;es &#224; l'&#233;pilobe, un terrain de golf en faillite (son green navr&#233; par le persil-des-fous) - des chemin&#233;es d'o&#249; pendent des lianes ramen&#233;es du Br&#233;sil et que personne (pas m&#234;me moi peut-&#234;tre) n'estimait pouvoir acclimater aux vents du Nord&lt;/i&gt; &#187;. Mais il se pr&#233;occupe davantage de semer que de r&#233;colter. Il s'en remet au hasard, &#224; l'impr&#233;vu, &#224; la capacit&#233; de ce qu'il s&#232;me &#224; grandir tout seul. Ce fatalisme est m&#234;me la condition de sa r&#233;ussite : &#171; &lt;i&gt;La d&#233;sinvolture est ma main verte.&lt;/i&gt; &#187; Aimant r&#234;ver en palpant &#171; &lt;i&gt;un sachet encore intact, encore vierge, contenant une for&#234;t sous la forme de poudre s&#232;che&lt;/i&gt; &#187;, il renonce volontiers &#224; contr&#244;ler les tenants et les aboutissants de son action : &#171; &lt;i&gt;Pour se croire ma&#238;tre des &#233;v&#233;nements il faut sans doute frustrer sa curiosit&#233;.&lt;/i&gt; &#187; D&#233;cid&#233; &#224; d&#233;barrasser ses semblables de leurs vell&#233;it&#233;s utilitaristes et m&#233;galomaniaques, il leur pr&#233;pare un monde o&#249; &#171; &lt;i&gt;se perdre sera l'unique fa&#231;on de marcher&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si, encore une fois, on assimile les plantes &#224; des mots, alors ses &#171; &lt;i&gt;semailles &#224; grand vent&lt;/i&gt; &#187; ressemblent &#224; des bouteilles &#224; la mer. Lui-m&#234;me fait la comparaison : il &#233;voque ses jardins &#171; &lt;i&gt;bient&#244;t universels (r&#233;pandus comme des rumeurs - &#224; la m&#234;me vitesse et de fa&#231;on aussi &#233;tale)&lt;/i&gt; &#187;. Ce &#171; &lt;i&gt;cheminement&lt;/i&gt; &#187; qui l'obs&#232;de peut &#234;tre celui d'une graine, mais aussi celui d'une information, d'une id&#233;e. Les unes ont en commun avec les autres de sembler d&#233;risoires, mais de pouvoir effectuer des trajets et produire des bouleversements surprenants : &#171; &lt;i&gt;Une graine, un noyau, un p&#233;pin plant&#233; au pied d'un temple, c'est-&#224;-dire d'un immeuble (le Palais des Congr&#232;s, par exemple - plus tard il s'agira peut-&#234;tre d'une grande surface, d'une tour sans fin lou&#233;e par un conglom&#233;rat, une &#233;cole primaire, le si&#232;ge d'un p&#233;trolier, un mus&#233;e ou une ambassade, une maison des jeunes, un hospice, un mouroir, un h&#244;tel, le c&#339;ur joyeux d'un carrousel) : ce simple grain, une fois germ&#233;, fait p&#233;n&#233;trer ses racines sous les fondations, ou pousse &#224; travers les caves, longe un parking, profite d'un vide sanitaire pour prendre de l'ampleur, monte en graine le long d'une fa&#231;ade ou s'introduit par les ventouses, les bouches d'a&#233;ration, les conduites de gaz ou toutes ces gaines vides menant aux terrasses ; passe &#224; l'&#233;tage sup&#233;rieur, se risque vers les couloirs &#224; moquettes, les grands halls &#224; miroirs, poursuit l'ascension par la cage d'escalier, la sortie de secours, ou par le monte-charges dans lequel un lierre grimpant se donne des &#233;lans de lianes ; occupe le r&#233;seau d'une climatisation, s'accommode d'un courant d'air frais comme il s'accommodait au sous-sol des gaz d'&#233;chappement. Il suffit d'une saison favorable, et pluvieuse, pour qu'un plant de haricots, de ceux capables d'envoyer un nigaud de fable au ciel, grimpe jusqu'au toit d'une tour, qu'il d&#233;membre pierre &#224; pierre.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Multiplier les &#234;tres,
&lt;br /&gt;favoriser les croisements &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Un autre indice assimile la plante &#224; une histoire ou &#224; une id&#233;e : toutes sont le r&#233;sultat de recombinaisons et de mariages ant&#233;rieurs. Comme le jardinier, l'&#233;crivain s'attelle, qu'il en soit conscient ou non, &#224; &#171; &lt;i&gt;multiplier les &#234;tres, favoriser les croisements&lt;/i&gt; &#187;. Il ne produit jamais &lt;i&gt;ex nihilo&lt;/i&gt;. Le narrateur pr&#233;cise : &#171; &lt;i&gt;En tant que jardinier sauvage, dont toute la mati&#232;re premi&#232;re (les semences, les boutures) a &#233;t&#233; puis&#233;e, moyennant quelques maraudages, dans un patrimoine commun, je me consid&#232;re comme le dernier rejeton (ou l'arri&#232;re-garde, la queue de peloton) d'une arm&#233;e en civil, une arm&#233;e de gueux, une gu&#233;rilla de va-nu-pieds, de sans-le-sou, de jacques-au-foin : j'h&#233;rite sans vraiment le m&#233;riter de tout ce qu'ont cultiv&#233; mille g&#233;n&#233;rations de jardiniers, depuis les obtenteurs de roses &#224; Ispahan jusqu'aux cultivateurs de choux en terre du Nord. J'h&#233;rite de leurs croisements, de leurs s&#233;lections, d'un savoir-faire mis au point au ras du sol ou dans les officines ; j'h&#233;rite des hybrides et des floralies - j'ai sous les yeux des serres remplies d'essences artificielles, parfois contraintes, parfois soutenues, me tenant lieu d'arsenal clandestin.)&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A propos de ce &#171; patrimoine commun &#187;, on pense &#224; l'&#171; oc&#233;an des histoires &#187;, ce lieu que d&#233;crit Salman Rushdie dans &lt;i&gt;Haroun et la mer des histoires&lt;/i&gt; : &#171; &lt;i&gt;Haroun regarda dans l'eau et vit qu'elle &#233;tait compos&#233;e de mille et mille et un courants diff&#233;rents, chacun d'une couleur particuli&#232;re, et qu'ils s'entrela&#231;aient les uns aux autres comme une tapisserie liquide d'une complexit&#233; &#233;poustouflante ; (...) il s'agissait des Courants d'Histoires, chaque fil de couleur repr&#233;sentait et contenait un conte unique. Diff&#233;rentes parties de l'Oc&#233;an contenaient diff&#233;rentes sortes d'histoires et, comme on pouvait trouver l&#224; toutes les histoires qui avaient d&#233;j&#224; &#233;t&#233; racont&#233;es et bien d'autres qu'on &#233;tait encore en train d'inventer, l'Oc&#233;an des Courants d'Histoires &#233;tait en fait la plus grande biblioth&#232;que de l'univers. Et parce que les histoires &#233;taient conserv&#233;es ici sous forme liquide, elles gardaient la possibilit&#233; de changer, de devenir de nouvelles versions d'elles-m&#234;mes, de se joindre &#224; d'autres histoires pour devenir encore de nouvelles histoires ; aussi, contrairement &#224; une biblioth&#232;que de livres, l'Oc&#233;an des Courants d'Histoires ressemblait plus &#224; une r&#233;serve de r&#233;cits. Il n'&#233;tait pas mort, mais vivant.&lt;/i&gt; &#187; Cet oc&#233;an est peupl&#233; de &#171; &lt;i&gt;poissons polypanses&lt;/i&gt; &#187;, qui font un peu le travail des &#233;crivains - ou des jardiniers : &#171; &lt;i&gt;Quand ils ont faim, ils avalent des histoires par chaque bouche et des miracles ont lieu dans leurs entrailles ; un petit morceau d'une histoire se joint &#224; une id&#233;e d'une autre, et presto, quand ils recrachent les histoires, ce ne sont plus de vieux contes mais des nouveaux.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'oc&#233;an o&#249; les histoires se conservent sous leur forme &#171; &lt;i&gt;liquide&lt;/i&gt; &#187; est le lieu de leur virtualisation : chaque fois que l'on y puise pour former une histoire nouvelle, on proc&#232;de &#224; une &#171; &lt;i&gt;actualisation&lt;/i&gt; &#187;, selon l'utile terminologie &#233;tablie par le philosophe Pierre L&#233;vy (avant qu'il ne sombre dans le d&#233;lire mystico-lib&#233;ral) dans &lt;i&gt;Qu'est-ce que le virtuel ?&lt;/i&gt;. En ce sens, la Gen&#232;se peut &#234;tre vue comme une actualisation : entre tous les mondes possibles, il en est un qui advient - celui-l&#224; et pas un autre. Ce dont r&#234;ve le narrateur de &lt;i&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt; en lisant les Ecritures &#224; l'envers, c'est en quelque sorte d'une virtualisation du monde :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Je referme le Livre sur ses premiers versets : le dieu des H&#233;breux, l'Eternel impronon&#231;able des cabalistes, renvoie les &#233;v&#233;nements &#224; leur condition d'hypoth&#232;se et, en abolissant comme il peut ce monde-l&#224;, et toutes ses cr&#233;atures, donne sa chance au n&#233;ant.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au n&#233;ant... Ou au possible ?&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Pierre Senges, &lt;b&gt;&lt;i&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, &#233;ditions Verticales, 2002.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>&#171; Je suis, donc je pense &#187; : la r&#233;volution copernicienne de Nancy Huston</title>
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		<dc:date>2006-11-17T16:41:26Z</dc:date>
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		<dc:subject>Femmes</dc:subject>
		<dc:subject>Fiction</dc:subject>

		<description>Longtemps, persuad&#233;e qu'il fallait choisir entre le statut d'intellectuelle sans attaches et celui de m&#232;re astreinte &#224; l'entretien mat&#233;riel d'une famille, Nancy Huston s'est dit qu'elle n'aurait pas d'enfants. Jusqu'au jour o&#249; elle a r&#233;vis&#233; son jugement et d&#233;cid&#233; qu'elle voulait tout : une &#339;uvre accomplie et une vie pleine. Dans Journal de la cr&#233;ation, r&#233;dig&#233; tout au long de sa deuxi&#232;me grossesse, elle r&#233;fl&#233;chit aux liens &#171; (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique4.html" rel="directory"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot1.html" rel="tag"&gt;Femmes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot15.html" rel="tag"&gt;Fiction&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L95xH150/arton254-cff6f.jpg&quot; width='95' height='150' style='height:150px;width:95px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Longtemps, persuad&#233;e qu'il fallait choisir entre le statut d'intellectuelle sans attaches et celui de m&#232;re astreinte &#224; l'entretien mat&#233;riel d'une famille, Nancy Huston s'est dit qu'elle n'aurait pas d'enfants. Jusqu'au jour o&#249; elle a r&#233;vis&#233; son jugement et d&#233;cid&#233; qu'elle voulait tout : une &#339;uvre accomplie et une vie pleine. Dans &lt;b&gt;&lt;i&gt;Journal de la cr&#233;ation&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, r&#233;dig&#233; tout au long de sa deuxi&#232;me grossesse, elle r&#233;fl&#233;chit aux liens &#171; &lt;i&gt;possibles ou impossibles&lt;/i&gt; &#187; entre cr&#233;ation et procr&#233;ation - un th&#232;me qu'elle ne cesse de creuser &#224; travers tous ses essais. Elle interroge l'arch&#233;type de l'homme de lettres moderne, travaillant &#224; se rendre immortel, forgeant son destin &#224; la force du poignet, pendant que la femme, dans l'ombre, assume pour lui tout ce qui lui fait horreur : la charge de l'existence physique, le prosa&#239;sme des t&#226;ches quotidiennes, et avec elles la pr&#233;carit&#233; des choses de la vie, l'appartenance &#224; la nature, la mortalit&#233;, la faiblesse, l'absence de ma&#238;trise. Elle s'oppose ainsi &#224; toute une conception de la culture pour laquelle il est noble de nier l'&#233;vidence des sens et de faire jaillir le monde de la pens&#233;e humaine - au lieu de l'inverse.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En f&#233;vrier 1988, Nancy Huston participe au Centre Pompidou &#224; Paris &#224; une table ronde autour de la romanci&#232;re am&#233;ricaine Djuna Barnes. Elle raconte : &#171; &lt;i&gt;Agac&#233;e par la teneur biographisante de mes remarques, une autre femme &#233;crivain a fini par lancer cette boutade : &lt;/i&gt;&#8220;En ce qui me concerne, la biographie n'est que le r&#233;sidu de l'&#339;uvre.&#8221;&lt;i&gt; Jolie formule (est-ce d'elle ?) - jolie et affligeante. Formule moderne, &#231;a ne fait pas de doute ; et combien m&#233;prisante pour la plupart des personnes dans l'assistance, somm&#233;es d'admettre que leur existence quotidienne est enti&#232;rement d&#233;pourvue de valeur, du moment qu'elle ne sera jamais miracul&#233;e en Art... Ainsi, le ti&#232;de et tendre baiser pos&#233; par les l&#232;vres de ma fille sur mes l&#232;vres &#224; moi, ce matin devant l'&#233;cole, n'aurait eu aucun sens si je ne l'avais retranscrit ici ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_442 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH317/huston3-ce162.jpg' width='200' height='317' alt=&quot;&quot; style='height:317px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;Entre l'art et la vie - mais aussi entre l'esprit et le corps, entre la cr&#233;ation et la procr&#233;ation -, Nancy Huston manifeste un refus visc&#233;ral de choisir. Elle m&#232;ne les deux de front, sans jamais accorder de pr&#233;&#233;minence &#224; l'un ou &#224; l'autre. Dans la dizaine d'essais qu'elle a publi&#233;s, elle ne cesse de r&#233;fl&#233;chir &#224; leur articulation ; mais elle donne aussi &#224; voir combien cette conception lui est naturelle. Sa pens&#233;e fait feu de tout bois : elle suit la piste d'un mot, rapproche des histoires diff&#233;rentes, relie sa propre exp&#233;rience, ses sensations physiques, quelque chose que lui a fait remarquer sa fille un jour, &#224; des souvenirs de lectures ou &#224; l'interpr&#233;tation d'un mythe ; elle m&#234;le les r&#233;f&#233;rences artistiques et les r&#233;flexions inspir&#233;es par les contraintes les plus triviales du quotidien, tissant entre la litt&#233;rature et la vie un r&#233;seau serr&#233; de correspondances. C'est ce va-et-vient qui, loin de l'entraver, fait toute la f&#233;condit&#233; de son travail. Peu de lectures font autant avancer, quand bien des intellectuels planant au-dessus des basses contingences de l'existence ne font qu'enfoncer des portes ouvertes d'un air p&#233;n&#233;tr&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mine de rien, Nancy Huston est un ph&#233;nom&#232;ne. R&#233;fl&#233;chissez : vous en connaissez beaucoup, des auteurs qui revendiquent leur identit&#233; non seulement de femme, mais aussi de m&#232;re, et qui sont en m&#234;me temps reconnues comme des intellectuelles et des cr&#233;atrices &#224; part enti&#232;re ? Huston est cette anomalie-l&#224; : une intelligence f&#233;minine, et en m&#234;me temps une intelligence universelle, dont personne ne peut contester l'apport tant &#224; la fiction qu'&#224; la r&#233;flexion sur la litt&#233;rature. En un mot, une &#171; &lt;i&gt;romamanci&#232;re&lt;/i&gt; &#187; : c'est elle-m&#234;me qui forge cet hybride sacril&#232;ge, dans un texte du recueil &lt;i&gt;D&#233;sirs et r&#233;alit&#233;s&lt;/i&gt;, &#171; &lt;i&gt;Le dilemme de la romamanci&#232;re&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; La maternit&#233; ne draine pas,
