Périphéries

La France et le conflit israélo-palestinien

Les apprentis sorciers du communautarisme

21 janvier 2002

Tandis qu’en Israël le cauchemar se poursuit, les polémistes croisent le fer quotidiennement dans les pages « débats » de la presse française. Depuis quelques semaines, la controverse fait rage autour de l’existence, ou non, d’une « nouvelle judéophobie » ou d’une « recrudescence de l’antisémitisme », selon les termes des représentants de la communauté juive qui, avec quelques intellectuels, ont « tiré la sonnette d’alarme » en décembre. Chaque jour, de nouveaux incidents et de nouveaux arguments viennent alimenter ce dialogue de sourds, le rendant difficilement compréhensible pour quelqu’un qui ne l’aurait pas suivi depuis le début. Ce rythme soutenu fait aussi courir à toute intervention le risque d’être dépassée dès le lendemain. Certains propos dénotent cependant une mauvaise foi trop flagrante et trop dangereuse pour qu’on puisse les laisser passer sans avoir envie de réagir.

Plusieurs personnalités viennent de signer une pétition, que publie Libération (18 janvier), pour dire leur « inquiétude face à la récurrence des agressions qui touchent, en France, des personnes, des écoles, ou des lieux de cultes juifs ». Si cette inquiétude s’inspire d’agressions réelles et méritant d’être punies, on ne peut ignorer l’instrumentalisation révoltante dont elle fait l’objet. « La France est le pire des pays occidentaux en matière d’antisémitisme », vient de déclarer le vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Michael Melchior, alerté par les représentants communautaires. Ce constat discutable justifie la décision de son gouvernement d’accorder désormais aux juifs français immigrant en Israël une aide financière exceptionnelle, équivalente à celle dont bénéficient les Russes depuis des années (Le Monde du 10 janvier). Face à la menace de voir les Arabes devenir à brève échéance supérieurs en nombre dans le pays, le gouvernement Sharon appelle donc les juifs de France à rendre irréversible la spoliation des Palestiniens en venant peupler les colonies. Voilà une stratégie où le grotesque le dispute au criminel. Dans ces implantations qui représentent justement le principal obstacle à la paix au Moyen Orient, les nouveaux immigrants, à n’en pas douter, vivront dans cette totale quiétude qui caractérise Israël aujourd’hui, loin d’une France à feu et à sang - pour justifier l’annulation d’une visite en France, Elie Wiesel ne déclarait-il pas récemment ne pas vouloir séjourner dans un pays « dont le ciel est noirci par la fumée des synagogues en flammes » ?

« Non, il n’y a pas de "déferlante" antijuive, s’insurge Henri Israël dans une tribune du Monde (16 janvier) , sous le titre "Français seulement". (...) Faire vibrer la corde, si réactive, de la paranoïa collective pour persuader quelques-uns qu’ils sont exposés à toutes sortes de dangers est une mauvaise action. (...) Pour ma part, comme citoyen français, je souhaite que soit créé un Etat palestinien, que cesse l’occupation coloniale des territoires de Cisjordanie et de Gaza. Que vienne enfin l’heure de conclure entre les parties un accord juste qui donne une vraie patrie aux Palestiniens et non un bantoustan sous la coupe des Israéliens. Comme citoyen français, je n’accepte pas qu’un ministre d’un Etat étranger ose me dire ce que je dois être, ce que je dois faire, et où je dois vivre. » Dans Libération (11 janvier), l’historienne Esther Benbassa se montre encore plus sévère : « Malgré l’antisémitisme [dont personne ne nie l’existence], les juifs de France ne sont pas à ce point menacés pour que le gouvernement israélien ait besoin de s’apitoyer sur leur sort. Les angoisses démographiques d’Israël risquent, en revanche, de mettre en danger toute la collectivité juive de France et de la couper de son environnement. » Elle évoque aussi la décision du gouvernement israélien de créer un « forum international de lutte contre l’antisémitisme », qui associera des représentants de l’Etat et des services de renseignements à ceux des organisations juives et à des universitaires : « La défense des juifs victimes de l’antisémitisme en France passera-t-elle désormais par une unité de lutte émanant du gouvernement israélien ? Il est temps d’arrêter les dégâts. »

C’est plutôt la légitimation
de la colonisation qui,
en interdisant tout espoir
de paix au Moyen Orient,
constitue un « acte antijuif »

Mais les agressions contre des juifs sont également montées en épingle et instrumentalisées par certains pour exercer à l’encontre des médias et des hommes politiques français, jugés trop sensibles au sort des Palestiniens, un chantage intolérable. Ce chantage à l’antisémitisme ne date d’ailleurs pas d’hier. Le Monde a ainsi vu sa façade maculée de graffitis : « Védrine = antisémite », « Le Monde = antisémite », « Plantu = nazi »... Libération, le 14 janvier, rapportait une scène effarante ; lors d’un rassemblement destiné à faire part d’un « sentiment d’abandon et d’insécurité » dans un centre communautaire de Créteil après l’incendie d’une classe dans une école juive de la ville, le député-maire socialiste, Laurent Cathala, était venu manifester sa solidarité avec la communauté juive. « Laurent Cathala se présente d’abord comme "l’ami de la communauté et même l’ami d’Israël", raconte le journaliste. Il est applaudi. Mais c’est pour ajouter aussitôt : "Même si je désapprouve la politique de Sharon." L’assemblée se déchaîne : "Israël vaincra", "vive Sharon", "Sharon héros"... Une dizaine d’hommes au fond de la synagogue veulent déployer le drapeau d’Israël et réussissent à empêcher le maire de terminer sa prestation. »

