Périphéries

A propos des tensions communautaires

Démêler l’écheveau

10 avril 2003

De jeunes juifs tabassés en marge d’un défilé parisien contre la guerre en Irak, une association d’étudiants tunisiens qui affiche des textes révisionnistes dans une exposition sur la cause palestinienne, une association pro-palestinienne qui diffuse un texte nauséabond fustigeant la « juiverie »... On ne peut qu’être atterré par les manifestations d’antisémitisme relevant de militants pro-palestiniens rapportées par la presse au cours des dernières semaines. Les tristes individus qui en sont à l’origine portent une responsabilité morale écrasante, par le préjudice qu’ils causent non seulement aux victimes directes de leurs actes, mais aussi à ceux qu’ils prétendent défendre. Ils salissent ainsi une cause qui a déjà assez de mal à se faire entendre sans mériter qu’on lui inflige de tels « soutiens ». Défendre les droits des Palestiniens, c’est refuser la diabolisation d’un peuple ; c’est s’opposer au déni d’une histoire et d’une souffrance. Seuls des abrutis nuisibles peuvent s’imaginer qu’on lutte contre une injustice par une autre injustice : la diabolisation symétrique du peuple juif et le déni de son histoire, de ses souffrances. Ils ne font au contraire que se placer dans le camp de ceux qu’ils prétendent combattre. Car il n’y a pas une ligne qui sépare les juifs des Arabes ou des musulmans : il y a d’un côté ceux qui, juifs, arabes ou non, militent pour une reconnaissance sans ambiguïté du préjudice et de l’injustice causés aux Palestiniens, tout en défendant sans ambiguïté le droit d’Israël à vivre en paix - ces deux objectifs n’en formant d’ailleurs qu’un seul ; et de l’autre ceux qui, juifs, arabes ou non, sont enfermés dans le fanatisme identitaire et idéologique, sans se soucier du tort ainsi causé à ceux qui n’appartiennent pas à leur tribu - le mot n’est pas trop fort.

Une excellente enquête diffusée lundi 7 avril par Canal Plus, dans le cadre de son magazine « Lundi Investigation », montrait comment l’extrême droite française attise les conflits communautaires nés de la reprise du conflit du Proche-Orient, et comment ses différentes tendances - selon qu’elles fantasment davantage sur le péril musulman ou sur le péril juif - établissent des alliances soit au sein de la communauté musulmane, soit au sein de la communauté juive, en lui proposant de la seconder dans sa guerre contre celle d’en face. Personne n’en sortait grandi, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans Le Nouvel Observateur (supplément Télé-Ciné, 5 avril), Claude Askolovitch, commentant le reportage, estime que « l’imprégnation fascisante n’est pas équivalente dans les deux communautés. Côté arabo-musulman, la détestation générale d’Israël, et partant du juif, parfois violente, est venue rencontrer une vieille extrême droite française plus anti-juive qu’anti-arabe. Côté juif, on voit plutôt un phénomène classique, celui d’un groupe agressé se radicalisant, se poujadisant, et ne sachant - ne voulant - plus se défaire de ses extrémistes ou de ses racistes ». Cela mérite d’être nuancé.

L’« imprégnation fascisante » de la communauté juive frappe par la tolérance institutionnelle dont elle bénéficie : les gros bras de la Ligue de défense juive - interdite en Israël mais admise en France ! - participent au service d’ordre de la manifestation du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) en avril 2002, manifestation au cours de laquelle des passants arabes sont tabassés et un policier agressé d’un coup de couteau. L’un de ses membres affirme devant la caméra de Canal Plus « bien s’entendre » avec le président du Crif, Roger Cukierman, malgré les dénégations de celui-ci. Après l’agression des membres de Hachomer Hatzaïr lors de la manifestation anti-guerre du 22 mars, les organisateurs du cortège ont été mis sur la sellette et sommés de « faire le ménage » dans leurs rangs ; à raison : nous sommes pour qu’on « fasse le ménage » ! Mais on ne se souvient pas que le dérapages équivalents du défilé du Crif il y a un an aient suscité le même émoi. Obligé de réagir aux tabassages, Roger Cukierman avait déclaré au journal de France 2 : « Si ces jeunes veulent se battre, je préférerais qu’ils aillent se battre en Israël. » Une déclaration qui laissait pantois, mais qui n’avait guère été relevée. M. Cukierman n’avait pas été mis sur la sellette ni sommé de « faire le ménage », alors que c’était de toute évidence nécessaire.