&lt;br /&gt;toujours et seulement,
&lt;br /&gt;les forces artistiques ;
&lt;br /&gt;elle les conf&#232;re aussi &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le plus impressionnant de tous ses essais est sans doute &lt;i&gt;Journal de la cr&#233;ation&lt;/i&gt; (1990), r&#233;dig&#233; tout au long de sa deuxi&#232;me grossesse - et dans lequel elle rapporte l'&#233;pisode de la table ronde sur Djuna Barnes. Elle s'y donnait pour but de r&#233;fl&#233;chir aux liens &#171; &lt;i&gt;possibles ou impossibles&lt;/i&gt; &#187; entre la cr&#233;ation et la procr&#233;ation, la premi&#232;re ayant toujours &#233;t&#233; traditionnellement attribu&#233;e aux hommes et la seconde aux femmes. Plus jeune, elle-m&#234;me, embo&#238;tant le pas &#224; Simone de Beauvoir, avait d&#233;cid&#233; de ne pas avoir d'enfants, avant de se r&#233;volter contre cette alternative simpliste : &#171; &lt;i&gt;Ce que ne pouvait pas savoir Simone de Beauvoir, c'est que la maternit&#233; ne draine pas, toujours et seulement, les forces artistiques ; elle les conf&#232;re aussi.&lt;/i&gt; &#187; Dans un autre texte, &#171; &lt;i&gt;Les enfants de Simone de Beauvoir&lt;/i&gt; &#187;, paru dans &lt;i&gt;D&#233;sirs et r&#233;alit&#233;s&lt;/i&gt;, elle raconte :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Moi non plus, je ne voulais pas d'enfants ; c'est un choix qui fut mien et que j'ai d&#233;fendu avec tant de fougue que je le respecterai toujours. La libert&#233; plus grande du c&#233;libataire et surtout de la c&#233;libataire, en comparaison des gens mari&#233;s, est incontestable. Le temps dont elle dispose - pour travailler, voyager et s'instruire - est objectivement, quantitativement, plus grand que celui d'une m&#232;re. Mais je me suis aper&#231;ue que malgr&#233; tout, le temps avait tendance &#224; passer, et que je n'aimais pas sa mani&#232;re de le faire. J'avais beau le mesurer, le distribuer, et m'efforcer d'en profiter au maximum, je ne r&#233;ussissais pas &#224; le mater, &#224; l'immobiliser ; il me glissait quand m&#234;me entre les doigts. &lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Et si, apr&#232;s dix ann&#233;es de vie de femme adulte-ind&#233;pendante-c&#233;libataire-activiste, j'ai d&#233;sir&#233; partager ma vie avec un enfant (et aussi avec un homme, mais cela, c'est une autre histoire), ce fut, entre autres raisons, pour changer ce rapport-l&#224; au temps. Pour me forcer &#224; accepter une certaine &#8220;perte&#8221; du temps. Pour apprendre la paresse, les r&#233;p&#233;titions et les temps morts. Parce qu'un enfant, peut-&#234;tre plus qu'aucune exp&#233;rience de la vie humaine, vous confronte &lt;/i&gt;et&lt;i&gt; &#224; la n&#233;cessit&#233; &lt;/i&gt;et&lt;i&gt; &#224; la contingence. Quand vous lui mouchez le nez, ce n'est pas parce que c'est la chose qui vous tient le plus &#224; c&#339;ur &#224; ce moment-l&#224;, c'est parce que c'est cela qu'il faut faire.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Du coup, la vie ne peut plus co&#239;ncider avec l'&#339;uvre : &#231;a d&#233;borde de partout, et &#231;a vous d&#233;borde. Effectivement, vous n'avez pas le choix : ce ne sont pas des &lt;/i&gt;&#8220;rapports choisis avec des &#234;tres choisis&#8221; [ce que Simone de Beauvoir prisait exclusivement]&lt;i&gt;. L'enfant est l&#224;, celui-l&#224; et pas un autre, et il faut que vous subveniez &#224; ses besoins. C'est n&#233;cessaire. Mais le plaisir qu'il vous apporte est, lui, parfaitement gratuit. Il n'est pas le r&#233;sultat d'un &#8220;bon choix&#8221; : bon choix de vin ou de promenade ou de livre ou d'ami. Il vous tombe dessus sans que vous le m&#233;ritiez. Un sourire, un c&#226;lin, une confidence chuchot&#233;e - ces choses-l&#224; sont non seulement &#8220;gratuites&#8221;, elles sont inestimables.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En la lisant, on prend conscience d'une foule de pr&#233;jug&#233;s et de conclusions abusives dont on &#233;tait impr&#233;gn&#233; et qui r&#233;tr&#233;cissaient notre horizon. Gr&#226;ce &#224; sa finesse et &#224; sa perspicacit&#233;, on devient sensible &#224; des distinctions subtiles qui correspondent bien mieux &#224; la r&#233;alit&#233; de la vie. Peut-&#234;tre son statut d'&#233;trang&#232;re - elle est canadienne, fran&#231;aise d'adoption, et &#233;crit en fran&#231;ais - l'a-t-il rendue particuli&#232;rement allergique aux id&#233;es toutes faites, auxquelles il l'a confront&#233;e plus qu'une autre. (&#171; &lt;i&gt;Les expatri&#233;s : &#233;ternellement expos&#233;s aux questions stupides&lt;/i&gt; &#187;, note-t-elle dans &lt;i&gt;Nord perdu&lt;/i&gt;, un autre de ses essais.)&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Une romanci&#232;re peut avoir besoin,
&lt;br /&gt;dans ses livres,
&lt;br /&gt;d'&#234;tre violente, ou lascive, ou folle,
&lt;br /&gt;ou d'un pessimisme amer ;
&lt;br /&gt;toutes de tr&#232;s mauvaises qualit&#233;s
&lt;br /&gt;chez une m&#232;re &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Comme elle l'&#233;crit dans &#171; &lt;i&gt;Le dilemme de la romamanci&#232;re&lt;/i&gt; &#187;, si l'&#233;criture est r&#233;put&#233;e difficilement conciliable avec la maternit&#233;, ce n'est pas seulement pour une question de &#171; &lt;i&gt;logistique&lt;/i&gt; &#187;, mais aussi pour des raisons &#171; &lt;i&gt;&#233;thiques&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;Les m&#232;res ont tendance &#224; vouloir que tout soit beau pour leurs enfants. Elles s'efforcent, plus ou moins, d'adopter une vision optimiste afin de les prot&#233;ger, les r&#233;conforter, leur insuffler de l'espoir. Les romanci&#232;res peuvent avoir ou non le m&#234;me d&#233;sir - transmettre un message d'espoir - mais si elles d&#233;peignent un monde dans lequel l'existence humaine est tout miel, la r&#233;action de leurs lecteurs sera non l'espoir mais l'ennui.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Une romanci&#232;re peut avoir besoin, dans ses livres, d'&#234;tre violente, ou lascive, ou folle, ou d'un pessimisme amer ; toutes de tr&#232;s mauvaises qualit&#233;s chez une m&#232;re. Une m&#232;re, &lt;/i&gt;en tant que m&#232;re&lt;i&gt;, doit &#234;tre attentive &#224; autrui, &#233;tablir et entretenir des liens. Une romanci&#232;re, &lt;/i&gt;en tant que romanci&#232;re&lt;i&gt;, doit &#234;tre &#233;go&#239;ste ; son art exige un certain d&#233;tachement. Cela ne veut pas dire que des femmes qui &#233;crivent des romans n'ont pas besoin d'autrui, ni que des femmes qui ont des enfants n'ont pas besoin de temps &#224; elles. Il est &#233;vident qu'aucune m&#232;re n'est &lt;/i&gt;que&lt;i&gt; m&#232;re, ni aucune romanci&#232;re, &lt;/i&gt;que&lt;i&gt; romanci&#232;re. Mais peut-on &#234;tre g&#233;n&#233;reuse le week-end et &#233;go&#239;ste en semaine, morale le jour et amorale la nuit ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce dilemme, elle est sans doute l'une des premi&#232;res &#224; pouvoir le r&#233;soudre : &#171; &lt;i&gt;Inventer et ficeler des histoires, vivre et imaginer des aventures ; assumer et courir des risques ; bafouer et tourner en d&#233;rision les moralit&#233;s orthodoxes : toutes ces sp&#233;cialit&#233;s traditionnellement masculines deviennent accessibles aux femmes, &#224; mesure qu'elles insistent pour regarder en face la vie et la mort ; &#224; mesure, aussi, que les p&#232;res apprennent &#224; &#8220;materner&#8221; et que les m&#232;res n'ont plus &#224; incarner, seules, l'&#233;thique pour leurs enfants.&lt;/i&gt; &#187; Avant elle, ses cons&#339;urs ont bien souvent d&#251; se r&#233;signer &#224; &#234;tre soit de mauvaises m&#232;res, soit des romanci&#232;res inachev&#233;es. Beaucoup d'entre elles, pour (faire) prendre au s&#233;rieux leur vocation d'&#233;crivain, ont, comme Simone de Beauvoir, renonc&#233; &#224; la maternit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais il n'est pas s&#251;r que cela soit encore assez pour permettre &#224; une femme de pr&#233;tendre au statut de &#171; cr&#233;ateur &#187;. Car elle incarne, en tant que femme, l'antith&#232;se de l'artiste tel qu'on se le repr&#233;sente g&#233;n&#233;ralement. En Sartre, comme en beaucoup de grands mod&#232;les d'hommes de lettres, Nancy Huston identifie ce qu'elle appelle le &#171; &lt;i&gt;complexe de J&#233;sus-Christ&lt;/i&gt; &#187;, et qu'elle d&#233;finit ainsi : &#171; &lt;i&gt;Contrairement aux petites &#338;dipe, les petits J&#233;sus n'ont pas besoin de tuer leur p&#232;re et de coucher avec leur m&#232;re. Leur p&#232;re est d&#233;j&#224; mort (ou radicalement absent), et d'autant plus facilement id&#233;alis&#233;, c'est-&#224;-dire transform&#233; en Id&#233;e.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;L'absence du p&#232;re &#233;vite au fils d'avoir &#224; se confronter &#224; l'image traumatisante de la m&#232;re &#233;rotique, l'autorisant d&#232;s lors &#224; se croire le produit d'une parth&#233;nogen&#232;se. Adolescent, il peut jouer aupr&#232;s de la m&#232;re le substitut du P&#232;re (je pense non seulement &#224; Sartre, mais &#224; Baudelaire, Albert Cohen, Elias Canetti, Roland Barthes...), et se vivre comme le croisement d'un corps de femme immacul&#233; avec le Saint-Esprit. Il rejettera pour lui-m&#234;me le mariage et l'enfantement, vouera un amour &#233;ternel &#224; sa m&#232;re, et t&#233;moignera d'un m&#233;pris plus ou moins m&#234;l&#233; d'horreur pour toutes les autres femmes - qui, elles, porteront toute la charge de l'existence physique, depuis la boue jusqu'&#224; l'&#233;rotisme. (Le Christ lui-m&#234;me, soit dit &#224; sa d&#233;charge, manifestait moins cette derni&#232;re tendance que ceux qui passent par son &#8220;complexe&#8221;).&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; La femme est succion, ventouse, humeuse,
&lt;br /&gt;elle est poix et glu, un appel immobile,
&lt;br /&gt;insinuant et visqueux &#187;
&lt;br /&gt;Simone de Beauvoir, f&#233;ministe&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de femmes &#233;crivains ont ainsi manifest&#233; un d&#233;go&#251;t profond pour leur corps, qu'elles ont d&#233;savou&#233; de toutes leurs forces, comme si c'&#233;tait la condition &#224; remplir pour pouvoir se consacrer aux travaux de l'esprit. &#171; &lt;i&gt;De la pubert&#233; &#224; la m&#233;nopause, la femme est le si&#232;ge d'une histoire qui se d&#233;roule en elle et qui ne la concerne pas personnellement&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crivait Simone de Beauvoir - les citations que tire Huston de son &#339;uvre traduisent une telle r&#233;pulsion (&#171; &lt;i&gt;la femme est succion, ventouse, humeuse, elle est poix et glu, un appel immobile, insinuant et visqueux&lt;/i&gt; &#187;) qu'on s'inqui&#232;te un peu &#224; l'id&#233;e qu'elle soit consid&#233;r&#233;e comme l'une des figures de proue du f&#233;minisme au vingti&#232;me si&#232;cle. Avant Beauvoir, Elizabeth Barrett ou Virginia Woolf ont t&#233;moign&#233; &#224; travers divers sympt&#244;mes - anorexie, frigidit&#233; - d'une peur panique du corps ; Huston commente sobrement : &#171; &lt;i&gt;Le corps est terrifiant. Il meurt. Les mots ne meurent pas.&lt;/i&gt; &#187; Ce que les hommes cr&#233;ateurs rejettent sur les femmes en m&#234;me temps que &#171; &lt;i&gt;la charge de l'existence physique&lt;/i&gt; &#187;, c'est &#233;videmment aussi la mortalit&#233;, et tout ce qui est soumis au passage du temps.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A la chronique de sa grossesse, Nancy Huston m&#234;le, dans &lt;i&gt;Journal de la cr&#233;ation&lt;/i&gt;, l'&#233;tude d'une s&#233;rie de couples d'&#233;crivains (Scott et Zelda Fitzgerald, George Sand et Alfred de Musset, Virginia et Leonard Woolf, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, pour ne citer que les plus c&#233;l&#232;bres) et des conflits qui naissent de la friction de deux ambitions litt&#233;raires - conflits qu'elle r&#233;sume par cette formule cruelle : &#171; &lt;i&gt;Deux &#234;tres qui s'aiment ne font qu'un : lequel ?&lt;/i&gt; &#187;. &#171; &lt;i&gt;Je vous trouve parfaite&lt;/i&gt;, dit Scott Fitzgerald &#224; Zelda devant un journaliste. &lt;i&gt;Vous &#234;tes toujours pr&#234;te &#224; m'&#233;couter lire mes manuscrits &#224; toute heure du jour et de la nuit. Vous &#234;tes charmante - belle. Vous nettoyez, je crois, la glaci&#232;re une fois par semaine.