Périphéries

Annie Ernaux, Alina Reyes, Catherine Millet

La vérité crue

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Un dossier du magazine Regards, avril 2001

Trois femmes, au cours des premiers mois de l’année 2001, ont publié le récit de leur vie sexuelle et amoureuse : Annie Ernaux avec Se perdre (Gallimard), Alina Reyes avec Ma vie douce (Zulma), et Catherine Millet avec La vie sexuelle de Catherine M. (Seuil). Les deux premiers livres sont des journaux intimes. Annie Ernaux a saisi sur traitement de texte, sans rien en modifier, son journal de l’époque où elle vivait la liaison qui lui a inspiré Passion simple, sorti en 1992. Alina Reyes publie des extraits de son journal et de ses carnets.

La première écrit dans son introduction : « Je me suis aperçue [en les relisant] qu’il y avait dans ces pages une “vérité” autre que celle contenue dans Passion simple. Quelque chose de cru et de noir, sans salut, quelque chose de l’oblation. J’ai pensé que cela aussi devait être porté au jour. » La seconde lui fait écho : « Si j’écris un livre après l’autre, c’est que j’ai le sentiment de ne m’être jamais assez donnée. Avec Ma vie douce, j’ai voulu me montrer nue. » Toutes deux soulignent que ces textes, au départ, n’étaient pas voués à la publication : « [Ces cahiers] n’étaient destinés qu’à moi », écrit Alina Reyes. « Quand j’écris un livre, j’ai toujours conscience qu’il sera publié dans une société donnée, dit Annie Ernaux dans un entretien au magazine Regards. Ce n’est évidemment pas le cas quand j’écris mon journal. Il est la vérité crue, écrite pour moi-même, pas pour les autres... » Pour elle, cette exclusion d’un lecteur dans le moment de l’écriture ne suppose aucune contradiction avec le geste de publier - seule condition : que le délai entre les deux soit suffisamment long (« Je ne pourrais pas publier mon journal de l’année dernière »). Condition respectée ici, puisque la période racontée court de l’automne 1988 à l’hiver 1989. Annie Ernaux va jusqu’à poser cette question : « Y a-t-il de l’écriture intime pour un écrivain ? »

Or, après avoir lu les deux livres, on a envie de répondre, sans hésiter : oui, tant on a l’impression de se trouver en présence de textes dans lesquels il n’y a tout simplement pas de place pour un lecteur. Contrairement à ce qu’elle faisait dans Passion simple, Annie Ernaux ne raconte ni ne développe jamais, elle ne met pas en forme : elle procède par notations brèves, avec beaucoup d’infinitifs, de phrases sans verbe, d’abréviations, d’initiales, de « etc. ». Elle, elle sait à quoi font référence ces signes sibyllins. Quand elle écrit : « L’Italie 63 est revenue, peut-être en pire », ou : « Je le voyais, le sentais différemment des autres fois, éprouvant pour lui une tendresse détachée (le piège pour moi, cf. Philippe autrefois) », elle sait ce qui a eu lieu en 1963 en Italie, et elle sait aussi qui est Philippe, et ce qui s’est passé avec lui autrefois. Le lecteur, non. D’où un sentiment d’exclusion, de frustration. Ce journal est la béquille d’une mémoire singulière. Annie Ernaux le reconnaît implicitement, dans l’entretien à Regards : « Je n’ai pas écrit pour le dire à quelqu’un. J’ai écrit pour le bonheur de me souvenir. Moi, je voyais l’image. » Le lecteur, en revanche, ne la voit pas...

