Périphéries

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Septembre 2001

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[25/09/01] Le Passant ordinaire décortique PLPL

(JPG)Dans le dernier numéro du Passant ordinaire, revue éditée à Bordeaux, Philippe Corcuff se livre à une analyse critique très intéressante de Pour lire pas lu, sous le titre : « De quelques problèmes des nouvelles radicalités en général et de PLPL en particulier. »

PLPL, c’est le journal lancé en juin 2000 par Thierry Discepolo, des éditions Agone, Serge Halimi, auteur des Nouveaux chiens de garde, et Pierre Carles, censuré multisupport. Le titre du journal dérive de Pour voir pas vu, du nom de l’association créée pour rassembler les fonds nécessaires à la sortie en salles de Pas vu pas pris, le film de Pierre Carles sur la connivence entre hommes politiques et journalistes. Dans la droite ligne des travaux respectifs de Carles et Halimi, PLPL épingle sur un ton féroce les contradictions et les compromissions des barons des médias - Edwy Plenel et Jean-Marie Colombani du Monde, Laurent Joffrin du Nouvel Observateur, Serge July et Jean-Michel Helvig de Libération, Claude Sérillon de France 2, Philippe Val et Oncle Bernard de Charlie Hebdo -, mais aussi des personnalités politiques et militantes, s’en prenant par exemple à Daniel Bensaïd, de la Ligue communiste révolutionnaire, ou à Christophe Aguiton, figure du mouvement antimondialisation (et lui aussi à la LCR).

Maniant l’insinuation et les points de suspension fielleux, PLPL, note Corcuff, reproduit la vieille thèse simpliste du « complot » : « Il est vrai que le style satirique s’y prête tout particulièrement, comme le roman policier. » Mais surtout, en désignant toujours à la vindicte populaire les traîtres et les corrompus, en ne signant pas leurs articles (comme si ceux-ci étaient écrits de nulle part, d’une position souveraine et angélique), les journalistes se placent implicitement dans la position des « purs » - position illusoire et intenable, dit Corcuff, puisque tout le monde appartient à la société, quand bien même il la remet en question : tout le monde y vit, ce qui implique des compromis quotidiens. « Il n’y a pas de position d’extériorité radicale qui permettrait à quelques-uns - une “nouvelle avant-garde” ? - de tracer définitivement la frontière séparant les compromis ordinaires de tout un chacun de la compromission avec les logiques dominantes », écrit-il, reprochant aux justiciers masqués de PLPL de « se gonfler d’importance comme dans un mauvais western en laissant le ressentiment nourrir [leurs] coliques ». Il met le doigt sur le côté malsain d’une dérision qui exclut l’autodérision, en citant Claudio Magris : « Le rire le plus franc est celui qui mêle ironie, auto-ironie et respect : le rire de celui qui, tout en se moquant des autres, se moque aussi de lui-même, dissipant toute suffisance et jouissant de cette gaieté qui n’appartient qu’à ceux qui sont libres de toute présomption envers eux-mêmes. » Et de rappeler le cas du sous-commandant Marcos, « qui est l’un des premiers à avoir mis l’auto-ironie au programme du renouvellement du langage politique radical ».

Dans la démarche de PLPL, Corcuff identifie ce qu’il appelle la « propension, commune aux gauchistes et aux intellectuels, à faire du plus proche l’ennemi principal ». Ce qu’on pourra difficilement contester. Mais on pourra lui faire remarquer une chose : les pontes ordinaires des médias se rendent odieux par leur fonctionnement en circuit fermé, chacun confortant en toute impunité l’autorité et la notoriété des autres, certes. Mais ceux qui, parmi eux, se réclament du « bon » côté, du côté du renouvellement politique et social, de la juste cause, y ajoutent une imposture, une confiscation : ils prennent en otage la notion de bien commun, de justice, pour se légitimer aux yeux d’un public avide de figures chevaleresques. L’argument de Corcuff sur la pureté a ses limites : peut-être bien que la pureté est illusoire, mais ensuite, dans l’impureté, il y a tout de même des degrés... ! Ce qu’on reproche aux journalistes de PLPL, ce n’est donc pas tellement de dénoncer l’impureté des autres que de vouloir faire croire à leur propre pureté. Le tout à très peu de frais : eux-mêmes ne construisent rien, ne proposent rien, ne s’exposent pas ; ils se contentent de fliquer et de torpiller. Ils ne prennent pas le quart des risques que prennent les personnalités auxquelles ils s’attaquent, aussi corrompues celles-ci puissent-elles être. Et s’ils le faisaient, ils courraient le risque, comme le fait remarquer Corcuff, d’être à leur tour « harangués par des “plus purs” dans un PQPQ qui étalerait leurs “compromissions bourgeoises et petites-bourgeoises” » - devenant ainsi les victimes d’une manière de penser qu’ils auraient eux-mêmes promue.