&lt;/i&gt; &#187; Commentaire de Huston : &#171; &lt;i&gt;C'est une plaisanterie, &#233;videmment. Il n'en reste pas moins que la glaci&#232;re est propre, et le roman publi&#233;. Une semaine plus tard, la glaci&#232;re sera de nouveau sale, alors que le roman restera inchang&#233;, dans sa perfection originelle.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quant &#224; elle, elle a d&#233;cid&#233; d'accepter la r&#233;p&#233;tition des t&#226;ches quotidiennes, le corps, la possibilit&#233; de la maladie et de la souffrance, la mortalit&#233;, et elle ne voit pas pourquoi cela remettrait en cause son talent d'&#233;crivain. Elle parle du bonheur de s'imaginer non pas comme un individu promis &#224; la pourriture, mais comme un &#233;l&#233;ment d'un cycle. Vers la fin de sa grossesse, elle fait ce r&#234;ve : &#171; &lt;i&gt;Je s&#233;journais dans des villes du Nord pour assister &#224; la mise en sc&#232;ne de deux pi&#232;ces de th&#233;&#226;tre dont j'&#233;tais l'auteur. Or la troupe qui travaillait depuis deux mois sur mes &#233;crits &#233;tait enti&#232;rement constitu&#233;e de com&#233;diens handicap&#233;s.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Afin d'&#234;tre en pleine forme pour la g&#233;n&#233;rale, ils ont pris un bain de boue collectif et je m'y suis laiss&#233;e glisser avec eux&lt;/i&gt; (...). &lt;i&gt;L'ambiance &#233;tait toute de confiance r&#233;ciproque et de f&#233;licit&#233;, il n'y avait r&#233;ellement aucune diff&#233;rence entre moi et les handicap&#233;s, je n'avais aucun effort &#224; faire pour me consid&#233;rer comme &#8220;&#233;tant dans le m&#234;me bain&#8221; qu'eux. En d'autres termes : oui, nous sommes tous des handicap&#233;s, moi aussi je suis &#8220;malade&#8221;, c'est-&#224;-dire vivante, j'accepte la maternit&#233;, la mat&#233;rialit&#233;, la mortalit&#233;. Ce n'est pas en luttant contre &#8220;la boue&#8221; mais en s'y laissant glisser, en en tirant tous les effets b&#233;n&#233;fiques, gu&#233;risseurs, que l'on sera pr&#234;t &#224; affronter la &#8220;g&#233;n&#233;rale&#8221;, &#224; faire face &#224; un public et &#224; jouer de son mieux.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Contre le mythe de l'autoengendrement&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'elle accepte, c'est de renoncer au fantasme de la ma&#238;trise. Elle admet qu'elle ne contr&#244;le pas tout - ni l'organisation de son temps que bouleverse la venue d'un enfant, ni son destin. Ce sentiment, loin de l'angoisser, lui procure m&#234;me une sorte d'euphorie. Elle se souvient ainsi des premiers jours de la maladie neurologique qui l'a terrass&#233;e pendant plusieurs mois : &#171; &lt;i&gt;Plus mon corps s'engourdissait, plus je devenais joyeuse ; mes amis n'y comprenaient rien. Je n'oublierai jamais la joie qui s'est empar&#233;e de moi quand le brillant neurologue de l'h&#244;pital fran&#231;ais le plus c&#233;l&#232;bre pour son service neurologique m'a annonc&#233; : &lt;/i&gt;&#8220;Je vous garde.&#8221; &lt;i&gt;Il m'arrivait donc vraiment quelque chose ! Et quelque chose de grave ! Sans que j'y puisse rien !&lt;/i&gt; &#187; Vers la fin de sa grossesse, elle raconte une sortie en famille au Bois de Vincennes : &#171; &lt;i&gt;Tandis que les autres jouent au foot et au Frisbee, je m'installe avec un livre sur un banc au soleil. Handicap&#233;e : alors par la maladie, maintenant par la grossesse. Je &lt;/i&gt;suis&lt;i&gt; cette personne qui voudrait courir et ne le peut pas. Je&lt;/i&gt; suis&lt;i&gt; ce corps emp&#234;ch&#233;&lt;/i&gt; (...). A quelles illusions dois-je renoncer devant ce constat d'&#233;vidence ? (...) &lt;i&gt;Nul doute que je ne &lt;/i&gt;&#8220;co&#239;ncide pas avec moi-m&#234;me&#8221;&lt;i&gt; (but de la vie selon Beauvoir) - si tant est que &#8220;moi-m&#234;me&#8221; veuille dire, et ne dire que : mon d&#233;sir, mon esprit, ma volont&#233;.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_441 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH331/huston2-d33bf.jpg' width='200' height='331' alt=&quot;&quot; style='height:331px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;Car l&#224; encore, elle s'inscrit en porte-&#224;-faux avec l'ancien objet de son admiration : &#171; &lt;i&gt;Pour Beauvoir, influenc&#233;e en cela par Sartre, l'&#8220;Homme&#8221; veut dire celui qui contr&#244;le, ma&#238;trise et prend en main son propre destin, toute tendance contraire &#233;tant une chute dans l'animalit&#233;.&lt;/i&gt; &#187; Or, sa propre exp&#233;rience lui a appris le contraire : &#171; &lt;i&gt;On peut perdre la ma&#238;trise de son corps et devenir encore plus humain qu'avant - c'est ce que, apr&#232;s d'autres, j'ai d&#233;couvert gr&#226;ce &#224; la maladie.&lt;/i&gt; &#187; Mais ce n'est pas qu'au couple Sartre-Beauvoir qu'elle s'oppose ici ; c'est aussi &#224; toute une conception de l'art et de la culture. Cet id&#233;al de ma&#238;trise - &#171; l'autoengendrement &#187;, tel est le but que se fixe l'artiste - participe d'une volont&#233; de nier ce qui est donn&#233; par la nature, et de faire de l'esprit de l'artiste l'origine exclusive de son identit&#233; et de son univers. &#171; &lt;i&gt;L'acte de l'esprit par excellence, le geste fondateur de toutes les philosophies, cosmogonies et religions&lt;/i&gt;, constate Nancy Huston,&lt;i&gt; consiste &#224; rejeter l'&#233;vidence des sens. Nier que la vie, y compris la vie de l'esprit, s'origine dans un corps de femme, &#224; la faveur de la rencontre &#233;minemment al&#233;atoire d'un spermatozo&#239;de et d'un ovule. Proclamer que l'intelligence engendre la mati&#232;re, et non le contraire. Toutes les populations humaines le font. C'est le fait m&#234;me de la culture : transcender la nature. Mettre une chose pens&#233;e &#224; la place d'une chose vue. Contrarier les apparences. Faire r&#234;ver. D&#233;coller du r&#233;el. Bafouer les lois de la pesanteur. Prendre son envol...&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Autonomiser l'existence de l'&#234;tre humain par rapport &#224; son milieu vital et par rapport &#224; la nature, comme s'il n'en faisait pas partie, c'est ce que l'homme - occidental, du moins - semble consid&#233;rer comme le but le plus noble de l'existence. Les artistes ne sont pas seuls &#224; se fixer ce but : les scientifiques le font aussi, comme on l'a d&#233;j&#224; dit ici &#224; propos des organismes g&#233;n&#233;tiquement modifi&#233;s, qui traduisent une volont&#233; non pas de s'int&#233;grer le plus ing&#233;nieusement possible &#224; son environnement, mais de lui en substituer un autre, cr&#233;&#233; artificiellement et - croit-on - parfaitement ma&#238;tris&#233; par un &#234;tre humain tout-puissant. Cette d&#233;marche implique elle aussi de nier que l'existence de l'homme s'origine dans une nature qui le d&#233;passe et dont il d&#233;pend.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nancy Huston renverse les termes du &#171; &lt;i&gt;Je pense, donc je suis&lt;/i&gt; &#187; cart&#233;sien : &#171; &lt;i&gt;Je suis (humaine), donc je pense.&lt;/i&gt; &#187; D&#233;signer l'existence physique comme origine de la pens&#233;e et du langage, et non l'inverse, c'est aussi ce que fait le g&#233;ographe &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article185.html&quot; class='spip_in'&gt;Augustin Berque&lt;/a&gt; dans son livre &lt;i&gt;Ecoum&#232;ne&lt;/i&gt; : &#171; &lt;i&gt;C'est par les sens que nous avons du sens.&lt;/i&gt; &#187; Ou : &#171; &lt;i&gt;Il ne peut y avoir pleinement signification que dans un certain lien avec les sensations de la chair vivante.&lt;/i&gt; &#187; Nancy Huston : &#171; &lt;i&gt;Les fonctions de l'esprit ne sont ni plus ni moins bestiales que celles du corps. Le langage est une capacit&#233; inn&#233;e, instinctive, de l'animal qui se nomme &#234;tre humain.&lt;/i&gt; &#187; Augustin Berque, lui aussi, refuse l'id&#233;e de la primaut&#233; du langage, qui cr&#233;erait le sens &#224; partir de rien : &#171; &lt;i&gt;La question du sens est ins&#233;parable de celle du langage, mais elle ne s'y r&#233;duit pas ; c'est au contraire le sens qui englobe le langage, qui le pr&#233;c&#232;de et qui subsiste quand il n'y a plus de langage.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les esprits de Ha&#239;ti contre
&lt;br /&gt;les cow-boys de l'Alberta&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dans un texte intitul&#233; &#171; &lt;i&gt;La rassurante &#233;tranget&#233; revisit&#233;e&lt;/i&gt; &#187; (&lt;i&gt;D&#233;sirs et r&#233;alit&#233;s&lt;/i&gt;), Nancy Huston aborde par un autre biais le th&#232;me de la ma&#238;trise, de cette domination sur la nature que s'impose l'homme moderne. Elle raconte qu'elle a r&#233;alis&#233; en 1990, elle l'exil&#233;e canadienne, une s&#233;rie de reportages radiophoniques sur la diaspora ha&#239;tienne. Parmi les raisons qui l'ont pouss&#233;e &#224; choisir Ha&#239;ti, elle mentionne celles-ci : &#171; &lt;i&gt;Parce que les Noirs import&#233;s par les Blancs pour remplacer les Rouges qu'ils avaient tout bonnement an&#233;antis avaient amen&#233; avec eux une religion : religion dans laquelle certains &#234;tres humains, les &#233;lus, sont mont&#233;s comme des chevaux par les dieux ou plut&#244;t par les esprits, les &lt;/i&gt;loas&lt;i&gt;, qui les choisissent - ils se laissent monter, cherchent &#224; &#234;tre mont&#233;s, poss&#233;d&#233;s - et se d&#233;m&#232;nent alors comme des chevaux sauvages, tout &#224; la joie de l'abandon, l'acceptation d'une force qui les d&#233;passe, pendant que, tout autour, la foule danse au rythme des tambours et se r&#233;jouit... alors que chez moi, en Alberta, le rod&#233;o constitue pour ainsi dire la seule et unique originalit&#233; culturelle : spectacle o&#249; se d&#233;montre pesamment la sup&#233;riorit&#233; de l'homme sur l'animal, th&#233;&#226;tre o&#249;, ann&#233;e apr&#232;s ann&#233;e, des chevaux sauvages sont ma&#238;tris&#233;s par des cow-boys et leurs &#233;perons sanglants, devant des spectateurs qui, depuis les estrades, hurlent : &#8220;Youpiii !&#8221;&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Avec elle, cette conception de l'&#234;tre humain comme s&#233;par&#233; de la nature, et sup&#233;rieur &#224; elle, a du mal &#224; passer. Quand Julia Kristeva &#233;crit que &#171; &lt;i&gt;la femme-m&#232;re est ce pli &#233;trange qui alt&#232;re la culture en nature, le parlant en biologie&lt;/i&gt; &#187;, elle r&#233;agit : &#171; &lt;i&gt;Mais il n'y a justement l&#224; rien d'&#233;trange, car ce &#8220;pli&#8221; est la d&#233;finition m&#234;me de l'&#234;tre humain. L'&#233;trange, ce sont non pas les femmes-m&#232;res mais tous les autres, tous ceux qui voudraient s'aveugler devant cette &#233;vidence que &lt;/i&gt;nous sommes m&#233;lange&lt;i&gt;. L'&#233;trange, ce sont ceux qui trouvent normal qu'une moiti&#233; de l'humanit&#233; doive figurer l'abject pour l'autre moiti&#233;, et que celle-ci ait pour charge de conna&#238;tre et de purifier celle-l&#224;.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;L'&#233;trange, ce sont les Charles Baudelaire d&#233;cr&#233;tant que &lt;/i&gt;&#8220;la femme est abominable parce que naturelle&#8221;&lt;i&gt;. En r&#233;alit&#233;, la femme n'est &#8220;abominable&#8221; que parce qu'elle dit, trahit (est, en tant que m&#232;re) la v&#233;rit&#233; de l'homme : parlant, d&#233;sirant, vivant, chiant, saignant, pleurant, mourant, sachant. Cette v&#233;rit&#233; n'est &#8220;abominable&#8221; que pour ces cr&#233;atures &#233;minemment &#233;tranges qui ont besoin de croire que l'Homme (l'homme) est, n'est que, langage et transcendance.&lt;/i&gt; &#187; Il lui arrive toutefois de douter de la validit&#233; de ses propres convictions : dans &lt;i&gt;Journal de la cr&#233;ation&lt;/i&gt;, apr&#232;s avoir critiqu&#233; les conceptions de Monique Wittig, elle note, le lendemain : &#171; &lt;i&gt;J'ai beau retourner la question dans tous les sens, elle n'en continue pas moins de m'emb&#234;ter : Monique Wittig n'est-elle pas une artiste justement parce qu'elle rejette de fa&#231;on si radicale le monde r&#233;el ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Eloge du tremblement&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est son refus de la sacralisation &#224; outrance de l'art qui reste le plus fort. Devant les artistes trop s&#251;rs d'eux, pr&#234;ts &#224; toutes les d&#233;vastations au nom de leur &#339;uvre, elle dit ressentir, &#171; &lt;i&gt;m&#234;me si ce sont des g&#233;nies&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;la m&#234;me peur que devant des fanatiques religieux, patriotiques ou militaires&lt;/i&gt; &#187; ; elle per&#231;oit chez eux la m&#234;me haine de la vie. Sa sympathie va &#224; ceux qui doutent, qui &#171; &lt;i&gt;tremblent&lt;/i&gt; &#187; - des femmes, la plupart du temps, constamment oblig&#233;es de s'interroger sur leur l&#233;gitimit&#233; en tant que cr&#233;atrices. Elle cite une essayiste qui, dans le &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt;, soulignait la foi in&#233;branlable qu'avaient en leur Muse les &#233;crivains modernistes de la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle : &#171; &lt;i&gt;Joyce, Mann, Eliot, Proust, Conrad&lt;/i&gt; (...)&lt;i&gt; : ils savaient.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Au fond, au plus profond de leur cerveau, r&#233;gnaient la supr&#234;me s&#233;r&#233;nit&#233; et la magistrale confiance du cr&#233;ateur souverain.