Périphéries

Chantal Thomas, essayiste et romancière

Une disponibilité infinie

Dans une démarche initiée en 1998, avec Comment supporter sa liberté, Chantal Thomas mêle l’analyse littéraire et les bribes d’autobiographie, instaurant une relation fusionnelle et fructueuse entre le lu et le vécu. Animée d’un farouche esprit d’indépendance, elle a refusé de mener une existence d’adulte telle que l’envisage la société, préférant prolonger indéfiniment les éblouissements de sa vie d’étudiante, « avec ses belles journées sans frontières », ses heures passées à lire, à se promener, à rêvasser, à converser, à savourer l’instant. L’atmosphère hédoniste et raffinée de ses essais se retrouve dans Les Adieux à la Reine (Prix Femina 2002), roman dans lequel cette grande connaisseuse du XVIIIe siècle raconte les journées de juillet 1789 « en creux », à travers la panique qui s’empare des nobles résidant à Versailles. Souffrir, son dernier essai, invite à ne pas refouler la souffrance sans pour autant lui céder un pouce de terrain superflu. S’inscrivant en faux contre les stéréotypes du bonheur propagés par la société du spectacle, elle leur substitue un contre-modèle fait d’un mélange de lucidité et d’allégresse inaltérable.

« Quand on aime la vie, on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus, d’ailleurs. Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre. » C’est peut-être en lisant Chantal Thomas qu’on mesure le mieux à quel point ces mots de Michel Houellebecq sont une énorme ânerie. Avec Souffrir, paru au début de l’année, elle a repris un genre inauguré en 1998 dans un autre essai, Comment supporter sa liberté : ce qu’elle appelle l’« autobiographie indirecte », qui mêle étroitement les impressions de lecture, l’analyse d’œuvres choisies, et les souvenirs, les bribes d’expérience personnelle : « J’aime cette forme, qui est liée à un regard et à une expérience, mais qui, en même temps, a aussi la distance et le point de vue un peu analytique des textes critiques. » Les auteurs qu’elle convoque lui servent à approfondir sa compréhension des choses, à donner à sa vie un surcroît d’intensité. Cette relation fusionnelle et fructueuse entre le lu et le vécu, la démonstration de leur enrichissement mutuel, des résonances qui se créent entre eux, valent toutes les exhortations pédagogiques, tous les discours convenus sur les joies et les bienfaits de la lecture.

« Le petit toit que forment les livres lorsqu’on les entrouvre, tranche tournée vers le ciel, est le plus sûr des abris », écrit Chantal Thomas dans Souffrir. Cheminer avec elle d’abri en abri, au fil des pages, est un plaisir dont on ne se lasse pas. « Je crois que la lecture peut nous sauver, réellement, dit-elle. Certains auteurs, dans les moments de crise, ou d’extrême fragilité, nous sauvent, parce qu’ils nous font entendre une voix amie, et qu’ils nous donnent des forces. Le simple fait de pouvoir comparer notre expérience et la mettre en perspective avec celle de quelqu’un d’autre, c’est une manière de décoller de cette espèce de trou noir du malheur. Les livres qu’on aime comptent pour nous comme des êtres humains. Chacun a comme ça une constellation de textes et d’auteurs qui l’accompagnent ; ce qu’on en retient, quelquefois, c’est simplement une phrase, ou une attitude dans la vie... Pour moi, par exemple, Le métier de vivre de Cesare Pavese n’est pas un livre parmi d’autres : pendant des années, je l’emportais partout, quand je déménageais c’était la première chose que j’installais... Il est lié à certaines chambres, à certaines arrivées : je revois exactement à quel endroit je l’avais placé dans la première chambre où j’ai dormi à New York... Je pense que la culture, au sens vivant du terme, c’est ça. Et ce qui est beau, c’est que pour chacun, c’est une sorte de configuration unique. »

« Certains moments de lecture sont
exactement de la même qualité
que des moments de vie »