Un autre épisode témoigne de ce procédé dangereux consistant à s’abriter derrière le bouclier de l’antisémitisme pour faire échec aux critiques de la politique israélienne. En décembre, à Paris, une projection du film Harry Potter organisée pour les enfants juifs par le KKL (le Keren Kayemeth LeIsrael, ou Fonds national juif) a été annulée suite à des protestations reçues par les propriétaires de la salle. La presse a fait de l’incident une pièce supplémentaire à verser au dossier de la « nouvelle judéophobie », sans mentionner le fait que les bénéfices de cette manifestation étaient destinés à financer le reboisement et l’installation de jeux pour enfants à Gilo. Or Gilo, ensemble résidentiel construit sur un territoire annexé en 1967, dans la banlieue de la Jérusalem arabe, est une colonie, même si Israël le nie et exige qu’on le désigne comme un « quartier » ou un « faubourg juif ». Dans une tribune du Monde (16 janvier), Eric Marty reprend à son compte cette vision des choses et s’autorise aussi sec un raccourci qui laisse pantois : puisque Gilo - à ses yeux, pas au regard de la législation internationale - est un quartier et non une colonie, alors les protestations soulevées par la projection du KKL s’inscrivent « dans une longue suite d’actes antijuifs qu’il serait vain d’énumérer ». Pour les salauds dont les « menaces » ont privé de Harry Potter des enfants innocents, la dénonciation de la colonisation n’aurait été qu’un « prétexte ». Ce terrorisme intellectuel est écœurant. Il serait temps d’admettre que c’est plutôt la légitimation de la colonisation qui, en interdisant tout espoir de paix dans la région, constitue un « acte antijuif ».

Taguieff : « Personne ne danse,
dans les rues de Tel-Aviv,
à l’annonce de la mort d’un Palestinien. »
C’est vrai :
tout le monde s’en fout

Même confusion calamiteuse dans un texte publié le 4 janvier par Libération, et signé par Pierre-André Taguieff, Philippe Gumplowicz et Marc Lefèvre. Sous le titre « Comment expliquer à David », les auteurs se demandent « comment faire comprendre à l’enfant d’une famille juive laïque que, dans le conflit israélo-palestinien, le fort et le faible ne sont pas ceux qu’on croit » (ah bon ?!). A l’école, cet enfant, parce qu’il est juif, a été « menacé et insulté » par ses méchants « copains beurs », racontent-ils. Ils déplorent à cet égard « l’amalgame devenu habituel dans les cours de récréation entre "beurs-palestiniens" et "juifs-israéliens". » Et se lancent aussitôt après dans une justification point par point de la politique d’Ariel Sharon ! Les assassinats ciblés - pourtant très critiqués parce qu’ils ne font que susciter de nouveaux attentats ? « Que faire ? Ne pas répliquer ? Aucun Etat, aucune civilisation n’y survivrait. » Ce que nos trois comparses affirment vouloir « expliquer » à ce malheureux David a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. A leur grand désespoir, l’enfant « répète ce que martèle la majorité des médias français : les attentats palestiniens sont condamnables, mais ils répondent aux implantations dans les territoires occupés depuis 1967 ». Ils reprennent alors la vieille antienne mensongère des Arabes jusqu’au-boutistes qui auraient refusé les « propositions généreuses » d’Ehud Barak à Camp David parce que leur véritable but, à ces fourbes, demeurait l’annihilation d’Israël. Ce qui veut dire implicitement qu’il n’y a pas d’autre choix que la guerre à mort contre ces gens-là - eux ou nous, en somme. L’un des cosignataires, Marc Lefèvre, se présente pourtant comme « membre fondateur des Amis de La Paix maintenant », le mouvement pacifiste israélien...

Mais surtout, le texte dénote un racisme criant, par exemple lorsqu’il tente d’accréditer l’idée d’une violence qui, chez les Palestiniens, serait « culturelle » - autant dire congénitale : « On se sent presque gêné de rappeler qu’aucun Arménien ne s’est fait exploser à Ankara, pas plus qu’un rescapé de la Shoah n’est allé faire sauter une voiture bourrée d’explosifs sur ce qu’il restait du Reichstag. » Il y a de quoi se sentir « gêné », en effet, d’oser des insinuations aussi odieuses, et cela à grands renforts de comparaisons particulièrement ineptes. « Personne ne danse, dans les rues de Tel-Aviv, à l’annonce de la mort d’un Palestinien », font encore remarquer les auteurs. C’est vrai : tout le monde s’en fout.