Curieusement, il la voyait bien davantage dans Passion simple : ce livre, alors qu’il ne donnait aucune indication sur l’identité de l’amant, faisait bien mieux éprouver ce qu’avait été cette liaison, il en livrait la quintessence. Il était le fruit d’un travail pour la rendre « communicable », universelle (il a d’ailleurs été traduit dans à peu près toutes les langues, « même l’arabe, au prix de quelques édulcorations des termes sexuels », selon Marie-Claire) ; il nous y plongeait. Dans Se perdre, qu’Annie Ernaux considère comme un progrès vers la vérité, on a au contraire le sentiment de s’en éloigner, de retourner à l’anecdote. Quand on lit qu’elle a fait une pipe à son amant dans sa voiture pendant qu’Yves Duteil chantait Le petit pont de bois dans l’autoradio, on veut bien croire que ça a été, à ses yeux, « une scène superbe », parce qu’on sait, intellectuellement, qu’on peut vivre des émotions très fortes dans la composition desquelles entrent des choses très triviales ; mais on ne le ressent pas : on a surtout envie de rire...

La jouissance d’exclure le lecteur

Annie Ernaux affirme, dans l’entretien à Regards, que Se perdre est « un texte d’une vérité absolue ». Mais d’une vérité absolue pour qui ?... Alina Reyes, dans son introduction, dit avoir voulu « communiquer avec les autres par un langage supérieur à celui du quotidien », parce que « l’écriture établit entre deux personnes, l’auteur et le lecteur, un lien et un échange d’une profondeur qu’on ne peut atteindre dans la “vraie vie” que par la promiscuité physique ». Mais ce lien et cet échange se nouent-ils automatiquement, à partir de n’importe quelle forme d’écriture ? « Comme l’écriture est pour moi une recherche de la vérité, de la réalité, dit Annie Ernaux, toujours à Regards, je sentais confusément qu’il fallait que je publie ce texte. » Est-ce forcément en livrant un texte personnel brut que l’on atteint le mieux la vérité, la réalité ? A un moment, dans Se perdre, Annie Ernaux note, comme souvent, l’un de ses rêves de la nuit (Alina Reyes le fait aussi ; ces passages, qui portent à son comble l’hermétisme du texte, exaspèrent le lecteur en le laissant plus que jamais en rade). Et elle ajoute ce commentaire : « Ce résumé rend mal compte du rêve - difficulté intense de raconter les rêves, ils résistent toujours au récit - seule la véritable écriture pourrait les rendre. » La véritable écriture, l’alchimie du travail par lequel l’écriture rend mieux compte du réel que des notations de greffière : c’est exactement ce qui manque à ces deux livres. Car le réel, mine de rien, « résiste » bien au récit, lui aussi...

Qu’est-ce qui peut bien motiver la publication d’un livre qui néglige assez son lecteur pour pouvoir lui infliger des phrases comme celle-ci (dans Se perdre) : « Attendre : à seize ans (en janvier, février, un signe de G. de V.), à dix-huit ans (le pire, C.G.), à vingt-trois ans, Ph., à Rome. Il y a quelques années, P. » ? On ne voit qu’une réponse : le narcissisme. « J’écris pour sauver chaque jour », dit Annie Ernaux. Et on la comprend. Qui, touché par l’amour, confronté au passage du temps, ne souhaiterait pas témoigner de ce qu’il a vécu, le porter à la connaissance du monde entier, le préserver de l’oubli ? Or, si rien n’est plus fort que ces expériences pour celui qui les vit, rien n’est plus banal pour les autres. Rien n’est donc plus difficile que de les représenter, de les partager, de donner à voir à la fois l’irréductible singularité et l’universalité de ce vécu. Faute de ce travail, faute d’être conscient de sa nécessité, on s’expose à ressembler à ces amoureux dont le bavardage extasié, forcément autiste, a raison de la patience de tout leur entourage. Il y a un peu de cela dans le geste d’Annie Ernaux de publier ce journal. Il y a en tout cas l’affirmation d’une sorte de fétichisme assumé, comme une façon de dire : « Ces signes jetés sur le papier me restituent, quand je les relis, l’une des choses les plus fortes que j’aie vécues, et c’est une raison suffisante pour que je les publie. Qu’ils aient ou non le pouvoir de restituer la même chose au lecteur, je m’en fiche. »