Souffrir contient pourtant aussi des lignes très désabusées sur les dangers d’indigestions livresques : « ... Et l’on comprend que ce n’est pas nous qui avons dévoré les livres, mais eux qui nous ont dévorés et que rien ne nous consolera d’être passés à côté de la vie - aussi triste soit-elle. » Elle ne croit donc pas tant que cela à ce qu’elle a écrit là ? « Si, je pense qu’il y a des destins terribles qui se jouent en bibliothèque. Mais justement, ce passage est dirigé contre la vision du monde qui sépare les livres de la vie. Oui, en effet, une quête infinie de livre en livre peut nous faire passer complètement à côté du monde. Mais d’autres livres, au contraire, produisent l’effet inverse : ils nous mettent au cœur du monde, et au plus près de nous-même. Ces moments de lecture sont exactement de la même qualité que des moments de vie, ils ne sont en rien plus abstraits. Ce que je trouve terrible, c’est que, par moments, les bibliothèques se referment sur nous, et on se sent devenir zombie ; mais c’est le contraire de l’expérience du livre comme moment très fort dans une journée, ou le soir... Une fois, à Venise, j’ai vu quelqu’un qui lisait la nuit, à la lueur d’un lampadaire - avec très peu de lumière, au fond : la blancheur de sa page, dans cet éclairage, je la reverrai toujours... »

On se souvient des observations qu’elle faisait, il y a plusieurs années, dans un entretien à Télérama (2 septembre 1998) : « Une des premières difficultés, devant la situation d’abondance [de l’offre culturelle] où nous nous trouvons, c’est de ne pas se laisser submerger, de ne pas se laisser guider par des pressions extérieures subtiles et séduisantes, mais de se mettre à l’écoute de soi. Sans narcissisme, sans complaisance. Juste décider de ce qu’on va faire en fonction de notre curiosité, d’un élan qui nous est propre, de notre inquiétude, aussi. Il faut assumer notre goût, même s’il est fragile. » Une telle attitude, remarquait-elle aussi, estompe la frontière entre le facile et le difficile, le séduisant et le rebutant : « Notre époque se complaît à croire que tout ce qui est de l’ordre du plaisir vient tout seul, alors que le travail, l’effort, sont toujours pénibles. Comme s’il fallait encore attendre la fin du cours ennuyeux pour jouir de la récréation. Il y a ainsi une insistance publicitaire sur des lieux de vacances très éloignés, exotiques, comme si le quotidien était si pénible que, pour rompre avec lui, il faille absolument aller le plus loin possible. En réalité, passer du travail au loisir, trouver le plaisir dans l’effort, c’est une question de bonne distance et de souplesse affective et intellectuelle. Je ne pense pas du tout que ça ne touche qu’une élite. Chacun peut voir autour de lui des gens heureux qui vivent ainsi. Il s’agit juste d’être capable d’avoir un rapport vrai avec soi-même, qui s’acquiert en laissant advenir les choses sans précipitation, en se tenant à l’écoute de ses curiosités. »

Une chambre à soi :
« La jouissance d’un temps sans division.
Le goût retrouvé du temps de jouer »

On perçoit ce qu’il y a de tranquillement subversif dans un tel discours, qui invite à se soustraire au battage promotionnel autour des dernières parutions, des dernières sorties..., pour tracer son propre itinéraire. L’« esprit d’indépendance » qu’incarne Chantal Thomas, et que célèbre Comment supporter sa liberté, ne se limite pas au domaine culturel. Grande voyageuse, déménageuse frénétique, elle n’a jamais pu se résoudre à considérer sa vie d’étudiante, « avec ses belles journées sans frontières », ses heures passées à lire, à se promener, à rêvasser, à savourer l’instant, comme une parenthèse accordée par faveur exceptionnelle, avant le début des choses sérieuses : un emploi du temps bourré jusqu’à la gueule, saturé d’occupations, d’obligations, de responsabilités... Pourquoi ne pas prolonger indéfiniment cet état de disponibilité ludique et bienheureuse ? C’est ainsi que la maternité, par exemple, ne l’a jamais tentée. Elle raconte avec humour comment ce refus, bien qu’elle n’en fasse pas une règle et s’abstienne de tout prosélytisme, a toujours suscité autour d’elle la plus ferme réprobation : « Me reviennent en mémoire les mots d’un médecin exaspéré de devoir être complice d’une femme aussi peu concernée par ses virtualités de reproduction : “Vous n’êtes pas fatiguée à la longue d’avaler des contraceptifs ?” Non, je n’étais pas fatiguée. Du tout. Je trouvais même que la pilule avait bon goût. Par contre, croyais-je, et c’était quand même à moi d’évaluer mes capacités d’endurance, je serais fatiguée d’élever une famille. »