Voilà. Nul doute qu’en leur répétant un tel discours, le petit David va considérablement améliorer ses relations avec ses « copains beurs »... Trois enseignants, Nadia Burgrave, Alain Dufour et Vincent Mespoulet, ont répliqué à ce précis d’endoctrinement par un texte au titre éloquent : « Comment expliquer à David, à Mohammed et à Pierre », diffusé dans la lettre d’information de l’Association médicale franco-palestinienne (AMFP) le 10 janvier. Le conflit israélo-palestinien et les démonstrations d’agressivité auxquelles il peut donner lieu dans les écoles françaises sont, écrivent-ils, « un sujet grave qui préoccupe les enseignants plus que ne le pensent les auteurs de l’article en taxant injustement l’institution scolaire d’"aveuglement" et d’"angélisme". » Leur souci d’enseignants confrontés à ce problème « est justement de ne pas faire de la cour de récréation un lieu d’affrontement. Le seul moyen de sortir des amalgames "juifs-israéliens" et "beurs-palestiniens" dénoncés par les auteurs, c’est de faire de la salle de classe un lieu de construction du savoir, un lieu de réflexion et de débat ». Dans cette optique, ils viennent de créer une association, Education France-Israël-Palestine (EduFIP), « qui se propose à la fois d’élaborer un travail pédagogique sur les modalités de l’enseignement du conflit israélo-palestinien dans nos trois pays, et de tisser des liens étroits entre enseignants européens, israéliens et palestiniens ».

On trouve dans le récent livre d’Alain Gresh, Israël, Palestine, vérités sur un conflit, un passage qui pourra leur être d’une grande utilité dans leur entreprise. Retraçant l’invention des « races » par l’Occident au XIXe siècle, invention qui a servi à justifier la colonisation, Gresh écrit : « Cette vision de la gradation raciale contribua aussi à la naissance d’un antisémitisme moderne sur lequel Hitler fonda sa politique d’extermination. Expliquer cette "corrélation" permettrait, par exemple, de mieux faire comprendre aux jeunes originaires du Maghreb ou de l’Afrique noire en quoi ils sont, eux aussi, concernés par l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : leurs parents et grands-parents ont été victimes des mêmes théories délirantes et criminelles que les juifs. » Pointer ce qui rassemble plutôt que ce qui sépare, tel est bien l’intention des trois enseignants d’EduFIP, qui débusquent la véritable intention du texte de Taguieff et consorts : un propos davantage propagandiste que pédagogique. « Ce qui affaiblit singulièrement la portée du cri d’alarme de nos trois auteurs, écrivent-ils, c’est qu’ils auraient dû appliquer leur effort d’explication conjointement à David, touché dans sa judéité, Mohammed dans son arabité, et Pierre dans sa laïcité. Ou mieux encore, ils auraient pu se placer justement dans un cadre strictement laïc, en refusant de confessionaliser/ethniciser à leur tour le débat et en s’adressant indistinctement à David, Mohammed et Pierre en tant que Français. »

Il ne s’agit pas de qualifier ou de disqualifier
les uns ou les autres
dans cette course à la victimisation,
mais d’en montrer l’absurdité

La dénonciation de la « nouvelle judéophobie » a en effet le grand tort de communautariser le débat. « La tentation de transposer un conflit extérieur en un affrontement musulman-juif n’est ni justifiée, ni tolérable », écrivent les signataires de la pétition publiée par Libération ; pourtant, en ne se faisant l’écho que des préjudices subis par les juifs, ils y contribuent grandement. Les incidents antisémites qui ont marqué ces derniers mois se situent - cela, personne ne le conteste - dans un contexte bien précis, celui de la recrudescence du conflit israélo-palestinien. Et ce conflit fait souffrir tout le monde. Les juifs, rendus injustement responsables de la politique israélienne et inquiets pour leurs proches qui vivent là-bas, mais aussi les Arabes, qui voient chaque jour les Palestiniens niés dans leurs droits et leur humanité, et cela en tant qu’Arabes. Pour les Arabes de France aussi, le conflit a des répercussions violentes : « Sans entrer dans une comptabilité stupidement comparative, force est de constater que fleurissent encore essentiellement sur les murs de nos écoles des inscriptions telles que "Mort aux Arabes", sans que cela suscite d’émoi particulier », remarquent dans leur texte Nadia Burgrave, Alain Dufour et Vincent Mespoulet.

Il y a peu, des auditeurs de France-Info ont adressé une pétition de protestation à la station après avoir entendu, le 10 décembre, l’interview en français d’une jeune institutrice de Gilo qui déclarait : « Que voulez-vous, les Arabes ne sont pas des êtres humains. » Citoyenne de Bethléem, Nathalie Laillet, dont l’AMFP et Solidarité-Palestine diffusent les témoignages, signalait aussi avoir vu le 2 décembre, au journal de France 2 qu’elle regardait sur TV5, une jeune femme clamer - en français également : « On ne veut plus voir d’Arabes. Il faut tuer tous les Arabes ! » Après un attentat, certes. Mais est-ce une excuse ? « Ce qu’elle dit va au-delà de la colère, commentait Nathalie Laillet. Ce qu’elle dit est une incitation à la haine raciale. Ni plus, ni moins. J’ai attendu une réaction à cela dans les médias ces derniers jours. Mais je n’ai entendu personne condamner ce genre de phrases. »