Défendre les droits des Palestiniens,
c’est refuser la diabolisation d’un peuple,
s’opposer au déni d’une histoire et d’une souffrance.
Seuls des abrutis nuisibles peuvent s’imaginer
qu’on lutte contre une injustice par une autre injustice

Dans le reportage de Canal Plus, on voit aussi l’ancien maire d’une grande ville (autrefois membre du Front national) assister à la conférence, organisée par une association juive, d’une personnalité d’extrême droite qui dénonce le « péril musulman ». Il est vrai que l’extrême droite est traditionnellement plus anti-juive qu’anti-arabe, mais il faut noter que cette dernière tendance a actuellement le vent en poupe, et qu’il est difficile de la cantonner à la seule extrême droite, tant ses obsessions se sont propagées à l’ensemble de la société. Les thèses anti-arabes prétendant défendre les valeurs de l’Occident judéo-chrétien contre les barbares musulmans, qui remportent un certain succès au sein de la communauté juive, correspondent à une tendance de fond. Lorsqu’il défile avec des pancartes « Hier, New York, aujourd’hui Jérusalem, demain Paris », ou « Nous, la Marseillaise, on ne la siffle pas, on la chante », le Crif tente d’ailleurs de jouer sur un sentiment de connivence culturelle et de communiquer à l’ensemble de l’opinion française son repli identitaire. La défiance envers les Arabes et les musulmans est dans l’air du temps. Cela nous la rend moins choquante, mais il faut précisément se méfier de ce manque de conviction dans l’indignation, qui est un défaut dans la cuirasse républicaine.

S’attaquer au racisme continuel, plus ou moins insidieux, et aux discriminations dont souffrent les citoyens français d’origine arabe est une tâche compliquée. Si compliquée, que la tentation est grande d’y renoncer, et de les exclure purement et simplement de la communauté nationale, en brandissant des stéréotypes diabolisateurs : de toute façon, ils sont misogynes ; de toute façon, ils sont antisémites... Il est désespérant de voir avec quel acharnement on stigmatise des dérives marginales - l’islamisme - ou non - le machisme -, comme si elles surgissaient en droite ligne du patrimoine génétique ou culturel de leurs auteurs, alors qu’elles n’existeraient pas sans l’enfermement dans les ghettos des banlieues. Cela dispense commodément de s’attaquer à la question essentielle : comment casser les ghettos ? Il est vrai qu’en intitulé de débat télévisé, c’est moins vendeur que « Faut-il avoir peur de l’islam ? »... Quoi qu’il en soit, il faut absolument résister à cette tentation du délestage, qui ne peut mener qu’à la catastrophe.

Il faut aussi répéter encore et toujours que la « détestation générale d’Israël, et partant du juif », répandue dans la population arabe, et que relève Claude Askolovitch, doit être distinguée, même si chez certains elle conduit à lui, du vieil antisémitisme racialiste et atavique de l’extrême droite européenne, en ce qu’elle naît du ressentiment suscité par l’injustice faite aux Palestiniens. On ne dit pas cela pour lui trouver des excuses, mais au contraire parce qu’on est persuadé qu’on ne la vaincra pas si on néglige de faire cette distinction. Le lien avec la situation au Proche-Orient n’est d’ailleurs nié par personne : c’est la fameuse thèse de Pierre-André Taguieff d’une « nouvelle judéophobie » remontant à la reprise de l’Intifada à l’automne 2000. Après tout, que cette « judéophobie », contrairement à l’antisémitisme classique, ait une source identifiée, c’est plutôt une bonne nouvelle, puisque cela signifie qu’on pourrait l’endiguer efficacement en travaillant à la résolution du conflit. Bien sûr, on peut affirmer, comme on l’entend souvent faire, que le conflit israélo-palestinien n’est qu’un « prétexte » : mais alors, on se prive du seul levier permettant réellement d’apaiser la situation.