&lt;/i&gt; &#187; Mais elle exclut Virginia Woolf de sa liste de &#171; &lt;i&gt;modernistes autoconsacr&#233;s&lt;/i&gt; &#187;, parce que, dit-elle, &#171; &lt;i&gt;ses journaux intimes la montrent en train de trembler&lt;/i&gt; &#187;. Et Virginia Woolf, en effet, se demande : &#171; &lt;i&gt;Le jour viendra-t-il o&#249; je supporterai de lire mes propres &#233;crits imprim&#233;s sans rougir - trembler et avoir envie de dispara&#238;tre ?&lt;/i&gt; &#187; Huston pr&#233;cise : &#171; &lt;i&gt;Je ne veux pas avoir l'air de sugg&#233;rer que les hommes ne tremblent pas. Au contraire : la plupart d'entre eux tremblent - et heureusement -, mais ils le cachent mieux que les femmes.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Quand ils ne tremblent pas, ou qu'ils le cachent bien, cela donne par exemple la relation vampirisante qui unit Scott et Zelda Fitzgerald. Au d&#233;but, Scott pioche dans le journal et les lettres de sa femme des extraits qu'il utilise dans ses romans ; par la suite, quand le talent de celle-ci s'affirme, il s'affole, tente de lui interdire d'&#233;crire, en arguant qu'elle n'est qu'une &#233;crivain &#171; &lt;i&gt;amateur&lt;/i&gt; &#187;, alors que lui est un &#171; &lt;i&gt;professionnel&lt;/i&gt; &#187;. Quand elle publie un recueil de nouvelles, il propose comme titre : &lt;i&gt;Epouse d'auteur&lt;/i&gt; ! Zelda, elle, souffre d'un complexe d'inf&#233;riorit&#233;, sombre dans le d&#233;lire - ce qui fournit &#224; son mari, qui l'exp&#233;die &#224; l'asile, de poignants personnages de folles. Mais tous les couples que passe en revue Nancy Huston ne permettent pas une lecture aussi manich&#233;enne : souvent, les amants ont le plus grand respect pour le talent l'un de l'autre et le plus sinc&#232;re d&#233;sir de favoriser son &#233;panouissement. Ce qui n'emp&#234;che pas les difficult&#233;s. &#171; &lt;i&gt;Les couples d'&#233;crivains&lt;/i&gt;, dit Nancy Huston, &lt;i&gt;ne font que mettre en sc&#232;ne, sur le devant de la sc&#232;ne, ce qui, habituellement, se passe dans les coulisses. Le conflit entre l'art et la vie, la cr&#233;ation et la procr&#233;ation, l'esprit et le corps, d&#233;borde largement les anecdotes biographiques de tel ou tel m&#233;nage litt&#233;raire. Il me concerne, moi, comme il concerne aussi quiconque, homme ou femme, souhaite faire de l'art de nos jours sans faire trop de mal- ni aux autres ni &#224; soi. Il concerne en fait toute la question du lien entre l'&#233;thique et l'esth&#233;tique.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; L'&#233;criture, si on ne s'en garde pas,
&lt;br /&gt;peut devenir un cadeau empoisonn&#233; &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Rendre &#224; l'art ce qui revient &#224; l'art, et &#224; la vie ce qui revient &#224; la vie : c'est quasiment une obsession chez elle. En 1984, dans une correspondance avec Le&#239;la Sebbar publi&#233;e sous le titre &lt;i&gt;Lettres parisiennes, histoires d'exil&lt;/i&gt;, elle &#233;crivait : &#171; &lt;i&gt;Tu sais, entre parenth&#232;ses, je pense beaucoup ces derniers jours &#224; l'histoire du roi Midas que j'ai relue en Cr&#232;te. Ne pourrait-on interpr&#233;ter cette l&#233;gende comme une all&#233;gorie de l'&#233;criture ? L'&#233;criture qui, elle aussi, si on ne s'en garde pas, peut devenir un cadeau empoisonn&#233; ? On pense vouloir et pouvoir tout transformer en or, en mots dor&#233;s, phrases scintillantes, pages &#233;blouissantes... On s'entra&#238;ne, et peu &#224; peu on s'aper&#231;oit que oui, parfois &#231;a marche... Mais le risque qu'on court est de ne plus pouvoir toucher directement ce dont on a besoin : les &#234;tres qui nous sont chers, les choses auxquelles on tient nous deviendraient aussi inaccessibles que la nourriture au roi Midas ; &#224; force de tout m&#233;tamorphoser en &#233;criture, nous serions coup&#233;es de la r&#233;alit&#233;, interdites de vie... Nos enfants ne nous en voudront-ils pas, un jour, d'avoir parfois pr&#233;f&#233;r&#233; &#233;crire sur eux plut&#244;t que d'&#234;tre avec eux ? Fin de la parenth&#232;se, que tu peux mettre sur le compte de la sempiternelle culpabilit&#233; des m&#232;res.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_443 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH323/huston6-3e967.jpg' width='200' height='323' alt=&quot;&quot; style='height:323px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;La validit&#233; de cette qu&#234;te d'&#233;quilibre sera sans doute contest&#233;e par beaucoup, qui refusent absolument de prendre en compte le mal que peut faire un artiste autour de lui. On a tant vu d'exemples de g&#233;nies qui faisaient de la vie de leurs proches un enfer, qu'on a peut-&#234;tre fini par croire qu'il n'y avait pas de g&#233;nie sans sadisme. Pourtant, la d&#233;marche de Nancy Huston ne peut s'assimiler &#224; une n&#233;gation de la condition tortur&#233;e de l'artiste, comme on pourrait le croire &#224; premi&#232;re vue : n'est-elle pas une &#233;pouse et une m&#232;re de famille combl&#233;es, qui a choisi librement de passer d'un pays riche et confortable &#224; un autre pays riche et confortable ? Dans &lt;i&gt;Lettres parisiennes&lt;/i&gt;, elle appara&#238;t comme brillante, joyeuse et spontan&#233;e, b&#233;nie par le sort - alors que l'&#233;criture de la Franco-alg&#233;rienne Le&#239;la Sebbar laisse deviner une histoire plus tourment&#233;e, une personnalit&#233; d'une tonalit&#233; plus sourde, plus discr&#232;te (&lt;a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Le&#239;la Sebbar a sign&#233; les textes du magnifique livre de photos de Gilles (...)' id='nh1'&gt;1&lt;/a&gt;). Huston elle-m&#234;me en est consciente : &#171; &lt;i&gt;Pas de bombes. Pas de pers&#233;cution, pas d'oppression, pas de guerre coloniale, de coup d'Etat, d'exode, pas de lois m'asservissant ou humiliant mes parents, aucun risque, aucun danger m'acculant &#224; l'exil, me for&#231;ant &#224; fuir, m'enfon&#231;ant le nez dans une autre langue, une autre culture, un autre pays. Non. Je suis une privil&#233;gi&#233;e, il faut que les choses soient claires et claironn&#233;es d&#232;s le d&#233;but. Je ne connais que la souffrance priv&#233;e&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit-elle dans &#171; &lt;i&gt;En fran&#231;ais dans le texte&lt;/i&gt; &#187; (&lt;i&gt;D&#233;sirs et r&#233;alit&#233;s&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ne pas ajouter de souffrances inutiles
&lt;br /&gt;&#224; celles qu'on ne peut &#233;viter&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Et en la lisant de pr&#232;s, on se rend compte que cette souffrance priv&#233;e est tout sauf n&#233;gligeable : on d&#233;couvre une femme qui a affront&#233; la maladie non seulement physique, mais aussi psychique, flirtant &#224; une &#233;poque de sa vie avec la folie, s'effondrant d'un seul bloc et se mettant &#224; d&#233;lirer, luttant de toutes ses forces contre des pulsions suicidaires. Une femme assaillie par &#171; &lt;i&gt;un d&#233;sir de mort surgi du fond de l'enfance, ce magma de douleur et de rage bouillonnant sous mes strates de pierres pr&#233;cieuses (ma &#8220;culture&#8221;), ce volcan demeur&#233; absolument innocent et immobile durant toutes mes tentatives de psychanalyse, et dont je venais d'entrapercevoir pour la premi&#232;re fois la vivacit&#233; et la violence&lt;/i&gt; &#187;. L'un des sympt&#244;mes de cette maladie est une vuln&#233;rabilit&#233; excessive aux images : &#171; &lt;i&gt;L'h&#233;lice tournoyante d'un h&#233;licopt&#232;re, dans un documentaire sur Tchernobyl, semblait fouetter ma cervelle comme un batteur &#233;lectrique, la r&#233;duisant en bouillie. Pendant &lt;/i&gt;La Belle au bois dormant&lt;i&gt;, j'ai d&#251; fermer les yeux pour ne pas &#234;tre entra&#238;n&#233;e dans les tourbillons de couleur : les violettes et violentes apparitions de la f&#233;e Mal&#233;fique m'ont fait infiniment plus peur &#224; moi qu'&#224; L.&lt;/i&gt; [sa fille]. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alors... Exil dor&#233;, certes ; &#171; &lt;i&gt;pas de bombes&lt;/i&gt; &#187; ; mais, comme elle en fait elle-m&#234;me la r&#233;flexion &#224; la fin de &#171; &lt;i&gt;En fran&#231;ais dans le texte&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;Encore heureux qu'il n'y ait pas de bombes.&lt;/i&gt; &#187; Si elle donne cette impression de vitalit&#233;, qu'on a pu confondre avec de l'insouciance, ce n'est donc pas parce qu'elle ne souffre pas : c'est parce qu'elle transforme sa souffrance. Ce n'est pas sa vie qui est positive, mais son attitude devant la vie ; une attitude faite d'humour, et, surpassant tout, d'une volont&#233; de mettre au jour la coh&#233;rence cach&#233;e de l'existence. Elle transforme sa souffrance en une exp&#233;rience dont elle s'attelle &#224; extraire le sens. De sa maladie neurologique, de ses crises de folie, elle tire des interpr&#233;tations passionnantes. Les &#233;preuves les plus dures lui apparaissent comme autant de d&#233;fis &#224; son intelligence, d'&#233;nigmes &#224; r&#233;soudre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si elle rejette le clich&#233; du cr&#233;ateur d&#233;truisant tout autour de lui, ce n'est donc pas parce qu'elle ignore la souffrance et qu'elle la nie, mais parce qu'elle conna&#238;t trop bien celle qu'on ne peut &#233;viter, et qu'elle souhaite ne pas en rajouter. C'est aussi parce que les victimes de cette d&#233;vastation ont trop souvent &#233;t&#233; les femmes, et leurs aspirations cr&#233;atrices &#224; elles. &#171; &lt;i&gt;Si tant d'histoires de couples que j'ai explor&#233;es dans ce journal se terminent mal&lt;/i&gt;, &#233;crit-elle, &lt;i&gt;ce n'est pas (du moins je l'esp&#232;re) &#224; cause d'un quelconque mien penchant morbide. C'est parce que les cent ans qui viennent de s'&#233;couler forment un si&#232;cle charni&#232;re. La fameuse &#8220;tour d'ivoire&#8221; qui a si longtemps prot&#233;g&#233; la paix et l'impunit&#233; des hommes artistes - tour dont les femmes avaient gard&#233; impeccables les fen&#234;tres et silencieux les parages - est en train de se fissurer et de s'&#233;crouler. De ses ruines on devra construire, plus modestement, des &lt;/i&gt;&#8220;chambres &#224; soi&#8221; [la condition n&#233;cessaire &#224; l'&#233;criture selon Virginia Woolf]&lt;i&gt; - pour les femmes et pour les hommes.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Les institutions patriarcales ont priv&#233; non seulement les femmes de leur &#226;me, mais les hommes de leur chair, et il faudra bien du temps encore avant que les artistes ne deviennent des &#234;tres pleins, non mutil&#233;s et non envieux. Avant que les femmes ne cessent de s'amputer de leur maternit&#233; pour prouver qu'elles ont de l'esprit ; avant que les hommes ne cessent de d&#233;pr&#233;cier la maternit&#233; tout en la mimant parce qu'ils en sont incapables. Avant que les femmes ne cessent de &#8220;trembler&#8221; et se mettent &#224; croire en la puissance fantastique de leur imaginaire ; avant que les hommes ne cessent de narguer la mort et se mettent &#224; croire en leur f&#233;condit&#233; &#224; eux, en leur paternit&#233; r&#233;elle et non plus symbolique, en leur immortalit&#233; tranquille et anonyme dans l'esp&#232;ce. Il est possible d'&#234;tre humain sans ajouter aussit&#244;t, &#224; la mani&#232;re de Nietzsche, &lt;/i&gt;&#8220;trop humain&#8221;&lt;i&gt;, et sans consid&#233;rer cet &#233;tat comme une d&#233;ch&#233;ance.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;(&lt;a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;) Le&#239;la Sebbar a sign&#233; les textes du magnifique livre de photos de Gilles Larvor, &lt;i&gt;&lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/article279.html&quot; class='spip_in'&gt;Val-Nord, fragments de banlieue&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, dont nous vous avions propos&#233; quelques extraits accompagn&#233;s des commentaires du photographe (avril 1999).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Nancy Huston, &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Journal de la cr&#233;ation&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; (1990), mais aussi &lt;strong&gt; &lt;i&gt;D&#233;sirs et r&#233;alit&#233;s&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; (1995), &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Nord perdu&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; (1999), le tout chez Actes Sud, et &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Lettres parisiennes, histoires d'exil&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; (1986), correspondance avec Le&#239;la Sebbar, J'ai lu.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La confiscation de l'universel</title>
		<link>http://www.peripheries.net/article253.html</link>
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		<dc:date>2006-11-16T18:44:54Z</dc:date>
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		<dc:subject>Alt&#233;rit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>L'Occident et les autres</dc:subject>

		<description>Dans L'Occident et les autres, un essai ambitieux qui &#233;vite tout manich&#233;isme, l'historienne Sophie Bessis montre la persistance, au nord du monde, de ce qu'elle appelle la &#171; culture de la supr&#233;matie &#187;. Ou comment l'Occident a toujours &#233;t&#233; persuad&#233; d'&#234;tre le flambeau de l'humanit&#233;, d&#233;sign&#233; comme tel par la religion, par la th&#233;orie scientifique de la hi&#233;rarchie des races... ou par l'humanisme : l'Europe des Lumi&#232;res n'a d&#233;fini (...)