L’exclusion du lecteur, loin d’être un obstacle, peut même contribuer au plaisir narcissique qu’implique la démarche, un peu comme quand deux personnes, au milieu d’une assemblée, évoquent des gens ou des épisodes connus d’elles seules, faisant pressentir des mondes insoupçonnés où elles évoluent avec aisance, et s’auréolant ainsi d’un savoir un peu mystérieux, en jouissant de l’exclusion des autres. Ceux qui assistent à la scène devinent, ou supposent, la richesse de ces mondes, mais ils n’en ressentent rien, ils ne l’éprouvent pas : ils restent irrémédiablement sur le seuil. Ici, cette complicité s’établit non entre deux personnes, mais entre l’écrivain et lui-même. Il est vrai que Se perdre s’adresse à ceux qui ont déjà lu Passion simple (et ils furent plus de 200 000, tout de même) : Annie Ernaux précise qu’elle ne publierait pas son journal d’époques qu’elle n’aurait pas déjà, par ailleurs, exploitées dans un livre. Le lecteur n’est donc pas totalement exclu, puisque Se perdre est destiné à éclairer autrement un univers qu’il connaît déjà, à lui apporter un complément. Mais ce complément était-il nécessaire ? Passion simple ne se suffisait-il pas superbement à lui-même ?

Le journal intime, ou comment
faire du livre un « objet gentil »

Se perdre, dit Annie Ernaux, est un « document ». Alina Reyes, elle, écrit que, si elle donne quelques extraits de ses cahiers, « c’est pour témoigner de l’évolution d’une jeune femme hantée par le désir d’écrire ». Sans doute par modestie, la seconde invoque plutôt un motif sociologique, quand la première - à l’œuvre plus imposante et au prestige mieux assis - s’amuse à imaginer que son journal servira un jour à des thèses universitaires portant sur « l’aliénation dans l’œuvre d’Annie Ernaux ». Il reste qu’on n’a pas tellement l’habitude que les écrivains publient eux-mêmes des « documents » sur leur œuvre. La question se pose en général à leur mort, lorsqu’on retrouve dans leurs affaires des journaux, des carnets de notes, des brouillons, des lettres... Ce ne sont pas forcément les raisons les plus pures qui motivent alors la décision de publier : mise à disposition d’un document littéraire, ou opération commerciale ? Car racler les fonds de tiroirs permet, de fait, de continuer à exploiter le filon... Inévitablement, la polémique renaît : faut-il tout publier d’un écrivain, jusqu’à sa moindre liste de courses ? Question que de plus en plus règlent aujourd’hui eux-mêmes, en faisant éditer leur journal intime de leur vivant.

Cette initiative comporte un grand avantage : elle permet d’éviter d’avoir à attendre le jugement de la postérité, et de contourner la critique. L’exemple le plus frappant en a sans doute été donné par Michel Polac, l’ancien animateur de l’émission Droit de réponse, qui, en publiant son Journal, s’est en quelque sorte crédité de l’œuvre qu’il n’a pas faite. Lors de la parution du livre, il allait répétant que, s’il avait voulu, si les circonstances avaient été différentes, il aurait été un grand écrivain ; il rappelait que son premier roman, à sa sortie, avait été comparé par Calaferte à Voyage au bout de la nuit, « ce qui était exagéré, certes » (entretien au Figaro littéraire, 27 janvier 2000). Dans Ma vie douce, on voit Alina Reyes minée par la lecture d’un article dont l’auteur, dédaigneux, la mentionne sans prendre la peine de la nommer autrement que « celle du Boucher » (du titre du roman qui l’a rendue célèbre). Quant à Annie Ernaux, relisant les épreuves de Ce qu’ils disent ou rien pour l’édition de poche, elle note dans son journal : « Ce livre est bien plus profond que la critique ne l’a dit. »

Lors de la polémique lancée par le cinéaste Patrice Leconte, qui mettait en cause l’attitude des critiques de cinéma, Luc Besson avait apporté son soutien à son collègue en affirmant que le mauvais esprit des journalistes était déplacé, puisqu’un film était de toute façon un « objet gentil ». De la même manière, la confusion entre écriture privée et écriture publique aboutit à faire du livre, intentionnellement ou non, un « objet gentil ». Elle tend à abolir toute possibilité de la distance nécessaire au regard critique.