« Chaque bâtiment juif doit désormais être protégé, chaque fête juive est l’occasion d’inquiétudes et d’angoisses, se promener avec une kippa dans Paris ou en banlieue n’est pas prudent, [et] un enfant sortant de l’école peut être battu et insulté parce qu’il est juif, juif tout simplement », écrit Eric Marty dans sa tribune du Monde. Outre que le tableau qu’il dresse est peut-être légèrement apocalyptique, il oublie que se promener avec une figure arabe n’est pas non plus très prudent, et qu’on peut aussi être « battu et insulté » parce qu’on est « arabe, arabe tout simplement » - et cela, depuis longtemps. Il ne s’agit pas de qualifier ou de disqualifier les uns ou les autres dans cette course à la victimisation, mais d’en montrer l’absurdité. Dans chaque communauté, l’immense majorité se ronge les sangs sans faire de mal à personne, tandis qu’une minorité pratique les intimidations, la violence verbale ou physique. Outre qu’elle est très difficile à établir, toute mesure comparative de ces violences est vaine. Mais on ne peut en aucun cas accepter la vision simpliste et tendancieuse que tentent d’accréditer ceux qui dénoncent la « nouvelle judéophobie ». Vision qui fait, pour reprendre les termes des enseignants d’EduFIP, « de David la victime, de Mohammed le bourreau et de Pierre le spectateur indifférent ». Cela revient à prendre en otage la République, à lui demander de protéger davantage une communauté qu’une autre, présentée comme l’agresseur. Cela revient à utiliser le fait que les enfants d’immigrés maghrébins sont moins bien intégrés que les juifs à la société française pour demander qu’ils le soient encore moins.

Dénoncer la judéophobie
pour lui opposer un discours islamophobe :
en voilà, une démarche intellectuelle ambitieuse...

Dans les colonnes du Monde, un grand ami de Pierre-André Taguieff, Robert Redeker, évoquait le 22 novembre « ces masses musulmanes dont on s’acharne obstinément à ignorer le projet », ainsi que « la paralysie de l’intelligence que l’islam installe au plus intime de chaque croyant ». La dénonciation de ce que certains appellent la « nouvelle judéophobie d’origine musulmane » sert à lui opposer un discours clairement islamophobe. En voilà, une démarche intellectuelle ambitieuse... Démarche qui s’inscrit dans la droite ligne de la stigmatisation chevènementiste du « sauvageon », volontiers assimilé - surtout depuis le 11 septembre - à un « fanatique islamique ». Plusieurs des intellectuels qui dénoncent une recrudescence de l’antisémitisme s’inscrivent d’ailleurs dans le courant dit « souverainiste », ou « national-républicain », où se recrutent la plupart des soutiens à Jean-Pierre Chevènement. On retrouve dans la tribune d’Eric Marty (Le Monde), par exemple, tous les éléments du discours « national-républicain » sur les jeunes de banlieue : il s’agit de les sauver de l’emprise des gauchistes mous, qui « voient en eux les damnés de la terre » et font preuve à leur encontre d’une « mansuétude » coupable. Pour leur bien, pour leur permettre de se sentir enfin « considérés comme des citoyens » (sans rire), il existe une solution, une seule, simple, lumineuse. Une éducation et un cadre de vie dignes de ce nom ? Une réelle égalité des chances, des perspectives d’avenir décentes et stimulantes ? Non : la tolérance zéro.

Eric Marty va jusqu’à déclarer que « la violence antisémite de l’Allemagne pré-nazie a été le fait du Lumpenproletariat, c’est-à-dire de déclassés, de chômeurs, de délinquants, tous jeunes, très jeunes ». Voyant peut-être qu’il s’égare, il tempère : « Sans doute, malgré l’ampleur et la gravité des actes antijuifs, la comparaison ne peut s’imposer : il ne s’agit évidemment pas d’un antisémitisme racialiste et national ; pourtant ce serait un aveuglement que d’y voir une péripétie sociopolitique localisée. » Ce qui est sûr, c’est que tous ceux qui, comme lui, dénoncent à grands cris la recrudescence de l’antisémitisme, font tout pour que cela ne reste pas une « péripétie sociopolitique localisée ». Car quel peut être l’aboutissement d’une telle campagne médiatique ? De deux choses l’une : soit elle réussit ; auquel cas toute la France, solidaire des juifs persécutés, se ligue pour repousser les descendants d’immigrés maghrébins de l’autre côté de la ligne qui sépare désormais le monde en « civilisés » et en « terroristes ». Et comme ils risquent de ne pas se laisser faire facilement, ça nous promet des jours mouvementés. Soit elle échoue - parce que les ficelles, après tout, sont un peu grosses -, et ce sont tous les juifs de France, y compris ceux qui n’ont eu aucune part aux méthodes d’apprentis sorciers des responsables communautaires, qui en font les frais. Jacques Chirac lui-même, traduisant apparemment un certain agacement de la France face aux accusations des dirigeants israéliens, a estimé, tout en condamnant fermement toute manifestation d’antisémitisme, qu’un « trop grand écho donné aux incidents antisémites ne pourrait que se retourner contre la communauté juive » (Le Monde, 10 janvier). « A force de crier au loup, le loup finit par arriver », avertissait déjà Daniel Amson dans une tribune du Figaro, le 4 décembre.