Si elle peut parfois se retrouver en porte-à-faux, ce n’est jamais par choix délibéré ou par posture, mais par fidélité à un principe de plaisir, à cause du souvenir de certaines ivresses et de son désir de ne pas compromettre leur recommencement. L’univers de Chantal Thomas est feutré, féminin, raffiné, imprégné de sensualité. Dans son roman Les Adieux à la Reine (Prix Femina 2002), qui raconte les premiers jours de la Révolution « en creux », à travers la panique qui s’empare des nobles résidant à Versailles, elle livre un tableau fascinant de la vie au château : elle en restitue les dédales, les rituels, les fastes, les cruautés, les extravagances, au point d’en faire un lieu presque fantastique. Au passage, elle ramène à leur juste dimension les caprices et la frivolité de Marie-Antoinette : « En fait, disait-elle dans un entretien à la parution du roman, on sait bien que ce qui a mis à sec les finances de la France, c’est la guerre d’indépendance américaine, et pas les chaussures de Marie-Antoinette. Mais avec les femmes au pouvoir, on en vient toujours aux paires de chaussures. » (L’Humanité, 17 octobre 2002) Son héroïne, Agathe-Sidonie Laborde, « lectrice adjointe » de la reine (c’est-à-dire chargée de lui faire la lecture), voue à celle-ci une admiration sans bornes. Après plus d’une décennie à Versailles, elle n’en revient toujours pas d’avoir été admise dans cet univers. Lorsqu’elle décrit sa chambre (« Ma chambre du Parfait Sommeil. Mon cabinet du Couchant et du Levant. Tout ensemble ma bibliothèque et ma chambre des Bains. Mon boudoir de Conversations. Ma chambre iris et blanc... »), on pense à Chantal Thomas elle-même se souvenant, dans Comment supporter sa liberté, de sa première chambre de bonne à Paris : « Je m’étais perçue modifiée par les pouvoirs de ce chez-moi : la même d’une certaine façon, mais plus déliée, l’esprit plus rapide et léger, une pure disposition d’être, sans le poids des attitudes soufflées du dehors, ni la limite des volontés imposées par autrui. Dans ma chambre, à nouveau, j’avais tout le temps. Elle était la jouissance même d’un temps sans division. Le goût retrouvé du temps de jouer. (...) Dans ce Paris étranger, dont j’ignorais encore tout, ma première chambre, tel le rectangle de douceur d’une serviette étendue sur la plage, m’offrait les contours sûrs d’un abri. » « Une chambre à soi et cinq cents livres de rente » : ce sont les conditions que posait Virginia Woolf, dans sa célèbre conférence intitulée Une chambre à soi, pour qu’il puisse exister une écriture féminine...

« Un livre qui a beaucoup compté pour moi,
c’est Mythologies de Roland Barthes.
Sa déconstruction des stéréotypes
était une démarche très saine »

« Il y a un vrai lien entre Comment supporter sa liberté et Les Adieux à la Reine, confirme-t-elle. Tous deux sont des éloges de la lecture, du temps suspendu, du plaisir qu’on peut prendre à s’arrêter, à regarder... Et Souffrir, justement, est l’envers de cela. Après Comment supporter sa liberté, certains lecteurs m’avaient fait observer que c’était sans doute juste, ce que je prônais là, mais qu’il y avait aussi des moments dans la vie où on ne pouvait pas être dans cet état de réceptivité merveilleuse, d’abandon à l’instant... Je me suis dit que c’était vrai, que ce n’était effectivement pas tout le temps comme ça, et j’ai imaginé un deuxième volet qui dirait l’envers sombre de cet état. » Pour autant, elle ne manifeste dans ce livre aucune fascination pour la souffrance : « C’est souffrir pris dans l’inéluctable, sans aucun dolorisme, sans aucune sympathie pour le fait de souffrir, mais simplement avec ce constat que, certaines fois, c’est devant soi. » A travers son étude de certains auteurs (Sade et Sacher-Masoch, évidemment incontournables sur un tel sujet, mais aussi Dostoïevski, Madame de Staël, Pavese, Fritz Zorn...), elle tente de tracer une voie navigable en évitant à la fois l’écueil de la complaisance inconsciente dans la douleur, et celui de son refoulement ou de son évitement. Car, écrit-elle, « à réunir toutes ses forces pour refuser la souffrance, à ne s’autoriser qu’à souffrir chichement, il se pourrait que, outre le fait de se vouer à une lutte perdue d’avance, on s’affaiblisse - émotivement, imaginairement, sensuellement - et devienne ainsi incapable de découvertes vitales. Si le monde nous échappe par excès de souffrance, on peut aussi le manquer par avarice de larmes. »