Or, travailler à la résolution du conflit, c’est précisément ce à quoi se refusent les ténors de la communauté juive organisée, qui font tout au contraire pour générer de la confusion et tenter de noyer le poisson. Que les régimes du Moyen-Orient instrumentalisent la cause palestinienne, qu’Israël soit érigé fantasmatiquement en responsable de tous les maux du monde arabe, ne change rien au fond : l’Etat d’Israël tel qu’il est aujourd’hui, soutenu à peu près inconditionnellement et armé par la première puissance mondiale, dispensé de se conformer aux lois internationales, assuré d’une impunité qui semble devoir durer éternellement, est la figure concrète de l’impérialisme.

Il y a bien là une injustice qui condense la mentalité coloniale, et avec laquelle il ne sert à rien de chercher à biaiser au moyen de divers ergotages idéologiques (« c’est la faute des musulmans qui sont malades dans leur tête et allergiques à la démocratie », refrain connu). Un jour ou l’autre, il faudra bien l’affronter sérieusement, et prendre enfin au sérieux la colère qu’il suscite. Tant qu’on ne l’affrontera pas, il est à craindre que la haine continue à prospérer, en dérivant de plus en plus du politique vers l’ethnique. Certains redoutent d’ailleurs qu’à cet égard on ait déjà atteint le point de non-retour. Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est qu’une fuite en avant ne résoudrait rien pour autant : la seule véritable solution demeurera toujours la marche arrière, la résorption du conflit par la reconnaissance théorique et factuelle du droit des Palestiniens à une existence digne.

Mettre en évidence le caractère politique,
et non religieux ou ethnique,
du conflit israélo-palestinien,
c’est apaiser les tensions communautaires
qui en découlent

En attendant, le statut et l’histoire éminemment singuliers d’Israël, Etat juif dans sa définition même, exposent dramatiquement les juifs du monde entier à la colère suscitée par sa politique. Certains se battent contre ces amalgames, comme l’illustre récemment l’appel publié dans L’Humanité sous le titre « Une autre voix juive ». Ils s’exposent aux insultes et parfois aux menaces de mort (comme celles reçues par le cinéaste Eyal Sivan, qui vit à Paris) des extrémistes de leur communauté : ces derniers ont constitué la section française d’un groupe israélien appelé « Kapowatch », qui se propose de traquer les « traîtres ». (Les kapos étaient des déportés qui faisaient la police pour les nazis dans les camps de la mort, et qui furent finalement eux aussi exterminés. A ce propos, on aimerait bien que ceux qui dénoncent, à raison, les discours imbéciles nazifiant les Israéliens, s’attaquent aussi aux discours tout aussi imbéciles nazifiant les Palestiniens.) Il ne s’agit surtout pas d’affirmer que les juifs seraient responsables de l’antisémitisme et auraient la responsabilité de sa décrue : ce serait odieux. Mais, on l’a dit, on n’a pas affaire aujourd’hui à un antisémitisme au sens strict du terme : l’agressivité provient du soupçon que tous les juifs soutiendraient une politique d’oppression dans un Etat qui leur est spécifiquement dédié, et non de ce qu’ils sont. Comment nier que tous les discours et les actes qui montrent que ce n’est pas le cas aident à mettre en évidence le caractère politique, et non religieux ou ethnique, du conflit israélo-palestinien, et donc à apaiser les tensions communautaires qui en découlent ?