Bon, alors, quand est-ce qu’ils baisent ?

Quelle attitude peut adopter le lecteur face à un texte qui, en fait du « lien » et de « l’échange profonds » qu’invoque Alina Reyes, le condamne à l’extériorité ? On n’en voit qu’une : le voyeurisme - puisque le voyeur est le spectateur d’une scène qui n’est pas donnée pour lui, qui ne lui ménage pas de place. Faute de prendre un tant soit peu le lecteur par la main, ces livres ne se lisent pas : ils se pillent. Le lecteur, négligé, instrumentalisé dans un dessein narcissique, agressé par le foisonnement des abréviations, des initiales, par l’écriture bâclée, se sent à son tour le droit de négliger et d’instrumentaliser. Comme on n’a pas pris la peine de l’impliquer, une curiosité malsaine, parce que froide, motive sa lecture. On n’ose pas imaginer à quel point le livre d’Annie Ernaux doit être du pain bénit pour les ragots du microcosme littéraire et médiatique, tant il prête le flanc aux lectures langue de pute. Quand elle écrit : « Enervement du livre de K., présente à Apostrophes », on voit déjà tout le milieu s’activer à rechercher l’identité de celle qui se cache sous cette initiale « K. », échanger des hypothèses, se souffler la solution... Chez le lecteur lambda, cette curiosité peut bien servir la recherche d’un sentiment d’empathie (« comment font les autres ? », question après tout légitime), il restera de toute façon un voleur, un intrus qui tourne les pages avec impatience, bon, alors, quand est-ce qu’ils baisent ?... Mais même à cet égard, la satisfaction est maigre : le sentiment de frustration que provoquent les notations d’Annie Ernaux, survolant les événements du jour, n’est jamais aussi aigu que quand elle note sobrement, après la visite de son amant : « Fellation - sodomie »...

Il reste que c’est toujours plus intéressant que le reste. Le plus indigent étant sans doute les notations brèves liées à l’actualité et à la politique. Annie Ernaux, le 31 décembre 1988 : « Ce soir, vœux de F. Mitterrand : il est quand même de gauche dans son discours. » Alina Reyes, en janvier 1991 : « La guerre menace. C’est angoissant. » Certes. Après les élections : « Plus de 14% de voix pour Le Pen. C’est affreux, honteux pour la France. Ceux qui votent pour lui ne se rendent pas compte qu’il les méprise. » L’écriture rapide, destinée à consigner les faits pour s’en souvenir, ou à se défouler dans l’urgence d’une indignation, ne permet jamais de sortir de la banalité ou du cliché. En voyage au Maroc, Alina Reyes écrit : « Nous sommes tristes et honteux de penser à la façon dont on accueille chez nous les Arabes, alors qu’eux nous reçoivent avec tant de gentillesse. » Ailleurs, on a droit à : « C’est compliqué, l’amour. »

Encore une fois, cette écriture ne vaut qu’à la lumière de l’émotion et des impressions du moment, qu’elle désigne sans les déployer. Pour qui n’a pas accès aux mêmes souvenirs, au même vécu, elle est affligeante, totalement dépourvue d’intérêt. Le même enfermement narcissique domine quand Annie Ernaux consigne des épisodes qui flattent sa vanité et sa soif de revanche sociale : un dîner à l’Elysée avec Charles et Diana, François Mitterrand qui lui confie qu’il est allé à Venise et qu’il a pensé à elle, parce qu’ils avaient autrefois parlé ensemble de Venise, lors d’un déjeuner... A la lecture, la fierté qui perce suffit à rendre tout cela dérisoire. Faute de recul de la part de l’auteur, il s’introduit un hiatus entre sa perception et celle du lecteur. Le changement d’échelle ne pardonne pas. La banalité règne. Or, le désir d’échapper à la banalité est peut-être la revendication minimum a laquelle a droit un lecteur. L’éradication de la banalité est la condition première de cette communication profonde que peut établir l’écriture entre l’auteur et le lecteur.