De fait, le ton haineux des petits commissaires politiques de PLPL n’aboutit qu’à créer une détestable ambiance de suspicion généralisée (et toi, camarade, es-tu bien sûr que tu n’es pas un traître en puissance ? As-tu bien fait ton examen de conscience ?...). Au point que le journal, tel un gros caïd roulant des mécaniques, semble susciter une sorte de révérence craintive. Qui ose le critiquer s’expose à son tour - déjà, dans le milieu des médias alternatifs, L’Interdit reste à notre connaissance le seul à avoir détonné au milieu d’un concert de louanges en émettant des réserves sur la démarche de Pierre Carles dans Pas vu pas pris (1). Le Passant ordinaire s’y risque donc le premier, mais en entourant le sacrilège de mille précautions préalables : la rédaction explique que le texte de Corcuff l’a obligée à « s’interroger sur ses propres positions », et invite les animateurs de PLPL, qui lui semblent néanmoins « participer pleinement aux débats intellectuels critiques sur notre société », à s’exprimer à leur tour dans les colonnes du Passant pour nourrir la controverse.

Participation aux « débats intellectuels » sur notre société ? Pour notre part, on se permet d’en douter. On dirait plutôt que la vision du monde simpliste que présente PLPL à ses lecteurs relève de la démagogie et du poujadisme les plus grossiers. Qu’en s’obsédant sur les personnalités médiatiques, le journal se fait le Voici de la contestation, et ne tire sa renommée que de la renommée des vedettes qu’il pourfend. Certes, il est bien agréable de voir épingler des bouffons dont on subit les discours à longueur de journée, et qui semblent n’avoir jamais à rendre de comptes sur leurs pratiques de connivence éhontées (l’attitude de la critique à l’égard de Michel Houellebecq vient d’en donner une nouvelle illustration à la limite du surréaliste). On se sent un peu vengé. Mais la critique du système, si elle ne s’accompagne pas d’une démarche de renouvellement, d’expérimentation, d’exploration de nouvelles voies, ne fait que nourrir le système. Cette démarche qui réduit la contestation à une simple opposition au système médiatique, on en a vu les limites lors de la sortie du dernier film de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, consacré à Pierre Bourdieu. Le film a bénéficié d’une couverture médiatique importante (et louangeuse, qui plus est). A priori, incorrigibles petits-bourgeois qu’on est, on s’en serait plutôt réjoui pour lui ; mais lui, ouh là là ! Il n’a pas trouvé ça drôle du tout ! Il a eu chaud, même ! Ces salauds de journalistes ont bien failli lui foutre en l’air toute sa petite entreprise ! Heureusement pour lui, Arte a refusé le film, ce qu’il a claironné partout : ouf ! Sauvé !... Puis il s’est fait portraiturer en dernière page de Libération, tel le dernier des social-traîtres. Mais il a dit au photographe : « Faites comme vous voulez, mais je ne pose pas. » Ça, c’est de la subversion !

L’article de Philippe Corcuff s’inscrit dans un dossier qui remet au jour le « Que faire ? » de Lénine, avec des textes de Stéphanie Benson, Toni Negri, Aline Pailler - des personnalités hétéroclites, conformément à la vocation du Passant ordinaire, qui s’est fondé « sur la nécessité d’une réflexion transversaliste et interventionniste ». Alors, que faire ? Tout, sauf d’autres PLPL.

(1) Lire « Pierre Carles gêne-t-il vraiment ? », L’Interdit, février 1999.

Le Passant ordinaire, numéro 36 (septembre-octobre 2001), 25 francs, vendu dans quelques librairies et sur abonnement.

Lire aussi dans L’Interdit : « Médias libres de quoi ? »

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Périphéries, 25 septembre 2001
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