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/rubrique4.html" rel="directory"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot4.html" rel="tag"&gt;Alt&#233;rit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.peripheries.net/mot18.html" rel="tag"&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L93xH150/arton253-ecae6.jpg&quot; width='93' height='150' style='height:150px;width:93px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;L'Occident et les autres&lt;/i&gt;, un essai ambitieux qui &#233;vite tout manich&#233;isme, l'historienne Sophie Bessis montre la persistance, au nord du monde, de ce qu'elle appelle la &#171; &lt;i&gt;culture de la supr&#233;matie&lt;/i&gt; &#187;. Ou comment l'Occident a toujours &#233;t&#233; persuad&#233; d'&#234;tre le flambeau de l'humanit&#233;, d&#233;sign&#233; comme tel par la religion, par la th&#233;orie scientifique de la hi&#233;rarchie des races... ou par l'humanisme : l'Europe des Lumi&#232;res n'a d&#233;fini l'universel que pour aussit&#244;t le confisquer, en en fixant les limites (l'homme universel, c'est le m&#226;le blanc) et en en faisant un outil destin&#233; &#224; l&#233;gitimer la d&#233;fense de ses int&#233;r&#234;ts. Aujourd'hui encore, c'est l'Occident qui d&#233;livre des brevets d'humanit&#233; et de civilisation au reste du monde, selon un crit&#232;re simple : l'humain, c'est celui qui lui ressemble, ou qui lui renvoie une image conforme &#224; ses id&#233;es pr&#233;con&#231;ues. Mais ce &#171; &lt;i&gt;monopole sur la production de sens&lt;/i&gt; &#187; est menac&#233; : de plus en plus de penseurs &#171; barbares &#187; &#171; &lt;i&gt;rapatrient le d&#233;bat sur l'universel&lt;/i&gt; &#187;, si bien que &#171; &lt;i&gt;la langue de l'Occident n'est plus seule &#224; produire de la modernit&#233;&lt;/i&gt; &#187;. Une relecture de l'Histoire qui ouvre sur l'avenir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour un lecteur occidental, tout remont&#233; qu'il puisse &#234;tre contre l'imp&#233;rialisme, &lt;i&gt;L'Occident et les autres&lt;/i&gt; repr&#233;sente un vertigineux Luna Park de l'esprit : il oblige &#224; relativiser et &#224; remettre en cause &#171; &lt;i&gt;un syst&#232;me depuis si longtemps &#233;tabli qu'il se confond avec l'ordre naturel des choses&lt;/i&gt; &#187;. &#199;a secoue, mais &#231;a fait du bien, en bouleversant les rep&#232;res trop confortables, et en ouvrant grand sur l'horizon - tant g&#233;ographique que temporel. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_440 spip_documents spip_documents_right' style='float:right; width:200px;'&gt;
&lt;img src='http://www.peripheries.net/local/cache-vignettes/L200xH326/bessis-21b36.jpg' width='200' height='326' alt=&quot;&quot; style='height:326px;width:200px;' /&gt;&lt;/span&gt;L'essai de Sophie Bessis postule que l'identit&#233; occidentale est indissociable d'une &#171; &lt;i&gt;culture de la supr&#233;matie&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;La France, mais ni les Etats-Unis ni la Grande-Bretagne ne sont en reste sur ce registre, ne peut se penser que comme une puissance&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit-elle. &#171; &lt;i&gt;La crainte de devoir abandonner la position h&#233;g&#233;monique qui a forg&#233; leur relation au monde est synonyme, dans les consciences occidentales, de la peur de voir se dissoudre leur identit&#233;.&lt;/i&gt; &#187; Contrairement &#224; ce qu'on a souvent voulu croire, cette culture s'est perp&#233;tu&#233;e, sous des formes diff&#233;rentes, &#224; toutes les &#233;tapes de l'Histoire : aujourd'hui, &#171; &lt;i&gt;en contraignant chacun &#224; reconna&#238;tre l'existence de l'autre, le r&#233;tr&#233;cissement du monde a &#233;galement sophistiqu&#233; les formes de sa n&#233;gation ou de sa diabolisation&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si le livre prend parfois des allures de pamphlet, notamment lorsque l'auteure &#233;pingle les &#233;normit&#233;s qu'ont pu &#233;crire certains historiens, philosophes ou journalistes, son propos est avant tout l'histoire et l'analyse des rapports entre l'Occident et le reste du monde. Ambitieux et r&#233;ussi, il compile une foule de sources tr&#232;s diverses pour d&#233;tailler l'&#233;volution des rapports de force dans le champ politique et &#233;conomique, mais aussi celle des attitudes et des discours. Sophie Bessis montre un souci constant de la rigueur et de la nuance, et &#233;vite admirablement tout manich&#233;isme, alors que le sujet s'y pr&#234;te peut-&#234;tre plus qu'aucun autre. La posture qu'elle adopte, tr&#232;s critique &#224; la fois vis-&#224;-vis des manifestations de l'imp&#233;rialisme et vis-&#224;-vis des r&#233;actions qu'il suscite, rend son livre aussi enrichissant pour un lecteur du Nord que pour un lecteur du Sud ; on a tr&#232;s envie qu'il soit largement traduit. Car cette lecture minutieuse de l'Histoire des cinq derniers si&#232;cles &#224; l'aune de la relation &#171; Occident/reste du monde &#187; aboutit &#224; la conclusion que, pour peu qu'on veuille bien en saisir l'opportunit&#233;, les temps sont m&#251;rs pour une &#232;re nouvelle et pour le moins excitante : celle du &#171; &lt;i&gt;postnationalisme&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Le peuple fran&#231;ais vote la libert&#233; du monde &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Sophie Bessis fait remonter la naissance de l'Occident &#224; 1492, date qui voit co&#239;ncider la &#171; d&#233;couverte &#187; de l'Am&#233;rique et l'expulsion des juifs et des musulmans d'Espagne. C'est alors que se met en place une &#171; &lt;i&gt;formidable machine &#224; expulser les sources orientales ou non-chr&#233;tiennes de la civilisation europ&#233;enne&lt;/i&gt; &#187;. Au d&#233;but du XVIe si&#232;cle, l'Espagne invente le mythe de la &#171; &lt;i&gt;puret&#233; de sang&lt;/i&gt; &#187; (&#171; &lt;i&gt;limpieza de sangre&lt;/i&gt; &#187;). C'est cette &#171; &lt;i&gt;double appartenance&lt;/i&gt; &#187; fond&#233;e sur la chr&#233;tient&#233; et sur la &#171; race &#187; qui va l&#233;gitimer la conqu&#234;te de l'Am&#233;rique. Suivra ensuite l'apparition du discours antin&#233;griste, destin&#233; &#224; l&#233;gitimer l'esclavage - jusqu'&#224; ce que la rh&#233;torique scientifique, au XVIIIe si&#232;cle, prenne le relais du religieux pour nourrir l'argumentaire de l'inf&#233;riorit&#233; des Noirs. La Renaissance marque donc une p&#233;riode o&#249; l'Europe, &#171; &lt;i&gt;en m&#234;me temps que son horizon s'&#233;largit aux dimensions du monde et qu'elle prend connaissance de l'&#233;tonnante diversit&#233; d'une humanit&#233; moins homog&#232;ne qu'elle ne l'imaginait, entreprend de r&#233;duire le territoire du genre humain &#224; ses seules fronti&#232;res, une fois son identit&#233; construite sur le rejet de tout ce qui alt&#232;re l'image qu'elle veut avoir d'elle-m&#234;me&lt;/i&gt; &#187;. Cette Europe-l&#224; &#171; &lt;i&gt;s'institue la seule d&#233;positaire de l'ensemble des attributs de l'humanit&#233;&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les Lumi&#232;res, plus tard, ne proclameront les droits inali&#233;nables de l'&#234;tre humain que pour aussit&#244;t les limiter : l'universel abstrait s'incarne dans le seul homme blanc (et m&#226;le !). La th&#233;orie scientifique de la sup&#233;riorit&#233; de la race blanche viendra r&#233;soudre la contradiction : elle permettra &#224; l'Occident de d&#233;fendre ses int&#233;r&#234;ts et de satisfaire ses app&#233;tits de puissance en toute bonne conscience. Les Lumi&#232;res la&#239;cisent ce que le discours religieux d&#233;signait comme &#171; &lt;i&gt;le fardeau de l'homme blanc&lt;/i&gt; &#187; - la mission de civiliser le monde, d'&#234;tre le flambeau de l'humanit&#233;. En &#233;non&#231;ant l'universel, l'homme occidental s'est proclam&#233; en m&#234;me temps son gardien et son propagateur ; il y a l&#224; au d&#233;part, m&#234;me chez les penseurs sinc&#232;res, une ambigu&#239;t&#233; de taille. Pour l'illustrer, Sophie Bessis cite Saint-Just incluant dans son &lt;i&gt;Essai de Constitution pour la France&lt;/i&gt; un article selon lequel &#171; &lt;i&gt;le peuple fran&#231;ais vote la libert&#233; du monde&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;Extraordinaire volont&#233;&lt;/i&gt;, commente-t-elle, &lt;i&gt;de donner corps &#224; l'universel des philosophes et extraordinaire pr&#233;tention, en m&#234;me temps, que le fait de s'autod&#233;signer pour une telle mission.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le nazisme, filiation et non rupture&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La colonisation, &#171; &lt;i&gt;cet arbitraire sanglant &#224; mission civilisatrice&lt;/i&gt; &#187;, va pouvoir se poursuivre - la fin justifie les moyens. Tant et si bien que lorsque adviendra le nazisme, il sera, affirme l'auteur, &#171; &lt;i&gt;le r&#233;sultat d'une filiation, et non une rupture&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;Ni l'obsession de la puret&#233;, ni la conviction de faire partie d'une humanit&#233; sup&#233;rieure, ni la volont&#233; de se tailler un espace &#8220;vital&#8221; ne peuvent &#234;tre port&#233;es au cr&#233;dit des inventions hitl&#233;riennes. &lt;/i&gt;(...)&lt;i&gt; Qu'on ne se m&#233;prenne pas : mon propos n'est pas de &lt;/i&gt;&#8220;banaliser le mal&#8221;&lt;i&gt;, il est de rappeler que le mal &#233;tait depuis longtemps banalis&#233;. Hors les modalit&#233;s de l'extermination, l'unicit&#233; du nazisme semble donc &#234;tre due &#224; deux faits : le passage &#224; l'acte g&#233;nocidaire en Europe m&#234;me, et le caract&#232;re &#8220;inutile&#8221; de cet acte.&lt;/i&gt; &#187; On pourrait lui objecter que ce caract&#232;re &#171; &lt;i&gt;inutile&lt;/i&gt; &#187; est constitutif de la notion m&#234;me de g&#233;nocide : la Convention de l'ONU pour la pr&#233;vention et la r&#233;pression du crime de g&#233;nocide (vot&#233;e en 1948) le d&#233;finit comme &#171; &lt;i&gt;l'intention de d&#233;truire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux &lt;/i&gt;comme tel &#187; (c'est nous qui soulignons). Au Rwanda, les rescap&#233;s tutsis dont Jean Hatzfeld a recueilli le t&#233;moignage (&lt;i&gt;Dans le nu de la vie&lt;/i&gt; - &#233;ditions du Seuil) insistent sur le traumatisme que repr&#233;sente l'id&#233;e qu'on ait voulu les tuer &lt;i&gt;pour ce qu'ils sont&lt;/i&gt; ; aucun ne semble croire s&#233;rieusement que les tueries aient eu une &#171; raison &#187;, comme le d&#233;sir de s'approprier leurs biens, par exemple. C'est cela qui, en rendant le g&#233;nocide inexplicable, cr&#233;e une faille dans la conscience, et le distingue des massacres de grande ampleur.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Malgr&#233; tout, il y a sans doute du vrai dans ces lignes d'Aim&#233; C&#233;saire (Discours sur le colonialisme) que cite Sophie Bessis : &#171; &lt;i&gt;Oui, il vaudrait la peine&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;de r&#233;v&#233;ler au tr&#232;s distingu&#233;, tr&#232;s humaniste, tr&#232;s chr&#233;tien bourgeois du XXe si&#232;cle&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas &#224; Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme... c'est le crime contre l'homme blanc.&lt;/i&gt; &#187; La prise de conscience que suscite la d&#233;couverte des camps d'extermination nazis reste inachev&#233;e. Elle conduit &#171; &lt;i&gt;non &#224; l'agonie, mais &#224; la reformulation de la culture de la supr&#233;matie en termes acceptables pour des consciences collectives plus convaincues que jamais, apr&#232;s la victoire sur la B&#234;te, d'&#234;tre les d&#233;positaires de l'universel humaniste, tout en demeurant ancr&#233;es dans la certitude de leur sup&#233;riorit&#233;&lt;/i&gt; &#187;. Le racisme &#233;tant d&#233;sormais &#224; bannir (on en laisse la responsabilit&#233; &#224; l'extr&#234;me droite, sans s'interroger sur un pass&#233; o&#249; il &#233;tait la norme), le champ de la sup&#233;riorit&#233; de l'Occident se recentre &#171; &lt;i&gt;sur ses dimensions techniques, scientifiques, &#233;conomiques et culturelles&lt;/i&gt; &#187;. Les grands th&#232;mes de l'apr&#232;s-guerre - marqu&#233; par des massacres coloniaux comme ceux de S&#233;tif et de Sa&#239;gon, en 1945 - seront donc &#171; l'ingratitude &#187; et le &#171; manque de maturit&#233; &#187; des peuples colonis&#233;s. M&#234;me les partisans de leur ind&#233;pendance se montreront ambivalents, ce qu'illustre bien cette petite phrase de Paul Ricoeur d&#233;clarant que &#171; &lt;i&gt;l'exigence, m&#234;me pr&#233;matur&#233;e, de libert&#233; a plus de poids moral que toute l'&#339;uvre civilisatrice des colonisateurs&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La dette :