Il faut saluer à cet égard l’action exemplaire de l’Union juive française pour la paix (UJFP), qui organise des missions civiles de protection du peuple palestinien en compagnie de l’Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF). Sa vice-présidente, Michèle Sibony, racontait dans un entretien (Le Courrier, Genève, 4 mars 2003) : « L’été dernier, nous étions à Jénine, trois mois après la destruction du camp, dans un paysage lunaire. Vu leur état, il était très difficile pour les habitants que je rencontrais d’entendre que j’étais juive. Les seuls juifs qu’ils connaissaient, c’étaient les soldats qui avaient rasé leurs maisons et tué leurs proches. C’était très douloureux, pour eux et pour moi. Mais ma présence les a obligés à parcourir un certain chemin. Par exemple, ils commençaient une phrase par : "les soldats j...", puis, par égard pour moi, ils rectifiaient : "les soldats israéliens..." Dans les rues de Gaza, ce n’était pas évident non plus. Les copains de l’ATMF servaient d’intermédiaires, ils expliquaient aux gens en arabe : "Vous savez, ceux qui sont avec nous et qui ne sont pas maghrébins, ce sont des juifs de France..." Les Palestiniens venaient alors nous dire qu’ils n’avaient rien contre nous. La preuve que le dialogue reste possible... Mais encore faut-il aller là-bas ! »

A propos de la situation en France, elle disait : « A Gennevilliers, récemment, le responsable local de l’ATMF, atterré de voir un graffiti assimilant l’étoile de David à la croix gammée, a organisé une rencontre avec une militante de Taayoush [mouvement de juifs et d’Arabes israéliens militant pour la coexistence]. Avant le début de la réunion, les jeunes Maghrébins dans la salle l’ont interpellé : "Qu’est-ce que tu nous amènes une juive ?..." La jeune fille avait apporté une cassette vidéo montrant la dernière action de Taayoush. Quand les jeunes ont vu à l’image des manifestants israéliens se faire casser la figure par la police israélienne, avec parmi eux leur invitée - qui, ce jour-là, avait eu la clavicule cassée -, ça les a fait changer du tout au tout. C’est comme ça qu’on débranche l’antisémitisme ! » Dans les manifestations anti-guerre de février et mars 2003, la banderole de l’UJFP, rédigée en hébreu et en arabe, était saluée par des applaudissements. La preuve que, contrairement à ce que l’on entend souvent, les associations juives qui souhaitent réellement y participer restent les bienvenues dans ces manifestations.

Après l’agression antisémite
de la manifestation anti-guerre le 22 mars,
le comportement d’une poignée de salopards
a fait rejaillir sur 100 000 personnes
l’opprobre de l’antisémitisme

Une telle attitude est cependant très minoritaire (et à notre avis trop peu visible dans les médias : on oublie qu’en ne montrant que les extrémistes, on les renforce, alors qu’en montrant les modérés, on les renforcerait aussi. Mais les journalistes ne font pas de politique, n’est-ce pas ?...). Ce que l’on voit malheureusement trop souvent, ce sont au contraire des attitudes irresponsables qui - dans la communauté juive et au-delà - instrumentalisent l’antisémitisme à des fins politiques. Le traitement manipulatoire par certains médias de la manifestation anti-guerre le 22 mars, au cours de laquelle a eu lieu l’agression des membres de Hachomer Hatzaïr, ne pouvait qu’effarer quiconque avait vu de ses yeux la tonalité massivement bon enfant de ce cortège. (Il se murmure qu’un journaliste, commentant la manifestation quelques jours après en se fondant sur les images vues à la télévision, et confondant deux moustachus, aurait pris les portraits géants du leader kurde Abdullah Ocalan pour des portraits géants de Saddam Hussein... A quand des portraits géants d’Edwy Plenel dans les manifestations anti-guerre ?). Le comportement d’une poignée de salopards a ainsi fait rejaillir sur 100 000 personnes (cent mille !) l’opprobre de l’antisémitisme. Couplé à l’indignation bruyante des intellectuels pro-guerre, qu’on soupçonne de quelques arrière-pensées, ce traitement a abouti à l’explosion en vol du mouvement anti-guerre.