C’est aussi l’avis d’Esther Benbassa, qui, dans Libération, dénonce les « voies périlleuses » dans lesquelles « se hasardent » les dirigeants communautaires : « Ils seront tenus pour responsables des conséquences de leur attitude sur l’ensemble des juifs. » Au passage, elle rappelle qu’ils ne représentent que la communauté « organisée », c’est-à-dire « 30 à 40% des juifs de France », et juge que « l’Etat [leur] a accordé, ces dernières années, trop d’importance ». Quant à la déclaration du ministre israélien, « elle ne fait que jeter de l’huile sur le feu et exciter davantage des esprits déjà bien remontés. Elle ne fera sûrement pas baisser le nombre d’antisémites en France ».

« Quand on se penche sur la vie juive
en monde musulman,
on constate que, malgré les turbulences,
la coexistence fut riche et moins tragique
qu’en terre chrétienne »

Mais Esther Benbassa, dans cette tribune exemplaire, ne fait pas que fustiger des égarements communautaristes qui mènent à l’impasse. Elle leur substitue un autre projet, autrement plus sensé : « Les juifs des banlieues chaudes, le plus souvent eux aussi d’origine maghrébine, connaissent bien le monde musulman. Ils peuvent avoir une part déterminante dans [un] rapprochement, même si leur rancune à l’endroit des Arabes est encore vive. Est-ce une utopie ? Peut-être, mais qui mieux qu’eux connaît les Arabes ? Ils partagent un fonds commun de traditions quotidiennes, et l’hospitalité n’est pas la moindre d’entre elles. Faisons de ce fonds commun une passerelle. On peut apprendre à cohabiter. Quand on se penche sur la vie juive en monde musulman, on constate que, malgré les turbulences, la coexistence fut riche et moins tragique qu’en terre chrétienne. Elle ne se résume pas à l’exil. Les médias juifs sont également en mesure de prendre le relais en se transformant en plates-formes de dialogue. Les musulmans de France ne sont pas tous des terroristes ou des antisémites. Les intellectuels des deux côtés devraient œuvrer à cette rencontre. A l’ère du communautarisme galopant, il est plus urgent que jamais de travailler à bien vivre ensemble. Indispensable pour que les banlieues ne se transforment pas en champs de bataille. »

Cette cohabitation pacifique en monde musulman, Alain Gresh l’a connue en Egypte, où il a passé sa jeunesse. « Cette diversité était d’une très grande richesse. Au lycée français, dans ma classe, il y avait des juifs, des musulmans et des chrétiens. Je n’ai jamais senti la moindre tension due à ces différences. Et j’ai été éduqué dans ce milieu cosmopolite, ouvert sur le monde », racontait-il dans son livre d’entretiens avec Tariq Ramadan, L’Islam en questions (2000). Dans Israël, Palestine, vérités sur un conflit, il s’oppose fermement à la logique communautaire. Claude Lanzmann, raconte-t-il, répondit un jour à un journaliste qui lui demandait pourquoi il n’évoquait pas les Arabes dans ses films sur Israël : « C’est à eux de le faire. » Gresh commente : « Les Noirs devraient écrire sur les Noirs, les Arabes sur les Arabes, les juifs sur les juifs... Logique ethnique, tribale, logique de guerre, éloignée de tout idéal humaniste. » Il cite les paroles d’un ami juif égyptien : « Chaque être humain a plusieurs identités. Je suis un être humain. Je suis égyptien lorsque les Egyptiens sont opprimés. Je suis noir lorsque les Noirs sont opprimés. Je suis juif lorsque les juifs sont opprimés et je suis palestinien lorsque les Palestiniens sont opprimés. » Loin du discours convenu que la forme choisie - Lettre à ma fille - pouvait laisser craindre, ce livre ne fait pas que retracer les différentes étapes de l’histoire d’Israël et du conflit avec les Palestiniens. Polémiste et percutant, tout en étant cohérent et réfléchi, il constitue aussi une profession de foi éthique. Il propose une lecture du conflit à l’aune d’une vision du monde résolument universaliste. Et par les temps qui courent, ça fait un bien fou.

« Contre les replis identitaires,
il faut tirer du génocide
une leçon humaniste, universelle »