&lt;br /&gt;&#171; pardonner aux pauvres
&lt;br /&gt;les d&#233;sastreux effets de leur prodigalit&#233; &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Avec la d&#233;colonisation, l'homme occidental est, pour la premi&#232;re fois, confront&#233; directement &#224; l'autre, qui l'oblige &#224; prendre en compte son d&#233;sir de libert&#233;. Mais, durant la guerre froide, capitalistes et communistes occidentaux ne vont faire que distribuer les bons points aux pays du Sud qui leur renvoient l'image la plus conforme &#224; leurs attentes : les premiers encouragent ceux qui copient avec application leur mod&#232;le &#233;conomique (m&#234;me s'il s'agit de r&#233;gimes autoritaires), et les seconds font &#171; &lt;i&gt;la r&#233;volution par procuration&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;Ni les uns ni les autres n'aper&#231;urent, chez leurs disciples ob&#233;issants, l'histoire qui &#233;tait &#224; l'&#339;uvre et les dynamiques souterraines qui m&#233;tamorphosaient de l'int&#233;rieur le mod&#232;le.&lt;/i&gt; &#187; Dans les ann&#233;es quatre-vingt, un m&#234;me constat s'impose partout : &#171; &lt;i&gt;Le tiers monde se r&#233;v&#232;le d&#233;cid&#233;ment bien incapable de reprendre le flambeau de la r&#233;volution ou de reproduire &#224; l'identique, en moins d'une g&#233;n&#233;ration, une &#233;volution qui s'&#233;tait &#233;tal&#233;e sur des si&#232;cles chez le mod&#232;le.&lt;/i&gt; &#187; L'attitude des militants de gauche ne se d&#233;marque en rien de la &#171; &lt;i&gt;culture de la supr&#233;matie&lt;/i&gt; &#187;. Sophie Bessis d&#233;finit l'internationalisme prol&#233;tarien comme un &#171; &lt;i&gt;messianisme g&#233;n&#233;reux mais eurocentriste et incapable de penser la pluralit&#233;&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;Jamais les communistes n'ont vraiment questionn&#233; le droit &#8220;naturel&#8221; de l'Occident &#224; d&#233;tenir le monopole de la pens&#233;e et &#224; se poser en seul v&#233;ritable sujet de l'histoire.&lt;/i&gt; &#187; Marxistes et lib&#233;raux partagent la m&#234;me vision du &#171; &lt;i&gt;d&#233;veloppement&lt;/i&gt; &#187; : tous le &#171; &lt;i&gt;r&#233;sument dans la croissance &#233;conomique ; et ils en ont une vision purement quantitative dont on mesurera bien tard les cons&#233;quences&lt;/i&gt; &#187;. Jamais il ne vient &#224; l'id&#233;e ni des uns, ni des autres que les populations puissent &#234;tre &#171; &lt;i&gt;les sujets de leur propre histoire en train de se faire&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De la modernit&#233;, les pays du Sud n'auront eu que la caricature &#233;conomique, sans jamais voir la couleur de ses aspects politiques. L'&#171; &lt;i&gt;aide au d&#233;veloppement&lt;/i&gt; &#187; est le dernier avatar du &#171; &lt;i&gt;fardeau de l'homme blanc&lt;/i&gt; &#187;. Elle alimente &#171; &lt;i&gt;une industrialisation sans v&#233;ritable objet&lt;/i&gt; &#187;, favorise une corruption massive, et b&#233;n&#233;ficie &#224; la fois aux classes dirigeantes des pays du Sud et &#224; l'Occident, dont elle garnit les carnets de commande. En lan&#231;ant les pays du Sud dans une course absurde et perdue d'avance, elle aboutit &#224; &#171; &lt;i&gt;un resserrement des liens de d&#233;pendance&lt;/i&gt; &#187; qui les emprisonnent. Pi&#233;g&#233;s par la spirale de l'endettement, ils se voient imposer les premiers programmes d'ajustement structurel &#224; la fin des ann&#233;es soixante-dix. L'effondrement de l'Union sovi&#233;tique les affaiblit encore en &#171; &lt;i&gt;rendant caducs les chantages aux alliances dans lesquels &#233;taient pass&#233;s ma&#238;tres un certain nombre de dirigeants du Sud&lt;/i&gt; &#187;. Aujourd'hui, oubliant le r&#244;le actif qu'ils ont jou&#233; dans la mise en place de l'&#233;conomie de la dette et les b&#233;n&#233;fices qu'ils en ont retir&#233;s, les pays occidentaux multiplient les effets d'annonce autour des g&#233;n&#233;reuses r&#233;ductions auxquelles ils consentent : &#171; &lt;i&gt;Apr&#232;s la p&#233;riode coloniale, certes rude mais bienfaisante, apr&#232;s l'aide au rattrapage du mod&#232;le occidental, voici venu le temps de pardonner aux pauvres les d&#233;sastreux effets de leur prodigalit&#233; et de les remettre sur le droit chemin en effa&#231;ant une partie de leur dette, mais une partie seulement.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Les Noirs am&#233;ricains devraient
&lt;br /&gt;&#234;tre reconnaissants aux esclavagistes
&lt;br /&gt;de les avoir tir&#233;s d'Afrique &#187; :
&lt;br /&gt;quand l'Occident &#171; red&#233;couvre
&lt;br /&gt;le confort des certitudes &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Loin d'aboutir &#224; une remise en question, la faillite g&#233;n&#233;ralis&#233;e constat&#233;e d&#232;s les ann&#233;es quatre-vingt provoque un violent retour de b&#226;ton : elle fait &#171; &lt;i&gt;red&#233;couvrir le confort des certitudes&lt;/i&gt; &#187; et r&#233;veille les nostalgies de l'&#233;poque coloniale - &#171; &lt;i&gt;cette histoire glorieuse qui ne fut pas sans ombres&lt;/i&gt; &#187;, &#233;crit joliment un journaliste du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; en 1997... Dans &lt;i&gt;Courrier international&lt;/i&gt;, la m&#234;me ann&#233;e, Alexandre Adler s'enflamme : &#171; &lt;i&gt;Bien s&#251;r que la France aime son Afrique et &#233;prouve la nostalgie poignante d'une R&#233;publique que nous perdons goutte &#224; goutte.&lt;/i&gt; &#187; En 1998, la comm&#233;moration de l'abolition de l'esclavage en France &#171; &lt;i&gt;prend l'allure d'une c&#233;l&#233;bration consensuelle de l'humanisme r&#233;publicain&lt;/i&gt; &#187; et fait totalement l'impasse sur les insurrections noires qui ont acc&#233;l&#233;r&#233; le processus menant &#224; l'abolition. Aux Etats-Unis, un &#233;lu d&#233;mocrate qui avait propos&#233; que son pays pr&#233;sente ses excuses aux Noirs am&#233;ricains pour cette p&#233;riode re&#231;oit des pellet&#233;es de courrier indign&#233; - notamment, une lettre dont l'auteur estime &#171; &lt;i&gt;que les Noirs am&#233;ricains devraient &#234;tre reconnaissants aux esclavagistes de les avoir tir&#233;s d'Afrique&lt;/i&gt; &#187;... Toujours d'actualit&#233;, et peut-&#234;tre de plus en plus, ce &#171; &lt;i&gt;backlash&lt;/i&gt; &#187; montre la permanence de la &#171; &lt;i&gt;culture de la supr&#233;matie&lt;/i&gt; &#187;, malgr&#233; toutes les embard&#233;es qui auraient pu la d&#233;loger.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La mondialisation, terme dont Sophie Bessis s'attache &#224; distinguer les diff&#233;rents sens qu'on lui donne, peut &#234;tre vue soit comme &#171; &lt;i&gt;la version la plus r&#233;cente de la domination occidentale&lt;/i&gt; &#187;, soit, &#224; l'inverse, comme un &#171; &lt;i&gt;facteur de redistribution des cartes &#233;conomiques mondiales&lt;/i&gt; &#187;. Au terme d'une longue analyse, elle aboutit &#224; la conclusion que l'h&#233;g&#233;monie occidentale n'est pas r&#233;ellement menac&#233;e. Apr&#232;s tout, dit-elle, en 1820, les deux plus grandes puissances &#233;conomiques mondiales &#233;taient l'Inde et la Chine... Au mieux, dans un futur proche, l'Asie ne ferait que retrouver la place qui &#233;tait la sienne il y a deux si&#232;cles. Elle constate que la transnationalisation des entreprises fonctionne comme &#171; &lt;i&gt;un gigantesque dispositif d'accumulation de la richesse au profit de ceux qui d&#233;tenaient d&#233;j&#224; les r&#234;nes de l'&#233;conomie mondiale&lt;/i&gt; &#187;. On l'avait presque oubli&#233; : d&#233;noncer, par exemple, les impostures d'un Jean-Marie Messier, pr&#233;sident de Vivendi-Universal, flattant, en France, le chauvinisme des Fran&#231;ais et, aux Etats-Unis, celui des Am&#233;ricains, et clamer que d&#233;sormais les grandes entreprises n'ont plus de nationalit&#233;, c'est ne pas voir qu'elles gardent, &#224; d&#233;faut de nationalit&#233;, une appartenance bien marqu&#233;e...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La faillite du mod&#232;le occidental :
&lt;br /&gt;&#231;a commence &#224; se voir...&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Si la mondialisation ne semble pas menacer dans l'imm&#233;diat l'h&#233;g&#233;monie &#233;conomique de l'Occident, un bouleversement de l'ordre des choses pourrait se produire par un autre biais : par la faillite de plus en plus &#233;clatante de son mod&#232;le de d&#233;veloppement. Le &#171; d&#233;veloppement &#187;, c'est, depuis toujours, &#171; &lt;i&gt;l'obligation faite aux autres d'emprunter des voies historiquement inexplor&#233;es pour devenir les m&#234;mes&lt;/i&gt; &#187;. Aujourd'hui, &#171; &lt;i&gt;l&#224; o&#249; l'Europe et l'Am&#233;rique du Nord furent protectionnistes, et le sont encore dans les secteurs o&#249; elles se sentent fragiles, les Suds sont contraints de s'ouvrir &#224; une concurrence g&#233;n&#233;ralis&#233;e dont l'histoire de l'Occident montre qu'elle n'a jamais servi de levier au &#8220;d&#233;collage&#8221;. L&#224; o&#249; les riches d'aujourd'hui prirent la libert&#233; de soumettre la plan&#232;te et de puiser dans ses ressources sans se fixer de limites, les Suds doivent explorer les chemins inconnus d'une croissance propre et &#233;conome, tout en &#233;tant somm&#233;s de r&#233;aliser des performances au moins aussi remarquables que celles de leurs mentors. L&#224; o&#249; l'Europe fit de l'&#233;migration un outil capital de sa croissance et de son rayonnement, les habitants des Suds sont assign&#233;s &#224; r&#233;sidence et ne doivent trouver que chez eux les moyens de leur mieux-&#234;tre&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A tout cela s'ajoutent la durcissement des lois sur la propri&#233;t&#233; intellectuelle et une confiscation in&#233;dite du savoir par le Nord, qui renforcent les conditions intenables faites aux Suds. Si on comprend bien la n&#233;cessit&#233; de lutter pour la protection des &#233;conomies locales, pour la libert&#233; de circulation des personnes et du savoir, il devient &#233;vident qu'on ne peut que s'opposer, pour des raisons de survie, &#224; la g&#233;n&#233;ralisation du mode de vie occidental. Conclusion : l'objectif officiellement fix&#233; aux pays du Sud est non seulement irr&#233;alisable, mais ind&#233;sirable.