« Je ne suis pas culturelle,
il n’y a qu’une chose qui compte pour moi,
saisir la vie, le temps, comprendre et jouir »

Si cela fait une impression bizarre de voir le texte de Se perdre édité sous la très respectable couverture « blanche » de Gallimard, ce n’est pas à cause de sa crudité, mais à cause de cet effacement de la frontière entre l’œuvre et le « document ». C’est bien la place ménagée au lecteur qui est en cause ici, et non la démarche qui consiste à accepter de se montrer sous un jour peu avantageux ou peu « convenable ». De ce point de vue-là, le côté fouteuse de merde d’Annie Ernaux a toujours été assez jubilatoire. Pas à pas, livre après livre, elle a conquis de nouveaux territoires de langage, gagnant pour toutes les femmes le droit de dire leur expérience et de s’affirmer sans se soucier de choquer, ni de sortir des limites qu’on leur assigne sous peine de disqualification sur le marché du désir. Quand elle a publié L’événement, récit froid et clinique d’un avortement clandestin en 1963, livre hautement politique, on lui a beaucoup demandé si elle n’avait pas peur de se montrer, ce faisant, « impudique et obsolète », si elle avait « pensé au regard des hommes », et si elle ne craignait pas, en donnant tous ces détails peu ragoûtants, « d’enlever à la femme son mystère ». (A quoi elle répondait très justement : « Les hommes ne pensent jamais qu’ils sont aussi un mystère pour les femmes. Chaque être humain a son mystère. »)

On se fera toujours un plaisir de la défendre contre les petits coqs de la critique à qui ses audaces donnent des hauts-le-cœur. Même dans Se perdre, on aime bien son culot quand, dédaignant tant la posture de l’Intellectuelle cultivée que celle de la Femme éthérée, elle raconte ses fringales de vêtements, ses superstitions de midinette, son égoïsme sauvage (sa rage quand ses fils l’empêchent de voir son amant, son geste de donner une pièce à un mendiant dans la rue en formulant le vœu qu’« il » appelle...). Au rayon « sexualité » du Printemps, elle achète Le traité des caresses du docteur Leleu et Le couple et l’amour, Techniques de l’amour physique, « 75 photographies, 800 000 exemplaires vendus » ; elle n’hésite pas à se montrer retrouvant sa lentille de contact sur le sexe de son amant, ou regardant avec lui Le juste prix à la télévision...! Elle écrit : « Je ne suis pas culturelle, il n’y a qu’une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir. »

Annie Ernaux dérange, c’est sûr. Cependant, on se permettra de ne pas être d’accord avec son analyse quand elle dit (dans Marie-Claire) : « Le texte brut Se perdre dérange davantage car il n’est pas mis en forme. » En avril est paru un autre livre, La vie sexuelle de Catherine M., qui, bien que très rigoureusement « mis en forme », dérange beaucoup. Son auteure, Catherine Millet, a eu droit à toutes sortes de manifestations de muflerie. On a relevé ici et là celle de Bernard Pivot lui demandant pourquoi elle ne s’était jamais fait payer par les hommes avec qui elle couchait - mais elle-même évoque la question dans le livre. Beaucoup plus révoltante est la chronique de Michel Polac, qui, dans Charlie Hebdo (18 avril 2001), jugeant ces « besognes sexuelles » « d’une banalité ecœurante », écrit : « Sur le plateau de Pivot, Catherine Millet m’a paru ressembler à Agnès Varda, que j’aime beaucoup, mais pas particulièrement pour son physique » - ce qui est aussi insultant pour Catherine Millet que pour Agnès Varda. Pour avoir le droit de parler de sa vie sexuelle, une femme devrait donc correspondre aux canons en vigueur et au goût de Monsieur Polac ? Reprochant au texte de n’avoir « rien d’excitant », il prévient : « Si vous arrivez au bout de La vie sexuelle de Catherine M., vous serez vacciné pour longtemps. » Lui-même ne s’était guère inquiété de savoir si les femmes critiques le trouvaient à leur goût ou si elles trouvaient sa prose « excitante » avant de publier les 550 pages de son Journal. Il termine en affirmant - ce qui, à ses yeux, achève sans doute de la discréditer : « Aux dernières pages, l’auteur nous avoue qu’elle n’a jamais joui en groupe, mais seule, en se masturbant. » Ce qui est pour le moins inexact et réducteur.