Il analyse par exemple les deux traumatismes fondateurs - même s’ils sont de natures différentes - de la « peur existentielle » dans laquelle vit aujourd’hui chacun des deux peuples, l’israélien et le palestinien : la Shoah pour les juifs, et la Naqba - la « catastrophe », c’est-à-dire l’expulsion de 1948 - pour les Arabes. A la suite de l’historien israélien Tom Segev, il distingue « les deux leçons contradictoires que peut tirer la société israélienne du génocide des juifs ». Première leçon possible : « Personne n’a le droit de rappeler aux Israéliens des impératifs moraux tels que le respect des droits de l’homme, car les juifs ont trop souffert et les gouvernements étrangers ont été incapables de leur venir en aide. » Deuxième leçon : « Le génocide somme chacun de préserver la démocratie, de combattre le racisme, de défendre les droits de l’homme. » Il se prononce résolument en faveur de la seconde : « Contre les replis identitaires, il faut tirer du génocide une leçon humaniste, universelle. "Vous ne pouvez pas comprendre", disent certains juifs... Si, justement, nous pouvons comprendre. Le génocide des juifs n’est pas un fait inaccessible à tous les non-juifs, il n’est pas l’affaire des seuls juifs, mais celle de tous les êtres humains. » Consacrant un chapitre au négationnisme, il cite l’intellectuel palestinien Edward Saïd : « La thèse selon laquelle l’Holocauste ne serait qu’une fabrication des sionistes circule ici et là de manière inacceptable. Pourquoi attendons-nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souffrances en tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s’agit de nos oppresseurs ? »

L’auteur rappelle aussi que le sionisme ne fut, à l’origine, qu’une réponse parmi d’autres à la « question juive ». Il évoque par exemple les réticences d’Albert Einstein : « La manière dont je conçois la nature essentielle du judaïsme résiste à l’idée d’un Etat juif, avec des frontières, une armée et une certaine mesure de pouvoir temporel, quelque modeste qu’il soit. J’ai peur des dégâts internes que cela entraînera sur le judaïsme - et surtout du développement d’un nationalisme étroit dans nos propres rangs. (...) Un retour à une nation, au sens politique du terme, équivaudrait à se détourner de la spiritualité de notre communauté, spiritualité à laquelle nous devons le génie de nos prophètes. » Il rappelle aussi : « Le sionisme s’est pleinement inscrit - et ce fut l’une des conditions majeures de sa victoire - dans l’aventure coloniale. Ce fut et cela reste sa principale faute. » Il cite Theodor Herzl, le fondateur du sionisme, qui écrit : « Mon programme est un programme colonial », et qui note dans son journal, à propos des Palestiniens : « Nous devons les exproprier gentiment. » Dans les relations avec les Britanniques au temps de la Palestine mandataire, les juifs bénéficient d’un avantage sur les Arabes : « Les sionistes sont des Occidentaux qui parlent à des Occidentaux. Cet atout, ils en useront à chaque étape du conflit. »

Tout cela, évidemment, n’empêche pas Alain Gresh d’interdire toute ambiguïté sur les positions qu’il défend : « Même s’il est bâti sur une injustice, Israël est désormais un Etat reconnu par la communauté internationale. Penser que l’on peut "expulser" les Israéliens (...) n’est ni moralement défendable ni politiquement réaliste. Une injustice ne peut être réparée par une autre injustice." Il expose cependant les contradictions internes auxquelles le pays, un jour ou l’autre, devra faire face. "Comment être à la fois un "Etat juif" et une démocratie ? Les citoyens arabes (ils sont un million) peuvent-ils être des citoyens comme les autres dans un "Etat juif" ? » Il rapporte les propos de Sallai Meridor, président de l’Agence juive, qui disait à Libération, en juillet 2001 : « Il faut à tout prix maintenir une majorité juive en Israël. » Et il bondit : « A tout prix ? Quelle serait notre indignation si un dirigeant serbe de Bosnie expliquait qu’il faut, "à tout prix", maintenir une majorité serbe en Bosnie ? »

« La paix a été manquée avant tout
parce qu’Israël a refusé de reconnaître l’Autre,
le Palestinien, comme un égal »

Si le Proche-Orient saigne encore, c’est à cause des territoires conquis par Israël en 1967 - la Cisjordanie, Gaza, Jérusalem-Est -, lors de la guerre des Six-Jours. « Le vrai jour noir fut le septième jour de la guerre, analysait l’intellectuel Yeshayahu Leibovitz, qu’Alain Gresh avait rencontré en Israël. Nous devions alors décider rétroactivement si nous avions mené une guerre défensive ou une guerre de conquête. Le déclin d’Israël a commencé ce jour-là. » Gresh relate la vie quotidienne dans les territoires occupés, où la plupart des jeunes ont connu la prison. Il énumère quelques exemples de condamnations datant de la première Intifada : en janvier 1985, un garçon de 15 ans condamné à un an de prison ferme et trois avec sursis pour jet de pierres ; en février, un autre, âgé de 14 ans, condamné à cinq ans de prison ferme pour jet de cocktail Molotov ; en mars, un troisième, âgé de 16 ans, condamné à six mois ferme et cinq avec sursis pour jet de pierres... Il rappelle qu’avec « plus de 4000 prisonniers de "sécurité" qui passent - ou demeurent - chaque année en prison, les territoires occupés ont l’un des plus forts taux de prisonniers politiques du monde ». En Israël, on applique depuis longtemps la « tolérance zéro » aux jeunes des banlieues chaudes.