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'Occident lui-m&#234;me est en train de reconna&#238;tre, m&#234;me implicitement, la faillite de son mod&#232;le : affol&#233; par ses cons&#233;quences environnementales, qui se font sentir avec de plus en plus d'acuit&#233;, il ordonne &#224; ses voisins &#171; en d&#233;veloppement &#187; de s'arranger pour ne pas polluer autant que lui-m&#234;me l'a fait ; mais il ne peut esp&#233;rer y parvenir que s'il accepte lui-m&#234;me de se soumettre &#224; ces objectifs : &#171; &lt;i&gt;S'il veut convaincre ses interlocuteurs de l'autre moiti&#233; du monde de la justesse de ses nouvelles prescriptions, c'est d'abord chez lui qu'il faut proc&#233;der &#224; une remise &#224; plat des proc&#232;s de croissance qui ont fait sa fortune, et dont il craint d&#233;sormais la reproduction hors de ses fronti&#232;res. C'est en invalidant le mod&#232;le auquel il a donn&#233; le statut d'universel qu'il peut dissuader les autres d'y aspirer.&lt;/i&gt; &#187; Or, jusqu'ici, c'est &#233;videmment le r&#232;gne du &#171; &lt;i&gt;faites ce que je dis, pas ce que je fais&lt;/i&gt; &#187; : les Etats-Unis, avec une mauvaise foi obsc&#232;ne, sont all&#233;s jusqu'&#224; demander que l'on classe les pays &#171; &lt;i&gt;selon leurs &#233;missions globales&lt;/i&gt; &#187;, sans tenir compte de leur population... Ce qui, en 1995, faisait appara&#238;tre la Chine au second rang des pollueurs. On n'imaginait tout de m&#234;me pas que l'Am&#233;rique accepterait d'&#234;tre plac&#233;e sous surveillance &#171; &lt;i&gt;comme un vulgaire pays du Sud&lt;/i&gt; &#187; ! Ces man&#339;uvres dilatoires ne changent cependant rien, estime Sophie Bessis, au fait que le Nord se retrouve d&#233;sormais &#171; &lt;i&gt;pi&#233;g&#233; par l'attrait de son mod&#232;le&lt;/i&gt; &#187;. La prise de conscience actuelle de la finitude de la plan&#232;te annonce peut-&#234;tre l'&#233;puisement de ce mod&#232;le longtemps incontest&#233;, &#171; &lt;i&gt;qui, s'il venait &#224; &#234;tre d&#233;pass&#233;, serait du m&#234;me coup renvoy&#233; &#224; son caract&#232;re singulier&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un Occident occup&#233;
&lt;br /&gt;&#224; &#171; mesurer l'humanit&#233; de l'autre &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La derni&#232;re partie du livre s'intitule &#171; &lt;i&gt;Des deux c&#244;t&#233;s du miroir&lt;/i&gt; &#187; : elle analyse d'une part l'incapacit&#233; de l'Occident &#224; consid&#233;rer l'autre comme son &#233;gal s'il ne lui renvoie pas l'image qu'il attend, et montre d'autre part comment cet &#171; autre &#187; se laisse pi&#233;ger par l'obsession de lui r&#233;pliquer et de s'en d&#233;marquer sym&#233;triquement. Ainsi, &#171; &lt;i&gt;d'un c&#244;t&#233;, l'universel reste prisonnier des limites qui lui ont &#233;t&#233; pos&#233;es depuis son invention, de l'autre on existe d'abord contre, avant de commencer &#224; explorer d'autres d&#233;finitions de soi&lt;/i&gt; &#187;. La culture occidentale, &#171; &lt;i&gt;rendue tragiquement solitaire par l'anciennet&#233; de son assurance, continue de vouloir d&#233;finir seule les conditions d'acc&#232;s &#224; un universel moderne&lt;/i&gt; &#187;. L'autre, quand il ne r&#233;pond pas docilement &#224; &#171; &lt;i&gt;l'injonction mim&#233;tique&lt;/i&gt; &#187; qu'on lui adresse, est aussit&#244;t &#171; &lt;i&gt;rejet&#233; dans une alt&#233;rit&#233; suppos&#233;e &#234;tre au pire un lieu de r&#233;gression, au mieux un ailleurs admirable mais fig&#233;, d'o&#249; rien de neuf ne peut sortir&lt;/i&gt; &#187;. Tout occup&#233;es &#224; &#171; &lt;i&gt;mesurer l'humanit&#233; de l'autre&lt;/i&gt; &#187;, l'ensemble des soci&#233;t&#233;s occidentales restent profond&#233;ment convaincues de leur sup&#233;riorit&#233;. Des deux c&#244;t&#233;s de l'Atlantique, &#171; &lt;i&gt;le discours dominant est b&#226;ti autour d'une l&#233;nifiante rh&#233;torique ahistorique servant &#224; &#233;tablir une sorte de consubstantialit&#233; intemporelle entre l'humanisme et l'Occident&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ayant confisqu&#233; l'universel pour en faire un outil d'h&#233;g&#233;monie, l'Occident a perp&#233;tu&#233; un &#233;cart calamiteux entre les discours et les actes. Son respect des principes qu'il avait &#233;nonc&#233;s, &#171; &lt;i&gt;directement fonction de ses int&#233;r&#234;ts g&#233;opolitiques et &#233;conomiques&lt;/i&gt; &#187;, a toujours &#233;t&#233; &#224; g&#233;om&#233;trie variable. Aujourd'hui, il poursuit son &#171; &lt;i&gt;recours s&#233;lectif &#224; l'&#233;thique&lt;/i&gt; &#187;. Le &#171; droit d'ing&#233;rence &#187;, qu'il a pratiqu&#233; de tout temps sous des appellations diff&#233;rentes, aurait pu s'av&#233;rer un progr&#232;s pour l'humanit&#233;, s'il n'&#233;tait pas irr&#233;versible (&#171; &lt;i&gt;imagine-t-on une mission d'enqu&#234;te s&#233;n&#233;galaise ou indienne visitant les prisons fran&#231;aises ou les p&#233;nitenciers am&#233;ricains&lt;/i&gt; ? &#187;), et s'il ne reposait pas sur cet universel tronqu&#233; dont on n'a pas fini de mesurer la capacit&#233; &#224; g&#233;n&#233;rer de la haine. &#171; &lt;i&gt;Ceux qui mettent au compte de leur g&#233;nie collectif la paternit&#233; de l'invention&lt;/i&gt;, &#233;crit Sophie Bessis,&lt;i&gt; n'ont pas renonc&#233; &#224; se pr&#233;valoir d'une sorte de droit d'usage&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;et &#224; s'en instituer les gestionnaires exclusifs au risque d'entretenir la confusion, instrumentalis&#233;e par d'autres, entre la mondialisation de l'universel et l'occidentalisation du monde.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; R&#233;clusion identitaire &#187;
&lt;br /&gt;contre &#171; injonction mim&#233;tique &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Car cette assimilation, dans les faits, de la libert&#233;, de l'humanisme, de l'universel, aux prosa&#239;ques int&#233;r&#234;ts occidentaux, produit des effets d&#233;sastreux : les r&#233;gimes despotiques du Sud ont beau jeu, d&#232;s lors, pour museler leurs dissidents, d'assimiler le d&#233;sir de libert&#233; &#224; une trahison de l'identit&#233;. Et les id&#233;ologies extr&#233;mistes, jouant sur l'exasp&#233;ration, sur le sentiment d'injustice et d'humiliation des populations, s'en trouvent l&#233;gitim&#233;es : &#171; &lt;i&gt;Les diktats, les silences, les trucages, &#233;rig&#233;s en autant de strat&#233;gies par les diplomaties occidentales, ont contribu&#233; &#224; renforcer les tenants des pires replis identitaires dans les pays du Sud et &#224; affaiblir les explorateurs locaux de modernit&#233;s endog&#232;nes fond&#233;es sur la croyance en l'universalit&#233; de la libert&#233;.&lt;/i&gt; &#187; &#171; &lt;i&gt;R&#233;clusion identitaire&lt;/i&gt; &#187; contre &#171; &lt;i&gt;injonction mim&#233;tique&lt;/i&gt; &#187; : dans un cercle vicieux infernal, l'imp&#233;rialisme et le m&#233;pris de l'Occident, par l'exasp&#233;ration qu'ils suscitent, ne cessent d'alimenter les r&#233;pliques les plus violentes, qui &#224; leur tour renforcent cet imp&#233;rialisme et ce m&#233;pris en semblant les l&#233;gitimer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Trait&#233;s &#224; mots plus ou moins couverts de barbares, les int&#233;ress&#233;s tentent de riposter, et de rendre coup pour coup. Sophie Bessis fait remarquer que le d&#233;go&#251;t manifest&#233; par un futur leader islamiste tunisien, dans une bo&#238;te de nuit europ&#233;enne, devant tous ces jeunes gens laissant libre cours &#224; leurs &#171; &lt;i&gt;instincts&lt;/i&gt; &#187;, est le pendant exact de celui des colons stigmatisant autrefois la &#171; &lt;i&gt;sauvagerie des peuplades primitives&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;C'&#233;taient elles, alors, qui &#233;taient r&#233;gies par leurs instincts.&lt;/i&gt; &#187; Ce syst&#233;matisme conduit &#224; des r&#233;pliques d&#233;sastreuses et absurdes, &#224; une sorte de &#171; &lt;i&gt;concours aux points&lt;/i&gt; &#187; entre civilisations rivales faisant valoir leurs m&#233;rites respectifs. L'historien s&#233;n&#233;galais Cheikh Anta Diop, par exemple, en r&#233;action &#224; l'historiographie europ&#233;enne qui s'attribue la paternit&#233; de toutes les grandes r&#233;alisations humaines, fait de l'Afrique l'unique berceau de la civilisation : il r&#233;pond ainsi &#224; un terrorisme par un autre terrorisme. Frantz Fanon, lui, &#233;crivait vers la fin des ann&#233;es cinquante : &#171; &lt;i&gt;Je n'ai pas le droit, moi, homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est sup&#233;rieure ou inf&#233;rieure &#224; une autre race.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Il n'y a pas de mission n&#232;gre, il n'y a pas de fardeau blanc.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Tous deux ont &#224; s'&#233;carter des voies inhumaines qui furent celles de leurs anc&#234;tres respectifs afin que naisse une v&#233;ritable communication.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le &#171; barbare &#187;,
&lt;br /&gt;c'est le musulman&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; barbare &#187;, depuis la fin de la guerre froide et son exigence d'un &#171; &lt;i&gt;Satan de rechange&lt;/i&gt; &#187;, c'est le plus souvent le musulman, &#171; &lt;i&gt;autrefois conqu&#233;rant, nagu&#232;re domin&#233; et aujourd'hui revanchard&lt;/i&gt; &#187;, d'autant plus effrayant qu'il est proche - &#224; la fois historiquement et &#224; travers la pr&#233;sence des communaut&#233;s immigr&#233;es. L'islam sert de cl&#233; pour expliquer tous les conservatismes, toutes les pratiques inhumaines et barbares. L'&#233;crivaine Taslima Nasreen, qui remporta en 1993 un grand succ&#232;s dans les m&#233;dias occidentaux - et pas par hasard -, le cr&#233;ditait &#171; &lt;i&gt;d'&#224; peu pr&#232;s tous les maux dont souffrent les femmes bengalaises, sans faire la distinction entre ce qui rel&#232;ve de la religion ou de la coutume, sans voir non plus que la terrible condition faite aux femmes dans l'ensemble du sous-continent indien transcende les appartenances religieuses&lt;/i&gt; &#187;. L'amalgame, note Sophie Bessis avec une volont&#233; de pr&#233;cision remarquable, &#171; &lt;i&gt;est facilit&#233; par le fait que le profond conservatisme dans lequel baignent la majorit&#233; des soci&#233;t&#233;s arabo-musulmanes puise sa l&#233;gitimit&#233; dans le discours religieux, et qu'il y a beau temps que le monde musulman n'est, en tant que tel, porteur d'aucun projet &#233;mancipateur&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sans s'embarrasser de telles nuances, nombre d'intellectuels occidentaux s'engouffrent dans la br&#232;che pour conforter leur sentiment de sup&#233;riorit&#233; en r&#233;gurgitant sans complexe les pires clich&#233;s haineux : dans &lt;i&gt;La D&#233;faite de la pens&#233;e&lt;/i&gt;, Alain Finkielkraut ne voit dans l'islam qu'&#171; &lt;i&gt;une culture o&#249; l'on inflige aux d&#233;linquants des ch&#226;timents corporels, o&#249; la femme st&#233;rile est r&#233;pudi&#233;e et la femme adult&#232;re punie de mort, &lt;/i&gt;(...)&lt;i&gt; o&#249; une s&#339;ur n'obtient que la moiti&#233; des droits de succession d&#233;volus &#224; son fr&#232;re, o&#249; l'on pratique l'excision...&lt;/i&gt; &#187; (Vous avez dit &#171; &lt;i&gt;d&#233;faite de la pens&#233;e&lt;/i&gt; &#187; ?!...) Sophie Bessis : &#171; &lt;i&gt;Cette description horrifiante omet de pr&#233;ciser que la quasi-totalit&#233; des pays musulmans ont abandonn&#233; depuis longtemps les ch&#226;timents corporels, que l'excision est &#233;galement pratiqu&#233;e par les chr&#233;tiens dans toutes les r&#233;gions o&#249; elle existe, que l'&#233;galit&#233; des sexes devant l'h&#233;ritage est un acquis r&#233;cent de l'Europe et que le confinement des femmes dans un statut de mineures d&#233;passe de loin l'aire musulmane.&lt;/i&gt; &#187; En 1998, dans un &#233;ditorial du &lt;i&gt;Point&lt;/i&gt; sobrement intitul&#233; &#171; &lt;i&gt;Le Mal absolu&lt;/i&gt; &#187;, Claude Imbert &#233;crit, lui, que &#171; &lt;i&gt;la maladie int&#233;griste fait partie de l'islam, disons de son &#8220;album de famille&#8221;.&lt;/i&gt; &#187; Mais, note Sophie Bessis, &#171; &lt;i&gt;il ne dit pas si les massacres commis jadis au nom de l'Eglise ou de la civilisation sont, au m&#234;me titre, ins&#233;parables de l'&#234;tre intime de la chr&#233;tient&#233; ou de l'Occident&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; L'Etat d'Isra&#235;l n'a cess&#233;