Enfin, on ne peut qu’être effaré de voir tout ce qui, à cette occasion, a été rangé sous l’étiquette d’« antisémitisme » ; ainsi, on a beau le retourner en tout sens, on ne voit pas en quoi le slogan « Bush, Sharon, assassins » serait « antisémite », comme cela a été affirmé. Il fait le rapprochement entre deux situations indiscutablement liées - le soutien américain au gouvernement d’Ariel Sharon, le risque que ce dernier profite de la guerre contre l’Irak pour intensifier la répression contre les Palestiniens, sont difficilement contestables - et décrit une situation de fait. Comme le souligne Marianne (7 avril 2003), « Ariel Sharon a tenu à apparaître comme le plus ardent et le plus constant partisan de cette épreuve de force. Le Premier ministre israélien est allé jusqu’à suggérer qu’il faudrait rapidement élargir la croisade à la Syrie et à l’Iran, "autres Etats terroristes" ». Il a proclamé « que le gouvernement de Jérusalem avait contribué à convaincre Bush de la nécessité d’une intervention ». On reste également stupéfait quand, du fait de l’agression antisémite du 22 mars, une militante des Verts propose de défiler la semaine suivante avec un drapeau israélien. Un comble quand on ne cesse de répéter qu’il ne faut pas « importer le conflit » du Proche-Orient en France, que les juifs de France ne sont pas les représentants d’Israël...

Pourquoi la protestation contre l’antisémitisme devrait-elle déboucher sur le soutien à un Etat engagé dans une politique de répression, de destruction et de spoliation massive d’une société ? Voilà qui nous échappe. Il y a quelques semaines, on se souvient d’avoir entendu une jeune militante israélienne de Taayoush expliquer sur France-Inter, chez Zoé Varier, qu’elle et ses amis avaient renoncé à brandir le drapeau israélien lors de leurs manifestations avec leurs camarades arabes : même si, pour eux, ce drapeau était celui d’un pays auquel ils étaient attachés, ils pouvaient comprendre qu’il représente, pour ces derniers, un symbole d’oppression. Défiler avec le seul drapeau palestinien ne signifie pas qu’on ait choisi le camp des Palestiniens contre celui des Israéliens ni qu’on soutienne le terrorisme, comme certains observateurs font semblant de le considérer, mais simplement qu’on pense qu’un règlement équitable du conflit, qui bénéficierait aux uns comme aux autres, passe par la reconnaissance des droits des premiers, et par la mise en accord des seconds avec les lois internationales.

Diffuser Jénine, Jénine à la télévision française
risquerait d’« aggraver les tensions ».
En revanche, la tenue du gala de l’Association
pour le bien-être du soldat israélien
ne pose pas de problème

Sur le web, un site communautaire juif dénonce une « incitation à la haine ethnique » qui serait parue en Une du Monde du 10 avril. Il s’agit d’un dessin de Plantu qui rappelle que 115 Palestiniens ont été tués depuis un mois, avec ce commentaire : « Quelle idée aussi de se faire tuer pendant la guerre en Irak ! ». Le site dénonce « une agression médiatique anti-sioniste, incitant à la haine tout comme a été l’agression physique contre les jeunes de l’Hachomer Hatzaïr ». Sans doute ces 115 Palestiniens sont-ils tombés dans l’escalier, ou font-ils semblant d’être morts par pure fourberie... Il faut bien constater que l’agression du 22 mars n’a pas tardé à être exploitée pour faire taire la critique de la politique israélienne. Le 1er avril, Arte devait diffuser dans le cadre d’une soirée thématique un film de Mohamed Bakri, Jénine, Jénine. Elle y a renoncé sous des pressions diverses.

D’après Le Nouvel Observateur (31 mars), « le B’nai B’rith, "organisation non gouvernementale juive, humaniste et pluraliste qui lutte contre le racisme et l’antisémitisme", se disant "extrêmement inquiet de la violence antisémite que ce film est susceptible d’engendrer", avait demandé à Arte de déprogrammer Jénine, Jénine. Pour le Conseil des communautés juives de France, le président du Bureau de vigilance contre l’antisémitisme Sammy Ghozlan a demandé "publiquement" l’intervention des autorités auprès d’Arte pour que Jénine, Jénine, "film de propagande palestinienne", soit déprogrammé ». La Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) a publié le communiqué suivant (28 mars) : « A l’heure où les violences racistes et antisémites se multiplient comme en atteste le rapport de la Commission consultative des droits de l’homme, ou les dernières manifestations à Paris, Arte, télévision publique, va aggraver les tensions en diffusant le mardi 1er avril à 21h40 "Jénine, Jénine", film "documentaire" truffé de mensonges et de contrevérités. Ce film est un véritable brûlot que l’on peut considérer comme incitatif à la haine. La Licra demande donc que cette diffusion soit suivie d’un débat équilibré au cours duquel toutes les parties pourront s’exprimer dans le respect de chacun. En conséquence, il y a lieu de reporter cette diffusion à une période ultérieure pour permettre la mise en place d’un tel débat. »