Après la première Intifada et la prise de conscience qu’elle suscite dans l’opinion israélienne, viennent les accords d’Oslo, dont Alain Gresh résume l’échec en une formule : « La philosophie des accords, définie par la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations Unies, est résumée dans la formule : "La paix contre les territoires." Mais Israël exigera et la paix, et les territoires... » Il en voit la cause profonde dans la persistance de la mentalité coloniale : « La paix a été manquée avant tout parce que la puissance dominante, Israël, gouvernement comme opinion publique, a refusé de reconnaître l’Autre, le Palestinien, comme un égal, comme un être humain jouissant des mêmes prérogatives que tout autre être humain. Le droit des Palestiniens à la dignité, à la liberté, à la sécurité et à l’indépendance a été systématiquement subordonné à celui des Israéliens. (...) L’occupant imposa, à chaque étape et avec l’appui des Etats-Unis, son seul point de vue. » Les retraits des territoires ont été indéfiniment ajournés ; à Hébron, l’intérêt des « 400 exaltés » - les colons - a prévalu sur celui des 30 000 habitants palestiniens. En outre, Tel Aviv a réagi aux actes terroristes en freinant les négociations, « ce qui donnait au Hamas un droit de veto sur le processus de paix ». Les Israéliens ont infligé à la population palestinienne des représailles collectives, comme le bouclage des territoires, qui a dévasté la société. « Comment la punition des populations pouvait-elle contribuer à éradiquer le terrorisme ? Une seule arme aurait été efficace : l’avance résolue vers la fin totale de l’occupation, vers la création d’un Etat palestinien. »

Alain Gresh revient aussi sur l’échec de Camp David et sur la fameuse « offre généreuse » faite par Barak aux Palestiniens : « Une "offre généreuse" ? A quelle aune ? Celle du droit international, qui impose à Israël de se retirer de tous les territoires occupés en 1967 et de démanteler toutes ses colonies, y compris celles installées à Jérusalem-Est ? "Offre généreuse"... L’expression même en dit long (...) : elle traduit la vision d’une paix imposée par le plus fort au plus faible. Pendant de longs mois, un tir de barrage médiatique occulte cette réalité, faisant porter aux Palestiniens l’échec du sommet. »

Shlomo Ben Ami, phare intellectuel
de la gauche israélienne :
« Négocier, ce n’est pas rechercher un accord juste,
mais trouver une solution à un problème. »
Dans ce cas, l’écrasement des Palestiniens
ferait tout aussi bien l’affaire

A ce sujet, on citera l’analyse de Denis Sieffert dans Politis (13 décembre 2001), qui voit dans ce « tir de barrage médiatique » du gouvernement Barak « la plus terrible des erreurs de communication », « la grande faute de la gauche israélienne ». Barak, pour ne pas assumer la responsabilité de l’échec de Camp David devant l’électorat de gauche, s’en est « défaussé totalement sur Yasser Arafat ». Or, « en accablant Arafat, Barak a légitimé la violence de Sharon. Non seulement, le 6 février 2001, Barak était, deux ans après son triomphe électoral, laminé par la droite nationaliste, mais en refusant d’assumer ses responsabilités dans l’échec, il allait placer le guerrier Sharon dans les conditions idéales pour tenter de détruire l’Autorité palestinienne. En laissant entendre qu’il n’y avait plus d’interlocuteurs pour la paix, Barak a aussi sapé les bases de l’existence politique de son propre parti ».

Résultat : la gauche israélienne est l’ombre d’elle-même. Au sein du Parti travailliste, on présente ceux qui croient encore à la paix comme de grands rebelles marginaux et furieusement iconoclastes. Tout est relatif. « Il ne s’agit pas de comprendre les Palestiniens ni de pénétrer les arcanes de leur univers culturel, disait récemment l’un d’eux, Yossi Beilin, à Télérama (19 décembre 2001). Il s’agit de faire la paix avec eux. » Eh bien, on lui souhaite bonne chance... Plus grave : dans le même journal, Shlomo Ben Ami, lui, affirmait avec un aplomb confondant que « négocier, ce n’est pas rechercher un accord juste, mais trouver une solution à un problème ». En voilà une trouvaille lumineuse ! Si on suit ce raisonnement, l’écrasement des Palestiniens pourrait tout aussi bien faire l’affaire. Et éviterait à Israël les désagréables concessions inhérentes à tout « accord juste »... Le reporter de Télérama qui a recueilli ces propos révoltants, et qu’on a connu plus avisé, salue la « hauteur de vue » de l’ancien ministre des Affaires étrangères. Si c’est ça, une vue « haute » aujourd’hui en Israël, on ose à peine imaginer ce que sont des « vues basses »...

Alain Gresh, quant à lui, rappelle qu’à Taba, en janvier 2001, les bases de cet « accord juste » dont prétend se passer Shlomo Ben Ami ont pourtant été trouvées. Elles ont été consignées par l’envoyé spécial de l’Union européenne, Miguel Angel Moratinos : « Pour l’histoire, sans doute, mais aussi parce qu’à un moment ou un autre, il allait bien falloir se retrouver autour de la table de négociations. » C’est ça, rappelle-t-il, ou « l’apocalypse » dont nous avons aujourd’hui un aperçu. Mais si en France, où ne sévissent ni armée d’occupation, ni terrorisme, on est incapable de faire échec aux logiques communautaires, cela laisse mal augurer des chances qui restent à Israël d’échapper à « l’apocalypse ».