&lt;br /&gt;de se vouloir occidental &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cet opprobre jet&#233; sur l'islam oblige &#224; gommer son influence sur la civilisation occidentale. Il explique la vogue de l'adjectif &#171; &lt;i&gt;jud&#233;o-chr&#233;tien&lt;/i&gt; &#187;, qui permet &#224; la fois de se d&#233;douaner en un clin d'&#339;il de si&#232;cles d'antis&#233;mitisme, de &#171; &lt;i&gt;censurer l'existence historique du juda&#239;sme oriental&lt;/i&gt; &#187;, et d'expulser l'islam de l'histoire occidentale, en faisant de lui &#171; &lt;i&gt;le tiers exclus de la r&#233;v&#233;lation abrahamique&lt;/i&gt; &#187;. Son usage a &#233;t&#233; g&#233;n&#233;ralis&#233; par le monde arabe pour les besoins de sa rh&#233;torique anti-isra&#233;lienne et de sa th&#233;orie du complot, mais aussi par le monde juif : &#171; &lt;i&gt;L'Etat d'Isra&#235;l n'a cess&#233; de se vouloir occidental, s'attachant avec constance &#224; conjurer tout risque d'orientalisation. Ses &#233;lites ont fid&#232;lement int&#233;rioris&#233;, pour ce faire, un discours de la supr&#233;matie &#233;labor&#233; pour d'autres dominations&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On regrette un peu que Sophie Bessis n'ait pas davantage d&#233;velopp&#233; son analyse du conflit isra&#233;lo-palestinien, tant il appara&#238;t comme un condens&#233; des m&#233;canismes - ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui - que d&#233;crit son livre. Quand elle &#233;crit, &#224; propos des pionniers am&#233;ricains, que &#171; &lt;i&gt;ces hommes caressent en fait le r&#234;ve de voir les Indiens acquiescer &#224; leur spoliation&lt;/i&gt; &#187;, cela r&#233;veille des &#233;chos de lectures de Mahmoud Darwich ou d'Elias Sanbar - qui a &#233;t&#233; l'un des premiers &#224; r&#233;fl&#233;chir sur l'analogie entre Indiens et Palestiniens. Idem quand elle raconte : &#171; &lt;i&gt;Les massacres bien r&#233;els d'Europ&#233;ens lors des &#233;v&#233;nements du 8 mai 1945 &#224; S&#233;tif ou ceux de Sa&#239;gon &lt;/i&gt;(...) &lt;i&gt;sont consid&#233;r&#233;s par une majorit&#233; de la presse et de l'opinion fran&#231;aise comme la preuve que ceux qui les commettent restent incapables de dompter leur vraie nature. Seule une minorit&#233; d'intellectuels met en relation les deux violences de l'occup&#233; et de l'occupant.&lt;/i&gt; &#187; Elle &#233;voque aussi un historien fran&#231;ais des ann&#233;es trente qui justifiait la colonisation par une &#171; &lt;i&gt;loi du retour&lt;/i&gt; &#187; avant la lettre : l'Afrique du Nord, disait-il, avait &#233;t&#233; en stagnation - en &#171; &lt;i&gt;sommeil islamique&lt;/i&gt; &#187; - entre la fin de l'Antiquit&#233; latine et chr&#233;tienne et le &#171; retour &#187; des Europ&#233;ens. &#171; &lt;i&gt;L'occupation fran&#231;aise est ainsi l&#233;gitim&#233;e par l'argument de l'ant&#233;riorit&#233; romano-chr&#233;tienne sur la pr&#233;sence arabo-musulmane, frapp&#233;e d'ill&#233;gitimit&#233;.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On pense aux &#171; &lt;i&gt;guerres d'ant&#233;riorit&#233;&lt;/i&gt; &#187; que se livrent Isra&#233;liens et Palestiniens. &#171; &lt;i&gt;La Bible n'est pas un cadastre&lt;/i&gt; &#187;, avait eu le courage de dire Yitzhak Rabin peu avant son assassinat. Sans doute pour contourner cette difficult&#233;, l'ancien Premier ministre isra&#233;lien Benyamin N&#233;tanyahou est all&#233; jusqu'&#224; affirmer r&#233;cemment que &#171; &lt;i&gt;les Palestiniens ne sont que les descendants des travailleurs &#233;gyptiens et syriens attir&#233;s au d&#233;but du XXe si&#232;cle par la prosp&#233;rit&#233; apport&#233;e par les pionniers juifs en Eretz-Isra&#235;l&lt;/i&gt; &#187;. Ces inepties lui ont valu les foudres d'un professeur isra&#233;lien d'histoire moyen-orientale, qui lui a rappel&#233; que ces travailleurs n'&#233;taient qu'un &#171; &lt;i&gt;&#233;l&#233;ment marginal&lt;/i&gt; &#187; au sein de la population arabe autochtone, ajoutant que pour lui, le sionisme &#171; &lt;i&gt;n'avait pas besoin de pr&#233;textes pour justifier sa l&#233;gitimit&#233;&lt;/i&gt; &#187; (&lt;i&gt;Ha'aretz&lt;/i&gt;/&lt;i&gt;Courrier international&lt;/i&gt;, 2 ao&#251;t 2001).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A cause du caract&#232;re &#171; &lt;i&gt;inclassable&lt;/i&gt; &#187; des Balkans, qui &#171; &lt;i&gt;sont dans l'Europe, sans en faire pleinement partie&lt;/i&gt; &#187;, Sophie Bessis a aussi choisi de ne pas aborder les conflits de l'ex-Yougoslavie. Dommage, car la guerre men&#233;e par l'OTAN contre la Serbie semble avoir &#233;t&#233; largement per&#231;ue comme un nouvel exemple de cette &#171; &lt;i&gt;instrumentalisation de l'universel&lt;/i&gt; &#187; par l'Occident : la fabrique de la haine et du ressentiment a tourn&#233; &#224; plein. En t&#233;moigne la virulence du titre d'un livre &#233;crit par un journaliste serbe, Stanko Cerovic : &lt;i&gt;Dans les griffes des humanistes&lt;/i&gt; (&#233;ditions Climats). Comme son fr&#232;re Stojan, journaliste &#224; Belgrade, Stanko Cerovic, qui dirige la r&#233;daction serbo-croate de Radio France Internationale, est un opposant de toujours au r&#233;gime serbe, ce qui le rend peu soup&#231;onnable de sympathies pro-Milosevic. Il a fait partie des dissidents &#171; lib&#233;raux &#187;, et non &#171; nationalistes &#187;, au communisme. Il &#233;crit : &#171; &lt;i&gt;Seuls les dissidents de cette &#233;poque savent ce que signifiait alors l'Occident pour nous : nous &#233;tions pr&#234;ts &#224; risquer notre vie pour ses valeurs.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le &#171; versant sud de la libert&#233; &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais m&#234;me si l'Occident se montre tr&#232;s soucieux de conserver son &#171; &lt;i&gt;monopole de la production de sens&lt;/i&gt; &#187;, et si, m&#234;me dans les milieux &#233;clair&#233;s, on garde &#171; &lt;i&gt;l'intime conviction que l'&#233;nonciation de l'universel, quel qu'en soit le contenu, est l'apanage naturel de l'Occident&lt;/i&gt; &#187;, de nombreux penseurs issus du monde &#171; barbare &#187; tentent d'explorer aujourd'hui ce que Mahmoud Hussein (pseudonyme de deux intellectuels &#233;gyptiens) appelle, dans son livre du m&#234;me nom, le &#171; versant sud de la libert&#233; &#187;. Ils sont bien s&#251;r oblig&#233;s en permanence de &#171; &lt;i&gt;donner des gages de leur respect de la norme identitaire&lt;/i&gt; &#187;, s'ils veulent &#233;viter de passer, en parlant de d&#233;mocratie ou de droits de l'homme, pour des agents de l'&#233;tranger. Ils sont cependant aid&#233;s par le contexte actuel : les populations en ont soup&#233; tant des dictatures soutenues par l'Occident que des mouvements identitaires qui se sont oppos&#233;s &#224; elles. Tous se sont pareillement discr&#233;dit&#233;s. Le chantage identitaire, qui fait passer le respect des valeurs dites traditionnelles avant toute aspiration au respect des droits &#233;l&#233;mentaires de la personne, est peut-&#234;tre en train de trouver ses limites : &#171; Dans ces Suds &#233;puis&#233;s par des &#233;ternit&#233;s de contrainte, les promesses de la libert&#233; commencent &#224; &#234;tre plus s&#233;duisantes que celles de leurs syst&#232;mes &#233;puis&#233;s, de leurs timoniers et de leurs proph&#232;tes. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ici et l&#224;, on tente donc de &#171; &lt;i&gt;rapatrier le d&#233;bat sur l'universel&lt;/i&gt; &#187;. &#171; &lt;i&gt;Notre propos n'est pas de copier l'Occident mais de nous approprier cet acquis mondial qu'est la d&#233;mocratie&lt;/i&gt; &#187;, d&#233;clare un r&#233;formateur iranien. Dans plusieurs pays - S&#233;n&#233;gal, Cor&#233;e du Sud, Ta&#239;wan -, des alternances pacifiques ont &#171; &lt;i&gt;donn&#233; l'&#233;paisseur du r&#233;el &#224; des r&#232;gles d&#233;mocratiques qui cessent, d&#232;s lors qu'elles prennent localement racine, d'&#234;tre per&#231;ues comme des importations occidentales&lt;/i&gt; &#187;. Dans le monde arabe, un courant de pens&#233;e s'attache depuis plusieurs ann&#233;es d&#233;j&#224; &#224; &#171; &lt;i&gt;r&#233;concilier l'islam et le si&#232;cle&lt;/i&gt; &#187;. &#171; &lt;i&gt;Une fois us&#233;es toutes les caricatures de la modernit&#233; occidentale, comme les mille mani&#232;res d'en r&#233;cuser la l&#233;gitimit&#233;, serait-on en train d'inventer des synth&#232;ses o&#249; l'universel trouverait des langages locaux pour fabriquer des modernit&#233;s accept&#233;es ?&lt;/i&gt; &#187; se demande Sophie Bessis ; et elle constate : &#171; &lt;i&gt;La langue de l'Occident n'est plus la seule &#224; fabriquer de la modernit&#233;, comme elle ne peut plus &#234;tre la seule &#224; dire l'universel.&lt;/i&gt; &#187; Il d&#233;coule de ces fr&#233;missements une s&#233;rie de questions passionnantes, qu'elle formule ainsi : &#171; &lt;i&gt;Comment reconna&#238;tre &#224; l'Occident sa part d&#233;terminante dans l'&#233;laboration de l'universel moderne tout en le faisant sien ?&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Comment retisser les fils de son histoire sans se laisser pi&#233;ger par des interpr&#233;tations r&#233;actives qui bloquent toute pens&#233;e autonome ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Enfin, &#171; &lt;i&gt;l'Occident laissera-t-il l'universel lui &#233;chapper pour devenir enfin ce qu'il est suppos&#233; &#234;tre, ce corpus et ce discours dans lesquels toute l'humanit&#233; pourrait se reconna&#238;tre&lt;/i&gt; &#187; ? Il n'y semble pas tr&#232;s dispos&#233;. Mais &#224; l'avenir, il pourrait ne plus avoir le choix : la &#171; &lt;i&gt;qu&#234;te plan&#233;taire, encore incertaine et confuse mais qui a cess&#233; d'&#234;tre marginale, d'universaux qui m&#233;riteraient enfin leur nom&lt;/i&gt; &#187;, est, selon Sophie Bessis, la &#171; &lt;i&gt;compagne involontaire mais oblig&#233;e de la mondialisation&lt;/i&gt; &#187;. Celle-ci &#171; &lt;i&gt;exige, paradoxalement, que l'Occident invente de nouveaux langages et de nouveaux rapports avec les autres&lt;/i&gt; &#187;. C'est ce &#171; &lt;i&gt;double abandon, par les Occidentaux de leurs certitudes, et par les autres de leurs crispations, qui pourrait annoncer de nouveaux commencements&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;b&gt;Sophie Bessis, &lt;i&gt;L'Occident et les autres&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, La D&#233;couverte, 2001.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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