Quelques jours auparavant, la Licra avait publié un autre communiqué, intitulé « La Licra appelle au respect de l’autre », dans lequel elle estimait en revanche que la tenue, à Levallois-Perret, d’un gala au profit de l’Association pour le bien-être du soldat israélien n’avait pas, elle, à être annulée : « La Licra s’étonne de l’indignation sélective d’un certain nombre d’organisations politiques et d’associations antiracistes contre le gala organisé à Levallois-Perret par l’ABSI. La Licra proteste contre ce parti pris systématique qui fait abstraction de toutes les manifestations violemment anti-israéliennes entraînant les dérives que nous connaissons. Il faut rappeler que depuis plus de 15 ans, l’ABSI soutient et participe à des opérations humanitaires en faveur des familles de soldats israéliens tués, blessés ou victimes d’attentats. La Licra, dans un contexte national et international difficile et conflictuel, appelle à un peu plus de retenue, de modération, d’esprit de tolérance et de respect de chacun. »

Elle ne pouvait pourtant pas ignorer que les galas de cette association « humanitaire », en soutien à une armée qui est une armée d’occupation, donnent systématiquement lieu à de violents heurts entre des groupes extrémistes comme le Betar ou la Ligue de défense juive et des militants pro-palestiniens - ce qui, cette fois encore, n’a pas manqué de se produire, d’ailleurs. Provoquant ce nouveau communiqué de la Licra : « On peut se demander si la stigmatisation systématique par l’extrême gauche, certaines organisations politiques et associations antiracistes contre toute action de solidarité avec Israël et les victimes israéliennes ne sont pas de nature à encourager cette forme d’intolérance qui peut effectivement conduire à des affrontements entre citoyens français d’origines différentes. » De qui se moque-t-on ?

On conseille à Arte de supprimer de sa grille
toute mention du nom de Jénine ; ça sera plus sûr.
Et du nom de « Palestine », tant qu’on y est.
Après tout, ça risquerait d’attiser
les tensions communautaires, non ?

Revenant sur la déprogrammation de Jénine, Jénine, la responsable de la programmation d’Arte, Sabine Bubeck, a indiqué quant à elle (dans des propos rapportés par le toujours inénarrable Proche-Orient.Info) que la rédaction avait été harcelée téléphoniquement par l’éditorialiste d’un des nombreux sites web de « ré-information » pro-israélienne qui passent leur temps à « corriger » les dépêches de l’AFP, et autres joyeusetés (« la ré-information n’est pas de la propagande, mais une opération de salut public », nous dit la page d’accueil : précision utile, en effet...). Qu’un tel individu puisse intervenir dans la programmation d’une chaîne publique nous paraît très grave. Si Arte s’est fixé comme objectif de se conformer à sa ligne idéologique, on lui signale d’ailleurs qu’il lui reste du pain sur la planche pour lui donner entière satisfaction : depuis le 1er avril, il se répand en invectives électroniques contre la chaîne, car le film diffusé à la place de Jénine, Jénine - le reportage d’une journaliste anglaise - n’a pas davantage eu l’heur de lui plaire. On conseille donc à Arte de supprimer de sa grille toute mention du nom de Jénine ; ça sera plus sûr. Et du nom de « Palestine », tant qu’on y est... Après tout, ça risquerait d’attiser les tensions communautaires, non ?