« Un petit plus de vérité dans le monde »

Ce que livre Catherine Millet, c’est un peu ce qu’on aime tellement en général chez Annie Ernaux : un récit sobre, minutieux, exigeant, très construit, dans lequel on sent un désir de mettre à plat, à la fois pour soi et pour les autres, une expérience, et de la partager, de l’inoculer au lecteur - et elle y réussit si bien que l’on a besoin de plusieurs jours pour se remettre de cette lecture, pour réintégrer sa propre manière de vivre et de concevoir le sexe. Si Catherine Millet raconte sa vie sexuelle, c’est dans ce dessein, et non pour en tirer un livre érotique - n’en déplaise à Michel Polac. Adoptant ce qu’Ernaux appellerait « la posture de la plus grande vérité », elle n’occulte rien. Ce qu’elle a vu, ce qu’elle a vécu tout au long de ces années frénétiquement remplies, émaillées de rencontres et d’épisodes très divers, elle le décrit, l’organise en quatre chapitres cohérents (« Le nombre », « L’espace », « L’espace replié » et « Détails » : un effort d’agencement qui immunise son matériau contre la banalité), parce qu’elle le juge intéressant, au sens humain et « plastique » du terme. « Je ne ferais pas le métier que je fais, écrit-elle (elle est critique d’art et dirige la revue Art Press), et je ne serais pas capable, par ailleurs, de réunir aujourd’hui toutes ces notations, si je n’avais pas quelque don d’observation. »

Chez elle, la curiosité prime tout : « Je suis entrée dans la vie sexuelle adulte comme, petite fille, je m’engouffrais dans le tunnel du train fantôme, à l’aveugle, pour le plaisir d’être ballottée et saisie au hasard. » Loin de la snobinarde désincarnée qu’on s’attendait vaguement à rencontrer (on avait oublié que c’était une partouzeuse des années soixante-dix, pas des années Houellebecq et de leur « libéralisme sexuel »), on découvre une femme généreuse, dénuée de préjugés, assez conforme à l’image que lui renvoient ses compagnons de mêlée : « Tu faisais les choses avec naturel, ni réticente, ni vicelarde, juste de temps en temps un tout petit peu maso... » ; « Tu ne jouais ni à la femme qui veut faire plaisir à son mec, ni à la grande salope. Tu étais comme un “copain-fille”. » Elle se définit comme « pas très sentimentale », ayant « besoin d’affection » et en trouvant, « mais sans aller jusqu’à éprouver le besoin de bâtir, sur la base de relations sexuelles, des histoires d’amour ». Elle qui rougit et bafouille quand elle met un peu de temps à retrouver le ticket que lui réclame le contrôleur de la RATP, reste très placide quand un policier la surprend en train de partouzer en plein air. On peut admirer son intrépidité, tout en étant épouvanté par cette atrophie des sentiments, par cette fuite en avant qui émousse les émotions et bascule parfois dans le déprimant. On peut se sentir à des années-lumière de cet univers où rien n’existe de tout ce qu’Annie Ernaux incarne et défend si bien : la passion, la féminité exacerbée et assumée, le sens du tragique, la confrontation avec les conventions sociales - conventions que Millet semble plutôt avoir fuies en se réfugiant dans le petit milieu de l’art contemporain. Il n’empêche que c’est Catherine Millet, cette fois, qui réussit « ce petit plus de vérité dans le monde », selon la définition que donne Annie Ernaux de la vocation d’un livre.

Mona Chollet

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Périphéries, avril 2001
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