Elle persévère ainsi dans son opposition aux modèles imposés par la mise en scène médiatique du bonheur, dont la maternité est un élément obligé, mais qui s’acharne aussi à occulter toute souffrance : « L’univers des stars est un univers de bonheur parfait, dans lequel il n’y a jamais de point d’ombre, observe-t-elle. Sans compter cette idéologie du couple, tout ce dispositif pour faire croire au conte de fées... Il y a une sorte de cruauté là-dedans, parce que je crois que ça laisse les gens très démunis quand ils constatent que ça ne se passe pas exactement comme ça pour eux ! » Elle observait aussi dans un entretien à L’Express : « Souffrir est très mal vu. C’est indécent, même, comme si cela laissait soupçonner un manque d’adaptation à l’idéal partout proclamé d’un bonheur éclatant. Celui qui n’est pas beau, jeune, en bonne santé, fort et heureux n’existe pas. » Il n’est pas facile d’aller à contre-courant des stéréotypes : elle avoue avoir parfois eu du mal à savourer comme elle l’aurait voulu son plaisir de voyager seule, ou de manger seule au restaurant, tant l’impression de misère et de déchéance qui s’y attache socialement est forte- surtout pour une femme : il y a dans Comment supporter sa liberté de très belles pages sur le conditionnement que l’on fait subir aux femmes pour les persuader que leur solitude, contrairement à celle des hommes, ne peut être que « pure désolation ». « Un livre qui a beaucoup compté pour moi, dit-elle, c’est Mythologies de Roland Barthes. Sa déconstruction des stéréotypes était une démarche très saine, qu’il est important de poursuivre, chacun pour soi. A ma manière, c’est d’ailleurs ce que je fais dans mes livres. »

On aurait tort d’imaginer que le modèle alternatif qu’elle dessine est triste. Ferait-on un faux procès à ceux qui lui reprochaient l’allégresse de Comment supporter sa liberté si on les soupçonnait d’avoir eu quelques motivations un rien rabat-joie ? Si par hasard c’était le cas, ils n’ont en tout cas pas atteint leur but, et il est peu probable que Souffrir leur ait donné satisfaction. Autant que le précédent, ce livre est un infatigable hymne à la vie. De la lecture de Mars, de Fritz Zorn, elle dit avoir retiré la conscience très forte « de l’urgence du présent, du fait que les choses se jouent maintenant et tout de suite, qu’il n’y a pas de seconde chance : la vie, ce n’est pas comme au théâtre, il n’y a pas de répétitions, mais une seule représentation ». Dans le livre, elle cite ces mots terribles de Kafka : « Je vis en ce monde comme si j’étais absolument sûr d’une deuxième vie, un peu comme je me suis consolé de mon séjour manqué à Paris, par exemple, en pensant que j’essaierais d’y retourner bientôt. » Elle évoque aussi Etty Hillesum, jeune fille hollandaise juive qui mourra en déportation en 1943, mais qui, même lorsqu’elle sent le piège se resserrer autour d’elle, se refuse, selon l’expression de Chantal Thomas, à « interrompre avant l’heure sa promenade dans la vie », notant ainsi dans son journal, un soir de printemps : « Nous sommes passés devant des seringas, des petites roses et des sentinelles allemandes. » Dans l’une de ses dernières lettres, Etty Hillesum écrit : « Oui, la détresse est grande, et pourtant il m’arrive souvent, le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d’un pas souple les barbelés... »

Au bassin d’Arcachon, lorsque Chantal Thomas était enfant, il arrivait qu’un baigneur ait la malchance de rencontrer une vive - une sorte de petite vipère d’eau, dont la piqûre fait très mal. Elle, pourtant, l’éventualité d’être piquée par une vive ne l’effrayait pas : « La plage demeurait une totalité admirable. Il fallait tout vouloir d’elle. »

Propos recueillis
par Mona Chollet
Photo : Jacques Sassier/Gallimard

Chantal Thomas, Comment supporter sa liberté (Payot, 1998), Souffrir (Payot, 2004) ; Les Adieux à la Reine, Seuil (Fiction & Cie, 2002/Points Seuil, 2003).

Directrice de recherches au CNRS, Chantal Thomas est aussi l’auteur d’essais sur Sade, Casanova, Thomas Bernhard, d’un livre de nouvelles, La Vie réelle des petites filles (Gallimard), et d’un essai sur Marie-Antoinette, La Reine scélérate, Marie-Antoinette dans les pamphlets (Seuil). Elle vient de publier un récit, L’Ile flottante (Mercure de France).

Périphéries, juin 2004
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