On le voit bien : on ne peut décemment pas s’engager sur cette voie. Ceux qui se fondent sur l’antisémitisme pour tenter de museler toute critique d’Israël commettent un acte malhonnête et une lourde erreur. Interdire la dénonciation justifiée de la politique des autorités israéliennes revient à clouer le couvercle d’une cocotte-minute. Qu’advient-il quand on cloue le couvercle d’une cocotte-minute tandis que la plaque reste chauffée à blanc ? On a peur de l’imaginer. Si la politique de destruction de la société palestinienne, de spoliation et de répression meurtrière (oui, je sais, ce sont des « bavures ») continue, et qu’en outre il devient impossible de la dénoncer, on peut craindre au contraire que cela attise encore davantage les tensions communautaires. Il serait incroyablement dangereux d’interdire la parole, et de ne plus laisser à la frustration d’autre exutoire que la violence. Car les faits demeurent : la cause palestinienne est une cause juste - et qu’elle soit parfois défendue par des crétins ou des criminels n’y change rien, contrairement à ce que certains tentent de suggérer. Depuis deux ans et demi, la propagande israélienne et ses relais en France tentent de le faire oublier. Ils ont du mal à y parvenir, mais ils gagnent du terrain. D’ores et déjà, on perd de vue cette vérité élémentaire : l’effet principal de la seconde Intifada, ce n’est pas l’antisémitisme en France. C’est la mort de 2364 Palestiniens, celle de 719 Israéliens (bilan au 9 avril 2003), et ensuite seulement l’antisémitisme et les tensions communautaires en France. Autrement dit, l’effet principal du conflit est aussi celui dont on parle et dont on s’indigne le moins.

Le projet de non-renouvellement d’un accord européen de coopération avec les universités israéliennes, proposé en janvier 2003 par une université française, est présenté comme un scandaleux boycott à relents antisémites, tout le monde s’en indigne, célèbre en chœur ce haut lieu de libéralité intellectuelle et de pacifisme exacerbé qu’est l’université israélienne (tiens ? on avait cru entendre il y a quelques mois que le « nouvel historien » Ilan Pappé - qui, lui, plaide pour le boycott ! - était menacé d’exclusion de l’université de Haïfa, mais on a dû rêver...), et pendant ce temps, tout le monde se fout de ce que les universités palestiniennes soient fermées ou empêchées de fonctionner. Aux informations, c’est tout juste si on prend encore la peine de signaler les incursions militaires meurtrières (en précisant que l’armée « visait des terroristes », ah bon, ça va, alors). Plus personne ne parle des maisons détruites, des terrains confisqués, des arbres déracinés, ni de ce « mur de séparation » délirant qui enferme une population sur un territoire minuscule et invivable, comme si elle était un tas de bêtes fauves à mettre en cage. Le 16 mars, une pacifiste américaine de 23 ans, Rachel Corrie, qui tentait de s’opposer à la destruction d’une maison palestinienne, a été délibérément écrasée par un bulldozer. Les photos de cette tragédie prouvent de façon irréfutable que le conducteur ne pouvait pas ne pas la voir. Cet assassinat - de quoi dissuader les candidats aux futures missions civiles de protection du peuple palestinien - a été présenté comme un regrettable accident, sans que personne ne prenne la peine de remettre en cause cette version, et expédié par une brève dans la plupart des journaux.

« Les Arabes sont encore plus humiliés
dans les autres pays arabes qu’en Israël ».
Vivement que la croisade de Bush
« libère » les pays alentours, et y répande
le bien-être qui règne en Israël !