Mona Chollet
Merci à Giorgio Basile de Solidarité-Palestine

Alain Gresh, Israël, Palestine, vérités sur un conflit, Fayard, 2001. Le premier chapitre est disponible sur le site du Monde diplomatique, dont il est rédacteur en chef.

Liens et références :
* A lire en particulier sur Solidarité-Palestine : « Pour en finir avec les "offres généreuses" de Barak », par le mouvement pacifiste Gush Shalom
* Quelques précisions de Giorgio Basile à propos de Gilo : « D’un point de vue géographique, Gilo (32 000 habitants aujourd’hui) a été construite sur des terres plantées de vergers appartenant à des habitants de Beit Jala, commune de la banlieue de Bethléem. Mais Gilo se trouve à l’intérieur des limites municipales de Jérusalem, telles qu’elles ont été fixées unilatéralement par Israël après 1967. Dans la terminologie officielle israélienne, les mots "quartier" ("neighbourhood") et "communauté" ("community") sont des euphémismes pour désigner les colonies. C’est ainsi qu’une colonie comme Gilo est généralement présentée comme un quartier de Jérusalem, du fait qu’elle a été annexée unilatéralement. Pendant des mois, CNN, le New York Times et le Washington Post avaient défini la zone de Gilo comme une "colonie". Ils sont revenus à l’appellation "quartier de Jérusalem" après avoir été bombardés d’e-mails par les membres (13 000 en juin 2001) du groupe de pression Honest Reporting (sic !), qui s’est donné pour mission de combattre le traitement médiatique négatif et injuste qui serait le lot d’Israël. »
* Pour contacter EduFIP (Education France-Israël-Palestine) : edu.fip@laposte.net. On peut s’abonner à leur liste de diffusion
* « Quelques remarques sur l’idéologie "national-républicaine" », par le Collectif « Les mots sont importants », janvier 1999
* Alain Gresh, « Islamophobie », Le Monde diplomatique, novembre 2001
* Pétition contre l’antisémitisme, Libération, 18 janvier 2002
* Henri Israël, « Français seulement », Le Monde, 16 janvier 2002
* Esther Benbassa, « La loi de la République est la loi », Libération, 11 janvier 2002
* Eric Marty, « Un nouvel antisémitisme ? », Le Monde, 16 janvier 2002
* Pierre-André Taguieff, Philippe Gumplowicz et Marc Lefèvre, « Comment expliquer à David », Libération, 4 janvier 2002
* 23 janvier : un formidable texte dans Libération, signé par Daniel Bensaïd, Rony Brauman, Nahal Chahal, Gisèle Halimi, Mohammed Harbi, Bachir Hilal, Marcel-Francis Kahn, Pierre Khalfa et Fayez Malas : « Non, il ne faut pas désespérer Gaza ». Extraits : « Nous combattrons bien évidemment tout acte antisémite. Mais la France ne vit pas à l’heure des pogroms et si une comptabilité était tenue des violences et des humiliations quotidiennes subies par des jeunes d’origine arabe, on pourrait aussi bien donner l’impression d’une déferlante raciste. La vigilance toujours nécessaire contre l’antisémitisme ne doit pas occulter en revanche la tragédie que vivent aujourd’hui les territoires occupés. A force de répéter que judaïsme et défense inconditionnelle de la politique d’Israël ne font qu’un, les pompiers pyromanes finiront par être crus. Alors, en effet, l’antisionisme politique risque de dégénérer en racisme antisémite. (...) Dès lors que l’on nie la colonisation de la Cisjordanie et de Gaza, l’Intifada se réduit à l’effroyable réveil d’une "haine antisémite immémoriale". Evaporées, effacées, oubliées les colonies, les maisons dynamitées, le millier de morts et les dizaines de milliers de blessés ! (...) Pour le ministre de l’Intérieur [israélien] Ouzi Landau (...) : "Ici, ce sera une lutte à mort entre nous et les Palestiniens, car tant que les Palestiniens auront de l’espoir, la terreur ne cessera pas." Il faudrait donc "faire venir un million de juifs supplémentaires en dix ans et continuer à progresser". Voilà qui éclaire les arrière-pensées de la campagne sur la montée de l’antisémitisme, susceptible de fournir de nouveaux candidats au peuplement des colonies ! (...) Nous sommes choqués que si peu de voix s’élèvent contre la guerre menée par le gouvernement Sharon, contre sa politique raciste et contre les propos ahurissants de son ministre de l’Intérieur. (...) Nous ne dénonçons pas cette "politique du pire" seulement par souci de justice envers le peuple palestinien, mais aussi par souci de l’avenir des juifs d’Israël eux-mêmes. La contradiction sur laquelle est édifié "l’Etat juif" les enfonce dans "l’angoisse de mort" dont serait né Israël. Quel peut être l’avenir d’un peuple fuyant cette angoisse dans une escalade meurtrière ? Alors qu’il était censé leur fournir un foyer sûr, Israël est aujourd’hui l’endroit du monde où les juifs sont le plus en insécurité. »

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Israël / Palestine
Périphéries, 21 janvier 2002
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