Il faut dire que le malheur palestinien, c’est lassant, à force. Alors, on se distrait avec des invités dont le discours nous change un peu des éternelles pleurnicheries pro-palestiniennes, et présente le grand avantage de ne pas prêter le flanc aux accusations plus ou moins désordonnées d’antisémitisme. Mercredi 9 avril, dans « Tam Tam, etc. », sur France-Inter, entre une aimable chronique-télé et une ritournelle de Carla Bruni, l’invité, Eric Marty, auteur de Bref séjour à Jérusalem, nous explique que « l’Etat d’Israël est un Etat criminel, certes, mais un Etat criminel comme un autre », formule qui ne manque pas de nous plonger dans une certaine perplexité ; que la situation des Palestiniens n’a rien à voir avec un apartheid, car l’apartheid interdisait par exemple aux Noirs et aux Blancs de coucher ensemble, « or en Israël rien de ça, rien ! musulmans et juifs peuvent coucher ensemble sans problème » (on est sûr que la nouvelle va leur faire plaisir) ; que les Arabes israéliens sont des citoyens de seconde zone, mais que ce n’est pas grave : « c’est à la fois évident hélas et tragiquement fatal » ; et que d’ailleurs les Arabes « sont des citoyens de seconde zone partout, y compris dans les pays arabes. Les Arabes sont encore plus humiliés dans les autres pays arabes qu’en Israël » (mince alors ! vivement que la croisade de Bush, après l’Irak, entreprenne de « libérer » tous les pays alentours, et que l’armée du Bien y répande le bien-être qui règne en Israël !). La violence israélienne, observe-t-il, est une « violence de coercition », alors que la violence palestinienne est une « violence de destruction », et peu importe que la première fasse trois fois plus de morts que la seconde : c’est à peine s’il déplore que l’armée israélienne soit parfois un peu « excessive » dans sa manière de « mater » les Palestiniens. Ainsi, contrairement aux apparences, les maisons de Jénine et d’ailleurs, éventrées ou démolies, les infrastructures de l’Autorité palestinienne mises à sac ou réduites en ruines, les champs ravagés, ne sont pas « détruits » : ils subissent une indispensable « coercition », tout au plus. Nous voilà totalement rassurés...

Tant d’énergie dépensée pour minimiser des crimes et justifier le sort inacceptable fait à une population entière laisse songeur : à quoi cela rime-t-il ?... Au passage, Eric Marty nous parle de l’écrivain Jean Genet, soutien historique de la cause palestinienne, en insistant sur le fait qu’il « aimait les criminels ». Il s’insurge contre l’emploi du terme de « collaborateurs » pour désigner les informateurs palestiniens, car cela revient « à nazifier Israël, ce qui n’est pas acceptable » (on pense à cette phrase de Tanya Reinhart : « Il semble que ce que nous avons intériorisé de la mémoire de l’Holocauste, c’est que tout mal de moindre ampleur est acceptable »). Avec sa boule de cristal, il soupçonne les Palestiniens de ne pas « accepter existentiellement » l’Etat d’Israël, sans trop se poser la question inverse (peut-être parce que la réponse est plus évidente). Il affirme d’ailleurs lui-même que « l’essence palestinienne n’a commencé à exister que par opposition à Israël ».

Ainsi, non seulement les Palestiniens ne voient toujours pas aujourd’hui la fin de leur malheur sans que quiconque s’en émeuve, mais il faut encore s’entendre infliger sur une radio publique française leur criminalisation éhontée, le déni complet de leurs droits et de leur histoire. Seul élément rassurant : au terme d’une pause musicale, l’animateur, qui apporte à son invité une molle contradiction, signale que le standard croule sous les appels de protestation. Mais force est de constater que l’espace médiatique laissé aux défenseurs du droit, aux gens de bonne foi qui ont fait exploser le standard de France-Inter ce matin-là, se restreint comme peau de chagrin. Il serait tragique que les journalistes, par indifférence (comme dit le proverbe, « pourquoi sauter la barrière quand on peut s’y asseoir ? »), par lassitude face aux intimidations, le laissent disparaître tout à fait.

Mona Chollet

A lire sur Solidarité-Palestine :
* Arguments en faveur du boycott, par Ilan Pappé
* L’article du Centre d’information alternative de Jérusalem sur Jénine, Jénine
* Des cinéastes israéliens et palestiniens dénoncent la déprogrammation du film Jénine, Jénine par Arte
* Les dernières lettres de Rachel Corrie

Sur Action Critique Médias :
* Laissez-vous censurer par Arte

Dans L’Humanité  :
* « Une autre voix juive », manifeste

Sur le(s) même(s) sujet(s) dans Périphéries :

Israël / Palestine
Périphéries, 10 avril 2003
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